‹ La bible dans RacineChapitre 37 sur 142 · I.A ItKLKJO.N .l( l\i; .'M · texte numérisé non relu

I.A ItKLKJO.N .l( l\i; .'M

« glisc : l(H'S(|ii(' les (['('sors di^ l'hl^lisc hii rniciil (Iciiiuinh's, .. il |M'iiiiiif (le les livrer : le jour siiivaiil il i'iissoml)l;i l(»s pau- « vrcscl, inl('rrog(^ où se Iroiivaiciil les ri(;li(!SS(^s (nrii avait (( promises, il mon Ira les [)auvr<!s, disanl : coiix-ci sont les « Irt^sors (le l'hl^lise. En récompense du eoiirago de sa rd- « |)onse, Laur(ml ivcul la saiiilc eouroiiiie ilii martyre T);ifis « IM'udeiice, saint Laurent demande du temps poui" calculei' « la somme. Saint Augustin môme, si ennemi du mensonge, <« loue le mot de saint Laurent : voilà les richesses de l'I^lisc^. « .'{" Dieu a trompé exprès Pharaon. Dieu dit à Moïse : dites (( à Pharaon : Henvoii^ mon peuple pour (ju'il me sacrifie au « désert et Pharaon l'épond : Je vous renverrai pour que « vous sacrifiiez au Seigneui- votre Dieu au désert ; seulement « n'allez pas à une grande distance. Une autre fois Pharaon « dit : sacrifiez ici. Moïse répond : nos victimes sont vos « dieux, abominationfs .Egyptiorum immolabimus Domino. « Donc Dieu voulait faire sortir le peuple tout à fait et Pha- « raon ne Fentendait pas ainsi. »

Depuis Voltaire, ces explications ne satisfont plus la crititique devenue plus difficile que saint Augustin. Geoffroy a essayé de calmer ses scrupules par le raisonnement suivant : Joad ne dit rien de faux : Joas est vraiment un trésor et un trésor de David caché dans le temple. Je ne vois pas comment on j)eut réfuter Geoffroy. Les paroles de Joad sont rigoureusement justes : il a donc le droit de les prononcer.

Mais, elles produisent une impression fâcheuse, mais elles laissent dans l'àme du spectateur un sentiment défavorable à Joad.

Je pourrais faire remarquer tout d'abord que les règles de la justice distributive sont peu observées à l'égard de Joad. Dans un entraînement de polémique, Pascal a laissé échapper ces mots : Non, je ne suis pas de Port-Royal. Et Sainte-Beuve d'ajouter : « Pascal, comme tous les gens d'esprit, tire légè- « rement à lui. C'est là tout ce qu'on peut dire sans avoir le « droit de mettre en doute sa sincérité. » Les autres lettrés font comme Sainte-Beuve, ou mieux encore, ils passent sous silence les méprises de Pascal. Pendant ce temps, les insinuations ne sont pas ménagées à Joad.

Mettons, au lieu du prêtre juif, un diplomate français; supposons qu'il s'agit de rAlsace-Lorraine. Est-ce que nous en voudrions beaucoup à M. Thiers de nous avoir conservé nos deux provinces au prix non pas d'un mensonge — ce mot est trop gros — mais d'une équivoque comme celle de Joad? On le couronnerait bien de llcurs, au contraire. Joad est dans le même cas. Il lutte pour l'existence de sa patrie, pour les intérêts moraux du genre humain.

A vrai dire, cependant, ces préventions générales contre son procédé s'expliquent, dans une certaine mesure. Le christianisme a développé, au plus haut point, la délicatesse de la conscience humaine. En recommandant à ses disciples, la franchise, la netteté absolue dans les paroles, Notre-Seigneur Jésus-Christ a condamné jusqu'à l'apparence de l'équivoque. Est, est, non, non. Précisément, les paroles de Joad ont le tort d'ôtre trop habiles. îNous aimons Téquivoque innocente de saint Laurent parce qu'elle le conduit au martyre, nous sommes plus sévères pour Joad, parce que sa ruse a pour objet et pour conséquence, la mort d'une femme.

Ces scrupules assez légitimes prouvent une grande élévation de sentiments chez les critiques modernes, mais ils font moins d'honneur, ce me semble, à leur sens historique. Qu'on ne l'oublie pas, Joad a beau appartenir à l'élite religieuse des Juifs, il n'est pas chrétien. Lui prêter des raffinements de conscience serait un anachronisme. Pour plusieurs personnages de l'Ancien Testament, la préoccupation exclusive du but excuse l'incorrection des moyens. Du reste, les jeux de mots sont tout à fait dans l'esprit du génie hébreu et Dieu lui-même ne dédaigne pas d'en user, comme nous le rapporte Jérémie (I, 1),

En résumé donc, un peu plus d'indulgence de la part des moralistes, et surtout un plus grand souci de la réalité historique me paraissent nécessaires pour apprécier équitablement la franchise, et partant, l'ensemble du caractère de Joad. Un peu d'ombre et quelques lignes d'un dessin purement hébraïque ne font pas mal dans ce beau portrait. Le coup de pinceau tant critiqué est un coup de maître.

On peut prendre le mot prophète dans une double acception. D'ordinaire, prophétiser est synonyme de prédire l'ave-

LA RELir.ION JUIVE 33

nir. Pour les oxdgMcs, c'est dans son ospril moral ot roligi(3Ux ([iio j-nsidc lit |)lus plus liauic sigriiliculion du propliélismo isradlito. « Lo nahi, dil M. Le llir, (!sl aulaiit, H(doii l'cdyniologio ([uo solou l'usage; du discours, celui ([ue Dieu inspire et qui sort d'organo à la divinit(5, 11 n'est pas nécessaire qu'il révMe l'avenir, mais il est nécessaire (jue sa parole soit une révélation divine ». Le pro[)h(Me se sent en rapport avec Dieu, il parle au nom de Dieu, et c'est pourquoi il emj)loie la premi(>re j)ersonne quand Dieu parle. M. Kuenen a un joli mot pour caractériser les prophètes, il les appelle, les confidents de Dieu. Joad ne se fait pas faute d'user de ces privilèges : d'un bout à l'autre de la pièce, il nous apparaît comme l'interprète de Dieu :

Voici comme ce Dieu vous répond par ma bouche.

Il est donc constamment prophète, au sens technique du mot.

Au contraire, il ne prédit l'avenir, qu'un moment, d'une manière pour ainsi dire accidentelle, indépendamment de sa volonté, sous l'intluence irrésistible du Saint-Esprit. M. Sar^ ccy ne voit là que de la mise en scène. Joad cependant nous affirme qu'il est le premier surpris de cette action inattendue du Saint-Esprit :

Est-ce l'esprit divin qui s'empare de moi?

La première et grande mission des représentants de Jéhovah était de maintenir le culte de Dieu. Que ne firent point les prophètes, ditBossuet, pour soutenir la vérité de la religion? A tout ce qui pouvait menacer ou altérer cette religion, observe Kuenen, ils livrèrent un combat acharné. Leurs grands principes religieux et moraux sont essentiellement ceux de la législation mosaïque.

Il faut donc se mettre en garde contre les préjugés modernes et ne pas imputer les enseignements politiques de Joad au prêtre, mais au prophète. Le cours du maître et le compterendu de l'élève [Athalie, acte IV, se. n) sont un résumé des commentaires prophétiques de la loi.

Nous devons encore restreindre la part de l'esprit sacerdo-

tal dans la révélation des volontés particulières de Dieu. « Il « semble, dit M. Taine, qu'à chaque instant Joad, voie les dé- « crets de Dieu et tienne sa foudre. Un prélat aujourd'hui ose- « rait, tout au plus, se faire l'interprète des dogmes et des « desseins généraux de la Providence. Pour Joad, il sait sur « chaque événement Tintention spéciale de Dieu; il assiste à « son conseil; il a pour chaque circonstance une révélation « personnelle, comme Bossuet, qui transportait la théologie « dans l'histoire et expliquait la révolution d'Angleterre « en disant que Dieu l'avait faite pour sauver l'âme de Ma- « dame w. J'en demande bien pardon à M. Taine, mais l'exemple de Madame me semble mal choisi. Un historien a le droit d'établir un rapport entre les événements particuliers d'une vie humaine et les événements généraux de la vie d'un peuple. M. Taine use lui-même assez souvent de ce droit. Voilà pourtant comment s'y est pris Bossuet. Dans sa pensée, Dieu n'a pas fait la révolution d'Angleterre^ uniquement pour sauver Madame, mais il a fait concourir tous les événements de la révolution au salut de Madame, comme si réellement il n'avait eu que cela en vue ; ce qui est un peu différent.

D'ailleurs M. Taine ne s'est pas trompé seulement sur l'exemple qui devait éclairer toute son argumentation, il s'est trompé encore, en affirmant que, sur chaque fait un tant soit peu considérable, Bossuet connaissait la volonté spéciale de Dieu. Où donc a-t-il pris que l'évêque de Meaux ait non pas imposé, mais seulement exposé son opinion sur l'administration de Colbert ou la guerre de la succession d'Espagne ? En faisant de Joad l'interprète des desseins de Dieu, Racine ne pensait à aucun de ses contemporains, il pensait au nabi de l'Ancien Testament. Dans la première de ses tragédies bibliques, un prophète divin se dérange pour aller donner à Elise des nouvelles d'Esther. De pareilles missions, qui étaient sans doute rares à Versailles, se renouvelaient fréquemment sous l'ancienne loi.

Aucun fait important n'échappait à l'attention du prophète. Toute violation des principes religieux d'Israël, qu'elle émanât du gouvernement, ou de l'initiative populaire, était rigoureusement censurée. En revanche, les rois pieux comme

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Ez(k;liiHs ou .losias ne. prciiaiciil aiiciiiM' iiuîsiiic, sans consullcr les nropliMcs. Au beau temps (l(! leur iniiiisl^rc, on avait vu i^lic sorlir r('^ulirr('ni('nt dn sa rotiaile, pour l'ain; (les renionirauccs à Aclial) cl lui <lict(!r (les-con<ljlions. Tel fut, pour citer un excniph; entre millo, l'cjpisodc de la vi^nc (le, Nal)oth. Le p(uipl(^ (Hait si convaincu de cette onmiscience des voyants, qu'il leur demandait des prophéties sur les plus petits détails de la vie journalière. Saiil voulait apprendre de Samuel où pouvaient bien s\Hrc égarées les ànesses de son père Kis.

Les prophètes ne formaient pas une caste, comme les prêtres. L'esprit qui souffle oii il lui plaît, en faisait naître dans tous les rangs de la société juive. Nous voyons parmi les nabis un berger (Amos), des femmes (Marie etDéboraj, des prêtres (Jérémie, Ezéchiel). La plupart exerçaient leur fonction d'une manière permanente; quelques-uns, comme Jonas, et, jusqu'à un certain point, Amos, n'avaient qu'à remplir une mission déterminée. Chez les uns comme chez les autres, la qualité dominante du nabi efîa*çait presque, et, dans tous les cas éclipsait toutes les autres. Ezéchiel et Jérémie sont beaucoup plus prophètes que prêtres. Ainsi en est-il de Joad. On aura de la peine à le croire, mais le prêtre apparaît rarement en lui; à peine peut-on lui attribuer avec certitude, une vingtaine de vers. Il est vrai que trois de ces vers peuvent paraître très caractéristiques :

Il faut que sur le trône un roi soit élevé,

Qui se souvienne un jour qu'au rang de ses ancêtres

Dieu Ta fait remonter par la main de ses prêtres.

C'est là, je l'avoue, une profession de foi théocratique au sens moderne du mot; mais il y a autre chose. De sombres pressentiments obsèdent l'esprit de Joad. Il connaît le sang d'Achab, il connaît le charme empoisonneur de l'absolu pouvoir et, à plusieurs reprises, il se laisse aller à manifester ses craintes :

Quel est dans le lieu saint ce pontife égorgé"? Enfants ainsi toujours puissiez-vous être unis!

En exprimant l'espoir que Joas se souviendra de ses bienfai-

leurs, Joad cherche à se rassurer lui-même. Deux infidèles rois ont, tour à tour, bravé Dieu jusque clans son sanctuaire. Du moins, ce jeune Eliacin n'oubliera pas qu'il a été élevé par ses ministres. Là donc où M. Sarcey ne trouve qu'une ambition de prêtre, j'aime à voir l'instinct de l'amour paternel et l'intuition du prophète.

Souvent les nabis combattaient les exagérations pharisaiques apportées dans le culte de Jéhovah.

« Que me fait le nombre de vos sacrifices, dit l'Éternel? J'ai à satiété les holocaustes de béliers et la graisse des veaux gras ; au sang des taureaux et des boucs je ne prends nul plaisir (Isaïe, I-ii) ». Dès la première scène de son Athalie, Racine nous présente Joad comme chargé de remplir ce magnifique devoir :

Du zèle de ma loi que sert de vous parer? Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses? Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété, Du milieu de mon peuple exterminez les crimes Et vous viendrez alors m'immoler vos victimes.

Chez un peuple où la religion était tout, une aussi haute mission devait nécessairement revêtir un caractère politique. Les prophètes jouaient, en effet, un grand rôle dans le gouvernement de la nation.

A l'intérieur, ils constituaient une sorte de tribunal démocratique. Non pas qu'il leur fût permis de compter sur le peuple : Moïse le compare à un enfant sur lequel il faut toujours veiller, et Joad a mille fois raison dans le fameux passage tant admiré par M. Sarcey :

Peuple lâche, en effet, et né pour Tesclavage....

Mais ils effrayaient les esprits par la perspective des malheurs prochains, ils consolaient les fidèles, les soutenaient et déterminaient dans l'opinion publique de vastes courants religieux. Vainqueurs, ils voyaient le populaire se ranger, comme toujours, de leur coté. Vaincus, ils étaient insultés, mis en prison ou massacrés. Athalie nous donne une idée très exacte de ces revirements de la foule. Au troisième acte, quand il faudrait se montrer, les juifs se cachent; Azarias n'en a pas

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Iroiivi' un soûl autour « dos sacrds parvis », niais an ciinjuiomo ncl<', le Iriompln^ do .load donne du courage aux ()lus lâches. Lo |)(Mi|do so d('('laro ponr lui — à liante voix, r(îniai(pio le bon Isniaid. — Fouîmes, enfants, vieillards s'cnibrasscîntavec joie ; tous b(înisscnt le Seigneur et chantent la rdsurrection du lils do David; liaal est en horreur; les portes de son temple volent on éclats; Mathan est égorgé. — Tacite n'écrivait pas autrement. — Oui, sans doute, une pareille foule est de tous les temps et de tous les pays, mais elle semble plus particulièrement chez ollo, en Orient, et dans Israël. Di(!U se plaint souvent par la bouche des prophètes de ringratitude de son peuple. Je prononcerai un jugement, dit-il dans Jérémic — je prononcerai un jugement contre leur iniquité « car ils m'ont abandonné pour adorer les dieux étrangers ». En fait, il se trouve qu'ici. Racine a traduit mot à mot le IV* livre des Rois.

La politique extérieure des prophètes se résumait en quelques principes assez simples. Les Juifs observaient-ils fidèlement la lettre et l'esprit de la loi, leur sécurité était assurée. Laissaient-ils, au contraire, le polythéisme s'introduire dans leurs mœurs, le châtiment ne se faisait pas attendre et rien au monde que la pénitence ne pouvait le détourner. C'est en cela que consiste la suprême originalité de la politique extérieure du prophétisme. ïlumainement parlant, elle professe une indiiïérence coupable et semble prendre à tâche de se don» ner toujours tort. Lors des guerres syro-éphraïmites, les règles de la prudence la plus vulgaire conseillaient à Achaz de chercher un appui contre la triple alliance ', auprès de Teglath- Phalasar, roi d'Assyrie. Isaïe s'y opposa, et l'événement lui donna raison. Sous Ezéchias, les flots d'une immense armée assyrienne viennent battre les murs de Jérusalem ; la prisé de la ville ne fait doute pour personne, dans les deux camps 1 Isaïe seul s'oppose à une capitulation, et dès le lendemain ï'armée assyrienne lève le siège -.

Avec Jérémie les circonstances changent, les rôles parais-

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