‹ La bible dans RacineChapitre 26 sur 142 · Trois au moins, Job, les Proverbes, les Psaumes · texte numérisé non relu

Trois au moins, Job, les Proverbes, les Psaumes

2. Le Saint-Esprit est le grand moteur dans la lutte rationelle contre l'idôlatrie, l'àme de la congrégation sacrée des Juifs (Ewald).

3. Voir M. Brunetière : Études critiques sur l'Histoire de la littérature française.

LA nKLir.ION JUIVE 9

Les loiiiiinliqucs ont cru bien à tort en trouver lu solution dans les Mai'li/rs. (iommeut ne s'avisaient-ils pas de, la chercher dans AlhaHc? (le n'cist certes pas assez dire que d'appliquer à la hagédie, d'une manière générale, le mot de la reine vaincue :

Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit.

Lorsqu'au début do la pièce, Abncr vient confier son découragement au gi'and prôtre, celui-ci se contente de lui répondre : Confiance, Dieu s'occupe de nous,

Et son peuple est toujours présent à sa mémoire.

Au IP acte, quand le drame est plus avancé, Joad dit à Mathan :

Dieu s'apprête à te joindre à la race parjure.

Enfin, lorsque le dénouement approche, c'est l'heure de Dieu qui arrive. La pièce s'ouvre sur le nom de l'Éternel, elle se termine sur celui d'un juge sévère des rois, vengeur de l'innocence et protecteur de l'orphelin. Ce nom sacré revient constamment sur les lèvres de chaque personnage et inspire aux chœurs tous ses chants. Et ce Dieu ne s'enveloppe pas des mystères d'un sanctuaire impénétrable : dans ce temple, presque à ciel ouvert, il agit visiblement sur chacun de ses serviteurs et de ses ennemis. La force de Joad est au Dieu dont l'intérêt le guide. Un lecteur inattentif attribuerait à Josabeth le salut de Joas ; mais non, c'est Dieu qui sut détourner l'atteinte du coup mortel. Joas est si rempli de l'idée de Dieu qu'il impatiente M. Sarcey; le célèbre critique appelle le charmant Eliacin (( un perroquet de sacristie » . Abner produit le même effet sur les nerfs d'Athalie :

Laisse là ton Dieu, traître.

Mathan hait Dieu d'une haine personnelle, il le provoque, il le maudit, il voudrait le détruire tout, comme certains hommes de nos jours, déclarent la guerre au nommé Dieu.

Mais Athalie, du moins, devrait faire exception. De tous les personnages du drame, Athalie est certainement la plus obsédée de l'idée de Dieu. Dabord, le songe lui est envoyé par

Dieu, puis, un instinct, dont nous connaissons fort bien la nature et le principe, la pousse vers le temple, et là, son habileté vient se briser contre la sagesse surnaturelle d'un enfant. Une fois vaincue, chose remarquable, elle oublie tout pour ne penser qu'au Dieu des Juifs. Le peuple, Abner, Joad luimême, passent au second plan. Comme la colère de la vieille reine met bien en relief Tinflucnce de Dieu ! Tu l'emportes,

toi seul as tout conduit. C'est toi ce fils, ton soin et ton

ouvrage, ton joug, ta loi, tes honneurs, tes autels. C'est le Lui, toujours Lui de Victor Hugo.

Dieu intervient donc, à chaque instant, dans Athalie^ aussi bien pour les détails que pour les événements principaux ; il est — si l'on peut s'exprimer de la sorte — le grand chorège du drame; il est hAthahe ce que, dans Eschyle, le chœur est à la partie narrative. Chacun des personnages pourrait lui appliquer le mot de saint Paul :

In ipso vivimus et movemur et siimus.

Racine a donc su nous montrer Dieu avec les principaux attributs que lui prêtent les livres saints, mêlé visiblement et activement à la vie nationale des Juifs. Il a réussi même à dérober leur méthode aux auteurs sacrés. L'hébreu — tout le monde le sait — se prête peu aux abstractions. On ne pourra pas dans cette langue définir Dieu, l'Être suprême, on sera obligé d'employer la formule : Je suis celui qui suis. Racine n'a pas évité l'emploi des mots abstraits, mais il a su leur donner le mouvement et la vie. Il a parlé, par exemple, de la majesté divine, mais pour incliner sous elle les cieux. Le plus souvent, il s'est servi de termes concrets, ce qui donne à son Dieu plus de vérité et révèle sa profonde science de la théologie des Hébreux.

Le choix qu'il fait parmi les différents noms de Dieu prouve encore mieux la sûreté de son jugement d'historien. Dieu, dans l'ancien Testament, a porté différents noms pour lesquels les poètes de notre siècle ont une prédilection marquée. Yictor Hugo dit Jéhovah, Lamartine Jéhovah et Adonaï, Lcconte de Lisle Jahvé, et il semble qu'ils aient raison. Prenons bien garde cependant : le mot Jéhovah, par exemple, a une solen-

LA HELICION .MTIVR 1 1

iiil(' hicii plus grande aujourd'liiii t[\U'. dans l'ancienne loi. L'i- (l(^(^ (jii'il i'X|)rinio cliez nous ne répond pas à l'idée ([u'il éveillait dans l'esprit dos Israélites. Le mol lVan(;ais, Dieu, est le seul (|ui corresponde au sens général de .léliovali et de ses synonymes li('l)i'aï([ues. {^'emploi de l'un ou l'autre de ces noms, dans la pensée du fondateur ci des conservateurs de la religion juive, avait pou !• [)remiei' but de faire comprendre ayx fidèles le doj^me de l'unilé divine. Subsidiairement, Kloliim, Jébovah et autres dénominations avaient des sens dillerents. Or, voyez ce qui arrive ! Les mots iiébreux comme Adonaï ou Jahvé nous montrent moins, à nous modernes. Dieu lui-même qu'un des aspects de Dieu. Kloliim est particulièrement employé quand il s'agit de l'activité cosmique de Dieu. La forme du pluriel qu'il conserve toujours rappelle aussi l'époque oi^i les ancêtres du peuple hébreu adoraient plusieurs divinités '. Un certain nombre de savants disent non plus Elohim, mais El- Elion et désignent par ce mot le Dieu pacifique des patriarches. Jébovah, dans la langue du xix" siècle, fait pensera un Dieu solennel et terrible, plus solennel que terrible. Jahvé s'applique chez les poètes, comme chez les savants, à un Dieu — je mécontente de citer, sans commentaires, cette étrange définition — féroce, jaloux, ennemi de tout ce qui n'est pas d'Israël -. Racine en choisissant les termes les plus simples (Dieu, l'Eternel) a donc fait mieux qu'éviter l'accusation de pédantisme, il arendu l'esprit même du monothéisme hébreu. Devons-nous conclure de ce qui précède que Racine, dans sa théodicée, a égalé les Livres Saints? Non certes. D'abord, il n'a pu s'élever à leur hauteur. Je ne dis pas, où sont les révélations de Jébovah à Moïse, la vision d'Isaïe, les questions de Dieu à Job, mais où trouve-t-on, dans les deux tragédies de Racine, des paroles comme celles-ci :

J'habite dans les lieux élevés et dans la sainteté, Mais je suis avec Thomme contrit et humilié, Afin de ramener les esprits humiliés, Afin de ranimer les cœurs contrits.

(Isaïe, LVII, 15).

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