‹ La bible dans RacineChapitre 63 sur 142 · Histoire de la Religion d'Israël · texte numérisé non relu

Histoire de la Religion d'Israël

tour à tour, et avec une égale énergie, les bons et les mauvais côtés de Jéhu.

A l'extérieur, les rois de Juda s'efforcent de tenir en échec les rois d'Israël et cherchent partout des alliances. En ce moment, c'est la Syrie, plus tard, ce sera l'Assyrie ou l'Egypte. Athalie trouve moyen de placer un discours du trône, assez semblable pour le fond, à ceux que prononce la reine Victoria : « Les Arabes et les Philistins se tiennent tranquilles, « l'ordre règne à Jérusalem, la Syrie me traite et de reine et « de sœur et — chose heureuse entre toutes — Jéhu, le fier « Jéhu tremble dans la capitale d'Ephraïm. »

Ces exemples d'impiété royale et de rapports fâcheux avec le dehors, ces guerres avec la nation sœur portèrent à la religion juive les coups les plus terribles qu'elle ait jamais reçus. On put la croire perdue, un instant. Ah! oui, les temps étaient bien changés ! Un petit nombre d'adorateurs zélés suivaient les solennités religieuses : Benjamin était sans force, Juda sans vertu, le peuple prenait son parti de l'esclavage et Dieu n'était plus servi que dans la tribu sainte.

Pour tirer Israël de cet état, Dieu suscita un vaste mouvement prophétique personnifié, dans les Livides des Rois, par Elie, dans Athalie par Joad. Naturellement la lutte fut violente, implacable, à mort. Le drame de Racine nous fait assister à la phase aigtie de cette lutte. Nous voyons le heurt formidable de deux religions, auquel s'ajoutent les haines d'une sorte de guerre civile et d'une gigantesque vendetta entretenue par des écoles rivales de prophètes. J'ai essayé de le démontrer plus haut, la pièce entière de Racine est trempée de sang, comme le champ de Naboth. Il suffirait donc de faire observer que les terribles événements contés par le poète se rapportent à l'époque d' Athalie.

Toutefois, je crois devoir citer un fait qui montre bien à quel degré d'horreur en était arrivée la lutte. Joad fait un cours de morale à son élève, ou plutôt, il lui enseigne par le procédé socratique, ce que M. Renan appelle la grande loi de l'histoire du peuple hébreu. Quel roi prendriez-vous pour modèle? lui demande-t-il. — David, répond l'enfant. — Ainsi, continue le prophète, vous n'imiteriez pas dans leurs excès,

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Comme (?m.t/ c'est-à-dire comme son propre père ! carTOchozias ([ue .load vioni de nommer est bien le père de Joas. Le prophète le sait, et il ne parait pas du tout choqué de cette malédiction que lance un fils contre son père. Au contraire, il s'en déclare satisfait et se prosterne aussitôt devant le jeune roi. Ne nous récrions pas, il n'y a là de quoi scandaliser ni la piété catholi(iue, ni la science rationaliste ; il ne faut que comprendre une époque de l'histoire sacrée. Mais, de la part de ilacine, ce trait est d'une audace inconcevable.

Pour bien saisir le rôle et le caractère d'Athalie, il faut^' les replacer dans ce milieu violent qui leur convient. On l'a dit avec beaucoup de raison, Athalie est la vieille reine rompue à toutes les habiletés gouvernementales, mais déjà possédée de l'esprit de vertige. Elle est aussi très femme. Elle a comme des velléités de tendresse maternelle, des caprices d'enfant gâté, une mobilité effrayante, des accès de faiblesse et une ambition qu'on a crue bien à tort sans objet. Mais elle représente, avant tout, une tradition, un principe, une politique de famille : elle est la digne fille d'Achab et de Jézabel. La haine de Jéhovah est comme le péché originel de sa famille. Quel mobile Ta poussée à commettre tant de crimes? Le désir de venger son père, sa mère et tous ses parents victimes du même Dieu. La pensée de Jézabel la soutient et ses exemples la guident dans la lutte traditionnelle. Elle a le pressentiment de ses malheurs et de sa mort. N'importe, elle va toujours de l'avant et, à la fin, vaincue, sur le point de mourir, elle se console à la pensée que le sang d'Achab coule dans les veines de son petit-fils. L'orgueil de race, si fort en honneur au xvif siècle, a beaucoup servi à Racine. Envoyant, par exemple, la brutalité héréditaire de certaines familles de son temps, il a compris la férocité traditionnelle des rois de Samarie. On a donc eu tort de blâmer les sombres pressentiments de Joad

pur rapport à son élève. Ils nous permettent trcnlrcvoir dans l'avenir ce que le drame nous a montrd dans le présent et un peu dans le passé, le rôle presque toujours déplorable des rois de Juda, corrompus par leur contact avec les rois d'Israël.

La captivité est le point culminant de l'histoire de la religion juive. Elle s'annonce dès l'époque des rois, par les menaces des prophètes et par les premières invasions syriennes. Elle se détache en relief vigoureux sur la prophétie de Joad; les femmes et les enfants se déroulent en longues files sur les routes de FOrient. Les prêtres captifs, les rois rejetés, le temple renversé, telle était la sinistre vision qui, depuis le VIII* siècle, hantait la pensée de tous les Juifs.

Vint la réalité elle-même, plus sinistre encore que toutes les prévisions. Mais du châtiment sortit un immense bienfait. La captivité fut aux Juifs ce que la descente du Saint-Esprit fut aux apôtres : elle étouffa, à tout jamais, les instincts polythéistes des Juifs, et dès lors, l'avènement du christianisme devint possible.

Racine a bien compris l'importance de cet événement, puisqu'il lui consacre tout un poème. Au fond, Esther n'est que le tableau poétique de la captivité. On a beaucoup trop dit que ce tableau est fantaisiste, inexact, moderne et chrétien. Ne sera-t-il pas permis de faire observer que, dans ce sens, on va beaucoup trop loin aujourd'hui?

Geux-mêmes d'entre les exégètes qui considèrent le livre à' Esther comme un roman, ne peuvent nier la couleur historique du récit *. M. Noldeke va même plus loin : il reconnaît à l'auteur à'Esther du savoir-faire et de la finesse. S'il était logique, le savant allemand montrerait un peu plus de circonspection, et crierait moins haut à l'absurdité lorsqu'il se trouverait en présence de quelque affirmation déconcertante de fauteur. Gomment Mardochée communique-t-il si facilement avec l'intérieur du sérail? Pourquoi Esther s'expose-telle deux fois à la mort? Nous ne comprenons pas trop, évidemment, mais il serait peut-être sage de se dire : Yoilà un écrivain qui fait preuve d'intelligence et qui, de l'aveu de

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