‹ La bible dans RacineChapitre 40 sur 142 · Comme dans Esther, du reste · texte numérisé non relu

Comme dans Esther, du reste

(Juel carnage de toutes parts !

consacrèrent leurs mains dans le sang? Malhan joue dd! damnations à mort, comme certain personnage d'un roman autrefois célèbre, jouait du couteau : Qu'importe qu'au hasard, un sang innocent soit versé, la sûreté des rois dépend souvent d'un prompt supplice. Et ce rêve du prêtre apostat n'est-il pas caractéristique :

parmi les débris, le carnage et la mort,

A l'orce d'attentats perdre tous mes remords?

Athalie avait vu précipiter sa mère, du haut de son palais, et égorger, en un seul jour, quatre-vingts fils de rois. Aussi, se glorifie-t-elle, en digne fille de Jézabel, de verser à flots le sang de ses propres enfants. Le mot de Bossuet se présente de luimême à l'esprit : Tout nage dans le sang et on ne marche que sur des corps morts. Ces tableaux surpassent en horreur, les drames de Shakespeare et les romans de Tolstoï. Les détails donnés par le conteur russe ont plus de crudité, mais l'image de la mort n'est pas plus familière à l'imagination de ses héros. Nous n'en sommes cependant pas frappés, en lisant Athalie. Racine a vu, d'une vue très nette, ces scènes de carnage ; mais, au lieu d'attirer violemment l'attention du lecteur sur leur réalisme, il tâche au contraire d'en atténuer l'impression. C'est son mérite et sa gloire, mais aussi son tort, auprès d'un certain nombre de lecteurs.

Il y a lieu, je crois, d'insister sur la hardiesse et la vérité intense de ces peintures d'histoire.

On a si souvent parlé de battements d'ailes de colombe, on a si souvent dit « le doux, le tendre, l'harmonieux Racine, » qu'il en est resté quelque chose.

Il va sans dire qu'au milieu de l'acharnement de ces luttes on ne doit pas chercher l'esprit de tolérance religieuse. L'in-^ tolérance des Juifs, dit M. Renan, est une conséquence nécessaire de leur monothéisme. Tous les critiques rationalistes l'entendent ainsi et ils apportent généralement dans l'appré^ dation de cette intolérance une largeur d'esprit chaque jour plus grande ^

Outre la double mission de représenter Dieu et de person-

1. V.Jules Lemaiti'e, Impressions de théâtre; PiVûtvi^hsnWQ^ Les Psaumes,

i„\ iiF.Lir.ioN juivn 41

nificM'lo palriolisnK», les prophètes jouissaient cncoro de beaucoup (Im privilr^cs. iNous devrions les eonsidc'rer-, d'afjrôs Kwald, coninic les élèves de Dieu, eounTie ses serviltMirs, ses messagers, les hommes de l'esprit par excellence. Pour être complet, il lautlrait l'aire r(>mar({uer la conformité de la vi(! d(! ces prophèh^s avec leurs principes. Mais ces aspects nombreux et varies sous lesquels ils se présentent à nous, n'ont qu'une importance secondaire.

Fihidions. pcMulant quelques iuslauls, une de leurs missions les plus imporlaules, et, à coup sûr, la plus populaire auprès des lecteurs modernes, je veux dire la prédiction de l'avenir.

Je ne crois pas devoir prouver ici, contre les rationalistes, le caractère surnaturel de l'inspiration prophétique. Il suffit qu'ils admettent la sincérité des prophètes eux-mêmes. « Or, « dit M. Kuenen, comment ne pas s'attendre à les voir rap- <( porter à Dieu, cette étonnante inspiration prophétique dont « ils ne savaient découvrir la source en eux-mêmes? Avaient- « ils absolument tort? Les idées prophétiques ne sont-elles « pas sorties de la disposition particulière du prophète, et « quant à cette disposition ne faut-il pas y voir l'œuvre de « Dieu? L'ancien rationalisme, avec son peu de sens histori- « que, sa faible psychologie, n'a jamais pu faire droit à cette « grande formule prophétique : Ainsi parle Jehovah ; il n'a pu (( y voir qu'une simple phraséologie. Sachons éviter les dé- « fauts de cette tendance aujourd'hui surannée et nous ver- (( rons, dans de semblables formules, l'expression d'une con- « viction religieuse qu'il nous est permis d'admirer, sans la « partager entièrement. )>

Avant de traiter de comédie la prophétie de Joad, M. Sarcey aurait bien dû lire cette page du savant exégète hollandais.

Mais Joad ne se contente pas d'attribuer à Dieu, d'une manière générale, l'inspiration prophétique; il précise davantage, il nomme l'Esprit de Dieu. L'expression est absolument juste. Dans plus de quinze passages de l'Ancien Testament, l'influence de l'Esprit de Dieu sur les prophètes est nettement indiquée. Joad explique la nature de cette influence : Mon cœur frémit d'un saint effroi. Tous les prophètes éprouvèrent un sentiment de frayeur quand Dieu se manifesta à eux, pouf

la première fois. Les récits de Moïse et de Jdrdmic sont sur ce point, particulièrement caractéi'istiques. 11 n'est pas jusqu'au mot de frémissement qui n'ait sa raison d'être. Saint Jean nous dit de N.-S. Jésus-Christ, à propos de la résurrection de Lazare, « Infremuit in semctipso ».

Cet esprit divin m'échauffe, ajoute Joad. Un certain enthousiasme, qui trouve naturellement son expression métaphorique dans la chaleur, est inséparable de l'inspiration prophétique. Mais remarquons qu'il n'enlève nullement à Joad la pleine conscience de ses mouvements psychologiques. Comme tous les autres héros de Racine, il analyse les plus fines nuances de ses sentiments. Ainsi les prophètes savaient mettre dans leurs menaces ou dans leurs consolations la précision et la clairvoyance. 11 est vrai qu'au dire de certains critiques, le mot Hitnabbé « se conduire en prophète » signifie être en fureur. Mais comment peuvent-ils appliquer de pareilles expressions à Isaïe, par exemple, ou à Ezéchiel ', écrivains si calmes et si maîtres de leurs pensées?

En même temps qu'il échauffe Joad, l'Esprit-Saint lui « parle ». Osée, Joël et Jérémie ouvrent le recueil de leurs prophéties par le mot de : parole de Dieu (dabar). Assurément Racine voulait désigner par là, non une parole sensible et physique, mais une parole interne et purement spirituelle. Ecoutez mes paroles, dit le Seigneur. Il n'en est pas de Moïse, mon serviteur très fidèle, comme des autres prophètes : Je lui parle de bouche à bouche.

La parole n'est pas le seul mode de communication usité entre Dieu et ses serviteurs. Le plus souvent, dit M. Yigouroux, le prophète s'exprime sous forme de discours, mais le discours est fréquemment mêlé de visions, de récits, d'actions symboliques, de cantiques et d'élégies, toutes choses que reproduit la vision de Joad. Tandis que Dieu lui parle, ses yeux s'ouvrent et les siècles obscurs se découvrent devant lui, On ne saurait mieux décrire le Khâzon ou vision prophétique.

Faut-il voir là un fait purement intellectuel ou un phénomène, à la fois physique et physiologique? Saint Jérôme se

Page 1