Je doi-s, mais mon cœur veille. Cantique des Cantiques
donnait de leurs nouvelles à ses amis. Il devenait tour à tour Vautrin, Bixiou, Grandet, Ilulot ^ M""" Marneiîe '. Cette tendance à s'identifier avec les héros de ses rôves apparaît plus forte encore chez l'écrivain porté au prosélytisme, ('omment Racine n'aurait-il pas eu la tentation de revêtir l'éphod de Joad pour dire aux précurseurs de Voltaire, aux disciples de Gassendi et de Molière, à la clientèle des Vendôme, à tous les libertins :
Hé! quel temps fut jamais plus fertile en miracles? Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir, Peuple ingrat?
Rien donc de ce qui pouvait faire un poète lyrique ne manquait à Racine.
Dans presque toutes ses tragédies, il y a un personnage qui est comme le foyer du drame et qui absorbe à peu près toute l'attention du lecteur. Il suffit de citer Andromaque, Néron, Bérénice, Phèdre. Par une corrélation naturelle ou même nécessaire, les personnages secondaires s'effacent en proportion de l'importance du premier. Athalie fait un peu exception sous ce rapport. L'importance, le relief, la vie intense des personnages secondaires peuvent faire illusion un instant, mais comparez-les attentivement à Joad, ces personnages secondaires, leur infériorité relative prendra des proportions incroyables. Si elle ne choque pas, cela tient — de même que le rapport de la hauteur à la largeur dans les églises du moyen âge — uniquement à l'habileté de l'artiste.
Un second trait commun à tous les héros de Racine est leur habitude de s'étudier, de s'observer, de s'analyser euxmêmes. Ils détaillent leur moi, ils l'envisagent sur toutes ses faces, ce qui donne aux œuvres de notre poète, malgré leur forme dramatique, un caractère très subjectif. Cette observation, aujourd'hui banale, s'applique à Joad dans une mesure et pour des raisons tout à fait exceptionnelles. Joad, en effet, est avant tout un prophète. Or, les prophètes sont des poètes subjectifs et idéalistes, c'est-à-dire de grands lyriques. Cherchons la grande lyrique dans Joad.
■1. V. Taine, Nouveaux essais de critique et d'histoire.
Les (( Nabis » iivaiciil une rnaiiirro à <nix (l(! s'annoncci* el (le (IcîlormiiKir la naliirc du U'iiv mission : tout li'ahoni Juliovali parIfS les doux cl la terre (écoutent sa voix. L'iiitcivcînlion divine es! moins directe dans la suite de la propliélie; mais, aldis nii'^inc (iircllc semble disparaîtiv, elb; ne laisse pas de laiii! sentir son iiilluence.
Comme une vivante antithèse, en face de TLlrc par excellence, le prophète représente tendant de riiomme. Il est saisi de crainte, il se frappe la [)oiti'ine comme Isaïe : « Alors je dis : « malheur à moi, je suis perdu, car je suis un hommme dont « les lèvres sont impures, et mes yeux ont vu le roi, rÉternel « des armdes. » Mais Dieu ou un de ses Séraphins vient toucher les lèvres souillées du Uls de l'homme, et aussitôt, la timidité fait place à l'audace, la peur au courage. « J'entendis « la voix du Seigneur disant : qui enverrai-je et qui marchera « pour nous? Je répondis, me voici, envoie-moi. ' » « El « rKtcrnel me dit : Voici, je mets mes paroles dans ta bouche. « Regarde, je t'établis aujourd'hui sur les nations, sur les « royaumes, pour que tu arraches, tu abattes, pour que tu rui- « nés et tu détruises, pour que tu bâtisses et que tu plantes-. »
Joad ne s'y prend pas autrement; il abrège, il condense la longue antithèse du pi-ophètc en quelques mots énergiques. Mais il a la même timidité vis-à-vis de Dieu, la même audace contre le méchant, la même fierté d'allure, la même possession de soi.
Celui qui met un frein à la fureur des flots,
Sait aussi des méchants arrêter les complots.
Soumis avec respect à sa volonté sainte
Je crains Dieu, cher Abner et n'ai point d'autre crainte.
Est-ce assez sculptural? Est-ce assez vivant? La haute personnalité du prophète s'accuse avec une force au-dessus de toute expression, elle prend possession de toute la scène. Dans une entrevue historique, le jeune empereur d'Allemagne, Guillaume II, laissa gauchement tomber son casque devant le pape Léon XIII. De même, le panache d'Abner, qui d'abord