Jérémic I
ondoyait si fièrement sous la voûte du temple, s'abaisse devant le prophète et tombe à ses pieds.
Cette attitude de Joad ne se dément point dans la suite de la tragédie. Son langage, descend parfois à des détails pratiques, mais bien vite, il remonte dans les hautes régions du lyrisme. L'enthousiasme du prophète communique la vie poétique à une conversation d'antichambre, à de simples réminiscences d'histoire. Il y a au moins deux tableaux lyriques dans la conversation de Joad avec Abner :
Huit ans déjà passés, une impie étrangère
Se baigne impunément dans le sang de nos rois, Et même contre Dieu lève son bras perfide.
Faut-il, Abner, faut-il vous rappeler le cours Des prodiges fameux accomplis de nos jours? Des tyrans d'Israël les célèbres disgrâces, Et Dieu trouvé fidèle en toutes ses menaces ; L'impie Achab détruit, et de son sang trempé Le champ que par le meurtre il avait usurpé, Près de ce champ fatal Jézabel immolée. Sous les pieds des chevaux cette reine foulée. Dans son sang inhumain les chiens désaltérés. Et de son corps hideux les membres déchirés ; Des prophètes menteurs la troupe confondue. Et la flamme du ciel sur Tautel descendue ; Élie aux éléments parlant en souverain.
Les cieux par lui fermés et devenus d'airain, Et la terre trois ans sans pluie et sans rosée; Les morts se ranimant à la voix d'Elisée.
Il faut bien reconnaître « à ces traits éclatants » un de ces superbes tableaux, comme on en voit dans Pindare, dans les chœurs des Perses, dans Jérémie et dans Isaïe lui-même.
Mais ces tableaux durent peu. Tout poète lyrique, parce qu'il est si impressionnable, modifie à chaque instant et ses sentiments et la forme qu'il leur donne. Aux tableaux historiques il fait succéder les apostrophes, les prières ou les exhortations, et cela quelquefois sans transition aucune. Lorsque Boileau a découvert chez les lyriques un grand nombre d'apostrophes et le légendaire « désordre », il n'a pas fait preuve d'une bien pénétrante critique. Mais il ne s'est pas
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copt'nihint loiil h l'iiil lionipti. « Le cœur a son ordre » si (ItUioiil, si complexe, si viiiiahle, si insaisissable, que ccl ordre rossiuiihle souvent à un df-sordre. L'ininiense loit de, Hoileau a 616 de croire (|ue ce dc'sordrcî ('lail conscient et sysldmaliquc, et, (h^'s lors, de considcTcr le lyrisme comnit; un(^ sorle de logogriphe onchovèlré d'érudition cl de ligures de rhétorique. Ne rougissons donc pas de constater, s'il y a lieu, un peu de désordre dans les paroles presque toujours frémissantes de Joad. Or, du désordre il y en a, au point de scandaliser un savant éditeur de Racine. M. Iternardin confesse, non sans confusion, qu'il faut reconnaître quelque incohérence dans le discours de la scène ni de l'acte IV :
Mais ma force est en Dieu dont Tintérôt me ^'uide, Songez (|u'en cet enfant tout Israël réside. Déjà ce Dieu vengeur commence à la troubler.
Vraiment oui, il y en a un peu d'incohérence ; mais fallait-il qu'au moment de marcher au combat, Joad combinât des transitions à la Tite-Live?
Pour la môme raison, il est juste de regarder comme un caractère naturel de la grande poésie lyrique, les apostrophes semées çà et là dans les discours de Joad. Elles n'ont rien de commun avec la classique invocation aux doctes sœurs ; elles naissent sans effort du mouvement de la pensée ou des sentiments. Telle est la fameuse imprécation relative à Joas :
Grand Dieu ! si tu prévois qu'indigne de sa race Il doive de David abandonner la trace, Qu'il soit comme le fruit en naissant arraché Ou qu'un souffle ennemi dans sa fleur a séché !
Le « qu'il mourût » du vieil Horace est plus inattendu, par conséquent plus saisissant, et, en un sens, plus sublime. Mais il procède, comme l'imprécation de Joad, d'un conflit entre deux des plus nobles affections du cœur humain, et peut-être exprime-t-il des sentiments moins délicats et moins élevés. Si je ne craignais de me heurter à l'opinion courante, j'établirais une sorte de parallèle entre le cri du vieux Romain et la belle prière du prophète Juif. Pour le moment, je me contenterai de signaler une seule différence. Le sublime de
Corneille est de nature essentiellement dramatique, puisqu'il jaillit de la précipitation du dialogue. Au contraire, les craintes religieuses et paternelles de Joad ont pour source unique ses souvenirs personnels, son émotion, sa ferveur de prôtre et de prophète. Les paroles de Josabeth, auxquelles il répondait, ne renfermaient aucune allusion à la perversion possible du jeune Joas. Cette admirable imprécation est lyrique.
Et les invectives du même Joad contre Mathan, invectives que M. Sarcey appelle « une magnifique explosion de colère », n'ont-elles rien de lyrique? 11 n'est douteux pour personne aujourd'hui que le lyrisme et la haute satire ne soient étroitement unis. Cette union devient quelquefois si intime, qu'elle donne naissance à un genre intermédiaire, la satire lyrique. D'Aubigné en est chez nous le premier représentant. Je demande si les invectives de Joad ne peuvent pas soutenir la comparaison avec les plus beaux passages des Tragiques. De même que chez d'Aubigné, une colère intense et l'enthousiasme religieux se combinent et éclatent en formidables transports. L'expression est à là hauteur des sentiments, ou plutôt, elle disparait, en quelque sorte, dans leur violence.
De ces emportements, Joad passe à l'expression de la plus vive tendresse. Que d'émotion et de virile pudeur dans ses recommandations à Joas :
0 mon fils! de ce nom j'ose encor vous nommer, Souffrez cette tendresse et pardonnez aux larmes Que m'arrachent pour vous de trop vives alarmes.
Joad n'a peut-être pas beaucoup de cordes à sa lyre, mais il en a assez pour les faire vibrer très fort et puis, quand il le veut, très délicatement, très doucement.
S'il restait encore quelques doutes au lecteur sur le caractère lyrique du rôle de Joad, la manière dont il annonce sa grande prophétie du IV^ acte nous parait de nature à les dissiper :
Est-ce l'esprit divin qui s'empare de moi?
C'est lui-même. Il m'échauffe. Il parle. Mes yeux s'ouvrent
Et les siècles obscurs devant moi se découvrent.
Ces paroles, remarquons le bien, n'excitent en nous aucune
surprise; elles nous sonibhml ualnrcllcs. Lo Ion do .load est si élcvr qu'il se mol, s;nis peine, an diapason des plus hautes inspirations pr()j)h(''li(|u<'s.
.le crois avoir montn^, j)lus haul (pie la prophétie du IV* acte réalise loules les eondilions th(H)lo}^^i(]n('s des vraies prophéties des Hébreux. Je vais Idcher de prouver qu'elle en rej)roduit les beautés littéraires. La chose sera relativement facile, car, nous dit Racine, à propos de cette page magistrale du IV" acte, « j'ai eu la précaution de ne mettre dans la bouche « de Joad cpie dos expressions tirées des prophètes mêmes ».
D'abord lo fait d'introduire la musique dans le chœur a quelque chose de prodigieux. Le prosaïsme du monde moderne ne supporte jamais, en dehors de l'opéra, cette alliance de la poésie et de la musique. Non seulement les paroles du chœur nous font accepter la symphonie ', mais elles semblent la faire naître. De quoi est faite cette concordance? Je n'essayerai pas de l'expliquer. Mais enfin, on trouve naturelle, indispensable même, la symphonie durant laquelle Joad se recueille, de môme qu'on a de la peine à comprendre comment le Carmen sœculare d'IIoracc pouvait se prêter à une musique de chœur, de même qu'on souffre de voir les vers de M. Sully-Prud'homme - transformés en romance. Cette heureuse intervention de la musique a pour premier avantage de préparer l'auditoire à mieux écouter le verbe du prophète ; mais surtout, elle nous permet de sortir de notre monde moderne et de goûter, pendant quelques instants, toutes les beautés du vrai lyrisme.
Car le vrai lyrisme ne se conçoit pas sans la musique et la danse. Pour le trouver, il faut remonter peut-être jusqu'au transfert de l'arche, ou mieux encore, jusqu'au passage de la mer Rouge. Marie, sœur de Moïse, chante, en dansant avec des femmes Israélites, le Cantique de la Délivrance. Voilà l'idéal. Il est vrai que dans le chœur de Racine aucun mouvement n'est indiqué ; mais les différents personnages se groupent si harmonieusement autour du prophète que leur superbe
1. Je 110 puis f|ue renvoyer aux revues compétentes, pour l'appréciation de la musique, de M. Coquart-