I.A roKSIK
l(>ii(^ lilU'rairc nous cilnnl, comme modèles de; siihlimc, le C(>(lre qui caelic! sou Iront iluns l(!S cieux et la propliéli*^ de Joiid. Mais ([ue sont ces deux passages mis en parallèle avec des livres ciiliers d(^ la IJihIc? |<]t puis le sublime iVEstlicr ou d At/ia/ir est un sublime savant, conscient et lemp(^r(!. Avec Racine, nous éprouvons le plaisir du touriste qui gravit lentement une pente et découvre peu à peu les bori/ons harmonieux, les lignes pures, les couleurs douces à Tœil, les sites et les contours d'une majestueuse vallée. Avec les auteurs bibliques, le miracle d'Uabacuc se renouvelle sans cesse. L'ange des hautes pensées nous transporte, rapide comme l'éclair, de sommet en sommet et nous fait voir, en quebjues instants, toutes les beautés et toutes les richesses de la nature, depuis les neiges des montagnes jusqu'aux déserts brûlants du Midi. La comparaison semble donc écrasante pour notre poète. Il n'a peut-être pas senti comme il convient, il n'a certainement pas rendu les beautés les plus franches, les plus hardies, les plus pittoresques et les plus hautes de la poésie hébraïque. Toutefois, il ne faudrait pas se trop presser de conclure contre lui; il n'est arrivé qu'à un seul homme d'être fort contre Dieu, et il n'a été donné à aucun poète de vaincre le Saint-Esprit. Une défaite, même écrasante, dans cette lutte corps à corps, avec le texte sacré, n'a rien d'humiliant pour le génie de Racine.
Notre goût contemporain ne nous porte-t-il pas d'ailleurs à exagérer encore l'étendue de cette défaite ? 11 nous faut des peintures du monde physique, du primitif à tout prix, voire même du barbare. Sophocle et Euripide sont trop près de nous, ou trop sages; nous remontons jusqu'à Eschyle, nous remonterions bien au delà, si c'était possible. De la Grèce nous passons à l'Inde : nous nous intéressons aux exploits des héros védiques, quittes à nous reposer de cet effort par la lecture de quelque roman russe.
Avec un pareil état d'àme, il est difficile d'apprécier équitablcment Racine et il est très facile, au contraire, de passer indifférent devant le meilleur de sa poésie.
Comparez, du reste, la poésie de la Bible avec la poésie des plus grands d'entre les auteurs profanes et vous sentirez une
immense différence, en faveur de la première. Pour nous faciliter cette comparaison, Chateaubriand a tenté, sur un thème biblique emprunté au Livre de RiitJi, un pastiche de la langue d'Homère. Le pastiche est inutile; il suffit de lire d'abord quelques pages de la Bible, puis quelques pages d'Homère. Lamartine déclare la chose impossible tant, en comparaison de l'Écriture Sainte, les plus beaux poètes grecs lui paraissent insipides. Passons sur cette répugnance de grand seigneur et prenons, par exemple, le sixième chant de \ Odyssée ou les plus remarquables passages du vingt-troisième chant de Y Iliade. Nous ne trouvons pas Homère ennuyeux du tout; il nous charme, il nous égaie, souvent il nous touche ou nous ravit. Mais si nous nous rappelons Isaïe ou Job, le facile et gracieux langage de l'aède grec nous fait l'impression d'un gazouillement d'oiseau ou d'un babil d'enfant. Nous avons de la peine à le prendre au sérieux, et nous sentons alors combien est juste le mot de Bossuet sur « le grand creux de l'antiquité profane ». Il faut s'en souvenir dans une étude parallèle de la Bible et de Racine.
Tous les genres de beautés énumérés jusqu'ici, Racine, sous l'influence des idées littéraires de son siècle, ne paraît pas les avoir suffisamment compris. Mais il en est d'autres qui, compris ou non par notre poète, ne pouvaient en aucune manière entrer dans son œuvre. La critique admet volontiers aujourd'hui que l'obscurité n'est pas toujours un défaut dans une œuvre littéraire ^ La Bible renferme beaucoup de morceaux poétiques d'une obscurité étrange et belle. H faut lire, par exemple, les versets suivants du psaume LXVHP :
Tandis que vous reposez au milieu des étables,
Les ailes de la colombe sont couvertes d'argent,
Et son plumage est d'un jaune d'or.
Lorsque le Tout-Puissant dispersa les rois dans le pays,
La terre devint blanche comme la neige du Tsalmon.
Montagnes de Dieu, montagnes de Basan,
Montagnes aux cimes nombreuses, montagnes de Basan,
Pourquoi, montagnes aux cimes nombreuses,
\ . Doudan, Correspondance ; Krantz, Esthétique de Descartes:
Avoz-vousdcrciivit'coiilro l.i mitiil.i^iic (iiir Dieu a voulue pourrésidcnce?
1,'Klciiicl n'eu IVia pas moins sa (Iciin'iiii' à [icr|i(''l,uili\
Les chars (lo riilciiicl sf coiniih-iil par viiif^'t iiiillc,
l'ai' iiiillicis cl i>ai- iiiillicis;
\a' StM^Mifur csl, au milieu d'eux, le Sinai est dans Iv. sanctuaire.
Tu es monté sur la hauteur, lu as eminené des captiCs.
(Iràcc à (le savunls commoiiUilcurs, nous comprenons aujouidliui ce psaume, pas entièrement toutefois, de telle sorte qu'il produit cette sensation de clair-obscur si chère aux poètes et aux peintres contemporains. Mais il était uialtTielloment impossible à Hacine de tirer parti de cet admirable chant de victoire. II faut faire la môme remarque à propos d'h^zechiol et de Daniel. Quel attrait pouvait bien avoir pour Kacine la célèbre vision du char racontée au chapitre I" A'Ézéchien Saint Jérôme et tous les exégètes, après lui, l'avaient déclaré inintelligible. Mais depuis, presque tous les termes des comparaisons poétiques employés par les prophètes ont été expliqués, et la vision compte parmi les plus beaux tableaux de la Bible. Chaque jour, la religion, la politique, les mœurs et rarchitecture des Assyro-Ghaldéens laissent échapper quelque nouveau secret. Le vieil Orient se reconstitue pièce à pièce, autrement beau que tous les orients de fantaisie jadis chantés par les romantiques. Il y a là une veine poétique à exploiter, que les contemporains de Racine ne soupçonnaient même pas.
D'autre part, les règles et la nature même de la tragédie au xvn" siècle excluaient nécessairement plusieurs autres genres poétiques de la Bible. Job est à la fois un dialogue philosophique et un poème descriptif qui ne peut s'accommoder de notre scène moderne. Ruth est une pastorale, la plus belle des pastorales connues, mais à part quelques détails, en quoi pouvait-elle servir à Racine ? Nous trouvons dans l'Ancien Testament, des paraboles, des apologues comme celui de Nathan ou de Jotham. Ce dernier, parce qu'il est politique, aurait pu trouver place dans Athalie. Avec un peu de bonne volonté. Racine l'y eût fait entrer, de même que M. de Bornier a fait entrer dans la Fille de Roland l'explication du jeu des Vertus et le double éloge de Joyeuse et de Durandal. Mais la
séparation des genres n'autorisait pas ces sortes de mélanges ou ces hors-d'œuvre.
Racine devait écarter aussi les genres bibliques peu en harmonie avec les habitudes sociales du xvn* siècle. Rien n'était plus agréable aux oreilles des anciens Hébreux que le calembour. Il n'avait pas encore été déshonoré par toutes sortes de mauvaises plaisanteries et il figurait, avec honneur, dans les circonstances les plus solennelles. Jacob mourant célèbre la gloire de Juda par un calembour.
Les énigmes étaient aussi très en faveur. On en rencontre dans la partie gnomique de l'Ecriture Sainte et dans les Jugea. Le jeune Samson semble s'en être fait, si l'on peut parler ainsi, une spécialité. Qui ne connaît l'énigme célèbre proposée par lui aux Philistins :
La nourriture est sortie de celui qui mangeait, La douceur est venue du fort?
C'est là incontestablement de la bonne et grande poésie. Admirons aussi, sans respect humain, le chant de victoire de ce même Samson, après la déroute des Philistins :
Avec une mâchoire d'âne, un monceau, deux monceaux. Avec une mâchoire d'âne, j'ai tué mille hommes.
Cet étrange cri de triomphe appartient à la poésie lyrique : mais à quel genre de poésie lyrique? Les plus doctes auteurs de poétiques seraient fort embarrassés pour le dire. Seulement, nous savons bien que Racine n'a rien pu écrire de semblable.
Il sera parlé ultérieurement des noms géographiques négligés par notre poète. Dans la Bible, plus encore que dans Y Iliade, tous les noms heureux semblent nés pour des vers, mieux encore pour la poésie pittoresque. Séhir, Pharan, Mériba, Méroz, Silo et une foule d'autres noms de villes, de montagnes ou de contrées évoquent tous de délicieux ou de glorieux souvenirs. Nous verrons s'il y a lieu de regretter cette omission du poète.
Bossuet a écrit au sujet des grandeurs divines : « 0 largeur, « ô profondeur, ô longueur sans bornes, ô inaccessible hau-
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(< l(Mir ! Pourrai-jo vous rniiformcr dans un seul discours ' ? » (le (|ui no l'omp^clio pas de « so jeter av(M; conlianco dans cot aMinc de gloire >. Ilaciii(^a-l.-il ('((• aussi liai'di cl aussi licurciix? je n'iK-silc |»as à l'c^pondre : non. Il n'a (!ml)niss(' ni hi largeur ni la l(in|4n('nr sans hoi'ncs. Des livi'cs enlici's cl de j^rainls j^cnr(!s coninic rc|)0[)('c, la haute lyriijuc et lu drame piiiioso|)iii(iuo n'ont pas dtd, pour ainsi dire, touchés. Il n'a pas su davantage ronlcrnier la hauteur des rdvi'da lions divines dans son discours. De cet immense océan biblique, il n'a parcouru que quel([ues rivages; il a concentré ses études sur les gnomiques, certains lyriques, les poètes orateurs et les élégiaques. C'est peu sans doute. Mais si ce peu avait suffi poui' placer Racine, non pas parmi les grands poètes — il y était depuis Andromaqup — mais parmi l'élite des grands poètes, la question intéresserait, je pense, notre littérature contemporaine. C'est précisément ce que je crois être la vérité et c'est ce que je vais essayer de démontrer dans les chapitres suivants.