‹ La bible dans RacineChapitre 72 sur 142 · Voir Taine, Sarcey, Lemaître, Paul Albert · texte numérisé non relu

Voir Taine, Sarcey, Lemaître, Paul Albert

2. Voir La Vallée, Histoire de lit maison de Saint-Cyr; Geffroy, Lettres de M™c de Maintenon; de Noaillés, Vie de M^c de Mainlenon; Hervé, Discours de réception à l'Académie française;

|)i'i('»roa savantes ni londrns, la dislinclion, la gravitd et la liiiesse, tout cela c'est Sainl-(iyr.

Dans (les draines où deux l'aniilles royales élaionlcii cause;, la cour ne pouvait t^^trc oul»Ii('"('. hlsllicr (d Allialw oUVaicut à Louis \IV et à son culoui'ii^c. un ()i({uanl cl d('licicii\ mélange de complinu'nls, de leçons et de s;ilii'cs.

Port-Royal occupe aussi une large |»;irl dans les deux tragédies '. Il triomphe avec Joad du miracle (I(î l;i Saintc-Kpinc, il soupire avec Josahetli sur les malheurs de la petite b]glisc, il tonne avec le chœur contre les artilices des courtisans, il déplore onctueusemont les principes pernicieux des Casuistes. En même temps, certains traits de caractère des personnages, la profondeur de l'analyse psychologique, la contexture des pièces et les qualités générales du style révèlent l'influence de Descartes -, de Boileau, de l'antiquité et particulièrement de l'antiquité grecque.

Tant d'éléments, profanes ou modernes, constituent une partie considérable à'Esther et à'Athalie. Il est difficile de faire rigoureusement le départ de ce qui est biblique et de ce qui ne l'est pas. Mais en comptant patiemment, on peut arriver à donner des chitïres approximatifs. Sur 1,28S vers diEsther, 450 environ n'ont rien de commun avec l'Ecriture Sainte, 400 renferment quelque chose de biblique et 430 traduisent littéralement, ou presque littéralement, le texte sacré. Dans^^^«lie, quoique la couleur biblique soit plus intense, les proportions restent à peu près les mêmes. On comprend qu'un aussi grand nombre de vers profanes donne à la poésie de Racine un caractère bien différent du caractère général de la poésie hébraïque.

Mais, si des parties importantes d'Esther et à'Athalie sont étrangères à la sainte Ecriture, la sainte Ecriture, à son tour, n'a pas livré à Racine toutes ses richesses poétiques. La Bible, en effet, renferme d'immenses et inépuisables trésors. Malgré son peu d'étendue — elle peut tenir en somme dans un volume

1. Voir Sainte-Beuve, Histoire de Port-Royal ; M^"^ Fuzet, Les Jansénistes au XYiiiî siècle. M. Gazicr s'occupe spécialement de toutes les questions qui ont trait au Jansénisme.

2, Voir Krantz, VEslhétique de Descartes,

in-12 — aucune autre littérature ne peut rivaliser avec elle en richesse. Il est môme difficile d'embrasser à la fois tous les genres littéraires dont elle offre des modèles achevés. Selon que l'esprit se porto sur tel ou tel ordre de beautés, il néglige presque forcément tel ou tel autre. Racine n'a pas échappé à cette loi de l'esprit humain. Comme presque tous ses contemporains, il a dirigé son attention et ses efforts, de préférence sur les choses rehgieuses et morales ; il néglige certains aspects de la littérature hébraïque. Le goût tout à fait oppose de notre siècle nous permet de les déterminer sans trop de peine.

Ce qui, de nos jours, nous frappe surtout dans les saints Livres, ou du moins dans les parties les plus anciennes des saints Livres, c'est leur caractère primitif. Les récits de la Genèse sont, selon l'heureuse expression de M. Renan, comme un souffle du printemps du monde. Tout y révèle l'enfance du genre humain. Dans ces temps antiques, les idées, naturellement grandes, souvent sublimes, ne se présentaient pas sous forme de raisonnement étudié; elles se donnaient tout bonnement comme transmises par une tradition vénérable. Racine comprenait fort bien la simplicité sublime de ces notions premières et il l'a prouvé certes. Mais il ne la sentait pas aussi vivement que nous. Il savait, sans doute, avec les patriarches, que Dieu a créé le ciel et la terre, mais peut-être, en songeant à la création, se rappelait-il trop la théorie des tourbillons et la chiquenaude cartésienne dont s'est moqué Pascal. Il était trop savant, il résumait en lui trop de civilisations.

On dira que, sous ce rapport, nous sommes bien plus avancés encore. Assurément, et c'est pour cela même que nous nous rapprochons davantage des temps primitifs. La génération de Racine représente l'âge mûr de l'humanité; les nôtres, hélas! — on ne conteste plus la chose dans le monde littéraire, — les nôtres en personnifient la vieillesse, et il n'est rien comme les vieillards pour se rapprocher des enfants. Voyez comme le xvn^ siècle, par l'organe de Boileau, dédaigne les premiers bégaiements de notre littérature, aujourd'hui recherchés avec tant d'avidité par les savants. Voyez, au contraire, comme il exalte la science et l'art. La Fontaine voulait faire de Descartes un Dieu ; un poète de nos jours envie le bonheur des Bam-

LA iM)i>sii: i09

l)()ul;is cl tics llollcnlols |»;ii'cc (|iic, dil-il jin'l;iii('()li(|ii('in('iil, ils no connaissoni pas r(^slli(''li(jiic.

L'opposilion ciilrc la |{il)lc (il HaciiK! csl visible encore dans les choses (le scnliinciil. Les hommes primilifs ('prouvaient (h's sensations simphis (jui jaillissaieiil s|»()iiiaii('menl de huirs Amos. Dès qu'il s(! voit (ni possession d'inu! arme re(hnilahl(i L('mech s'(^crio :

A(l;i (^t Tsillii, ('couloz ma voix!

F<Mninos do iÂinwh, (îcoulez ma parole!

J'ai liK* (111 Iionimo pour ma blossuic,

Et un jeune homme pour ma meurtrissure.

Gain sera vcn^'é sept l'ois,

Et Lémech soixante-dix-sept l'ois.

Un personnage de Racine renfermera tout un monde de sous-cnlendus et de r()ticences dans une menace : Ils vivent cependant, et leur temple est debout.

Simples, les sentiments des premiers héros de la Bible sont surtout naïfs. Qu'on se rappelle l'cîbric^td involontaire de Noé, Tarrivcîe des anges devant les tér(3binthes de Mambrc', ou les exploits de Samson. La foi de Racine acceptait ces récits sublimes, mais SCS préjugés littéraires en étaient probablement choqués. Il possédait, à un haut degré, les qualités qui sont le contraire de la naïveté : l'observation pénétrante et juste, le sentiment très affiné du ridicule, l'ironie mordante, l'habitude des élégances sociales. Aussi ses personnages se fontils une guerre d'épigrammes très curieuses à étudier. Les héroïnes les plus suaves et les plus tendres, comme Josabeth, savent décocher au besoin des traits acérés. Joas émaille les réponses de son interrogatoire de toutes sortes d'allusions méchantes à l'adresse à'Athalie. Le plus piquant, c'est qu'elles se confondent avec de petites réflexions pieuses :

Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin?

Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.

A ces tendances sociales et littéraires ajoutez l'influence des théories de Boileau et il deviendra évident que Racine n'a pas compris — au moins comme nous les comprenons aujourd'hui — les côtés primitifs de la littérature hébraïque.

no LIVRE SECOND

De là, proviennent toutes les lacunes qu'on remarque dans E.stlier ou Athalia.

Une poésie primitive doit ôtre d'abord familière, auraitelle môme pour objet les rapports de la créature avec son créateur. Dans ses conversations de l'Eden, Adam jouit d'une liberté absolue et il finit môme par en abuser, puisqu'il se permet de faire des reproches à son Bienfaiteur. Jacob lutte toute une nuit corps à corps avec Élohim, Abraham et Moïse argumentent avec Dieu et ils plaident, l'un en faveur de Sodôme et de Gomorrhe, l'autre en faveur d'Israël, les circonstances atténuantes. Les questions d'Abraham surtout sont incroyables :

« Les hommes s'éloignèrent et allèrent vers Sodome. Mais « Abraham s'approcha et dit : Feras-tu aussi périr le juste « avec le méchant? Peut-être y a-t-il cinquante justes au mi- « lieu de la ville : les feras-tu périr aussi, et ne pardonncras- « tu pas à la ville à cause des cinquante justes qui sont au « milieu d'elle? Faire mourir le juste avec le méchant, en sorte <( qu'il en soit du juste comme du méchant, loin de toi cette « manière d'agir! Celui qui juge toute la terre n'cxercera-t-il (( pas la justice? » *

« Yoici, j'ai osé parler au Seigneur, moi qui ne suis que <( poudre et cendre... Que le Seigneur ne s'irrite point et je « ne parlerai plus que cette fois. »

Il est vrai que ces hommes de la Bible passent tous promptement de cette affectueuse familiarité à la crainte et à la terreur. A leurs yeux, la mort est une conséquence nécessaire et immédiate d'une apparition divine. Un des psalmistes sent sa chair trembler à la seule pensée des jugements de Dieu. Job qui, durant de longues conversations théologiques, n'a cessé d'argumenter avec Dieu et de le provoquer, en quelque sorte, se prosterne à la fin dans la poussière et s'écrie : «Je suis une pauvre créature. Que répondrais-je? Je mets la main sur ma bouche; je nai que trop parlé; je ne recommencerai point; je n'aggraverai point ma faute. »

Il n'y a rien de semblable chez les héros de Racine. Ils ne

Page 1