‹ La bible dans RacineChapitre 22 sur 142 · ÉNONCÉ DE LA QUESTION · texte numérisé non relu

ÉNONCÉ DE LA QUESTION

Racine a- t-il compris l'essence de la religion j uive ? Il semble tout d'abord que cette question n'ait plus aujourd'hui sa raison d'être. Elle présuppose, en effet, la solution de cette autre question : en quoi consiste la religion juive? Or, sur ce point, les croyants et les rationalistes professent des idées diamétralement opposées.

A y regarder de près, cependant, il n'est pas impossible d'établir un certain accord entre tous les exégètes, sur le sujet qui nous intéresse ^ Racine n'avait pas à s'occuper du mode de formation de la religion juive. Il voulait la montrer, dans son ensemble, avec tous ses développements, sous sa forme complète et définitive. Ainsi envisagée, elle est la même pour les incrédules et pour les orthodoxes. Prenons, par exemple, l'opinion des deux plus célèbres représentants de la critique rationaliste. M. Kuenen a dit : Le Jahvisme légal est une tran-

1. N'est-il pas curieux là-dessus, qu'ayant, tantôt depuis cent cinquante ans, si souvent et si injustement reproché à Fauteur du Discoiws sur l'Histoire Universelle de n'avoir vu le monde qu'à travers son anneau d'évêque gallican, la dernière démarche de l'érudition contemporaine soit d'en revenir au point de vue de Bossuet (Brunetiérc, Revue des Deux-Mondes, 1er février 1889).

saclion entre le Jahvisme populaire et le Jahvismo prophétique. Les catholiques repoussent l'iJée et le mot de transaction, mais ils admettent les deux cléments dont parle Kuenen, loi et prophétisme, et ils tiennent compte, quoique dans une mesure et dans un sens dilîérents, de l'inlluence populaire.

De son côté, M. Wellhausen a écrit : « C'est d'après cet idéal, il s'agit du Grimdschrift la partie élohiste du Pcntateuque, c'est d'après cet idéal, que les Juifs, sous Esdras, ont fondé leur congrégation sacrée, avec le tabernacle comme centre, le grand-prêtre comme chef^ les prêtres et les lévites comme organes, le culte légal comme leur fonction régulière ». Au lieu d'Esdras, mettez Moïse, restreignez la part de la communauté, faites plus grande celle du fondateur, et la définition peut fort bien être acceptée par l'Église.

Ici, une objection grave se présente d'elle-même. La question chronologique, dira-t-on, est essentielle; on opte pour l'orthodoxie ou la libre pensée selon qu'on attribue le Pentateuque à l'époque de Moïse ou à celle d'Esdras. Cela est vrai en théologie ; mais pour le moment, il ne s'agit que de poésie et de critique littéraire.

Au xvn' siècle, on recherchait en toutes choses, l'essentiel, le général, indépendamment des détails et des dates. Dans l'espèce. Racine n'a pas voulu peindre seulement l'époque d'Athalie, par exemple, mais la religion juive in génère. La preuve, c'est que tel mot de Joad ne serait pas déplacé sur les lèvres de l'implacable Débora, et que tel autre d'Elise conviendrait fort bien à la mère des Macchabées. Tous les ouvrages de l'Ancien Testament sont cités, dans les deux tragédies du poète, depuis la Genèse jusqu'à Malachie.

Cette absence de préoccupation chronologique dispense de controverse. Une fois admis que Racine a pu attribuer à des contemporains de Joad ou d'Esther des paroles empruntées aux auteurs sacrés de tous les temps, il n'y a plus qu'à dégager de son œuvre les éléments d'une religion que tout le monde s'accorde à reconnaître comme la religion définitive des Juifs. C'est là l'objet de ce travail. Je me propose d'étudier, sans aucune arrière pensée de polémique, d'abord le principe fondamental du Judaïsme, le monothéisme, puis sa loi, ses

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deux j;i'!m(l('s insliliilioiis, le proitlM'Iisiiic cl le sjuîcrdrxîc, su vie r('li}:,ii'iis(\ son (Mille cl les lr;iils ^('ik'tmiix' de son liisloirc.

Quoi (jiie soil mon (h'sir de m'appuycr sur l;i IJKMjNj^ic lr;idilioniudlc, cl. sur l'cxc-j^csc iiidc'pcridiiiilc, je ne me dissiinnic pas ([u'il sera souvcnl inpcjssiijie d (Hablir, entre, elles, un accord mc'^nie provisoire, m(>mc circonscrite un petit nombre de questions. Néanmoins, toute discussion dogmatique sera rigoureusement écartée. J'exposerai avec autant de fidélité (jue possible, et sans me prononcer en rien sui* leur valeur absolue, les données scienti[i([ues regardées comme définitives ' par les exégèles l'alionalisles et j(> les comparerai avec la tbéologie juive (ju'on })eut extraire iïE.sther et iïAthalic. Le but de mon travail est précisément de montrer que cette comparaison est de nature à augmenter la gloire historique, poétique et religieuse de Racine.

La réserve et Timpartialité dans l'appréciation des opinions d'autrui n'implique pas l'abandon des siennes propres. Bossuet a écrit - : « Dans ce que j'ai à dire contre les églises protestantes et leurs auteurs, je n'en raconterai rien qui ne soit authentique et prouvé clairement par leur propre témoignage. »

Avec des visées infiniment plus modestes et pacifiques je ne me propose pas autre chose.

Pour que d'ailleurs aucun doute ne puisse subsister sur mes intentions, je me permets d'ajouter avec Bossuet : « Pour le fond des choses, on sait bien de quel avis je suis. Car assurément je suis catholique, aussi soumis qu'aucun autre, aux décisions de l'Eglise. Après cela, d'aller faire le neutre et l'indifférent à cause que j'écris une histoire, ou de dissimuler ce que je suis, quand tout le monde le sait, et que je m'en fais gloire, ce serait faire au lecteur une illusion trop grossière. »

Le ton de ces paroles ne convient qu'à leur auteur; mais tous les catholiques ont le droit de s'approprier la profession de foi qu'elles renferment.

1. « Il est moins aisé de résumer en quelques lignes les résultats de la critique que les vues traditionellcs ; et cela pour deux raisons, la première c'est que les cxégètes sont loin de s'être mis d'accord sur nombre de points... » (Maurice Vernes. Revue de l'Imloire des religions. Janvier, février 1889).

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