Théodore de Banville, Traité de poésie française
LA l'OÉSIK 143
cl, s'il ost vrai, selon le- mol de M. (I(( Hanvilh^cjuc h; lyrisme pxprimo ca^ ([ui dopasse nos appcîlils matériels, les Hébreux doivciil i('in|>lir louh^ l'idi'r^ <]U(ï nous nous faisons de. la perj'eclion lyrique.
Il serai! lomi-raire assui-c'inciil de vouloir embrasser, analyser et a[)précier lous les éléments de cette perfection. Quelques Pères, saint Augustin entre autres, l'auteur de y Imitation, et IJossuet, ont dit sur la beauté du lyrisme sacré des choses admii-ables; mais de peinture adéquate, si je puis m'exprimer ainsi, il n'y en a point. Fût-il Ilerder, Ewald ou Renan, le critique qui voudrait s'élever au ton de la parole divine risquerait de s'attirer la réponse foudroyante de Dieu à son serviteur Job : « Si tu crois avoir un bras comme « Dieu et tonner dune voix semblable, achève et fais le Dieu « tout à fait, élève-toi dans les nues, parais en ta gloire, (( renverse les superbes en ta fureur. »
En réalité, il n'y a pour la critique qu'un moyen de faire comprendre les diverses beautés du lyrisme hébreu, la comparaison. On ne s'est pas fait faute d'en user. Presque toutes les appréciations émises sur ce sujet, qu'elles émanent de poètes, de philosophes, d'orateurs ou d'exégètes, si on les dépouille des métaphores dans lesquelles elles s'enveloppent, peuvent se ramener à peu près à cette idée : les Hébreux laissent loin, bien loin derrière eux, les plus grands lyriques des littératures profanes. Et cette immense supériorité doit s'entendre de toutes les formes de la poésie lyrique, depuis la prière calme et onctueuse, jusqu'aux mouvements les plus hardis, jusqu'aux cris de colère les plus violents. Tout cela, je l'avoue, n'est ni très neuf ni très profond, mais, c'est la conclusion à laquelle il faut toujours revenir.
La poésie lyrique , en général , a pour second caractère essentiel d'être subjective. Il ne faut pas avoir beaucoup lu l'Ancien Testament pour savoir que le Moi des prophètes s'y détache avec une grande vigueur. Moi pas haïssable du tout, mais très sympathique ou même séduisant. Les exégètes contemporains se sont trop étendus peut-être ' sur l'importance
1. Renan, Histoire de la Religion d'Israël; Reuss, La Sainte Bible.
du rôle que joue dans les poésies hébraïques la personnalité de leurs auteurs. Je renvoie le lecteur à leurs travaux *, en retenant seulement le mot de la fin : la poésie des Hébreux est éminemment subjective.
Il semble, à première vue, que Racine soit tout à fait impropre au lyrisme. Cet Athénien de Versailles paraît trop fin pour ôtre capable d'enthousiasme. La sensibilité et la réflexion enlèvent la confiance et brisent l'élan vers les hauts sommets. Comment croire, du reste, à la sincérité lyrique de l'auteur des lettres à Desmarets, du trop souple courtisan de M°" de Maintenon, de l'amant de la Champmeslé? Cet ancien élève des solitaires du Désert couvrait ses maîtres de ridicule; ce prétendu sentimental décochait des épigrammes aussi cruelles qu'habiles contre des hommes coupables de tiédeur dans leur admiration pour ses œuvres ; ce faux amant n'avait pas une larme pour la mort de la Champmeslé ; ce courtisan incorrigible se laissait mourir pour une disgrâce de quelques jours.
Autant d'affirmations, autant d'inexactitudes. Qui ne connaît les deux hommes - dont parle un cantique spirituel, et dans lesquels Louis XIV se reconnaissait si bien? Il faut se rappeler la doctrine de ce cantique pour bien comprendre Racine. Des deux hommes qui vivaient en lui, le second (je suis l'ordre du célèbre Cantique) mourut à l'époque de la grande conversion, après l'insuccès de Phèdre. Port-Royal croyait bien à la mort de l'auteur des fameuses lettres, puisqu'il tua le veau gras en l'honneur de l'enfant prodigue. Une lettre de M"' de Maintenon nous prouve que ces Messieurs du Désert ne s'étaient pas trompés. Mort aussi, était l'amant de la Champmeslé. Après sa conversion, Racine ne fut d'abord qu'un aspirant chartreux, et ensuite le mari très édifiant de Catherine de Romanet. La pensée même de la Champmeslé
1. Delitschz, Der Prophet Jesaia; Ewald, Œuvres diverses, et surtout The révélation its nature and record (traduction anglaise). Réville, Bois.