‹ La Bible (volume 3)Chapitre 12 sur 84 · JOB VI, 30. VII · texte numérisé non relu

JOB VI, 30. VII

Y at-il un tort dans ma bouche ?

Ma langue * ne saurait-elle pas apprécier mon malheur ?

Âh ! le mortel fait sur la terre la corvée du soldat, Et ses jours sont comme ceux du mercenaire '. Comme à Tesclave qui soupire après Tombre, Comme an journalier qui attend son salaire, Ainsi il m'est échu des mois de malheur, Des nuits de peine me sont tombées en partage ! A peine me suis-je couché, Que je dis : quand me lëverai-je ?

La nuit se prolonge.

Et je suis rassasié de troubles jusqu^à Taube'. Ma chair est couverte de vermine et de croûtes terreuses^ Ma peau se gerce et suppure.

Mes jours passent plus vite que la navette. Et se consument sans espoir.

Songe ^ que ma vie est un soui&e.

Que mon œil ne verra plus le bonheur ! Le regard qui se porte sur moi^ ne m'apercevra plus^ Tes yeux me cherchent, et je n'y suis plus. Le nuage se dissipe et s'en va — Ainsi celui qui descend au S'eôl ne remontera plus I Il ne reviendra plus dans sa maison, Et son domicile ne le reconnaîtra plus ^ 1

^ Litt. : mon palais. II y a rapport entre le goût et le jugement. Le sens sera : Ai-]e tort de me plaindre? Suis-je incapable de juger la nature de ma destinée? Et par conséquent, ne me serait-il pas permis d'en rechercher la cause ?

' Pleins de déboires et de peines. Réflexion générale, dont Job va faire Tapplication à lui-môme.

8 Description desnmiê de peine, ({ue l'inquiétude et les douleurs semblent prolonger à l'infini sans donner le sommeil.

4 Job s'adresse à Dieu pour exciter sa pitié, en insistant sur la fragilité de la vie humaine qui ne dure qu'un instant et s'en va sans retour.

^ Litt. : TcbU de celui qui regarde après moi. Job parle hypothétiquement. Il ne dit paa : qui me voit maintenant, ne me verra plus tantôt. L'autre vers décide du sens.

® N'aura plus l'occasion de le revoir et de le saluer comme maître. Le domicile est poétiquement doté de sentiment.

46 JOB VII, n-19.

Moi aussi, je ne tiendrai pas ma bouche fermée ' I Je veux parler dans Tangoisse de mon esprit, Gémir dans Tamertume de mon cœur.

Suis-je donc un océan ? suis-je un monstre marin, Que tu doives m'entourer de gardes ' ? Quand je dis : ma couche me consolera, Mon lit m'aidera à supporter mes plaintes — Alors tu m'effraies par des songes.

Tu m'épouvantes par des visions'.

Et mon âme préfère Pétouffement, La mort, à cette vie de squelette^.

Je dédaigne de vivre plus longtemps^ — Laisse-moi I mes jours ne sont qu'un soui&e. Qu'est-ce donc que le mortel, pour que tu l'estimes tant, Et que tu portes sur lui ton attention? Pour que tu regardes après lui chaque matin. Et qu'à tout moment tu le mettes à l'épreuve? Quand cesseras-tu de fixer sur moi tes yeux ? Quand me làcheras-tu un instant, pour que je respire ^ ?

I Puisque telle est la condition faite à l'homme^ Je veuZi de mon côté, donner libre cours à mes plaintes.

^ L'océan et ses monstres sont les puissances les plus indomptables au point de vue de l'homme (chap. XXXVIII, 8 suiv. Ps. CIV, 9. Jér. V. 22). L'antithèse entre eux et un faible mortel est d'un grand effet poétique : Contre un simple homme, tant de gardes (digues, barrières], qui l'empêchent de se mouvoir. Par ces gardes, l'auteur entend les tourments de tout genre, moraux et physiques, qui assujettissent Job à une existence douloureusement passive.

S La nuit môme, qui apporte à d'autres le sommeil, et avec lui une trêve à leurs maux, ne fait qu'amener un nouveau genre de tourments.

^ Le sens de cette ligne n'est pas sûr. L'étouffement, dans certains cas de lèpre, met fin aux souffrances du malade. En disant : x>ie de squelette, là où le texte met simplement les os, nous avons songé à l'effroyable maigreur causée par la consomption (comp. chap. XIX, 20).

^ Cette traduction s'accommode du texte reçu tant bien que mal. On a proposé de changer une lettre dans le premier mot, pour dire : Je me consume, je ne vivrai plus longtemps. En tout cas, le sens général sera que Job prie Dieu de cesser de le tourmenter, sa fin devant tout de même être prochaine. A quoi bon poursuivre une si chétive créature, d'un œil scrutateur, et avec une hostilité si acharnée ? L'auteur se sert de phrases employées ailleurs (Ps. VIII, 5), pour exprimer une pieuse admiration; ici elles affirment ironiquement que le malheureux préférerait être oublié, l'attention que Dieu lui porte amenant une vindicte trop dure pour des fautes sans importance.

^ Litt. : Jusqu'à ce que j'aie avalé ma salive. Locution proverbiale encore aujourd'hui usitée en Orient.

JOB vn, 20, 21. VIII, 1-7. 47

J'aurais péché — que t'ai-je fait à toi,

Surveillant des hommes ?

Pourquoi me prends-tu pour plastron, Que je sois un fardeau pour moi-même ?

Et que n'ôtes-tu mon péché?

Que n'effaces-tu ma faute?

Car tantôt je serai couché dans la poussière^ Et quand tu me chercheras je n'y serai plus '.

Puis Bildad le S'ou^ite prit la parole et dit :

Jusques à quand parleras- tu ainsi, Et tes discours seront-ils un vent impétueux'? Est-ce que Dieu fait fléchir la justice ? Le Tout-Puissant fausse-t-il le droit'?

Si tes enfants ont péché contre lui, C'est qu'il les a livrés au pouvoir de leur crime *. Si toi, tu as recours à Dieu, Du Tout-Puissant si tu implores la grâce, Si tu es réellement pur et honnête.

C'est qu'il se réveillera pour te protéger Et restaurera la demeure de ta justice ^

1 Vers la fin de son discours^ Job effleure un sujet sur lequel il reviendra plus tard. Il pose le cas qu'il ait péché — d'aucune façon ce ne serait dans une mesure qui aurait pa motiver un châtiment si terrible. Il est ainsi amené à insinuer que Dieu est beaucoup trop sévère pour lui.

* Ailleurs le vent est le symbole du néant ou de la futilité. Ici^ au contraire^ il doit représenter la coupable violence des paroles de Job. Aussi le discours de Bildad est-il essentiellement une théodicée^ une revendication de la justice de Dieu.

^ Job n'avait pas affirmé cela, mais comme il s'est dit innocent et que ses amis partent du point de vue que le malheur est toujours un châtiment^ ils pouvaient en induire que Job accusait Dieu d'injustice.

^ La justice de Dieu est toujours égale. 11 punit les méchants, U protège les justes. Si tes enfants sont morts, c'est qu'ils l'auront mérité. Leur mort est la conséquence de lenr acte. Ils sont tombés au pouvoir de cet acte, c'est-à-dire ils en ont subi l'effet naturel.

& Ce qui est dit des enfants et ce qui est dit de Job, sert à distinguer deux cas dans lesquels se révèle la justice de Dieu. Quant aux enfants, leur mort prouve leur culpabilité. Quant à Job, malheureux aussi, Bildad ne veut ni ne peut admettre qu'il ■oit innocent. Mais pour lui tout n'est pas perdu. Le repentir inspiré par un cœur non corrompu au fond, peut lui faire obtenir le pardon. La punition aura été passagère, parce que la faute aura été pardonnable. La demeure de la justice, c'est le lieu où demeure le juste.

Ton début aura été modeste,

Ta fin sera brillante outre mesure ^

Demande plutôt à la génération précédente^

Sois attentif à ce qu'ont constaté ses pères ' I

(Car, nous, nous sommes d'hier et ne savons rien,

Parce que nos jours passent sur la terre comme une ombre.)

Eux certes t'instruiront, et te le diront,

Du fond du cœur ils produiront leurs discours '.

cLe papyrus grandit-il loin du marais?

Le roseau croit-il sans eau?

Mais vert encore, sans être coupé, Avant toute autre herbe il se dessèche. Tel est le sort de ceux qui oublient Dieu, Et Tespoir de l'impie périt *.

Son assurance est comparable à la citrouille ^, Et c'est en une toile d'araignée qu'il met sa confiance. S'il s'appuie sur sa maison^ elle ne résiste pas. S'il s'y cramponne, elle ne reste pas debout.

1 Comme l'opulence de Job avait déjà été grande antérieurement, cela revient à dire que sa fortune future^ lorsqu'il se sera réconcilié avec Dieu, sera plus grande encore. Et Bildad, sans le savoir^ prédit ici la fin de l'histoire.

^ Élîfaz en avait appelé à une révélation spéciale pour soutenir sa thèse ; Bildmd invoque l'expérience des anciens et la tradition. Cela lui parait d'autant plus nécessaire, que la vie de l'individu est trop courte et ne suffit pas pour approfondir les voies de la Providence. Il faut s'en rapporter aux résultats obtenus, aux connaissances accumulées par les générations antérieures.

S Le cœur est le siège de l'intelligence et de la sagesse. Ce qui va suivre peut être regardé comme la substance de ces enseignements de Tantiquité. Ils ont la forme de comparaisons aUëgoriques ou proverbiales {Mas'aU).

^ La première image est ceUe des plantes de marais qui ont besoin d'eau pour vivre. L'auteur en cite deux répandues dans la basse Egypte : le papyrus, et le Âhou, dont le nom même est égyptien. Si l'eau vient à leur manquer, elles périssent plus vite que d'autres herbes, qui pourtant sont d'assez courte durée.

^ Ce nom de la citrouille est mis ici purement par conjecture et d'après une combinaison plus ou moins hasardée avec un terme arabe et syriaque. Ordinairement on ne voit ici qu'un simple verbe : son assurance est coupée, c'est-à-dire détruite, ce qui revient à une pure répétition de la ligne précédente. Le parallélisme semble exiger un substantif. La description qui va suivre, quand l'auteur en a fini avec l'image de la toile d'araignée, semble indiquer directement la citrouille.

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