‹ La bible dans RacineChapitre 64 sur 142 · Noldeke, Kuenen · texte numérisé non relu

Noldeke, Kuenen

LA ItKI.Kilo.X .IIIVI'; S7

Ions, connjiîl son nioiidc pcrsanyll |»(»iin;iil Mcii riuilcnicnl nous doiinci' des clioscs ("l'oyablcs. Il ne le l.iil |»<»iiil, t'I comiiicnl le l'ciail-il s'il csl, sincère, puisque nous sommes au jiays (le rinviuisenihlahic ? Co. qui nous parait absunlo pourrait l)i«'n nV^lrc (|n'un(' preuve de pins eu laveur de l'autlienticil(' et de la valeur liisloricpie du livre.

Mais conleulons-nous de ce ((ne Ton nous offre, et comparons le livre sacré — livre dont Fauteur connaît bi(;n la Perse, de l'aveu de tous — avec le drame, ou comme on dit, Tëldgie de Racine.

Nous avons bien marcbd, depuis Racine. Les contemporains du poète croyaient, avec lui, ([ue la |)iècc est tirée tout entière de l'Ecriture Sainte. Aujourd'hui, la plupart des critiques ne peuvent rien concevoir de plus opposé que Toriginal hébreu et la copie française. Sur (juoi portent donc les dillercnces?

Est-ce sur l'intrigue? Mais non : si l'on excepte le festin de cent quatre-vingt-deux jours, les faits sont sensiblement les mêmes dans la Bibl-e et dans Racine. Le poète a fidèlement conservé Fédit d'Assuérus, l'intervention de Mardochée, les hésitations, puis l'héroïque résolution d'Esther, la colère du roi, le triomphe de Mardochée, le dénouement sanglant, précipité par les mêmes circonstances, et enfin le chant de victoire des Juifs. D'après la critique littéraire de nos jours, la suppression de certains détails par trop orientaux constituerait une dilïérence capitale. Le conte parfois sensuel de l'Orient devient, disent-ils, une chaste élégie en France.

Il y a là une double exagération. Où gît, je vous prie, la sensualité du récit biblique ? Dans la peinture nécessaire des mœurs du sérail évidemment *. Mais la conduite d'Esther, en elle-même, n'a rien que d'irréprochable. Jusqu'au retour de la captivité, la polygamie avait été pratiquée chez les Juifs, propter duritiani cordis. M. Kuenen a grand tort de se scandaliser des versets ix, xi, xn, xv, du chapitre IL Esther agissait ainsi, par obéissance, pour sauver son peuple (son dévouement prouvera bientôt la sincérité de ses intentions) et enfin, elle avait le

1. Je n'ai pas à défendre ici la Bible contre une accusation surannée. L'his;; toire des patriarches, le Cantique des Cantiques le Livre d'Esther lui-même ne sont un scandale que pour ceux qui ne veulent pas les comprendre.

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droit de se considérer comme l'dpouse légitime d'Assuérus. Je ne vois donc pas pourquoi certains exégètes affectent détourner en ridicule les commentaires édifiants dont les éditeurs chrétiens accompagnent, d'ordinaire, le texte sacré. Oui, Esther est chaste, eu égard à son temps et à son milieu; oui, elle peut être considérée comme un modèle, comme une héroïne du devoir.

Mais, dit-on, l'Esther de Racine a incomparablement plus de suavité et d'aimable pudeur *. Il devait en être ainsi, au moment où le Garmel français renfermait tout ce que nous pouvons imaginer de délicatesse morale, de distinction aristocratique, d'héroïsme, d'austérité familière et souriante. C'est la part de convention nécessaire à toute œuvre dramatique. La piété chrétienne se superposait à la piété juive, mais celleci restait toujours à la base.

Au reste, il faut se rendre compte des au-delà de la pièce française. Tout y est innocent, affirme M""^ de Sévigné, et elle a mille fois raison : on peut, si Ton veut, ne voir que cela dans Esther. Cependant, il faut se défier des impressions de l'aimable marquise; elle était en fortune, le jour où elle écrivait son admirable lettre. Elle avait eu un sourire de M"^ de Maintenon et une dizaine de mots de Louis XIV. Un peu moins fêtée, elle eût été plus sévère, elle eût découvert, surtout avec l'aide de son cousin Bussy, ce qu'un écrivain contemporain exprime en ces termes : (( Au fond, sous le voile du style poéti- « que, c'est toujours bien l'histoire d'une sultane favorite qui, « par son habileté, en a supplanté une autre. Telle est la pre- '< mière moitié de la fable offerte à des enfants et à des jeunes « filles. » Plusieurs mots d'Assuérus ou d'Esther peuvent, en effet, paraître aux uns absolument innocents, qui provoqueront chez les autres de mauvais sourires. Racine semblait s'en douter lorsque, dans le prologue, il apostrophait ainsi les libertins :

Et vous qui vous plaisez aux folles passions Qu'allument dans vos cœurs les vaines fictions,

1. Il conviendrait peut-être de faire une restriction. Pour ceux qui admettent l'authenticité des Additions, la différence serait bien moins grande. La fameuse prière du premier acte d'£sf/ier reproduit mot à mot le texte sacré.

LA HKLK.IO.N .IIIVI", S!)

IMoraïK'S iim.ilciiis «le siKM-liK'Ics IVivolcs, Fuyez

Le sdrieiix «le hipluparl des audilours ', la piol/; an^çélique des jeunes acirices n'eulevaiciil |)as loiit à fait, à la pi^ce, son caractère orieiilal. Les souvenirs d(î l'allière Vasihi se conservaient Irop vivanis encore; \o, roi, l'auteur lui-môme et plusieurs assislanis avaient trop à faire ()u])lier.

De ces diverses considérations, nait, ce me semble, une impression un peu dilTérentc de celles qui ont gdndralemenl cours chez les critiques. Je ne prétends pas qu'on puisse mettre sous les yeux des enfants, tous les versets du Livre d'Esther^ ni que la tragédie française soit une pièce dangereuse. Mais le narré biblique n'a pas les allures sensuelles qu'on lui prête, et Racine, en somme, en a conservé toutes les parties essentielles. D'autre part, les éléments purement français peuvent, eux-mêmes, donner lieu de se scandaliser à quiconque y met un peu du sien. Que nous nous transportions à Suse ou à Versailles, que nous lisions la Bible ou Racine, l'imagination chrétienne doit faire abstraction de certains détails et de beaucoup de souvenirs.

Les critiques contemporains relèvent un second défaut dans l'Esther française. Ils font remarquer sa suavité de colombe blessée et, par opposition, ils appellent l'Esther juive, une tigresse. Le contraste ne manque pas de piquant, mais il n'est pas juste. L'Esther de Racine est-elle donc toujours si douce? Elle sait très nettement ce qu'elle veut, elle déploie pour l'obtenir une énergie et une persévérance rares chez une femme ; elle affronte la mort et pourquoi? pour avoir « le sang de ses ennemis ». p]lle traite Aman de misérable, de barbare, d'ennemi cruel, et elle le menace :

Bientôt ton juste arrêt te sera prononcé : Tremble, ton jour approche, et ton règne est passé.

Quand le malheureux se jette à ses genoux : Va, lui répondelle, laisse moi ; puis, fatiguée des prières de cet ennemi vaincu, elle détourne la tête et garde un silence implacable : tout

1. M™<= de Maintenon invitait, de préférence, les prêtres, les religieux ou les personnes connues pour leur grande piété, comme M™» de Miramion.

autre que Racine se serait cru obligé de mettre quelques paroles de pitié sur les lèvres de cette Esther qui est si douce envers tous les siens. Mais les souvenirs bibliques du poète exigeaient qu'elle se montrât inllexible jusqu'au bout. Racine, en leur restant fidèle, a ajouté une beauté de plus au caractère de son héroïne. Elle réalise ainsi le mot des Écritures : « Dulcius mcllc, forlius leone. » Et en môme temps qu'historique cela est moralement très vrai, car nous savons que seuls, les forts peuvent se montrer vraiment doux. Les Français d'aujourd'hui sont à môme, — hélas! trop à môme — d'apprécier ce mélange de douceur et d'énergie. Depuis 1870, la littérature fait une place d'honneur — et c'est son mérite — aux femmes qui savent concilier avec les tendresses du foyer domestique, la haine des ennemis de la patrie.

Il pourra sembler étrange que je cherche à expliquer les massacres demandés par l'Esther de la Bible. Une première lecture du texte révolte tous nos sentiments modernes. « Es- « ther, dit M. Deschanel, demande et obtient que les dix fils « d'Aman soient pendus avec lui. Ensuite, sur la demande de « la vindicative favorite, Assuérus accorde un jour plein aux « Juifs pour exterminer leurs ennemis avec les femmes et les « enfants. Et après qu'on en a tué cinq cents à Suse, puis trois « cents autres, elle obtient qu'on en tue autant dans chacune « des autres villes de ce grand empire, de sorte qu'on en mas- « sacre dans toutes les provinces soixante-quinze mille. »

Il va de soi qu'ainsi présentée la conduite d'Esther est répugnante. Quelqu'un viendra vous dire : Que penseriez-vous d'une jeune fille qui quitte la maison de son père pour aller vivre au milieu de soudards blasphémateurs et qui se livre, chaque jour, à des massacres épouvantables? Dans ce portrait vous ne reconnaîtrez pas Jeanne d'Arc. Eh bien, Esther est la Jeanne d'Arc des Juifs, une émule de Déborah et de Judith.

Dans l'antiquité, la défaite entraînait nécessairement l'esclavage ou la mort. Les vainqueurs ne regardaient ni à l'âge, ni au sexe, et jusqu'aux vils troupeaux, tout éprouvait leur rage. Le droit des gens était totalement inconnu et tous les moyens paraissaient bons pour vaincre un ennemi. Le sort des captifs au milieu d'un grand empire oriental était into-^

LA HKLICION .lUIVK ÎM

l(''i';iltl('. Toujours ni ('vcil, loiijoiirs eu l)iill(' aux \iolnnces (In leurs udvorsaires, ils pouvaicut ÔIro mussiicrds, du jour uu Icudeniaiu, sous le moiiitlrc pn^loxfc. Leur \ï<\ à (ous, dépcudail d'uu caprice du ui()uar((U(' ou d'uu(! iulri^uc du palais. L'autour du /jrm <r Estlu-r nous le dif (expressément, les Juifs (;ousid('raienl les massacres (Iemand('S par Ksllier comme des précaulious nécessaires. Ils se tenaient pn'^ls, nous dit-il, pour la déCense de leur vie, dans toutes les provinces de l'empire; en d'autres termes, ils tuaient pour n'ôtre pas tués.

Ainsi placée dans son vrai milieu, l'Esther biblique ne nous apparaît plus comme la favorite inutilement féroce que nous peint la critique, mais tout simplement comme la libératrice de son peuple. L'historien impartial considère les représailles demandées par Esther comme une sorte de revanche nationale et ne voit dans l'héroïne que piété filiale, abnégation patriotique et virile énergie. N'éloignez donc pas l'Esther biblique de l'Esther française ; rapprochez-les, et malgré des contrastes plus apparents que réels, vous serez frappés par la ressemblance générale, comme devant certaines fresques de Flandrin, vous faites à peine attention à la variété des costumes et des attitudes des vierges pour admirer en elles la môme pureté de profil, la même douceur, la même expression de sérénité et d'amour mystique, mais aussi d'énergie, de ferme résolution d'arriver au but déterminé, même à travers la souffrance et la mort.

L'ancienne critique n'a pas compris le caractère d'Assuérué. Il ne semble pas non plus que les blâmes sommaires jetés en passant, par les écrivains de nos jours, constituent une appréciation définitive. Pour expliquer ce caractère énigmatique, je prêterais à Racine le raisonnement suivant :

« Le rôle et le caractère d'Assuérus sont tout tracés dans « le Livre d'EstJier, et je me suis fait une loi de n'altéreraucune « des circonstances tant soit peu considérables de l'Ecriture. « Il faut bien, cependant, que je tienne compte des disposi- « tions de mon auditoire. De même que je ne puis pas faire « parler persan à Assuérus, de même je ne puis pas ne pas « lui prêter quelque chose de la dignité française. Un com-

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« plimont à Louis XIV et à M"" de Maintenon s'impose : Assué- « rus en sera chargé tout naturellement. Mais cela fait, je « reproduirai tous les traits de l'Assuérus biblique, j'imagi- « nerai un roi aussi persan que possible. »

Racine a pleinement atteint son but. La Harpe, en effet, a dit d'Assudrus : « C'est un fantôme de roi, un despote insensé qui proscrit tout un peuple, sans le plus léger examen, et en abandonne la dépouille au ministre qui en a proposé la destruction. » Sans s'en douter, La Harpe fait ici un grand éloge de Racine, car il définit très bien le monarque oriental, tel que nous nous le figurons. L'Assuérus du Livre d'Esther, tous les savants l'admettent aujourd'hui, n'est autre que le Xerxès des guerres médiques. Les incohérences de l'Assuérus de Racine seront donc un trait de vérité. Ce roi signe, sans savoir ce qu'il fait, des ordres « barbares, cruels. » Un songe le préoccupe, met en émoi tout son palais et finit par devenir une grosse affaire d'Etat. Quelques astrologues déclarent-ils que la vie du roi est en danger, il fait aussitôt trouver un coupable. Ses transports soudains sont terribles et rompent tous les ressorts des combinaisons ministérielles les plus savantes. Ce fou couronné a cependant des lueurs de bon sens, et qui le croirait? se montre quelquefois juste. H tient absolument à récompenser Mardochée ; il est vrai que la peur et la superstition y sont pour beaucoup. Dans cette âme, profondément atteinte par la corruption orientale, subsistent encore quelques nobles sentiments. Il est touché de l'aimable pudeur d'Esther, il regrette la fuite rapide des années et se livre à des réflexions très sensées et trop bien justifiées sur l'impuissance des rois à faire le bien. Cette juxtaposition de qualités et de défauts contradictoires, ce composé étrange * qui est le caractère d'Assuérus peuvent fort bien constituer et constituent, en etïet, un chefd'œuvre. Il y a une certaine logique dans l'invraisemblable ; personne ne s'est encore avisé de dire que les incohérences de Hamlet ou le délire d'Ophélie soient l'œuvre d'un poète inexpérimenté. De même pour Assuérus : chacun de ses actes a un précédent dans l'histoire de l'antiquité orientale. Le songe

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