Job XXVI
Les mots A^abhne et de nuit traduisent bien les idées de Job et du Deutdrouome sur la morne tristesse dn Schdol. La facilité avec laquelle le regard divin scrute cet abîme est indiquée, d'une certaine façon, par les jeunes filles du chœur, décidément bonnes théologiennes.
Dis-nous si dans la nuit du tombeau,
La voix du Dieu vivant a ranimé ta cendre.
Enfin le Schéol de Racine, comme celui de Moïse, a diverses profondeurs, car Joad nous parle du fond de l'abîme.
La description de Racine offre cependant quelques lacunes. Le Schéol — ne l'oublions pas — est le séjour à la fois des méchants et des justes. Dans les siècles chrétiens, la théologie a pu établir une distinction entre l'enfer proprement dit et les limbes, demeure provisoire des justes. Nous serions môme autorisés à conclure du texte du Pentateuque qu'une distinction de ce genre était admise dans l'Ancien Testament. Mais il faut bien reconnaître que les idées n'étaient pas très avancées sur ce point. Isaïe, David, Baruch se figuraient ce séjour des justes comme fort peu agréable. Aucune vision heureuse, aucune consolation n'adoucissait l'horreur du Schéol. Rien qu'une sorte d'inconscience humiliante et l'impossibilité de louer Dieu. Racine ne pouvait professer des doctrines aussi peu chrétiennes, sans choquer la piété de son auditoire ou sans commettre quelque erreur grave. Il a paru ignorer ce chapitre de la théologie judaïque, il a bien fait.
Que n'a-t-il montré la même prudence à propos des peines et des châtiments ulti'a-terrestres. Son Paradis est trop chrétien : on y voit un pauvre très semblable à Lazare goûtant à la table divine, des douceurs ineffables. L'enfer est aussi trop idéalisé.
Les quatre derniers vers à'Athalie renferment un petit tableau de ce que le catéchisme appelle le jugement dernier '. Je sais bien qu'on pourrait justifier Racine ; les termes dont il se sert pour décrire les châtiments ultra-terrestres, il les a
Apprenez, Roi des Juifs, et n'oubliez jamais Que les rois dans le ciel ont un juge sévère, L'innocence un vengeur, et l'orphelin un père.
LA HKI.KilON .iriVK T.'i
(>iii|)niiili's M lin |)s:iiiiiir iii;i^ni(i(|ii('iii('iil coiiiiiiiMilt'* |);tr Itossucl '. Li's derniers mois lie .l(>;i(l iiOiil peiil-èlre |i;is une noie ;iiissi exeliisivemenl cliiM'Iieniie (iii'(jii pouri'ail le croire. Au roiitl, il iie|»;irle h .lo;is ni du ciel ni de l'enfer, il lui dil siniplonient : Prenez ^arde, si vous en arriviez jamais à opprimer rinnoeenl, vous pourriez liien finir, comme Alhalie. (Juaul au paradis de Racine, il s harmonise l'orl l)ien avec celui de l'Ancien Teslameiil. Souvenons-nous de i'enlôvemenl d'IIeuocli, de la grande vision d'Isaïe el surloiit du martyi'e des Macchabées et du ciuipilre xn de l'Ecclésiasle :
« Sache donc que Dieu t'appellera à son tribunal, la
poussière retournera à la terre d'où elle a été tirée mais l'esprit retournera à Dieu qui l'a créé. . . Ecoute la fin du discours : crains Dieu et observe ses commandements. C'est là ce que doit loni homme. Dieu fera venir devant son tribunal toute univi'e bonne ou mauvaise quelque cachée qu'elle soit. » Un pareil texte (et on pourrait en trouver d'autres) prouve bien quehiue chose, ce me semble, mais on oppose à Racine la phrase de Bossuet « Moïse était envoyé pour réveiller par des récompenses temporelles les hommes sensuels et abrutis. Puisqu'ils étaient devenus tout corps et tout chair, il les fallait d'abord prendre par les sens, leur inculquer par ce moyen la connaissance do Dieu et l'horreur de l'idolâtrie à laquelle le genre humain avait une inclination si prodigieuse
Ce que l'homme connaissait de sa dignité et de
son immortalité l'induisait le plus souvent à erreur. La loi de Moïse ne donnait à l'homme qu'une première notion de la nature de l'àme et de sa félicité. » Pour une fois, la critique rationaliste est d'accord avec Bossuet. Elle complique même le problème, d'une question de date : d'après M. Derembourg le livre de l'Ecclésiaste n'aurait été composé qu'au dernier siècle du Mosaïsme et non au temps de Salomon. En sorte que pour excuser Racine il faudrait expliquer longuement les termes de la condamnation de Bossuet et entrer par rapport à la date de l'Ecclésiaste dans une foule de détails. Nous aimons
l.Et cet autre vers!
Ils boiront à la coupe affreuse, inévitable. Voir le sermon de Bossuet sur la Providence.
mieux dire simplement que le poète a mis trop d'iddes chrétiennes dans sa doctrine sur les rémunérations de la vie future. La résurrection des corps qui, dans l'enseignement chrétien, vient s'ajouter naturellement à l'immortalité de l'àme, donne encore lieu à de très vives controverses. Le livre de Job est le terrain sur lequel se rencontrent les polémistes. Ce fait s'explique fort bien, si l'on compare les différentes traductions du passage capital de ce livre. Voici comment M. le llir a traduit les versets 23-27 du chapitre xix.
Oui je sais que mon rédempteur est vivant
Et qu'il se tiendra le dernier sur la poussière
Que de ce squelette recouvert de sa peau
Que de ma chair je verrai Dieu
Moi-même je le verrai.
Mes yeux le verront et non un autre
Mes reins se consument dans cette attente.
M. Renan a traduit le même texte d'une manière fort différente :
Car je le sais, mon vengeur existe
Et il apparaîtra enfin sur la terre
Quand cette peau sera tombée en lambeaux
Privé de ma chair je verrai Dieu
Je le verrai par moi-même
Mes yeux le contempleront non ceux d'un autre
Mes reins se consument d'attente au dedans de moi.
Comme s'il eût prévu ces différences de traduction, Racine a employé des termes que M. Renan pourrait fort bien accepter. Nous ne verrons pas là autre chose que du hasard. Mais, d'après M. de Talleyrand et bien d'autres, le hasard n'est pas aussi aveugle qu'on le croit généralement; il se montre toujours un peu clément à ceux qui le méritent. A ce titre. Racine était bien en droit d'attendre quelques-unes de ses faveurs.
ClIAlMTni': VÎT
IllSTOIlîR
La rn'-atioa. — Alir.ihani et les patriarches. — Biographie de Moïse. — Le David do llaciiie coiiipan^ avec celui de M. Renan. — La royautt'. — Scène d'horreur. — .NLilrdiction d'un Gis contre son pAre. — Caractère propre iï'Alhalie. — Couleur porsane d'Jî.y</tP>'. — Les battements d'ailes de colombes. — Assuérus et Louis XIV. — Zorobabel et l'èdit de Cyrus. — Etat d'âme des exilés de Babylone.
Une étude sur la religion d'un peuple comprend nécessairement l'histoire sommaire de ce peuple. Aurions-nous une idée juste des croyances religieuses des Grecs si notis ne connaissions les légendes du siège de Troie? A plus forte raison, faut-il étudier, au moins dans ses principaux traits, l'histoire des juifs.
Chez les Sémites, toutes les idées prennent une forme concrète : les dogmes sont en quelque sorte enveloppés dans les récits, les définitions se confondent avec les faits, les principes philosophiques se cachent sous des images poétiques. Si Ton n'opérait pas une sélection entre les divers éléments que renferme le Pentateuque, cet ouvrage appartiendrait au genre purement historique.
Dans Racine , l'histoire commence avec la création du monde, et va se perdre dans l'éternité K Les faits qu'elle embrasse ont tous une importance considérable, au point de vue religieux et chacun d'eux occupe une place proportionnée
L'Eternel est son nom, le monde est son ouvrage au delà des temps et des âges, au delà de l'éternité.
à cette importance. D'abord, l'auteur des Plaideurs ne pouvait pas s'attarder autour de la cosmogonie et du déluge; il est arrivé bien vite à l'histoire d'Abraham. « Sous ce patriarche, dit Bossuct, le peuple de Dieu a pris une forme plus réglée ; il est nécessaire de nous arrêter un peu sur ce grand homme » '. Racine a cru devoir faire ainsi, mais disposant de moins de marge que Bossuet, il abrège davantage et se borne à retracer un seul fait. Six vers sont consacrés au sacrifice d'Abraham. Pesons chacun des mots employés par le poète, ils en valent la peine.
En premier lieu, la courte périphrase par laquelle est désigné le patriarche - rappelle nécessairement à des lecteurs de la Bible, et la stérilité de Sara, et la solennelle promesse de Dieu. Le Seigneur jura par lui-même et par son éternelle vérité que de lui et de cette femme naîtrait une race heureuse qui égalerait les étoiles du ciel et le sable de la mer ^. L'expression devient plus claire et accuse plus nettement l'intention du poète, si on la rapproche de cette autre qui suit : ce fruit de sa vieillesse.
Le second mot est tout aussi important. Racine souligne, si l'on peut parler ainsi, l'innocence d'Isaac, et il a raison. Pour les chrétiens, la jeune victime figure d'avance le Dieu crucifié du Calvaire ; pour tous, cette innocence d'Isaac donne au sacrifice son véritable caractère. Qu'Isaac soit coupable, ou qu'il ait seulement commis quelque imprudence, qu'il se mette dans la situation du fameux Manlius ou du jeune Horace, le sublime mystérieux de l'holocauste disparait. Personne n'osera comparer à Abraham le père de Manlius.
Toutes les autres circonstances du sacrifice sont rendues avec précision. Nous voyons l'attitude résignée d'Abraham, le geste que décrit son bras, mais surtout nous comprenons le double martyre de son cœur de père et de croyant ^= M. Athanase Coquerel se trompe en affirmant que dans le sacrifice d'Abraham le père n'a aucune part à la douleur. Mais il a