CHAPITRE II
POÉSIE GNOMIQUE
Le Ma'sal : Israël devait avoir une littérature gnomique à un double titre, comme peuple primitif et comme peuple oriental. — Goût du xvii= siècle pour la morale. — Ses points de contact avec les Hébreux : prosélytisme, identité de principes sur la sagesse, les plaisirs, la cour, les épreuves du juste. — Importance et nature de la poésie gnomique chez Racine, Solon et Pindare. — Les cantiques spirituels, les hymnes du bréviaire romain. — Conclusion.
Voilà bien longtemps que la critique le prend à l'aise avec la séparation dés genres. Les petites murailles que Boileau avait élevées avec tant de peine sur les flancs du vieux Parnasse ont été saccagées. Chaque genre rompt le cadre de convention que lui ont donné les auteurs de poétiques, pour se répandre sur le genre voisin. Même au pays de Pallas Athéné, la déesse orthodoxe, les poètes prenaient souvent cette liberté. \idcn.?> Alceste , après les pathétiques adieux de l'héroïque jeune femme, le poète met sous nos yeux un festin pantagruélique digne du pinceau de Jordaëns. Cette confusion des genres est encore plus marquée dans la Bible. Les œuvres d'Isaïe sont considérées comme le modèle de ce qu'on appelle la poésie oratoire des Hébreux ; mais elles sont aussi le chef-d'œuvre de la poésie lyrique, elles renferment plus d'une élégie sur les malheurs de Jérusalem, elles peuvent fournir les éléments d'un cours de morale assez complet. Il est donc bien entendu que la répartition des livres de la Bible entre les divers genres littéraires n'aura rien d'absolu. De ce que la Sagesse, par exemple, sera rapportée à la poésie gnomique, il ne s'ensuivra pas qu'elle n'ait rien de commun avec la poésie lyrique.
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Un sniil mot iK^hron, h; moi Masal oxprimn ?i la fois ridée (lo j)oésio on ^(Mioriil cl l'idrc d'un ^<!nro lillérairr' déterminé. 1! (^st natiind que nous commcmions par ce {^onro. Si les indications d(> la langue sont exactes, et elles le sont en <'I1'(>I. il y iuira, du MasdlAwws toulcs les formes de la poésie liébi'aï([U('. Masal signilic,à j)ropi(ïmL'nt parler, comparaison, et il ne répond pas à moins de quatre mots français dont quelques-uns, il est vrai, sont synonymes. Pour le traduire, il nous faut dire : livres didactiques, livres moraux, livres gnomiques, livres sapienliaux, et encore ces quatre mots ne fontils pas suffisamment ressortir, ce qu'il y a de plus important dans le mot hébreu, l'idée de comparaison.
Israël devait cultiver le Ma'sal, à deux titres, comme peuple primitif et comme peuple de l'Orient. Les alexandrins ont compté cent quatre-vingts comparaisons dans la seule Iliade. Le poète primitif emploie la comparaison toutes les fois qu'il se trouve en présence d'un fait moral, un tant soit peu complexe. Comme les procédés d'analyse psychologique sont encore rudimentaires chez lui, il y supplée par une comparaison. Pour nous faire saisir les nuances délicates, dont est fait l'àpropos d'une parole, Salomon nous dira : « Comme des pommes d'or sur des ciselures d'argent, ainsi est une parole dite à propos. » A cette habitude d'esprit, joignez le goût inné chez tout oriental de condenser, en de courts préceptes, les idées morales, et vous comprendrez l'importance àuMa'sal dans la littérature hébraïque. Tout le monde sait, en effet, combien les Arabes se plaisent aux apophtegmes ; les livres védiques font une part très belle aux oracles du divin Manou. Les deux auteurs grecs les plus sentencieux, Hésiode et Ésope, sont précisément ceux qui se rapprochent le plus du génie de l'Orient et qui en conservent avec le plus de fidélité la doctrine et les traditions littéraires. Les Hébreux, plus encore peut-être que les autres peuples de l'Orient, se sentaient portés vers la poésie gnomique. Les amis de Job restent avec lui durant plusieurs jours, moins pour s'apitoyer sur son infortune (leur dureté semble le prouver), que pour résoudre un problème de morale et formuler des sentences. Aussi la part de la poésie gnomique dans la littérature des Hébreux, est-elle
très grande. Sans parler des Proverbes, de YEcclésiaste, de la Sacjesae et de l'Ëcciésiastique , les hagiographes comme Daniel, les prophètes comme Jdrdmie, Isaïe et Ezéchiel, mais surtout les auteurs de psaumes, mêlent presque toujours à leurs discours des préceptes et des maximes. Au début du Psaume LXXVIII""" Aseph s'écrie : « Je publie la sagesse des « temps anciens, j'ouvre la bouche pour des sentences. » Ces mots caractérisent une partie très considérable des poésies bibliques.
Par une coïncidence vraiment curieuse, notre xvn" siècle, si éloigné des mœurs de l'antique Orient, professe cependant le même goût pour la morale. Gela tient à sa psychologie. Jamais génération ne posséda, à un aussi haut degré, la science de pénétrer dans les plus mystérieux replis de l'àme humaine. De nos jours, sans doute, on se livre aux mêmes études, mais on n'emploie pas la même méthode et on n'obtient pas les mêmes résultats. Poètes et écrivains détaillent leur état d'âme simplement pour faire œuvre d'artistes, c'està-dire, que l'analyse psychologique est à elle-même son but. M. Paul Bourget semble avoir poussé le dilettantisme dans ce genre jusqu'à ses dernières limites.
Au xvn* siècle, les écrivains se proposaient un but moins artistique, mais plus humain. Ils recherchaient parmi des vérités diverses, comme le dit si bien M. Nisard, celles qui sont nécessaires à la conduite de la vie. M. Krantz n'admet pas cette manière de voir. D'après lui, l'absence de point do vue moral est un des caractères de la littérature au xvn" siècle. (( Il n'y a pas, dit-il, dans ces livres un idéal humain vers « lequel ils se piquent de conduire leur génération. » M. Krantz toutefois, se hâte de faire une exception pour Corneille, et surtout pour Pascal « qui tranche sur l'indifférence générale par son attitude militante et qui a osé toucher à la théologie pour en soumettre les questions à la décision de l'opinion ».
Voilà qui est très étonnant. Est-ce que Nicole , M"' de Maintendn et Fénelon ne se sont pas piqués de conduire leur génération vers un idéal humain? Où donc M. Krantz a-t-il pris que Bourdaloue, Arnauld, et Bossuet n'ont pas osé porter les questions doctrinales devant l'opinion publique? La
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V('ril(' csl, qw los (écrivains du xvii" sioolc, s(^ livraient à <!(!« (Uudos psychologiques, en vue d'éclairer l(îurs lecl(;urs et de les conduiro vers un but lr(>s précis. Le Uacinc; d'après la conversion, appartient ri ce groupe di' lervcnts. Il s'attire dans sa vie priv('M^ les sarcasmes di; ses anciens amis; dans sa |)oésie ollici(dle, il pi'oclame Louis XIV, S(ddaL de Dieu, et il se livre contre les liborlins à des attaques fort compromettantes. Là est le point de conlacl d(^ Hacine avec les écrivains gnomiques de la littérature sacrée. Tout homme fortement pénétré des vérités religieuses, éprouve le besoin impérieux de faire partager ses convictions à ceux qu'il aime. Visiblement, Racine prend plaisir à épancher ses sentiments d'amom" en oxliorlalions pieuses et il serait difficile de ne pas reconnaître à Esther et à Athalie un caractère parénétique très prononcé. Une objection se présente ici. L'ï^^cclésiaste, diront les ratiomilistes, n'est pas exposé à faire trop de prosélytisme religieux, puisqu'il a fait une œuvre de sceptique, sinon de matérialiste. Rien des exégètes remarquables, tels que Delitzsch et Knobel ne sont pas de cet avis. Mais Racine n'a fait aucun emprunt à rEcclésiaste. Dans tous les cas, il n'a rien dit qui rende nécessaire ici une étude des doctrines du Kohèleth. Restent les Proverbes, la Sagesse et V Ecclésiastique. Personne n'osera contester sérieusement les tendances parénétiques de ces trois ouvrages.
« La Sa^'esse crie dans les rues,
Elle élève sa voix dans les places ;
Elle crie à l'entrée des lieux bruyants ;
Aux portes, dans la ville, elle fait entendre ces paroles :
Jusques à quand, stupides, aimerez-vous la stupidité ?
Jusques à quand les moqueurs se plairont-ils à la moquerie?...
Mon iils, si tu reçois mes paroles,
Tu comprendras la crainte de TÉternel
Et tu trouveras la connaissance de Dieu. »
Car l'Eternel donne la sagesse.
Ces mots tirés des deux premiers chapitres des Proverbes, résument asez bien, je crois, le but des livres sapientiaux. Chez leurs auteurs, comme chez Racine, il y a un goût très prononcé pour la morale didactique, goût qui procède d'une même cause : la piété.
Cet accord de notre poète avec ses modèles s'étend à toutes les parties et jusqu'aux détails de sa morale. Nous pourrons reconstituer, d'après Racine, les principes les plus importants de la morale des Ilébreux.
La Sagesse éternelle célébrée par Salomon, et invoquée par Joad se confond avec le Dieu par qui régnent les rois ' . Elle descend et vient habiter parmi nous -, car ses délices sont d'être avec les enfants des hommes. Mais sur la terre, elle prend une autre nature et une autre forme : elle devient tout simplement la vertu ou du moins elle la fait naître et la conserve parmi les hommes ^ Cette vertu repose sur un certain nombre d'idées, comme la crainte de Dieu ou bien l'opposition absolue entre le sort des bons et celui des méchants.
Mais, en dehors de cette doctrine purement religieuse, on trouve dans les livres sapientiaux un ensemble d'enseignements moins éloignés des idées profanes et plus conformes aux préoccupations ordinaires de la vie. Ainsi, la vanité des plaisirs et la meilleure manière de faire usage des biens de ce monde, ont souvent inspiré les moralistes de tous les temps et de tous les pays. Horace a exécuté sur ce thème des variations légères, fines et brillantes, mais en somme, faibles do pensée et d'un positivisme un peu trop romain. Lucrèce a donné à son sujet plus d'ampleur et d'éclat et il l'a traité avec plus d'élévation de sentiments. Son nescio quidamari a même quelque chose de sublime. Mais sa conclusion trop stoïcienne et trop technique jette comme un froid. Les peintures que renferment les livres sapientiaux ont plus de couleur et de vie ; elles se complètent ensuite du contraste entre la vie de l'impie triomphant et les malheurs du juste persécuté ; enfin, la conclusion qui s'en dégage satisfait à la fois la poésie et la morale. « Venez, jouissons des biens présents, hâtons-nous d'user des créatures, pendant que nous sommes jeunes enivronsnous des vins les plus exquis ; parfumons-nous d'huile de senteur et ne laissons point passer la fleur de la vie. Cou-