NAHUM I , 12-14. II
Voici ce que dit rÉternel :
Tout intacts qu'ils sont et nombreux, Tout de même ils seront fauchés et passeront. Et si je t'ai humilié, je ne Vbumilierai plus. Et maintenant je briserai le joug qu'il t'a imposé,
Et je romprai tes liens*.
Quant à toi, l'Éternel a décrété :
Il n'y aura plus de rejeton de ton nom; De la maison de tes dieux J'exterminerai statues et idoles.
Pour en faire ton tombeau, Car tu as été trouvé trop léger *^ I
Voyez sur les hauteurs Les pieds des messagers qui proclament le salut**:
Célèbre tes fêtes, ô Judal
Accomplis tes vœux 1 Car il ne passera plus sur toi, le destructeur. Il est exterminé lui-même tout entier.
Il s'avance contre toi, celui qui va t'écraser*':
Il s'agit de garder la place I Surveille la route, serre ta ceinture.
Rassemble toutes tes forces I
^ C'est de rÂssjrie qu'est sorti un farouche conquérant, etc.
' Ces lignes 8*adressent naturellemeut à Israfil.
*^ Cette strophe est dirigée encore contre l'Assyrien, qui est menacé d'une destruc* tion complète, sa race (la race royale?) sera exterminée, ses temples et ses dieux reoTersés, etc. En mettant : pour en faire ton tombeau, nous avons, à vrai dire, amplifié le texte pour l'arrondir ; il dit simplement : je ferai ton tombeau, sans déterminer ni le lieu, ni la manière. La dynastie ensevelie sous les ruines des temples qu'elle a construits, est une idée assez conforme à l'esprit de cette pièce. Pour l'image de la dernière ligne, voyez Job XXXI, 6. Dan. V, 27. Il y a la balance dans laquelle IMea pèse la valeur des mortels, comme ceux-ci font à l'égard des métaux précieux.
^^ La seconde scène que le prophète décrit est celle du siège de Ninive; mais il Batidpe sur le résultat, en faisant tout de suite annoncer à Judn que la capitale de ses oppresseurs est tombée.
^' Cette apostrophe est adressée à Ninive ; elle commence par une exhortation ironiqQe. Celui qui va écraser Ninive est ou bien l'ennemi lointain et naturellement incoDna an prophète, dont Jéhova va se servir pour accomplir ses desseins vengeurs, oa plus simplement, c'est Jéhova lui-même qui amène son armée, c'est-à-dire précisément celle d'un peuple qu'il requiert k cet effet.
384 NAHUM II, 3-'ï.
Car rÉtcrnel revient avec la gloire de Jacob,
Comme la gloire d'Israël^', Apres que les spoliateurs les ont dépouillés,
Et out détruit leurs sarments**.
Le bouclier de ses soldats est teint de rouge, Ses guerriers sont vêtus d'écarlate.
L'acier des cbars flamboie au moment de Tattaque, On brandit les lances,
Au debors les cbars se précipitent avec furie, Ils courent à Tenvi dans les places.
On dirait des flambeaux, des éclairs qui s'élancent *^
Il se souvient de ses capitaines :
Ils accourent en trébuchant.
Ils se précipitent vers leur muraille" —
Mais les machines sont dressées.
Les portes riveraines sont enfoncées.
Et le palais est à la débandade ''.
18 Cela doit signifier qa'il veut enfin restaurer la nation humiliée. Jacob (JodaJ et Israël seraient ou bien les deux fractions du peuple, ou bien, selon d'autres, Jacob, le nom politique (?], redeyiendra glorieux comme Israël, le nom théocratique. Cette dernière interprétation nous paraît beaucoup trop recbercbée.
14 Israël comparé à une vigne (Es. V. Psaume LXXX).
I& Cette strophe décrit Tannée des assaillants. Les boucliers sont rouges, non de sang, le combat n'ayant pas encore commencé, mais parce qu'ils sont recouverts de métal ou de cuir, auquel on a donné cette couleur. — Plus loin, le texte dit: les chars [sont] dans le feu de l'acier au jour de sa préparation, ce que nous entendons de l'éclat projeté par les ferrures ou garnitures, et du moment où l'on se prépare pour l'attaque. Les laneea sont nommées dans le texte des cyprin, c'est-à-dire des perches faites du bois de ces arbres.
10 S'il n'y avait le mot trébucher, qui ne peut être dit que des Âssjriens assiégés, nous aurions préféré voir ici la continuation de la description de l'assaut. Dans l'état actuel de ce texte, on ne peut plus obscur, nous ne pouvons que rapporter les trois premières lignes au roi d'Assyrie et à ses officiers. Au moment suprême, ce roi se souvient enfin qu'il a une armée, il l'appelle, mais trop tard.*
I"? Les machines sont celles des assaillante qui doivent battre les murs en brèche. Mais le mot lui-même est douteux ; d'autres y ont vu la garnison se préparant à la défense. De même, les portes que nous supposons être celles du côté de l'eau (du Tigre) et qui auraient cédé les premières aux efforte de l'ennemi, sont changées par d'autres en des flots du peuple qui se précipite effaré à travers les rues. De fait, ici rien n'est certein, et la description perd beaucoup par l'obscurité des détails.
C'en est fait*»! Elle est dépouillée, emmenée; Ses servantes gémissent comme des colombes, En se frappant la poitrine.
Ninive était comme un bassin d'ean Depuis son origine*® — Et maintenant ils fuient —
Arrêtez 1 Arrêtez !
Mais nul ne se retourne.
Pillez l'argent ! Pillez Tor !
Des biens sans fini Une masse de choses précieuses !
Pillage, ravage, carnage"® — Les cœurs défaillent, les genoux tremblent; La colique dans toutes les entrailles, La pâleur sur tous les visages I
Où est-il, ce repaire de lions".
Ce pacage de jeunes ravisseurs.
Où ils rôdaient, mâle et femelle, Le lionceau même, que personne n'osait troubler? Le lion y égorgeait pour satisfaire ses petits,
Il étranglait pour ses lionnes,
Il remplissait de proie ses antres,
Ses tanières d'un butin sanglant.
Me voici 1 c'est ton tour !
Dit laheweh Çebaôt, Je réduirai en cendre tes chars de guerre,
^^ Traduction purement conjecturale. Nous estimons que le texte est corrompu. D'autres y ont vu le nom propre de la reine de Ninive. Mais le sujet des verbes suitants est plutôt Ninive elle-même personnifiée, et ses servantes sont ou bien les villes vassales ou bien les femmes des habitants en général. Cette dernière interprétation se rattache mieux à ce qui suit.
*^ D'après le contexte, le bassin d*eau symbolise TafiSuence d'une immense popula- UoD, dont le nombre, en ce moment, est plutôt une cause de désordre et de faiblesse, qu'un élément de résistance.
^^ Imitation du jeu de mots de l'original, qui accouple ici trois mots formant Que espèce de rime ou d'assonance et qui tous les trois signifient: vacuité, ou évacuation.
^^ La comparaison de Ninive et de ses farouches rois, conquérants et aventuriers, avec on anire de bêtes féroces, n'a pas besoin de commentaire.
A. T. 2« part. — I. 2ô
L'épée dévorera tes lionceaux, Je ferai cesser tes rapines dans le pays, Et Ton n'entendra plus la voix de tes émissaires
Malheur à la ville sanguinaire.
Toute de fraude, pleine de crimes, Et qui ne cesse ses rapines *' !
Écoutez ! le fouet '♦ !
Écoutez 1 un bruit de roues !
Et le galop des chevaux!
Et les chars qui bondissent I Les cavaliers s'élancent,
L'épée brille, La hallebarde étincelle — Quelle multitude de tués I Quelle masse de cadavres 1 Des morts à n*en pas finir :
On se heurte contre leurs corps.
C'est pour les intrigues de cette courtisane. De cette belle et séduisante enchanteresse. Qui trahissait les nations par ses caresses, Et les peuplades par ses sorcelleries'^.
^^ Cette dernière strophe fait voir clairement que toute la description précédente n'est pas le récit d'un fait déjà accompli, mais une menace prophétique dans laquelle l'imagination du po6le se donnait libre carrière. — Les émissaires ou messagers sont les envoyés du souverain qui portaient chez les voisins ses hautaines sommations. Voyez par ex. Es. XXXVI, 4 suiv.
23 Ce troisième morceau est parallèle au second, quant au point de vue de l'antear. Ninive est encore debout, et continue à menacer le monde.
24 Nouvelle description du combat décisif qui doit amener la ruine de l'empire assy^ rien. Le poète entend de loin l'arrivée d'une armée de guerriers, pois il les votVqtii volent à Taltaque, et sans s'arrêter aux détails d'un combat décidé d'avance, il en peint en deux lignes le terrible résultat.
26 Autre allégorie. L'empire assyrien est représenté comme une courtisane et une sorcière, qui, sous les dehors de l'amour, s'empare des hommes et de leur bien, les dépouille, les mène à mal, et finit par 8*en moquer. C'est ainsi que cette puissance, laissant de côté ses violences, engagea plus d'une fois dans les mailles de sa politique insidieuse et rapace le faible royaume de Juda et d'autres petits peuples.
NAHUM m, 5-12. 387
Me voici 1 c'est ton tour!
Dit laheweh Cebaôt, Je retrousserai tes traînes par-dessus ton visage'', Pour montrer aux nations ta nudité Et ta honte aux royaumes.
Je jetterai sur toi des ordures,
Je te conspuerai, Je te donnerai en spectacle, Et quiconque te verra, te fuira en disant: Ninive est ruinée 1 Qui voudra la plaindre ?
Où lui chercher des consolateurs ?
Vaux-tu mieux que Nô-Amôn",
Sise sur les Nils, entourée d'eau,
Qui avait une mer pour rempart
Et un lac pour muraille ?
L'Éthiopien était sa force.
Et les Égyptiens sans nombre, La Libye et les Nubiens venaient à son secours. Et elle aussi s'en est allée captive en exil; Ses enfants aussi ont été écrasés au coin des rues.
Sûr ses nobles on a jeté le sort, Et tous ses grands ont été chargés de fers.
Toi aussi tu videras la coupe '^ Et seras gisant sans connaissance'^.
Toi aussi tu chercheras un refuge devant l'ennemi.
M L'allégorie de la courtisane est continuée ; bien que plus loin le nom de la capitale de l'empire vienne pour ainsi dire se mettre en travers du tableau^ dont les couleurs sont un peu dures. Le châtiment est ainsi mis dans un rapport plus direct avec ce qui Ta provoqué.
^^ Il est reconnu que par ce nom, qui signifie probablement Demeure d^Amôn^ le prophète désigne la célèbre ville de Thèbes, dans la haute Egypte, la Diospolis des Grecs , située autrefois sur les deux rives du Nil, dont les canaux entouraient ses fortifications. Mais il est difficile de dire à quel événement le texte fait allusion. Aucun auteur ancien ne parle d'une prise de Thëbes antérieure à l'époque de l'invasion persane. On peut cependant supposer que ce fut quelque conquérant 'assyrien qui poussa aussi loin ses courses aventureuses^ peut-être Sargon (Es. XX).
ts Lâtt.: tu t'enivreras. On connaît l'image de la destinée comparée à un breuvage qu'on boit. Une destinée terrible est un breuvage copieux et enivrant.
^^ On traduit t>rdinairement : tu seras cachée, ce qui doit signifier : tu disparaîtras. Nous croyons que le sens propre est : tu seras voilée, d'où il n'y a pas loin au sens que nous exprimons.
388 NAiiUM m, 12-17.
Toutes tes citadelles Seront comme des figuiers aux fruits précoces :
Quand ou les secoue, On n'a qu'à ouvrir la bouche pour manger'®. Vois-tu, ta garnison, c'est une troupe de femmes. Les portes de ton pays s'ouvrent à Tennemi, Le feu consume tes verroux.
Puise de Peau pour le siège " !
Fortifie tes remparts I Foule Targile et piétine la terre glaise!
Répare le four à briques I Tout de même le feu te dévorera, L'épée t'exterminera :
Elle te rongera comme la sauterelle.
Fusses-tu en masse comme la sauterelle et le grillon ! Tes marchands étaient plus nombreux
Que les étoiles du ciel — La sauterelle dépouille et s'envole ** !
Tes soldats étaient comme des sauterelles, Tes officiers" comme un essaim d'insectes, Campés sur les cloisons quand il fait froid : Le soleil paraît, ils partent, Et Ton ne sait où ils sont restés.
Tes bergers sommeillent, 6 roi d'Ass'ourI
30 Aucune place forte de TAssyrie n'opposera de résistance sérieuse à l'étranger. Comp. Es. XXVIII, 4.
81 La situation de Ninive sur le confluent de plusieurs fleuves la garantissait d'avance contre le manque d'eau pendant un siège. C'est Jérusalem qui avait besoin de prendre des mesures de précaution à cet égard, et x'est aussi de là que le prophète a pris ce trait de son tableau.
S2 Dans ces dernières lignes, l'image de la sauterelle est employée successivement à plusieurs fins. D'abord, pour la dévastation qu'elle cause, de manière à ne rien laisser (Joël II, 3} : ainsi l'épée sévira parmi les Assyriens. Puis, pour la rapidité avec laquelle elle disparaît, après avoir consommé son œuvre de destruction : ainsi les ennemis disparaîtront après avoir pillé les nombreux et ricbes marchands. Enfin, pour le nombre : ainsi les Assyriens eux-mêmes sont comparés à des sauterelles, mais pour constater que leur nombre ne les sauvera pas. Cette dernière idée reparaît dans la strophe suivante.
33 Soldats et officiers, deux mots ht^breux inconnus. Comme il est question d*un grand nombre, nous avons rejeté la traduction par préfets et satrapes.
NAHUM m, 18, 19. 389
Tes capitaines restent en repos ^*, Ton peuple est dispersé sur les hauteurs, Et personne ne le rassemble.
Point de remède à ta blessure, Ta plaie est mortelle.
Tous ceux qui entendent parler de toi, Applaudissent à ta destinée :
Car sur qui n'aurait pas passé Sans cesse ta méchanceté ?
^^ Ce repos et ce sommeil ne peuvent guère être entendus que de la mort^ après ce qui a précédé. Les bergers sont les chefs, et la dispersion sur les hauteurs rappelle l'image d'un troupeau.
Le prophète nommé dans le titre du petit livre qui va nous occuper est un personnage absolument inconnu. L'absence d'une notice littéraire, tant soit peu plus complète, n'est certes pas compensée par l'absurde légende de la rédaction grecque du livre de Daniel, d'après laquelle un ange serait allé le trouver en Palestine pour le prendre par les cheveux et le transporter ainsi à Babylone, à l'eflTet d'apporter un déjeuner au prisonnier de la fosse aux lions. En revanche, le texte même de son écrit peut fournir des éléments suffisants pour établir, d'une manière assez sûre, et son époque et les circonstances en vue desquelles il a dû composer ses discours.
Ceux-ci paraissent un peu écourtés et décousus à première vue, si bien que déjà les anciens éditeurs juifs, des mains desquels nous avons reçu le texte original, ont cru devoir mettre un titre spécial à ce qui forme aujourd'hui le troisième chapitre, comme si c'était une pièce absolument distincte du reste. Un examen plus attentif nous conduira à découvrir non-seulement ime liaison intime entre toutes les parties, relativement au point de vue et à la tendance, mais même une espèce de composition étudiée, que nous pourrions hardiment appeler dramatique. L'analyse détaillée, à laquelle nous allons procéder, justifiera ce jugement et nous donnera en même temps les moyens de déterminer assez exactement l'époque de la rédaction de l'ouvrage.
L'auteur débute par un appel à la justice vengeresse de Dieu, dont rinlervention est provoquée en vue des crimes et des violences qui se commettaient impunément dans le pays et sous les yeux du prophète (chap. I, 2-4). Ce début est sans contredit la partie la plus faible de tout l'écrit. Le style est à fleur de terre, sans couleur et sans mouvement, et le tableau de la situation, si tant est qu'on puisse appliquer ce nom à la prose du texte, est à peine ébauché, ou plutôt n'oflFre que des traits vagues et généraux et ne soutient pas la comparaison avec les nombreux passages analogues des prophètes plus anciens.
Cependant la scène change. Jéhova lui-même prend la parole (chap. I, 5-11), pour annoncer qu'il va faire ce que sa justice exige et ce que le prophète vient de lui demander. D va charger du châtiment de son peuple coupable une nation étrangère, lointaine, naguère inconnue, les Chaldéens, dont la puissance militaire et la sauvage cruauté sont dessinées en traits vivement accusés. Ici, les qualités littéraires de l'auteur commencent à se produire fort à son avantage, et en même temps nous apprenons ainsi, sans risquer de nous tromper, que la composition est postérieure à la mort du roi los'iyah et à la défaite des Égyptiens à Karkemîs', événements arrivés en 611-608 av. J.-C, et à la suite desquels les années de Neboukadreççar envahirent pour la première fois la Palestine. D'un autre côté, il n'y a encore, ni dans ce morceau, ni plus loin, aucune allusion positive à un danger qui aurait menacé la ville de Jérusalem elle-même. On entrevoit seulement, sans que cela soit dit explicitement, que les territoires occupés par les bandes chaldéennes ont eu beaucoup à souffrir de leurs déprédations, et qu'aucun boulevard ne saurait leur opposer une résistance efficace et victorieuse.
Aussi bien, sans entrer dans[n'importe quels détails historiques, le prophète passe rapidement à une troisième scène (chap. 1, 12-17), où c'est encore lui qui porte la parole, mais cette fois-ci au nom et en faveur du peuple Israélite, pour lequel il sollicite le pardon et la grâce du juge. Le châtiment a été suffisant; il a même été trop sévère : l'instrument dont Jéhova s'est servi pour accomplir ses desseins a outrepassé sa mission, et le Dieu de justice ne saurait voir d'un œil indifférent la ruine des siens, presque consommée par une race qui ne les vaut point, et dont la ridicule et détestable idolâtrie doit à elle seule déjà exciter le courroux du Très-Haut.
Après cette prière, le prophète, se comparant à une sentinelle qui surveille les avenues d'une ville menacée par l'ennemi, attend que Jéhova lui révèle ce qu'Israël peut espérer pour l'avenir. Il est exaucé : la réponse arrive, mais il est averti que l'accomplissement, quoique assuré, pourra être retardé momentanément (chap. II, 1-3). Ce détail est significatif; il nous permet de regarder ce qui précède (le contenu du premier chapitre) comme appartenant déjà au passé. Tout ce qui suit est réservé à l'avenir. Nous en conclurons avec une entière certitude, que la rédaction date des dernières années du septième siècle et qu'elle a précédé en tout cas la première déportation (598 av. J.-G.)
L'oracle lui-même, que le prophète est censé avoir reçu au sujet des péripéties futures de l'histoire, est formulé d'une manière assez originale (chap. II, 4-20). Après quelques lignes d'invectives contre les Ghaldéens, mises dans la bouche de Jéhova même, l'auteur introduit sur la scène les nations opprimées par eux et leur fait débiter ce qu'il appelle une chanson satyrique, c'est-à-dire une série d'imprécations, relatives aux rapines, aux meurtres, à l'arrogance et à l'idolâtrie de ces farouches conquérants, et rédigées en autant de strophes presque symétriques. Après cela, à l'entrée de ce qui forme notre troisième chapitre, le prophète déclare avoir entendu le divin message, et exprime le vœu que la promesse ainsi faite ne tarde pas à se réaliser. Et c'est cet accomplissement qui est décrit d'avance dans le reste du texte (chap. m, 3-19). Ce morceau contient une majestueuse théophanie : Le Seigneur apparaît pour exécuter ses arrêts suprêmes, tant à l'égard des païens orgueilleux qui ont osé fouler sa terre sainte, que de son peuple purifié par l'épreuve et désormais oint de son esprit. C'est avec cette glorieuse perspective que se termine le livre.
Nous avons déjà fait remarquer que le troisième chapitre a été séparé du reste par les Rabbins. Il porte dans les éditions un titre spécial assez singulier et très-peu propre à orienter le lecteur au sujet de sa véritable portée : Prière du prophète Habaqqouq. En même temps, ce titre contient une note qui fait voir qu'on avait fait de cette prétendue prière une composition musicale. Une note analogue se trouve apposée à la fin. Dans notre traduction, nous négligeons toutes ces additions étrangères, et cela d'autant plus facilement que leur véritable valeur nous échappe. Il en sera de môme d'une troisième note de ce genre qui se trouve dans le
396 HABACUG.
corps du texte. Nous nous expliquons d'ailleurs sur ces noies musicales dans l'introduction au livre des Psaumes. Nous mentionnerons ici le fait qu'au moyen âge cette Prière du prophète Habacuc a été habituellement jointe au Psautier, avec une douzaine d'autres pièces lyriques de l'Ancien Testament, le titre rabbinique paraissant la désigner comme appartenant à la catégorie des textes qui pouvaient former le livre des oraisons à l'usage de tous les membres de la communauté chrétienne. Notre analyse a dû faire voir qu'il ne s'agit pas le moins du monde d'une prière, et que la séparation du chapitre d'avec le reste n'est due qu'à un manque d'intelligence exégétique.
C'est d'ailleurs ce troisième chapitre qui a valu à Habacuc la réputation d'être l'un des plus grands poètes hébreux, si ce n est le plus grand de tous. Cet éloge nous semble bien exagéré. Nous ne voulons pas amoindrir les beautés que contient le morceau en ' question. Nous ajouterons même que l'agencement de l'ouvrage entier, qui présente tour à tour, et d'une manière si ingénieuse, les tableaux du passé, du présent et de l'avenir, trahit un talent peu commun et ne se rencontre pas ailleurs dans un cadre si nettement délimité et si artistement disposé. Mais quant à la peinture des détails, à la richesse du langage, à l'élégance de la versification, il nous est impossible de voir, ici, même dans ce fameux troisième chapitre, une composition hors rang et incomparablement supérieure à ce que la littérature hébraïque nous offre ailleurs. A l'époque de Habacuc, il était peut-être difficile d'être encore original, surtout si l'on considère que le cercle de« idées, dans lequel se mouvaient les prophètes, était assez restreint, et il serait injuste d'être trop exigeant à cet égard. Mais précisément pour cette raison, nous ne saurions donner la palme à un poète qui a dû subir l'ascendant de ses prédécesseurs, et qui a pu être dépassé encore par ceux qui l'ont suivi.
Il y a dans ce livre un certain nombre de passages désespérément obscurs et difficiles, qui autorisent des soupçons à Tégard de l'intégrité du texte.
L'oracle que vit le prophète Habaqqouq.
Josques à quand, 6 Éternel, T'implorerai-je sans que tu écoutes?
Crierai -je : violence I sans que tu sauves ? Pourquoi me laisses-tu voir Tiniquité, Et regardes-tu toi-même cette misère?
Le crime et la violence sont devant mes yeux : La querelle surgit, la discorde règne.
Aussi la loi est- elle impuissante.
Le bon droit ne parait plus jamais.
Le scélérat circonvient le juste.
Et le droit ne parait plus que faussé*.
Voyez parmi les peuples, regardez.
Étonnez-vous, soyez stupéfaits ' I
^ Cette première strophe contient un tableau bien sombre de la corruption des mœurs sociales que le prophète avait sous les yeux. Car il s'agit bien certainement de l état des choses en Judée et surtout de la mauvaise administration de la justice, et BOQ des suites d'une invasion ennemie. — (Le droit, c'est ici l'arrêt conforme à la vérité, que Ton attend de la bouche du juge). — Un pareil état des choses réclamerait une intervention éclatante du juge céleste. Aussi celui-ci, dans la strophe suivante, rannonce-t-il d'un ton menaçant.
' Il s*agit de prédire un châtiment par une invasion étrangère ; un peuple, jnsque-li ioconnu dans cette partie du continent, doit y faire son apparition pour la première fois. Jébova [car c'est lui qui parle] appelle l'attention de Juda sur ce nouvel et terrible ennemi. Les verbes expriment une sorte de gradation. Israël est invité à passer en revue les peuples de son horizon géographique, il j découvrira quelque chose de nouveau et d'effrayant.
398 HABACUC I, 6-il.
Car je vais faire de votre temps une œuvre, Telle que vous n*en croiriez rien si on vous la racontait*. Car, voyez, je suscite les Chaldéens, Ce peuple cruel et impétueux, Qui traverse de vastes contrées^ Pour s'emparer de demeures étrangères.
Il est terrible et redoutable ; De lui seul il tient son droit et son orgueil^. Ses chevaux sont plus légers que des panthères, Plus rapides que les loups du soir'.
Ses cavaliers fièrement s'avancent.
Ils viennent d'un pays lointain.
Ils volent comme l'aigle qui fond sur sa proie. Tous ils viennent assouvir leur fureur,
La face tournée en avant*; Ils amassent les captifs comme le sable. Ce peuple se moque des rois, Les princes sont l'objet de ses railleries. Il se joue de toutes les citadelles.
Il amasse quelque poussière et les enlève ^ ! Ainsi il arrive, pareil à l'ouragan, Il passe, chargé de crimes'.
Lui, dont le dieu est sa puissance!
3 C'est-à-dire, comme s'étaot passée ailleurs. Car il faudra Pavoir vue et subie pour s'en faire une idée.
^ Il ne connaît ni ne respecte d'autre droit que son bon plaisir, et il se glorifie de sa brutalité qui brave le monde.
S Qui, après s'être cacbés pendant le Jour, sortent vers le crépuscule pour chasser.
^ C'est-à-dire, poussant toujours plus loin, ils sont insatiables. Cependant le sens de ce distique n'est pas bien assuré. A la lettre, on pourrait traduire : Ils viennent poor la violence, le désir (?} de leurs faces est vers le devant. D'autres mettent : vers l'orient, et en concluent que les Chaldéens avaient alors déjà occupé les côtes de la Méditerranée. Le mot qui doit signifier le déèir, ne se trouve pas ailleurs.
"^ Aucune puissance humaine ne leur résiste. Les forteresses sont prises au moyen de terrasses élevées devant les murs, et du haut desquelles ils délogent les défenseure.
S Cette dernière tournure laisse entrevoir que les Chaldéens, chargés d'abord par Jéhova d'une mission contre le peuple rebelle, outrepassent leur pouvoir et seront punis à leur tour. Car il ne faut pas perdre de vue que c'est Dieu lui-même, et non le prophète, en son nom privé, qui parle ici de crimes. Du reste, il est évident qn'è l'époque où celui-ci pouvait écrire ces paroles, les Chaldéens avaient déjà dû se faire connaître au loin par leurs farouches exploits, et notamment Israël a dû souffrir de leur cruauté.
N'es-ta donc pas, des jadis^
L'Éternel, mon Dieu, mon saint?
Non, nous ne mourrons point ^ I Éternel l c'est pour le jugement que tu Tas commis, Notre rocher! c'est pour châtier que tu Tas établi I Trop pur d'yeux pour vouloir contempler le mal,
Toi, qui ne peux regarder la misère.
Pourquoi regarderais-tu ces brigands?
Te tairais-tu quand le méchant dévore
Celui qui est plus juste que lui?
Tu fais que les hommes sont comme les poissons de la mer *<*,
Comme la vermine qui n'a pas de roi :
Il les retire tous avec l'hameçon,
Il les enlève avec son filet,
Dans ses rets il les ramasse.
Et le voilà joyeux et gai I
Pour cela il fait des sacrifices à son filet,
n brûle de l'encens à ses rets,
Car grâce à eux sa part est grasse.
Et sa chère abondante.
Est-ce que pour cela il videra son filet '\
Pour égorger toujours les peuples sans pitié ?
Je veux faire ma garde.
Je veux me placer sur la tour :
Je veux guetter pour voir
^ C'est mainteoent le prophète qui prend la parole à son tour pour déplorer la terrible sévérité du châtiment, qu'il avait d'abord provoqué lui-même. Il fait appel à U miséricorde divine, et puise une consolation dans l'idée mfime du Dieu saint, lequel, sans doute, ne pouvait pas laisser impuni son peuple prévaricateur, mais qui, par la même raison, ne regardera pas d'un œil indifférent les crimes de ces Ghaldéens, frappant non-seulement les vrais coupables qui avaient encouru l'animadversion de Jéhova, mais encore les membres innocents de la nation. Le Chaldéen avait été commis par Dieu pour châtier Israël, mais Dieu ne peut se complaire à contempler tout le mal qa'il fait. C'est cette idée d'un plaieir, incompatible avec la sainteté de Dieu, qu'il faut associer à celle du regard dont parle le texte.
^^ Aligne destinée à peindre : 1* Le dépeuplement du pays d'où les Ghaldéens emmènent une masse de captifs, comme s'il n'y avait plus de Dieu pour les protéger. 2* La ridicule et sauvage idolâtrie de ces conquérants (motif de plus pour exciter la colère de Jéhova), qui adorent les instruments de leur victoire, leurs armes et autres fétiches.
^1 Le pêcheur vide son filet pour s'en servir de nouveau, et pour tuer les poipsonfl qu'il a pris.
Ce qu'il me révélera.
Ce que je devrai répondre à ma réclamatioD *^
Et rÉternel me répondit et dit :
Écris la vision, grave-la sur les tables,
Pour que le lecteur puisse la parcourir.
Car la vision attend son terme ;
Elle aspire à s'accomplir,
Et ne trompera pas I Si elle tarde, attends-la toujours, Car elle vient sûrement et ne fera pas défaut *' !
Vois-ta, son Àme est enflée d'orgueil et non droite —
C'est le juste qui vivra à cause de sa fidélité '* I
Mais c'est que le vin est perfide, L'homme arrogant n'a pas de repos *^ :
1^ La rétlamation du prophète, c'est la plainte formulée dans les vers précédents contre les Cbaldéens. C'était la plainte d'un simple mortel, d'un citoyen parlant au nom et au point de vue de ,tout le monde. A son tnur, le prophète espère recevoir on avis de Dieu, relatif à ce que celui-ci a décidé à cet égard, de manière qu'il puisse se donner à lui-même une réponse. Il y a donc là une espèce de dédoublement de la personne. D'un autre côté, le prophète se compare à une sentinelle, placée sur une haute tour pour voir ce qui se passe au loin : de fait, il espère voir la réponse de Dieu, laquelle en conséquence, est appelée une msion,
19 La vision elle-même, c'est-à-dire la prédiction relative aux Chaldéens, soivn plus bas. Ici elle est signalée d'avance comme certaine, mais comme ne devant pas se réaliser immédiatement. C'est là ce qui motive l'injonction de l'écrire, pour que tout le monde en ait connaissance et pour qu'on ne l'oublie pas, malgré les délais possibles. La vision est même en quelque sorte personnifiée : elle aspire, elle tend et tient i devenir une réalité. Les tables sur lesquelles elle doit être gravée lisiblement, appartiennent à la forme rhétorique et le sens est que l'oracle ne doit pas être formulé ea termes voilés et obscurs.
14 L'oracle, qui doit s'occuper spécialement des Chaldéens, ne les désigne pas nominativement, mais l'antithèse entre l'orgueilleux et le juste, celui qui doit périr et celui qui doit vivre, se rapporte évidemment à eux et aux pieuof Israélites, à ceux qui n'ont pas personnellement mérité le châtiment infligé au peuple par l'organe des barbares. Ceux qui ont exprimé plus haut (1, 12} l'espoir qu'ils ne mourront pas, parce que Jéhova est saint et juste, reçoivent ici l'assurance qu'ils seront exaucés.
I^ Ces deux lignes sont bien obscures et la traduction est sujette A caution. Par ce qui suit, on voit bien qu'il est question du conquérant farouche et insatiable, comparable, à ce titre, à l'enfer qui engloutit tout sans jamais être rassasié, à VAchero» avarus du poète latin (litt.: il élargit son appétit). — On doit en conclure que l'homme arrogant désigne la même puissance et que cette phrase ne doit pas exprimer une maxime abstraite et générale. Alors le vin, surtout en vue de ses effets, serait l'image de ces mêmes emportements passionnés et destructeurs. Car ]a perfidie, l'esprit dlnsubordination et de révolte, qui est la conséquence de l'ivresse, est aussi le caractère de la barbarie païenne. Nous avouons que tout cela est assez recherché et peu transparent.
Il est avide comme le S'eôl,
Insatiable comme la mort;
Il accapare tous les peuples, Et ramasse à lui toutes les nations.
Hé bien I elles toutes ensemble Feront entendre contre lui une satire.
Une chanson, des railleries à son adresse. On dira*® :
c Malheur à qui amasse ce qui n'est pas à lui !
(Jusques à quand ?) Et qui se charge de gages usuriers *^ I Soudain ils se lèveront, tes créanciers. Ils se réveilleront pour troubler ton repos.
Et tu deviendras leur proie.
Puisque tu as dépouillé beaucoup de peuples. Les nations qui restent te dépouilleront aussi,
Pour le meurtre des hommes,
Et la dévastation de la terre.
Des villes et de tous leurs habitants.
< Malheur à qui emporte chez lui un gain injuste, Pour placer son nid bien haut*^.
Et se soustraire à l'atteinte du malheur !
C'est l'opprobre que tu as ménagé à ta maison : Ruiner des peuples nombreux.
^^ Par ane tournure très-originale, la prédiction de la ruine des Chaldéens, au lieu d'être formulée par la bouche de Dieu, est mise dans celle des nations vaincues et opprimées; et en appelant le discours de celles-ci une satire, etc., Tauteur insinue qu'elles seront dans le cas de constater la chute de leurs tyrans. Les termes littéraires dont se sert le texte, expriment en partie l'idée d'une comparaison et d'une énigme, c'est-à-dire d'une tournure rhétorique, par laquelle un sujet est traité d'une manière détournée, épigrammatique et spirituelle.
^"^ Les invectives et imprécations formulées contre les Chaldéens, portent d'abord sur leurs déprédations. Ils sont représentés comme des usuriers qui dépouillent les pauvres gens, et ces derniers, c'est-à-dire les peuples opprimés, finiront par demander ce qui leur appartient, et seront à leur tour des créanciers inexorables. Les trois mots mis en parenthèse rappellent en passant que les choses malheureusement n'en sont pas encore là.
^^ Le nid haut placé est l'image de la sécurité. Les conquérants croient se l'assurer p«T la ruine des voisins.
A. T. 2« part. — I. 2G
En risquant ta propre vie " !
Car la pierre du mur pousse des cris, Et le chevron de la charpente lui répond'**.
c Malheur à qui bâtit des villes avec du sang,
Qui fonde des cités sur Tiniquité I Hé bien, voyez : c'est la volonté de laheweh Çebaôt
Que les peuples travaillent au profit du feu.
Et que les nations se fatiguent pour le néant *S Car la terre doit reconnaître la gloire de rÉternel, Et s^en remplir, comme l'océan est rempli d'eau''.
c Malheur à qui fait boire les autres,
Leur versant son ardeur et les enivrant,
Afin de contempler leur nudité " !
Tu es rassasié d'opprobre au lieu de gloire ; Bois donc, toi aussi, et fais voir que tu es incircoucis I Elle passera à toi, la coupe de la droite de l'Éternel,
Et l'ignominie recouvrira ta gloire'*.
Tes ravages au Liban retomberont sur toi.
Cette désolation qui effrayait les bêtes".
19 Le but ne saurait être atteint de cette manière. En ruinant les autres, on s^expose soi-même à des retours de fortune, et la honte de la chute finale est d'autant plus grande, que la puissance était fondée par des moyens plus criminels. Les deux dernières lignes sont une exclamation.
20 Cette puissance est comparée à un édifice, dont la construction est le fruit de nombreux crimes. Les pierres elles-mêmes et les poutres crient vengeance.
21 Parce que ces villes et ces forteresses, b&ties avec la sueur des peuples asservis et décimés, sont destinées à périr sans laisser de traces.
22 Litt. : Car la terre sera remplie, en reconnaissant la gloire de l'Étemel, comme les eaux qui recouvrent l'océan. Le terme de la comparaison est la quantité, l'abondance; l'océan est ici proprement le grand bassin, et non l'eau elle-même. La gloire de l'Éternel qui doit se révéler à la terre et la remplir tout k fait, c'est celle qui se manifestera dans le jugement et la punition de ces puissances impies et sanguinaires.
2S L'image est analogue à celle que nous avons vue dans Nah. III, 4 suiv. Enivrer les autres pour leur enlever la conscience d'eux-mêmes et les livrer à qui veut profiter de leur état à la fois honteux et impuissant, cela s'applique aisément aux intrigues égoïstes d'une grande puissance qui s'empare insidieusement de l'esprit et des forces des autres.
24 Cela revient à dire : Ton tour vient aussi ; tu te trouveras dans le même état de dégradation. La coupe symbolise la destinée.
^^ Le Liban représente quelquefois ce qui est grand et beau en général. Ici cepen« dant on est tenté de croire que le prophète veut sigualer un fait matériel. Dans ua autre passage, Es. XIV, 8, il est aussi parlé des ravages faits par les Chaldéens dans les forêts du Liban : on les déplorait d'autant plus qu'il n'en existait pas de pareilles dans la Palestine.
[Pour le meurtre des hommes.
Et la dévastation de la terre, Des villes et de tous leurs habitants ".]
c A quoi sert Tidole, pour que le sculpteur Tait taillée *' ? L*image fondue, qui prêche le mensonge, Pour que l'artiste se fie à son œuvre, En faisant des dieux muets ?
Malheur à qui dit au bois : Réveille-toi ! Lève-toi 1 à la pierre immobile.
Ceci enseignerait!
Voyez donc! C'est plaqué d'or et d'argent Et n'a pas un souffle dans le corps I Mais l'Eternel est 4^ns son saint palais : Silence devant lui, toute la terre!»
Éternel ! J'ai entendu ton message :
J'ai peur'*.
Éternel! Ton œuvre, dans le cours des années'^',
Âccomplis-la !
Dans le cours des années fais-la connaître ! Dans ton courroux souviens-toi de ta miséricorde I
^^ Ces trois lignes, qui ne se rattachent pas logiquement à ce qui précède, pourraient bien s'être égarées ici par quelque inadvertance de copiste. Voyez au v. 8. Le morceau ne contient pas d'autre refrain.
^"^ Le discours ne pouvait guère finir, sans relever aussi les absurdités du paganisme, auquel Jébova ne devait pas accorder indéfiniment l'empire sur son propre peuple. L'idole priehoHt le mensonge, est une tournure hardie pour exprimer l'idée qu'elle est censée représenter un Dieu, lequel pourtant n'existe pas ; ou bien encore pour rappeler qu'on lui demandait des oracles.
28 Pour ce qui concerne la place particulière que la tradition rabbinique et ecclésiastique a assignée à ce dernier chapitre, voyez l'introduetion. Nous le rattachons à ce qui précède d'une manière plus intime. Le prophète a reçu de Dieu les deux prédictions relatives au châtiment d'Israël (I, 5-11] et à celui des Chaldéens (II, 2-20) ; elles ont été de nature à le frapper de terreur, parce que la chute d'un si puissant empire doit amener nécessairement un bouleversement général, sans compter les calamités qui doivent frapper Israël directement.
^^ Allusion Ace qui a été dit chap. II, 3. L'époque précise de tous ces événements n'a pas été révélée. Aussi bien la phrase du texte la laisse-t-elie indécise. Elle revient à <Hre: Quand il te plaira. Le prophète se résigne aux terribles éventualités qu'il a, pour ainsi dire, provoquées lui-même, chap. I, 2-4 et 12-17.
Dieu arrive de Têman'^, Le Saint des monts de Paran :
Sa majesté couvre les cieux Et de sa gloire la terre est pleine.
Une lumière éclate comme celle du soleil, Des rayons jaillissent de ses côtés'*, C'est là le voile de sa puissance.
Devant lui marche la peste, La fièvre ardente suit ses pas".
Il s'arrête et ébranle " la terre.
Il regarde et fait trembler les nations.
Les vieilles montagnes éclatent,
Les collines, ses sentiers antiques'^, s'affaissent.
Je vois atterrées les tentes de Kous\
Les camps de Midyan s'agitent de frayeur'^.
90 L'auteor, sans se préoccuper davantage des délais qui séparent Taccomplissement de la prédictioni et qu'il vient de rappeler lui-même, peint l'apparition de Dieu, qui quitte sa* résidence sur le mont Sinaï (Têman et Paran sont des localités voisines de ce séjour de Jéhova], pour présider en personne à l'exécution de ses décrets.
91 Le mot rayons est au duel en hébreu ; c'est pourquoi nous mettons les (deux) côtés au pluriel. Car il ne s'agit pas de foudres lancées par la mai» de Dieu, mais de rayons lumineux qui entourent toute sa personne.
9^ L'apparition de Dieu pour le jugement étant nécessairement terrible, il est naturel que tous les fléaux se trouvent dans son cortège pour attendre ses ordres spéciaux. En général, tous les traits du tableau sont des généralités et ne doivent pas être compris comme des faits précis de l'histoire.
98 D'après le parallélisme. D'autres traduisent : Il mesure la terre (du regard).
^^ Les montagnes et les collines sont, dans l'horizon de l'homme, les objets les moins sujets aux changements ; la poésie les regarde donc comme les plus anciens. Elles sont les sentiers antiques de Dieu, soit dans le sens de l'action créatrice qui serait nommée la voie de Dieu (Prov. VIII, 22], soit d'après cette image poétique ({ui représente Dieu comme marchant sur les hauteurs [et ne touchant pas la plaine] quand il vient visiter la terre.
95 Les Midyanites sont signalés comme établis dans les environs du Sina!, dans l'histoire mosaïque; au même endroit, ils paraissent être rattachés à la famille des peuples Kous'ites (Éthiopiens], tandis qu'ailleurs ils sont considérés comme Abrahamides. Voy. Exod. II, III. Nombr. XII, 1. Gen. XXV, 2. Ici l'on peut s'en tenir àla définition générale de peuples méridionaux, du côté desquels Jéhova est censé arriver.
HABACUC m, 8-13. 405
Est-ce contre les fleuves que tu te courrouces^®?
Ta colère s'adresse- t-elle aux rivières,
Ta fureur à la mer, ô Éternel?
Pour que tu viennes, porté par tes coursiers,
Sur ton char victorieux ?
Ton arc est mis à nu ; Ils sont jurés, les traits de ta parole ^^ ; De tes flots tu fends la terre.
Les montagnes te voient et tremblent,
Un déluge d'eau y passe ;
L'océan fait entendre sa voix,
Il élève ses mains vers le cieP^.
Le soleil, la lune s'arrêtent à leur place^ A l'éclat de tes traits qui volent, A la lueur de ta lance étincelante^^.
Dans ton courroux tu marches sur la terre, Dans ta colère tu écrases les nations.
Tu t'avances au secours de ton peuple.
Au secours de ton oint *^ ; Tu abats le iaite de la maison du scélérat, Tu la détruis de fond en comble^*.
^^ Non 1 II ne s'agit pas aujourd'hui de bouleverser la nature comme dans les orages ordinaires. Un autre but amène le Seigneur.
^"^ Cette ligne fait le désespoir des commentateurs^ et le texte pourrait bien avoir »>aâert. Tout ce que nous y voyons^ c'est que la mention de Varc (au figuré) amène celle des traité. Ces traits seraient les menaces que Dieu a juré^ d'accomplir Mais le contexte (par ex. la ligne suivante) parait exiger qu'on reste dans la description pure et simple des phénomènes naturels.
38 Les mains de l'océan sont les vagues soulevées par la tempête. Voyez une prosopopée analogue, Ps. XCVI1I> 8.
39 Les armes de Dieu sont ici les foudres, dont l'éclat obscurcit celui du soleil et de la lune. L'auteur n'a pas voulu dire^ sans doute, que ces astres cessent de se mouvoir, mais qu'ils cessent de luire, qu'ils rentrent pour ainsi dire dans leurs loges^ d'où ils soitent régulièrement pour faire leur devoir.
^^ L'oint de Dieu n'est pas le peuple tout entier, mais tout aussi peu le roi régnant^ ou le Messie. On doit se rappeler que la chute des Chaldéens doit arriver après le châtiment d'Israèl ; donc le prophète a en vue cet Israël purifié et sanctifié, auquel il donne naturellement un roi fidèle et théocrate.
^^ La maison du scélérat peut être l'empire ou la dynastie. Le texte parle de la tile, au fondement et du cou de celte maison. Ces métaphores ont dû être effacées dans la traduction.
406 HABACUC m, i4-t7.
Tu perces de tes traits^' les tètes de ses bandes, Qui s'élancent comme Touragan pour nous chasser^ Se réjouissant de dévorer le malheureux dans leur repaire. Tu foules la mer avec tes chevaux, Les flots du vaste océan.
Je Tai entendu*^ —
Et mon sein frémit,
A ta voix mes dents claquent,
La carie consume mes os^
Mes genoux tremblent, De ce que je dois me tenir tranquille Jusqu'au jour de la détresse à venir Pour le peuple qui nous assaille**.
Car le figuier ne fleurit plus,
Les vignes ne portent plus de fruits;
Le produit de Tolivier fait défaut,
Et les champs ne donnent point de pain.
Le mouton manque à la bergerie,
Et dans les étables il n'y a plus de bœufs ^-
^^ Le texte dit : de ses treit8> comme si l'auteur voulait dire : avec leurs propres armes.
^3 Le prophète revient à son point de départ, ci-dessus v. 2, quand il disait : J'ai entendu ton message, J'ai peur. Ce qui suit est l'amplification de ce dernier mot. Au lieu des dents qui claquent^ le texte met les lèvres.
"^^ Ces trois dernières lignes ne sont pas bien transparentes. L'auteur parait vouloir dire que ce qui cause son anxiété, c'est qu'il doit attendre plus ou moins longtemps encore le moment où Jéhova voudra en unir avec le tyran étranger. La détresse dont il parle est positivement celle qui marque la fin de ce tyran, et non celle du peuple israélite, causée par les Chaldéens. Car pour ce qui est de la calamité de Juda, elle n'était plus à attendre, le tableau qui va suivre la représentant comme présente. Tout de même, pour obtenir un sens aussi simple, nous avons dû changer une voyelle (qui nous assaille).
^^ Voilà où en est actuellement la Palestine, à la suite du châtiment mérité qu'elle a essuyé par l'invasion étrangère. Malgré cela, le prophète termine par des accents de Joie que lui suggère sa ferme croyance aux promesses de restauration, dont il s'est fait l'organe plus haut.
Mais moi, je veux me réjouir en rEternel, Tressaillir de joie, en Dieu, mon sauveur. L'Éternel, le Seigneur, est ma force.
Il donne à mes pieds Tagilité de la biche. Et me conduit en sûreté sur les hauteurs ^^.
46 Les hauteurs sur lesquelles peut se retirer la biche, ou plutôt peut-être l'antilope et la chèvre sauvage, sans risquer d'y être prise, sont l'image de la protection efficace de Dieu (Psaume XVIII. 34).
Le livre du prophète Jérémie est de tous ceux qui ont été compris dans la collection le plus intéressant pour Thistoire. C'est que nous n'y rencontrons pas seulement des discours dans le genre de ceux que nous avons étudiés jusqu'ici, et au moyen desquels la sagacité quelquefois téméraire ou trompeuse des exégètes s'ingénie à découvrir la physionomie particulière de chaque époque: une partie notable du volume contient ce que nous appellerions aujourd'hui des mémoires, soit une relation de faits, composée par un témoin oculaire. Aucun des prophètes, dont il nous est parvenu des écrits, ne paraît avoir été mêlé aux aflfaires publiques au même degré que le fils du prêtre Hilqiyah ; et si nous ne craignions de donner une fausse couleur aux choses, en ne tenant pas assez compte de la différence des conditions sociales et politiques, nous dirions volontiers qu'il nous apparaît comme un orateur de l'opposition dans les graves conflits intérieurs, qui précédèrent et hâtèrent la ruine de la ville et de la dynastie.
Nous connaissons assez bien la chronologie de la vie du prophète, dont le nom hébreu Yirm-yahou est d'une signification incertaine. Issu d'une famille sacerdotale établie à 'Ânatot, village situé à une lieue au nord de la capitale, il commença son ministère jeune encore (1, 6), la treizième année du règne de los'iyah, c'està-dire l'an 628 av. J.-C, et le continua sans interruption, à ce
qu'il paraît, pendant près d'un demi-siècle , les dernières traces de son existence nous menant au delà de l'époque de la catastrophe dont nous venons de parler, soit au moins jusque vers l'an 586. Durant cette longue période, le petit royaume de Juda traversa coup sur coup une série de révolutions, Tune plus terrible que l'autre. Il était ballotté entre les tendances politiques les plus opposées et gouverné par des princes à peine sortis de l'âge de l'adolescence et qui se livraient aux plaisirs, tandis que des factieux se disputaient le pouvoir et dépensaient follement les dernières ressources d'un pays dont la situation aurait exigé, de la part de ses directeurs, la prudence la plus consommée et le plus rigide désintéressement. Le roi los'iyah avait essayé des réformes dans le sens des principes prêches par les prophètes. Soutenu par un parti qui se relevait après une longue oppression, laquelle était allée jusqu'à Teffusion du sang, il s'était engagé dans un système de réaction tout aussi violent, et qui pour un moment paraissait assurer le triomphe de la bonne cause, mais qui était loin de produire des effets durables. Peut-être, si le roi avait vécu plus longtemps, son règne aiu'ait-il pu donner une autre direction aux esprits et conjurer l'orage qui allait renverser le trône de David. Malheureusement il se crut obligé de prendre part à la lutte gigantesque engagée entre les deux grandes puissances de son temps : l'empire des Pharaons, dont une dynastie nouvellement fondée cherchait une dernière fois à rectder les frontières du côté de l'Asie, et le royaume babylonien, où s'étaient naguère établis des conquérants étrangers, les Chaldéens, dont les chefs nourrissaient également des projets ambitieux. Le faible roi de Juda voulait s'opposer à l'invasion des Égyptiens, bien que ceux-ci ne traversassent point son domaine. H fut écrasé, hors des limites de son territoire, à la bataille de Meg'iddo (611), et y perdit la vie. Le peuple de Jérusalem proclama son fils cadel loahaz, mais le vainqueur s'empara aussitôt de la ville restée sans défense, envoya le jeune prince prisonnier en Egypte et le remplaça par son frère aîné loyaqîm, qui devint ainsi son vassal. Cependant l'expédition du Pharaon Nekô eut une issue fatale. Arrivé sur les bords de TEuphrate, il y rencontra l'armée babylonienne commandée par Neboukadreççar, le fils et futur héritier du roi régnant, qui le défit complètement à Karkemîs' (608) et qui, en le refoulant de plus en plus dans ses limites propres, s'empara bientôt aussi du royaume de Juda. loyaqîm fut obligé
de changer de suzerain. Quelques années plus tard, il eut la témérité de refuser le tribut et provoqua ainsi de nouvelles hostilités de la part des Babyloniens. On ne sait au juste s'il mourut avant que ceux-ci fussent arrivés devant Jérusalem. En tout cas, ce fut son fils lekonyah qui,- tout jeune encore et à peine monté sur le trône, essuya le choc irrésistible des forces supérieures du maître irrité. Il dut se rendre et fut emmené à Babylone avec un grand nombre des principaux personnages de la cour et de la ville. Il y termina ses jours après quarante ans de captivité. Neboukadreççar, qui dans l'intervalle était devenu roi lui-même, lui donna pour successeur son oncle Çideqiyah, un troisième fils de los'iyah. Celui-ci, à son tour, se laissa entraîner à la défection, dans l'espoir d'assurer son indépendance avec le secours de l'Egypte, laquelle, au dernier moment, l'abandonna à ses propres forces. Cette fois-ci, le Babylonien ne connut plus de pitié. Après un siège qui dura dix-huit mois, la ville fut prise et détruite; et toutes les horreurs d'une conquête à main armée fondirent sur les débris de la population déjà décimée par la famine. Ce n'était pas tout. Les malheurs publics ne firent qu'exciter davantage les passions qui n'en avaient pas été la moindre cause. Le roi de Babylone avait donné pour gouverneur à la province conquise un membre de la famille même des Isaïdes, homme sage et modéré, qui cherchait à apaiser les esprits et les engageait à se soumettre à la nécessité. Les exaltés l'assassinèrent; puis, voyant qu'ils ne réussiraient pourtant pas à se maintenir et à rétablir l'indépendance nationale, ils émigrèrent en Egypte, où nous perdons leur trace.
Voilà les scènes dont Jérémie était le spectateur , les péripéties dans le tourbillon desquelles il se trouvait enveloppé. Juste appréciateur de la situation, il ne borna pas ses conseils à des avis concernant la religion et la morale ; il en donnait aussi au sujet des graves questions politiques qui divisaient les esprits et les partis. Il y avait surtout celui que nous pourrions nommer des Indépendants et dont les adhérents voulaient à tout prix se soustraire au joug de l'étranger; parti sans doute honorable, en tant qu'on ne considère son but que d'une manière abstraite, mais qui, après tout, fut la principale cause de la ruine nationale par son manque de prudence et de réserve. Il y avait le parti égyptien, qui croyait qu'une alliance avec le voisin du sud suffirail pour écarter tout danger venant du nord et qui se faisait
illusion sur les moyens d'action et sur les visées politiques d'une puissance qui ne s'était pas entièrement relevée de son récent échec. Jérémie était l'orateur du parti modéré, qui acceptait un état des choses qu^on ne pouvait changer sans courir les chances extrêmes et se précipiter de gaîté de cœur dans l'abîme qui s'ouvrait devant tous les yeux non aveuglés par la passion.
Toutes les scènes de ce dernier acte du drame national se reflètent dans le volume que nous allons étudier. Aussi bien, de tous les écrivains de l'Ancien Testament, si l'on en excepte le seul Néhémie, Jérémie est-il celui dont la figure se dessine le plus nettement dans le cadre de l'histoire d'Israël. Les événements jettent ici plus qu'ailleurs une lumière indispensable sur les discours, mais ce sont les destinées personnelles de l'auteur qui prêtent aux événements mêmes les couleurs vives de l'actualité. En face de ces textes, l'interprète n'a pas besoin de recourir à son imagination pour donner le relief nécessaire au portrait de celui qui les a composés, et le lecteur se passe aisément du commentaire en présence d'un caractère dont les nobles traits ressortent si bien des faits et des discours. C'est qu'il n'a pas de peine à comprendre quelle force d'ftme, quel mâle courage il fallait pour rester calme et ferme malgré tous ces tiraillements, devant la violence des partis, au milieu des entraînements populaires, en face d'un despotisme aveugle et peu scrupuleux, et sous la douloureuse pression d'une perspective des plus sombres. C'est bien à Jérémie qu'on peut appliquer les fameux vers du poëte latin :
Justutn ac tenacem propositi virum Non civium ardor prava jubentium^ Non vuUus insianlis (yranni
Mente qualii soiida
Sf fraclus illabatur orbis Impavidum ferienl ruinœ.
Oui, c'est bien lui! Nous le voyons sûr de lui-même et tout entier à sa mission ; jamais troublé, ni par les cris de la populace, ni par la haine des tyrans, qui dans les moments de détresse venaient à lui pour mendier des conseils et des consolations, sauf à lui faire sentir leur dépit quand il leur disait la vérité; menacé dans son village, maltraité dans la capitale, jeté dans un cachot infect où il pensa mourir de faim, exposé à toutes les terreurs du
siège, abreuvé de tous les déboires de l'exil; isolé, sans femme ni enfants, presque sans amis, ou recherché seulement par un petit nombre et en secret : et avec tout cela, toujours debout, en face des rois et des prêtres, de la plèbe et des grands, une colonne de fer, un mur d'airain, inébranlable dans l'orage et inaccessible à la peur, aux jours mêmes où, réalisant ses sinistres prédictions, son monde à lui vint à s'écrouler sur sa tête.
Et pourtant c'était une âme tendre et sensible. Si une sainte colère lui inspire parfois des paroles sévères, s'il peint avec horreur les péchés de Juda que la longanimité de Dieu même ne saurait oublier, les abominations des cultes païens s'étalant jusque dans les parvis du temple, le désordre dans les affaires publiques, les prévarications des juges et des dépositaires du pouvoir, le vice qui se pavanait dans les rues, incessamment il revient à d'autres accents : il est accablé d'une invincible tristesse, il plaint son sort, son œil devient une fontaine de larmes, il voudrait fuir au désert et gémir dans la soUtude, loin des hommes ; il préférerait n'être jamais né que d'avoir à contempler toutes les calamités qtf il voit venir sans pouvoir les conjurer. A l'aspect du temple, il ne songe qu'à sa prochaine ruine; au milieu de la foule joyeuse et bruyante, les cris de l'angoisse et du désespoir retentissent déjà à son oreille. Il sait qu'il n'y a plus de baume en G lie *ad pour la plaie mortelle de son peuple; il entend la voix plaintive de Rahel pleurant ses enfants qu'on emmène captifs vers une terre étrangère : comment se raidirait-il contre la douleur ? Et qui refuserait sa sympathie à ce serviteur de Dieu, ce martyr du devoir, obligé de prendre sa grande part de la peine des fautes d'autrui?
Après cela, nous ne nous étonnerons pas que la tradition populaire ait conservé le souvenir de cet homme, tandis que les autres prophètes-écrivains ont dû se contenter du suffrage des gens d'école. Pour les générations suivantes, il devint une espèce de type ; et si elles se sont habituées à se représenter les prophètes comme ayant tous été en butte à des vexations et à des attentats criminels', c'est que le sort de Jérémie, seul bien connu, fut considéré comme représentant le rapport ordinaire et pour ainsi dire régulier entre les organes de Jéhova et un peuple intraitable
iMatlh. V. 12; XXIII, 31, 37. Lnc VI, 23; XI, 50; XIII. 34. Actes VU 52. etc.
416 JÉRÉBilE.
et récalcitrant. Mais il y a plus : la légende s'empara de sa personne et Tentoura d'une auréole toute particulière. On racontait, longtemps après sa mort, que lors du sac de Jérusalem, il parvint à sauver Tarche sainte de Talliance avec les autres objets sacrés du temple, en les enfermant dans une montagne, d'où il viendrait les reprendre lors de l'avènement du Messie auquel il servirait de précurseur. Cette tradition, que nous trouvons encore vivante après plusieurs siècles d'épreuves et de mécomptes ^ n'est au fond que la forme poétique des plus sublimes aspirations du prophète lui-même, qui, en face d'un sanctuaire dont il prévoyait la ruine imminente et d'une population condamnée à périr, ne s'était pas abandonné au désespoir, mais avait osé prédire l'établissement d'une alliance nouvelle, plus pure et plus durable que celle que le vieil Israël avait si étourdiment, si insolemment déchirée de sa propre main.
De même que nous sommes assez bien informés des détails de la vie de Jérémie, le livre qui porte son nom nous fournit aussi quelques renseignements assez précis sur sa propre origine. Nous lisons au chap. XXXVI que le prophète, après avoir prêché occasionnellement dans la cour du temple ou dans des salles attenantes, devant im auditoire de hasard, pendant près d'un quart de siècle, songea à rédiger ses discours et à en faire un recueil. C'était en la quatrième année du règne de loyaqîm, soit vers 604 av. J. C. Il dicta donc à son fidèle disciple Barouk, fils de Nériyah, toutes les paroles que V Éternel lui avait dites, c'est-à-dire, sans doute, le résumé de ses prédications, la substance des discours qu'il crut à propos de conserver plus particulièrement. Car, à en juger par ce que nous possédons aujourd'hui, ce ne peut avoir été qu'un choix assez restreint et une rédaction plus ou moins succincte. Il paraît qu'on y employa une année entière. Quand elle fut achevée, Jérémie envoya son secrétaire au temple, un jour de fête où la foule y affluait et où l'on venait même de la campagne, et là, Barouk donna lecture de ce qu'il avait écrit. Le texte indique même le jour précis et la localité où cela se passa. Bien que le public de Jérusalem dût être depuis longtemps familiarisé avec les tendances de cet ouvrage, la chose eut un grand
1 2 Mach. II, 1 suiv. Matth. XVI, 14. Âpoc. XI, 19.
reteiitîssemehl; elle fui dénoncée au roi, qui fît saisir Técrît et le jeta au feu après s'en être fait lire quelques chapitres. En même temps, il donna l'ordre de faire arrêter le prophète et son afiidé. Ceux-ci parvinrent à se cacher et à échapper pour cette fois à la colère du souverain. La rédaction dut être faite une seconde fois plus tard avec des additions.
C'est ici que s'arrête le récit du texte mentionné, sans que nous apprenions combien de temps Jérémie dut rester caché, ni surtout dans quel rapport le livre actuel peut s'être trouvé, soit avec la première édition détruite, soit avec la seconde. De l'aveu de tous les critiques modernes, le livre, dans sa forme définitive, n'est arrangé ni d'après l'ordre chronologique des faits en vue desquels les discours peuvent avoir été prononcés ou écrits, ni d'après une combinaison basée sur le contenu, bien que ces deux points de vue ne paraissent pas avoir été absolument négligés dans la rédaction que nous avons sous les yeux. Pour offrir à nos lecteurs les moyens de juger par eux-mêmes de l'état des choses, nous allons entrer dans quelques détails.
Nous distinguerons d'abord une série de morceaux qui forment ensemble à peu près le premier tiers du volume, et qui ne contiennent presque aucune note historique ou chronologique, ni des allusions à des faits particuliers telles qu'il serait possible d en préciser la date avec quelque certitude. Les discours restent dans les généralités et expriment tous, quoique sous des formes différentes, sur lesquelles nous aurons à revenir, les pensées et les prévisions auxquelles on doit s'attendre, eu égard aux circonstances que nous avons signalées plus haut. Cette première masse de textes comprend, après le titre général de l'ouvrage, les chapitres I, 4-XIX, 13. En treize endroits différents ^ le texte indique explicitement qu'im nouveau morceau commence ; cependant nous nous sommes cru autorisé à faire d'autres coupes encore et à séparer de ce qui précède un certain nombre d'éléments qui ne se font pas immédiatement reconnaître par des inscriptions spéciales, et à l'égard desquels le contenu seul, ou , si l'on veut, l'appréciation de l'interprète peut motiver la séparation^.
1 I, 4; II. i î m. i ; VII. 1 ; X, 1 ; XI, 1, 18; XIII, 1 ; XIV, 1 ; XVI, 1 ; XVII, 19; XVIII, 1,XIX, 1.