AVANT-PROPOS
éditeurs protestants ont commencé, dans plusieurs pays, à omettre tout à fait les livres dits Apocryphes, innovation au sujet de laquelle il s'est élevé des controverses qui durent encore. Gomme nous ne faisons pas ici de la théologie ni de la polémique, mais qu'il s'agit pour nous essentiellement et exclusivement d'une étude d'histoire, ces querelles relatives au canon ne nous intéressent point et elles ne pouvaient déterminer la forme ou Textension que nous avions à donner à notre travail. Nous voulions faire connaître au public français, désireux de se familiariser davantage avec la littérature la plus importante qui ait jamais existé, et de laquelle bien des gens n'ont qu'une notion superficielle et insuffisante, tout ce qui jamais a été compris dans la Bible. Il ne nous appartenait pas d'en exclure ce que l'immense majorité des chrétiens de tous les siècles a regardé comme en formant une partie intégrante. Et puisque nous groupons les textes d'après leur contenu et leur tendance, la réunion, dans un même volume, de documents que la théologie protestante tient à séparer, nous paraît justifiée.
Cette explication, qui se rapporte en partie aussi aux deux sections précédentes de notre ouvrage (IV. Chronique de Jérusalem ; y. Poésie lyrique), ne nous a semblé indispensable qu'à l'égard des deux dernières (VI. Philosophie; VII. Polémique). Voilà pourquoi elle a trouvé sa place ici. Nous n'ajouterons qu'un mot encore. Le présent volume comprend d'abord cinq ouvrages plus ou moins étendus qui traitent des questions de religion ou de morale d'une manière théorique et par voie d'enseignement direct. Ensuite on y trouvera quatre opuscules dont les auteurs ont choisi, pour donner leurs instructions, la forme de la narration (des contes moraux). Enfin nous y avons joint deux petites pièces d'édification, pour lesquelles il ne s'est pas trouvé ailleurs de place plus convenable.
Le livre de Job raconte une histoire, mais cette narration n'est pas le véritable but de l'ouvrage. Celui-ci a été écrit dans une tout autre intention. Il est destiné à traiter une question de philosophie religieuse, à mettre en relief une idée peu appréciée ou mal comprise. Il nous importe donc avant tout de nous familiariser avec cette idée, pour arriver à nous rendre compte de l'esprit et de la nature de la composition elle-même.
La foi religieuse des Israélites, telle qu'elle était enseignée par les conducteurs spirituels de la nation, se basait sur la notion de la justice de Dieu comme sur son souverain principe. La loi fondamentale et indiscutable du gouvernement du monde portait que le bonheur est la récompense d'une vie honnête et vertueuse, et que le vice et le crime n'échappent point au châtiment. Cette conviction, profondément enracinée chez tous ceux qui avaient le cœur droit et qui n'avaient point un intérêt personnel à la rejeter, est chose d'autant plus remarquable, que la constitution de la société et la situation politique du pays étaient loin d'être en harmonie avec cette conception théorique, et que la réalité ne répondait guère à l'idéal. Aussi ne saurions-nous assez admirer l'énergie d'une foi qui ne se laissait pas ébranler par le spectacle d'im état des choses qui semblait lui donner le démenti le plus éclatant. Cependant il conviendra de ne pas perdre de vue une
circonstance qui peut servir, jusqu*à un certain point, à expliquer ce phénomène. La loi et les prophètes s'occupent toujours de la nation prise dans son ensemble. Les individus ne comptent qu'en tant qu'ils en font partie, ou plutôt ils ne comptent pas du tout. Quand la loi dit : Honore père et mère, pour que tu vives longtemps dans ce pays ! il est évident que cette promesse n'est pas adressée individuellement à chaque fils soumis et obéissant ; car l'expérience l'aurait contredite à tout instant. C'est le peuple qui reçoit ici l'assurance que le maintien de Tordre dans les relations domestiques et l'exercice du devoir filial, en devenant la base d'un rapport analogue dans l'état, sera le gage de la possession tranquille de Canaan. Quand les prophètes déclarent que les calamités qui affligent le pays sont des châtiments célestes, ils ne se préoccupent pas du besoin de peser la part de chaque individu dans les égarements qui ont pu amener ces châtiments. L'avenir même était décrit d'avance d'après cette simple règle de la solidarité. Une génération perverse et rebelle était menacée de fléaux et de catastrophes ; la restauration et le bonheur étaient assurés au repentir et à la conversion ; mais partout et toujours l'annonce de ces dispensations s'adresse essentiellement au peuple en masse.
Si cette loi de la solidarité préside incontestablement aux affaires d'ici-bas, et cela dans une mesure beaucoup plus grande qu'on ne le pense communément, il n'en est pas moins vrai que l'individu aussi a ses droits, et que chacun a tout d'abord à répondre pour lui-même, comme d'ailleurs les prophètes le reconnaissent également. On comprendra donc que la théorie abstraite, telle que nous l'avons exposée plus haut, ne satisfaisait pas la réflexion dans tous les cas concrets, auxquels on prétendait l'appliquer. Les malheurs publics (et nous ajouterons volontiers, les malheurs mérités par la pluralité) frappaient toujours un grand nombre de personnes qui n'étaient pour rien dans les causes qui les avaient préparés. L'honnête homme souffrait, lui aussi, quand le châtiment des méchants s'accomplissait au moyen de calamités générales ou quand l'ambition et la cupidité jetaient le pays dans les horreurs de la guerre. Mais il souffrait encore sous l'oppression d'un mauvais gouvernement qu'il n'avait pas concouru à établir; la maladie venait l'affliger, ses enfants venaient à mourir, sans qu'il y pût rien, et la foudre pouvait détruire sa maison en épargnant celle d'un voisin criminel. Voilà
des faits qui se produisaient chaque jour et qui ne s'expliquaient point par une théorie purement mécanique de la compensation.
C'est ce problème ardu de la discordance entre le mérite et le sort de l'individu, que l'auteur du livre de Job se propose de traiter et de résoudre. Il veut expliquer comment et pourqud le juste peut être malheureux. Mais pour s'acquitter de sa tâche, il n'écrit point une dissertation, comme le ferait un philosophe moderne, il compose un poème. Il ne rédige point un traité, il raconte une histoire, et les idées qu'il offre à la méditation de ses lecteurs font d'autant plus d'impression sur leur esprit, qu'elles touchent en même temps leur cœur et occupent leur imagination. n a réussi ainsi à créer un ouvrage unique en son genre dans rhistoire de la littérature ancienne.
Le cadre historique dans lequel il a enchftssé son enseignement est très-simple et suffisamment connu. Nous pourrons nous borner ici à un rapide résumé, lequel serait même superflu, s'il ne fallait pas l'avoir sous les yeux pour apprécier le livre au double point de vue de sa valeur littéraire et de sa portée pliilosophique.
Dans le pays de 'Ouz, bien au-delà des limites de Canaan, dans les vastes plaines de rArabie, vivait un homme honnête et pieux du nom de Job, le plus riche de sa tribu, possesseur d'innombrables troupeaux et entouré d'une nombreuse famille. Or, un. jour les anges étant assemblés autour du trône du Seigneur, celui d'entre eux dont c'était la spécialité de desservir les hommes auprès de Dieu, interrogé sur ce qu'il pensait de Job, de ce modèle de vertu et de piété, répondit qu'il faudrait le mettre à l'épreuve avant de lui prodiguer des éloges. Riche et béni, comme il Tétait, ce serait chose étonnante qu'il ne fût pas attaché à celui auquel il devait tant de biens. Qu'on les lui enlève, et l'on verra ce que sera sa piété. Là-dessus le Seigneur permet à cet ange d'ôter à Job tout ce qu'il possédait. Et en un seul jour^ Job perd ses troupeaux, ses esclaves et même ses enfants, soit par les mains des brigands, soit par des révolutions de la nature. Il est réduit à la misère ; mais tout en pleurant son sort, il s'y résigne : Dieu a repris ce qu'il avait donné, que son nom soil béni. Derechef les anges paraissent devant le Seigneur, et
celui-ci exprime son contentement au sujet de la manière dont Job a soutenu Tépreuve. Mais l'accusateur revient à la charge, en disant que Tépreuve n*est pas complète : tant que Thomme a la peau sauve, il a de quoi se féliciter ; qu'on touche à son corps, et Ton verra. Et le Seigneur ayant permis à l'accusateur de passer outre, Job est frappé d'une terrible maladie, son corps est couvert d'ulcères, tout le monde l'abandonne, sa femme même, en le voyant dans cet état, se laisse aller au désespoir et par suite au blasphème. Mais Job répond : Nous avons accepté de la main de Dieu ce qui était bon, pourquoi n'accepterions-nous pas ce qui est dur et triste ? Et Job resta constant et sans péché. Or, il avait trois amis, résidant dans difiérentes localités plus ou moins distantes. Ayant eu connaissance de ses malheurs, ils viennent le voir pour le consoler et se rencontrent chez lui. Mais à son aspect, la douleur les accable au point qu'ils restent muets et ne savent proférer une seule parole capable de le soulager moralement.
Jusqu'ici l'auteur nous a offert un récit prosaïque, mais touchant de simplicité, et arrangé de telle façon, que le lecteur s'intéresse à la personne de Job et est conduit à prendre son parti dans la discussion qui va suivre. Car à partir d'ici la forme et le ton changent : la prose est remplacée par la poésie, et par la poésie la plus brillante que le génie du peuple hébreu ait produite, n s'établit un dialogue entre Job et ses trois amis. Il est le premier à rompre le silence et ce sont des accents de désespoir qu'il fait entendre. Ce que les terribles coups du sort n'avaient pu faire, est effectué par la présence malencontreuse de ces hommes, qui veulent apporter des consolations et qui ne savent que dire. La faiblesse de la nature humaine gagne le dessus, la pieuse patience est épuisée ; Job se répand en plaintes amères et maudit le jour de sa naissance. Ce brusque éclat rend enfin la parole aux amis. Ils la prennent l'un après l'autre, pour diie leur avis sur la destinée de Job. Il avait parlé de son malheur, mais non de la cause de ce malheur. Il n'avait pas accusé Dieu, il est vrai, mais il ne s'était pas davantage accusé lui-même. Ce fait devient le sujet de la conversation, ou si l'on veut, le nœud du drame.
Les amis font entrevoir, d'abord par de légères allusionsi puis d'une manière plus directe et plus pressante, qu'un pareil malheur doit avoir été mérité. De l'effet ils concluent à la cause.
Plus Job conteste la justesse de cette conclusion, plus ils insistent» et ils finissent par des reproches qui s'accordent bien peu avec les sentiments qui les avaient amenés sur les lieux. Mais Job aussi, de son côté, s'emporte de plus en plus, il proteste avec énergie de son innocence, et puisque les hommes refusent à*y croire, il en appelle à Dieu; il lui demande avec instance d*intervenir, de rendre témoignage en sa faveur et de lui expliquer à lui-même cette terrible énigme de sa destinée. Le dialogue se prolonge ; J6b répond individuellement à chacun des interlocuteurs, qui reviennent à la chaige à trois reprises et à tour de rôle. Seulement la troisième fois, le second ne dit plus que quelques mots et le troisième se tait tout à fait ; sans doute le poète a voulu indiquer par là que Job n'a pas été vaincu, qu'il a le dernier mot, sa culpabilité n'ayant pu être prouvée et ses adversaires étant à bout d'arguments. La chaleur de la contro*verse venant à se relâcher du côté de ceux-ci. Job aussi retrouve un peu de calme, et la discussion se termine par un nouveau monologue bien différent du premier : Job jette un coup d'œil rétrospectif sur ses beaux jours d'autrefois ; mais ce souvenir, tout amer qu'il est, joint à la satisfaction qu'il éprouve par suite de l'impuissance de ses adversaires, exerce une influence heureuse sur son esprit agité et lui fait enfin retrouver une certaine tranquillité. Il est ainsi mieux disposé à accepter les sérieux avertissements qui l'attendent, qu'il ne l'avait été lorsqu'il était accablé par la préoccupation exclusive de la douleur morale et physique.
Les trois amis renoncent donc à continuer la lutte. Mais cela ne veut pas dire que Job ait parié justement et sensément à tous égards, au gré de Tauteur. Jéhova lui-même entre maintenant en scène, invisible à l'œil du mortel, mais sa voix majestueuse se fait entendre distinctement à l'oreille de celui à qui elle s'adresse, n ne parle pas des affaires de Job, des actes et des soufirances de Tindividu ; il parle des merveilles de la création, des mystères du gouvernement du monde. Dans une longue série de questions, dans lesquelles la beauté poétique de la forme rivalise avec la grandeur du sujet, et auxquelles l'impuissant mortel ne peut répondre que par le silence de la confusion, il l'invite à comparer la sagesse humaine à l'intelligence qui préside à l'ordre établi dans la nature, et lui fait comprendre ce qu'il y a de présomptueux à vouloir scruter et critiquer les voies de la providence.
Job qui tout à Theure avait eu tant de choses sur le cœur, sur lesquelles il désirait interroger le Seigneur s'il lui plaisait de se manifester, reste muet maintenant et ne sait répondre à une seule de ces nombreuses questions. Il met la main sur sa bouche et se borne à professer un sincère repentir d'avoir osé provoquer le Très-Haut et sortir des limites tracées à l'homme.
A ce moment, le récit prosaïque reprend la place de la composition versifiée et amène la fin en peu de lignes. L*histoire se termine à la satisfaction de tout le monde, et surtout à celle du lecteur. Jéhova reproche aux trois amis d'avoir mal jugé Job. Celui-ci est amplement dédommagé de toutes ses pertes. £1 redevient riche et heureux ; ses troupeaux sont plus nombreux que jamais, il lui naît une nouvelle série de fils et de filles, et il arrive à un âge de beaucoup supérieur à celui qu'atteint le commun des mortels.
Avant tout examen ultérieur de l'ouvrage, il conviendra de reconnaître que nous avons là devant nous un monument de l'art, une composition dont la forme même mérite une étude particulière. A cet égard nous avons à faire plusieurs observations qui porteront sur l'ensemble.
Disons d'abord qu'on a souvent essayé de faire rentrer le livre de Job dans l'une des cat^ories de la poésie européenne. On l'a considéré tour à tour comme une épopée, comme un drame, comme im poème didactique. Il présente à la vérité quelques analogies avec ces divers genres, mais il diffère bien plus de chacun d'eux par des qualités qui lui sont essentielles. L'élément narratif y occupe une place trop petite pour qu'on puisse le classer dans le genre épique. Du drame il n'a que le dialogue, Taction y manque, bien qu'on doive reconnaître que la lutte de l'homme avec son destin et avec lui-même est un sujet tragique par excellence. Enfin, d'après son but il pourrait à la rigueur être rangé dans la poésie didactique ; mais il ne ressemble en rien à ce que nous appelons aujourd'hui les modèles de ce genre. Car il répartit les opinions divergentes, de l'antagonisme desquelles il s'agit de dégager la vérité, entre plusieurs personnages, et loin de prendre le ton magistral de l'enseignement, qui chez les auteurs les plus estimés de cette catégorie devient si facilement
pédantesque, il s'élève partout au lyrisme le plus sublime et le plus entraînant. Renonçons donc à vouloir définir d'après nos théories un poëme si original et jouissons de ses beautés sans nous préoccuper des règles de Técole.
Une question plus intéressante et peut-être plus nouvelle pour un grand nombre de nos lecteurs, concerne la nature même du récit qui sert de cadre à l'élément didactique. On nous Ta représenté à tous dans notre jeunesse comme une histoire vraie, si bien que Tautre élément, qui est pourtant la chose principale dans le livre, était à peu près négligé, ou très-faussement résumé dans cet axiome, que le juste, maltraité momentanément par les intrigues du diable, finit toujours par vaincre avec l'aide de Dieu, s*il reste ferme dans ses convictions. Auâsi bien Job a-t-il toujours passé pour le modèle de la patience (voyez plutôt Tépître de Jacques, chap. V, 11), et dans nos vieilles bibles à gravures on peut le voir assis sur son tas de fumier ayant pour couvre-chef Tauréole de la sainteté. Cependant Luther déjà entrevoyait la vérité, n croyait, lui aussi, à la réalité historique du fond, mais il estimait que quelque auteur intelligent et pieux, un poétethéologien éprouvé lui-même par le malheur, en a fait un livre d'édification, comparable, quant à la forme, à une comédie, à une pièce dramatique à rôles partagés. Cette opinion, formulée un peu plus scientifiquement, est aujourd'hui la plus répandue. On ne marchande pas la gloire du poète, on ne lui enlève que son héros. Celui-ci doit lui avoir été fourni par la tradition, avec ses amis, sa maladie et, selon le cas, avec quelques autres éléments encore.
Cette opinion ne nous parait pas acceptable. Nous estimons que tout est ici dû à la libre création du génie poétique. Poiur justifier notre manière de voir, nous ne voulons pas nous prévaloir des scènes qui se passent au ciel, ni de Tintervention personnelle de Jéhova. Ceux qui verraient ici autre chose que de la pure poésie prouveraient seulement qu'ils ne sont pas poëtes eux-mêmes. Nous soutenons que l'histoire entière, dans tous ses détails, porte le cachet d'ime production de l'imagination. Tous ces malheurs divers, resserrés dans l'espace d'une seule heure, la perte simultanée de tant de troupeaux, qui pourtant ne pouvaient pas s'être trouvés à ime seule et même place, im orage qui tue sept mille moutons d'un seul coup, les sept jours et sept nuits pendant lesquels les trois amis sont assis à terre en face de Job
sans dire mot, la restauration subite d*une fortune immense et totalement perdue, la naissance d'une seconde série d^enfants après que les premiers ont péri dans un âge déjà mûr : tous ces détails, disons-nous, n*ont aucune vraisemblance. Le poëte s'en préoccupe même si peu que plusieurs fois il semble les oublier ou même les contredire, si bien qu'on a pu avoir quelquefois la singulière idée que le prologue historique serait d'une autre main que le corps de l'ouvrage. Puis on n'arrive pas à bien se rendre compte du théâtre de l'histoire, et à savoir au juste si Job et sa famille habitent une ville et des maisons, ou s'ils vivent sous des tentes à la campagne, comme les Arabes du désert : car çn rencontre des passages à l'appui de Tune ou de l'autre opinion. Mais tout cela est peu de chose en comparaison d'un fait capital, qui à lui seul prouve que nous n'avons ici devant nous que des personnes fictives. Voilà quatre sheikhs arabes, habitant loin de Canaan, en dehors de tout contact avec l'enseignement révélé, et qui parlent tous les quatre de Dieu, de sa grandeur, de sa sainteté et de son gouvernement du monde, de manière qu'on est autorisé à dire que jamais aucun prophète n'a dit mieux, ni n'a parlé plus éloquemment. Le poëte dispose librement de ses figures, qui ne servent que de décors à l'exposition de son idée, et cette idée seule a le privilège de la réalité.
Oui, rhistoire de Job est une belle et grandiose parabole. La vérité ne réside pas dans les formes pittoresques qui tiennent l'imagination en éveil, mais dans les principes religieux et moraux qui y sont mis en relief. Il en est ainsi de l'histoire du Samaritain, de celle de l'Enfant prodigue et des autres personnages créés par Jésus pour les besoins de son enseignement, et auxquels il a su donner ime si puissante vitalité, que bien des lecteurs ont eu de la peine à se familiariser avec l'idée qu'ils n'avaient qu'une valeur typique. On objecte bien que la présence des noms propres milite en faveur de la réalité historique de ces personnages. Mais depuis quand donc les noms propres sont-ils inconciliables avec la fiction ? -La parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare n'est-elle pas une preuve du contraire ? Et ici le nom du héros est façonné tout exprès pour orienter le lecteur. Job (ou proprement lyôb) est un nom qui ne se rencontre pas ailleurs, mais qui comporte une étymologie parfaitement appropriée au sort décrit dans la pièce. C'est une forme d'adjectif passif, dont l'actif très-usité signifie ennemi. C'est donc celui qui
subit rinimitié, soit du sort, soit des hommes. Et nous ajouterons avec Luther, que celui qui a tracé le portrait de ce malheureux a dû parler d'expérience.
Voici maintenant une série d'autres observations relatives à la manière dont l'auteur a arrangé son histoire, pour qu'elle servît à bien exprimer les idées qu'il voulait exposer.
En premier lieu, nous ferons remarquer que les événements principaux qui en forment le cadre, portent tous le cachet de l'exagération. La richesse de Job est énorme, ses malheurs surviennent avec une précipitation étourdissante, sa misère dépasse toute mesure. Tout cela est écrit avec intention. Si le cas de Job est le plus extraordinaire, en tous sens, qu'on puisse imaginer, c'est que renseignement qu'on en veut faire ressortir s'appliquera d'autant plus facilement à tous les autres cas.
Les amis représentent la conception traditionnelle de la justice rémunératrice de Dieu, dans sa forme la plus vulgaire, nous dirons volontiers, la plus mécanique. Job souffre : ils en concluent qu'il est coupable. Il souffre beaucoup, donc il est un grand pécheur. Il faut de toute force l'amener à confesser ses péchés. Ce qui aurait dû exciter leur pitié, finit par refroidir leur sympathie. La théorie scolastique étouffe les sentiments de l'amitié. Ils sont trois ; mais ils ne représentent pas trois systèmes ou trois solutions diverses ; ils ne se mettent pas même à trois points de vue différents , comme c'est ordinairement le cas dans nos drames, où chaque personnage a son rôle particulier. Tout au plus on peut dire que Tun parle avec plus de modération, l'autre avec plus de passion et de véhémence : au fond, ils disent tous la même chose. Leur nombre signifie simplement que l'honnête homme qui est frappé de malheur a la majorité contre lui, que les gens en général sont enclins à le juger défavorablement, que la foule se hâte d'adhérer de son suffrage au verdict de l'opinion, dès que le soupçon s'est fait jour, ou quand il s'agit de répéter ou d'appliquer, sans autre examen, des maximes une fois reçues.
C'est ici le cas de parler d'un fait qui a souvent été signalé comme le côté faible du poëme, si ce n'est comme un grand défaut. Les discours des trois amis sont pleins de redites. C'est toujours le même refrain : Dieu punit les méchants ; le malheur est la peine du péché ; les hommes ne sont pas plus sages que Dieu. Ce qu'il y a de vrai dans ces thèses, est sans cesse voilé par les conséquences forcées qu'on en tire. De son côté, Job en
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revient sans cesse aussi à ses protestations d'innocence; il affirme toujours qu'il n'a pas mérité son sort ; et si Ton est porté à prendre son parti à ce sujet, il gâte sa cause en se livrant, à l'égard des destinées des hommes en général, à des considérations moins justifiables. Bref, la discussion n'avance pas, et le lecteur risque d'en recevoir une impression capable d'affaiblir l'intérêt qu'il éprouvait d'abord. Voici cependant ce qu'on peut répondre à cette critique. L'auteur n'écrit pas comme ferait un philosophe, produisant ses thèses l'une après l'autre, et les démontrant par une argumentation logique et serrée, de manière à se rapprocher insensiblement de son but, et à finir par imposer ses conclusions à ses lecteurs. Il met en scène des personnages vivants ; chacun d'eux y apporte ses convictions à lui et ses préjugés. Ils n'arrivent pas à s'entendre : ce que l'un affirme, l'autre le nie, et la décision n'est amenée ni par des faits, ni par des raisons. Dans ces circonstances, la sagesse humaine ne saurait arriver à ime solution nette et claire du litige. Plus on dispute, moins on se comprend ; plus on produit d'arguments, et avec une opiniâtreté croissante, moins l'adversaire se laisse convaincre. La querelle ne fait que s'envenimer et n'aboutit point. Voilà ce que le poëte a voulu mettre en évidence. Il a voulu montrer que la raison est impuissante à résoudre de pareils problèmes, et qu'avec les moyens dont elle dispose elle risque toujours de se fourvoyer et de tomber dans l'erreur, tout en partant de principes vrais et incontestables.
Si, en fin de compte, cette joute rhétorique prolongée a quelque chose de fatigant, ce défaut est amplement racheté par la beauté des nombreuses digressions ou épisodes poétiques que l'auteur y insère. Dans les discours des amis, mais surtout dans ceux de Job, on rencontre fréquemment des tableaux, tantôt brillants par l'éclat des couleurs, tantôt saisissants par la description des faits, et qui accusent ici une touchante fraîcheur des sentiments , là une haute élévation des idées religieuses, l'une et l'autre rehaussées par la richesse des images, l'énergie de la diction et une libre disposition de toutes les ressources d'une langue qu'on qualifie à tort de pauvre. Décidément l'auteur du livre de Job est le plus grand poëte des Hébreux.
Plus on sera porté à adopter ce jugement, plus on s'intéressera aussi à la question de savoir où et quand ce poëme a été conçu et composé, à quelle main, à quelle époque nous le devons. Question diflSicile, à laquelle la science n'est pas encore parvenue à donner ime réponse généralement acceptée. Autrefois ou se plaisait à penser que nous avions là le plus ancien livre du monde. On supposait volontiers qu'il devait être antérieur à Moïse, parce qu'il retrace des mœurs si primitivement patriarcales, et qu'il ne fait pas la moindre allusion à l'histoire d'Israël, à ses miracles, à sa loi, à son culte. Cette opinion est abandonnée depuis longtemps par une critique sensée et qui ne se laisse pas guider par les apparences et les préjugés. On a compris qu'il n'y a pas là l'expression naïve d'une foi religieuse non encore développée, comme a dû l'être celle d'une haute antiquité, mais au contraire le fruit de la méditation, d'une réflexion mûre et laborieuse. Ce n'est pas la poésie instinctive des premiers âges ; c'est une œuvre d'art et de combinaison savante. Elle appartient donc à une époque bien plus récente. Mais à laquelle? Dans toute l'histoire des Israélites il n'y a pas de siècle, depuis David et Salomon jusqu'après la restauration du temple, auquel on n'ait fait hommage de cette admirable production littéraire. Cette grande divergence des opinions prouve déjà à elle seule qu'on n'a pu découvrir dans les textes des arguments décisifs en faveur de l'une ou de l'autre. Nous aussi nous en serons.réduit aux simples conjectures, que nous donnerons pour ce qu'elles peuvent valoir.
Ici deux faits guideront notre jugement. D'abord il nous semble évident que c'est par suite d'expériences personnelles que l'auteur a été amené à écrire son livre, et qu'il a trouvé dans ces mêmes expériences la force de donner à sa conception une forme si palpitante de vérité. Il aura été lui-même un Job, un homme que le destin aura privé de sa fortune, de sa famille, de sa patrie. Il décrit quelque part (chap. XII, 17 suiv.) une grande et terrible catastrophe politique et l'on ne peut guère se refuser à l'idée que les traits de son tableau appartiennent à l'histoire dont il aura été témoin oculaire. Mais cette catastrophe ne peut pas avoir été la dernière qu'ait essuyée la nation Israélite, puisque Ézéchiel, le contemporain de la destruction de Jérusalem, paraît déjà connaître le livre de Job (Ézéch. XIV, 14), lequel par conséquent doit être antérieur à l'époque de ce prophète. En second
lieu, on ne saurait douter que l'auleur a vu des pays étrangers, n a dû séjourner en Egypte, dont l'horizon géographique et industriel lui fournil tantôt des images, tantôt même des scènes entières copiées d'après nature. Mais c'est surtout l'Arabie qui lui est familièrement connue. Ses mœurs forment le cadre de ses tableaux, sa science astronomique y apparaît et dans les noms des constellations et dans des mythes populaires, et la vie animale du désert y est peinte avec le pinceau de l'observateur. De tous ces faits, nous arrivons à conclure que l'auteur, chassé de sa patrie par les événements qui mirent fin au royaume d'Éphraïm, et après avoir vu les bords du Nil, a fini par trouver le repos et le calme, momentanément du moins, sous la tente des Bédouins, dont Tentourage a laissé de si profondes traces dans sa poésie, ou pour mieux dire, a déterminé les formes mêmes de cette grandiose composition.
Quelle que soit d'ailleurs l'opinion qu'on veuille adopter au sujet de l'antiquité du livre de Job, toujours est-il que vingt-cinq siècles au moins nous en séparent, et que nous pouvons hardiment affirmer que l'auteur n'a point eu devant lui des modèles plus anciens, qui auraient pu l'inspirer ou lui faciliter son travail. Cette considération ne peut qu'augmenter, aux yeux du lecteur moderne, la valeur d'un ouvrage qui déjà par lui-même occupe lune des premières places dans la littérature poétique de tous les âges.
Il nous reste encore à examiner une question bien plus importante que celles que nous venons de traiter. Quel est donc le but de l'auteur? Quelle est, selon lui, la solution du problème qu'il s'est proposé de méditer, et que sans doute il n'a pas été le seul de son temps à sonder? On devrait s'attendre à ce que la réponse à cette question fût assez facile à découvrir, puisque le livre est écrit à cette fin. Et pourtant il paraît que ce n'est pas le cas. La divergence des opinions émises encore de nos jours à cet égard n'est pas moins grande qu'elle ne l'a été tout à l'heure à propos de plusieurs points purement extérieurs. Cela se conçoit quand on songe que, lorsqu'il s'agit des problèmes de la philosophie religieuse, ce nVst plus seulement une affaire de goût ou de critique littéraire, mais que cela touche aussi à des préjugés dogmatiques, qui s'imposent quelquefois aux lecteurs d'une manière tout à fait
inconsciente, mais qui plus souvent exercent sur leur esprit un empire qu'ils subissent très-volontiers. L'incertitude que nous venons de signaler ne provient donc pas uniquement de ce qu'on pourrait appeler ime maladresse de l'auteur, lequel n'aurait pas réussi à rendre nettement compte de ses intentions.
Pour arriver à la vérité, il faut donc commencer par écarter certaines opinions, les unes traditionnelles, les autres modernes, qui ne pourraient qu'égarer notre jugement. Ainsi on s'est plu à représenter Job comme un modèle de patience et de résignation. Cette opinion s'est répandue d'autant plus facilement, qu'on a cru que le texte le représentait comme ayant été en butte aux vexations du diable, auquel il aurait fermement résisté, pour être à la fin récompensé de sa constance. Mais dans le livre de Job il n'est pas question du diable de la mythologie judéo-chrétienne, ni d'un combat à soutenir contre lui, et surtout Job n'est pas précisément représenté comme un modèle de patience, puisque à la longue il se laisse aller à des sentiments passablement contraires.
D'autres ont pensé que l'auteur a voulu faire entendre que Job a eu tort de se croire sans péché et que cette illusion devait lui être ôtée. Mais l'idée de l'universalité du péché n'est certainement pas le point de mire du poëte. Job avoue franchement qu'aucun mortel n'est absolument pur devant Dieu, mais il soutient jusqu'au bout que ses malheurs et ses souffrances sont ho rsde toute proportion avec les fautes qu'il peut avoir commises. Ses interlocuteurs ne parviennent pas à lui prouver le contraire ; et ce qui plus est, Jéhova lui-même, dès le début, fait Téloge de sa piété et de ses vertus, et à la fin il blâme les autres de ce qu'ils l'ont mal jugé. Le point de vue de l'auteur est donc celui de l'Ancien Testament, et ce n'est certes pas le sentiment chrétien, qui renonce à faire valoir un mérite personnel quelconque, qu'il a voulu représenter comme la clef de l'énigme figurée dans son récit.
Encore moins est-il question de résoudre celle-ci par l'espérance de la vie future, qui doit oflrir à ceux qui soufirent ici-bas la juste compensation de leurs maux. Pourtant c'est une opinion très-répandue que Job se console au iqpyen de cette perspective. On cite à cet effet un passage, un seul (chap. XIX, 21 suiv.), où, d'après la traduction absolument fausse de la Vulgate latine, sur laquelle ont ensuite été calquées la plupart des traductions
modernes, le héros du livre aurait parlé non seulement de sa résurrection, mais même de Jésus-Christ comme de celui de qui il l'attendait. Nous renvoyons le lecteur à notre commentaire, pour l'édifier sur le vrai sens de ce passage, auquel nous opposerons dès à présent une série d'autres très-clairs et très-explicites (chap. VII, 6 et suiv. ; X, 20 et suiv. ; XVII, 13 et suiv. ; XIII, 28 - XIV), qui accusent, avec l'accent d'une navrante douleur, à laquelle il est impossible au lecteur non prévenu de refuser sa sympathie, Tabsence de tout espoir qui permettrait au mortel de ne point arrêter son regard sur la tombe. S'il en était autrement, si dès le milieu du livre l'autre solution avait été non seulement trouvée, mais proclamée avec cette énergie et cette joie intime qu'on prétend découvrir dans le passage indiqué, comment se fait-il donc que la discussion continue, que ni Job, ni ses amis, ni Jéhova ne s'arrêtent à cette idée, ne la mettent en évidence, ne la confirment? Pourquoi le livre se termine- t-il par la notice que Job, après cela, vécut encore cent quarante ans? N'est-ce pas dire que la longévité terrestre est le suprême bonheur, le dernier espoir de l'homme ?
Après avoir écarté ces interprétations contraires au texte du livre et étrangères à l'esprit de l'auteur, nous allons l'interroger directement sur ses intentions, sur le fond de sa pensée. On lui a souvent fait le reproche de ne pas se prononcer bien nettement à ce sujet, d'avoir mis le lecteur en demeure d'arriver par l'étude et la conjecture à ce qu'il aurait pu et dû lui apprendre en termes précis et directs. Ce reproche nous semble injuste. Nous trouvons que la manière dont le poète énonce ses idées est tout en son honneur. Il ne veut pas enseigner avec le ton de l'autorité ; il veut que la vérité se révèle elle-même par la marche de l'histoire, par révolution du dialogue, absolument comme l'auteur dramatique le fait dans une pièce bien arrangée, comme le peintre le fait dans son tableau, lequel doit même parler sans prononcer une seule parole. Sans doute, dans tous ces cas il faut aussi un auditeur, un spectateur, un lecteur qui sache comprendre.
n en est de même ici. Les différents interlocuteurs représentent certaines idées, se placent à certains points de vue. Mais la vérité absolue n'est point exclusivement du côté de Job, et il n'y a pas que de l'erreur dans la bouche de ses amis. Ce ne sont que les paroles de Jéhova qui, d'après l'intention de l'auteur, devraient nous servir de norme et guider notre jugement. Mais là précisé-
ment nous ne trouvons point de déclaration décisive. Il faut donc tâcher de découvrir la pensée du poëte philosophe, soit dans les éléments du récit, soit dans la valeur des arguments produits. Et en procédant ainsi, on se convaincra qu'il ne prétend pas la voiler.
On remarquera que l'histoire finit comme un roman ordinaire. Nous l'avons déjà dit, elle se tennine à la satisfaction de tout le monde, du héros d'abord, et surtout du lecteur, qui a dû s'intéresser à lui. Ses troupeaux lui sont rendus au double; il lui naît une nouvelle série d'enfants; de sa maladie, il n'en est plus question. Si c'était là la règle générale, il s'agirait simplement de prendre patience. Mais dans la vie des individus, combien de fois donc les choses se passent-elles ainsi? Et s'il n'y avait qu'une seule exception sur mille cas, le problème resterait ce qu'il a été au début, une énigme insoluble. Si l'auteur, qui voulait instruire au moyen d'un récit et non d'un traité philosophique, a terminé comme il le fait, cela tient uniquement à la forme qu'il a choisie. La question philosophique ayant pris corps dans une personne, il faut que les exigences du sentiment moral soient satisfaites par l'histoire de cette personne. On fait de même dans tous les contes moraux destinés à mettre en évidence une vérité, à recommander une vertu : autrement le récit manquerait son but. On appelle cela la justice poétique. Gela ne prouve rien ; cela ne peut ni ne doit rien prouver ; mais cela doit affirmer le principe et y faire croire. Si Job mourait malheureux, toutes les belles choses qui sont débitées dans ce livre auraient produit l'efTet opposé à celui que l'auteur avait en vue. Et comme après tout Dieu peut toujours intervenir dans les destinées des mortels, le miracle même qui s'opère à la fin à l'égard de celles de Job, rend concrète une consolation capable.au moins de soutenir le courage de ceux qui soufirent dans les mêmes conditions. Mais encore une fois, tout cela n'appartient qu'à la forme du livre, à la poésie, et si c'était là tout ce que l'auteur avait à nous dire, son livre pourrait être une lecture saine et agréable, mais la philosophie religieuse n'y trouverait pas son compte.
Chose curieuse ! la solution qu'on cherche avec tant de peine de côté et d'autre, se trouve énoncée en toutes lettres dès la première page. Le préjugé vulgaire dont l'auteur veut faire comprendre la fausseté, ou du moins l'insuffisance et l'injustice, c'est que tout malheur est une punition du ciel. Pour cela, il fait
dire à l'ange malveillant : Il est bien facile à Job d'être pieux ; qu'on lui ôte ce qu'il a, et l'on verra ce que c'est au fond que sa piété. Ce jeu se répète deux fois. Gela ne revient-il pas à dire que Job, l'homme pieux et juste, est mis à l'épreuve ? Et l'histoire dit qu'il l'a soutenue. Il est accablé par la douleur : soit, il est homme; mais il reste ferme et fidèle, non seulement en face de ses malheurs personnels, mais encore, ce qui plus est, en face des soupçons de ses anciens amis qui l'accusent d'hypocrisie et qui le traitent bien peu charitablement. D'eux et de leur jugement inique, il en appelle toujours à Dieu ; il ne cesse de s'adresser à celui de qui seul pouvait lui venir la justification et la consolation. Quand le doute vient l'assaillir, il le combat et parvient à le vaincre ; et si passagèrement il paraît vouloir s'abandonner au désespoir, c'est uniquement parce qu'il croit que le Dieu qu'il cherche et qu'il invoque ne veut pas l'écouter. Il n'y a pas là, à vrai dire, de trace d'incrédulité, d'un reniement impie. Au contraire, au moment même où le sentiment de sa misère le tourmente le plus vivement, où il se plaint le plus amèrement d'être délaissé, oublié, méprisé par ceux qui étaient ses plus proches, sa foi se montre le plus glorieusement inébranlable, et il exprime la conviction que Dieu réhabilitera son nom, ne serait-ce qu'après sa mort (chap. XIX, 21 et suiv.). L'homme vraiment pieux sort donc victorieux de l'épreuve, s'il n'a afiaire qu'à Dieu seul, et que des discours inspirés par le préjugé ne viennent pas le troubler et l'égarer. Il reconnaît .que Dieu ne veut pas son malheur, mais qu'il le permet dans l'intention indiquée. Cela est clairement représenté au lecteur par le personnage de l'ange accusateur, dont le rôle se restreint à l'introduction et auquel Job n'a pas affaire directement. Ce personnage symbolise l'idée de l'épreuve en ce qu'elle a de douloureux ; la méchanceté diabolique est absolument étrangère à cette conception. Aussi bien Job, vers la fin, retrouve-t-il l'équilibre moral, la tranquillité de l'esprit, dès que ses adversaires se voient réduits au silence, et tout en se plaignant de son sort et en prolestant de son innocence, il s'exprime à l'égard de l'un et de l'autre d'une façon tellement touchante, que le lecteur, qui avait pu être choqué de certaines explosions trop véhémentes, revient sans peine à ses premiers sentiments.
Nous constatons donc qu'il y a au fond de notre livre une vérité très-importante. A ceux qui, comme les amis de Job, en
voyant souffirir un homme, se hâtent de le déclarer coupable, il est dit que leur jugement pourrait bien être faux, et est en tous cas prématuré. A celui qui souffre, et qui se trouve avec Dieu dans un rapport analogue à celui de Job, il y est montré le moyen de conserver la paix de l'âme et de faire taire le doute. Cependant ce n'est là qu'une solution purement subjective de la question ; nous voulons dire, une solution qui relève uniquement du sentiment individuel, mais qui ne serait capable de satisfaire la réflexion et la raison théorique, que si dans tous, les cas la destinée finale de l'homme prenait la tournure de celle de Job. Mais que sera-ce si les choses tournent autrement ? si l'innocent périt ? si ses pertes sont irréparables ? A cette autre question aussi, le livre indique la réponse à donner. On la trouve exprimée, indirectement à la vérité, mais d'une manière suffisamment claire, dans le discours de Jéhova, lequel, d'après les intentions de l'auteur, doit sans doute dire le dernier mot relativement au problème qu'il traite. Jéhova ne s'explique pas sur ce que Job veut savoir. Il ne s'abaisse pas à justifier ses procédés. Il se borne à adresser à l'homme qui l'interpelle une série de questions auxquelles celui-ci ne sait que répondre. Son silence même proclame la sagesse du Tout-Puissant, dont les voies restent un mystère pour le mortel, et il est amené à se résigner en toute humilité. Voilà tout : mais au gré du poëte philosophe, c'est assez. Nous ne savons si ce dernier mot de la théodicée hébraïque contentera les philosophes. Ce que nou^ pouvons constater, c'est qu'il n'a pas satisfait tous les penseurs Israélites. Nous en avons la preuve dans le texte même du livre, tel qu'il nous est parvenu. Nous venons d'en analyser le plan de manière à représenter Job réduisant au silence ses trois interlocuteurs, et soutenant victorieusement sa thèse, jusqu'à ce que Jéhova, par son intervention personnelle, place le débat sur un autre terrain. Eh bien, ce n'est pas ainsi que les choses se passent d'après la forme actuelle de l'ouvrage. Entre le dernier monologue de Job et le discours de Dieu, il y a six longs chapitres dont nous n'avons pas encore parlé (XXXII-XXXVII). Un nouveau personnage paraît sur la scène, un certain Élîhou, qui blâme à la fois Job et les trois amis. A première vue, cela est on ne peut plus juste, puisque nous avons senti nous-mêmes qu'aucune des deux parties qui ont engagé le dialogue n'est en possession de la vérité entière, et qu'il devait y avoir moyen de trouver un point de vue plus élevé
et plus indépendant, duquel les antithèses pussent être conciliées, et la situation de Job être appréciée plus justement. Cet Élîhou ne serait-il pas destiné à amener cette conciliation, par conséquent à exprimer précisément la pensée intime de Fauteur? Mais à y regarder de plus près, cette supposition se heurte contre de grandes difficultés. Êlîhou commence par affirmer qu'il a tout entendu, qu'il a suivi la discussion attentivement. Et cependant sa présence n'a pas été signalée auparavant. Après lui, Jéhova répond à Job, sans avoir le moindre égard à ce qu'a dit l'autre. Â la fin, Job et les trois amis reçoivent leur arrêt, tous nominativement, et il n'y est plus question d'Élihou. Il a disparu mystérieusement comme il était venu. Il y a plus. Ce qu'il dit a déjà été dit en partie antérieurement et apparaît ici comme superflu. La plupart des commentateurs sont même dans l'embarras quand il s'agit de dire au juste quel rôle il doit jouer dans le drame. Tandis que les uns voient en lui le sage par excellence, d'autres le considèrent comme un jeune hâbleur qui n'arrive pas même à préciser sa pensée. Mais alors pourquoi y serait-il donc? Quoi qu'il en soit, nous ne saurions admettre que l'auteur du livre de Job parle par la bouche de cet Élîhou. Car contrairement à la prémisse fondamentale de l'ouvrage, laquelle n'est reniée ni contredite nulle part, pas même dans les dernières paroles de Jéhova (chap. XLII, 7), il admet la culpabilité de Job, et cette circonstance, jointe aux autres arguments que nous avons fait valoir, suffit pour nous convaincre que cet épisode est absolument étranger au plan primitif du livre, en d'autres termes, qu'il est l'œuvre d'une autre main, une interpolation.
Mais que nous veut-il ? L'explication ne nous paraît pas être trop difficile. Quelque lecteur intelligent a bien pu n'être pas satisfait du résultat auquel aboutissait le travail du premier auteur, la beauté de la forme ne lui cachant pas l'insuffisance de la conception philosophique. Il aura été choqué de ce que Job, en soutenant sa parfaite innocence, sort victorieux du débat, et que Jéhova même ne lui marchande pas cette assertion. A la place de cette justification de soi-même qu'il reconnaît comme mal fondée, il veut mettre une disposition plus conforme au vrai sentiment moral. Job doit être amené à reconnaître ce qu'il y a d'imparfait dans sa justice, et à considérer la soufirance, non pas précisément comme un châtiment, mais comme un moyen d'éducation entre les mains de Dieu, par lequel l'homme serait à la fois
éclairé sur sa propre valeur et aidé dans le travail de son amendement, n essaie en conséquence, et non sans succès, d'intro* duire cet élément nouveau dans Tancienne composition, en imitant de son mieux le style de son modèle. Et il faut convenir que si à l'égard de la verve poétique il est généralement resté au-dessous de Toriginal, en revanche, les idées qu*il met dans la bouche de son personnage attestent un progrès sensible de l'intelligence religieuse, pour laquelle le Job du vieux poète n'était plus l'idéal de la piété. Loin donc de rejeter ce morceau intercalé après coup, comme s'il était sans valeur, nous devons y voir un document très-intéressant du développement des idées, tout en reconnaissant que sa présence détruit Tunité poétique du livre, laquelle en était l'une des qualités les plus éminentes.
L'épisode des discours d'Élîhou n'est pas la seule partie de ce poème au sujet de laquelle la critique ait fait ses réserves ou exprimé des doutes très-positifs. Nous avons déjà dit que les chapitres rédigés en prose ont semblé à quelques-uns n'être pas dans une parfaite harmonie avec le reste. De fait, le dialogue ne revient nulle part d'une manière directe et explicite sur les détails racontés au début. On n'arrive pas à se faire une idée bien nette de la situation telle qu'elle devait résulter des pertes essuyées par Job ; les allusions à sa maladie, si tant est qu'il y en ait, n'en rappellent pas la nature particulière, et à la fin il n'en est plus question du tout. On est surtout' surpris de rencontrer des passages dans lesquels il semble être parlé des enfants de Job, comme existant encore (v. ch. V, 25; XIV, 21 ; XIX, 17; etc.) et d'autres qui semblent accuser une situation toute difiérente de celle du début (XVI, 8 suiv.; XXII, 24, etc). Nous ne prétendons pas contester ces faits ; mais nous demanderons : le poème serait-il le moins du monde intelligible si le cadre historique n'y était pas ? Le monologue par lequel il débute, et par suite les discours des interlocuteurs, ne seraient-ils pas autant d'énigmes? D'où viendrait donc au lecteur la chaleureuse sympathie que lui inspire cette joute philosophique, si l'exposition du sujet ne l'eût conquise d'avance? On ne saurait vraiment pas ce que ces hommes se veulent, et les plus brillants tableaux deviendraient pâles de couleur, si l'auteur n'avait pas eu soin d'offrir dès l'entrée à l'imagination des figures vivantes, à contours bien déterminés. Nous ne voyons donc dans cette prétendue contradiction qu'une nouvelle preuve de ce que nous avons dit plus
haut de la nature purement fictive, du caractère exclusivement didactique et parabolique du récit. Partout le poëme, c'est-à-dire la partie essentielle de l'ouvrage, celle où l'auteur expose les opinions divergentes dont il veut apprécier ou faire apprécier la valeur respective, s'élève à la hauteur de la discussion théorique, et fail abstraction des détails du cadre, par la simple raison qu'il s'agit de principes absolus et de hautes vérités, et non des péripéties d'une existence individuelle.
Un autre morceau qui n'a pas trouvé grâce devant un bon nombre de nos savants contemporains, c'est la description de l'hippopotame et du crocodile (chap. XL; XLI). On la trouve singulièrement diflFérente de style et de forme, en comparaison des jolis petits tableaux de la vie animale dans les déserts de l'Arabie, que nous offre le chapitre précédent. Mais on insiste surtout sur ce qu'elle est un hors-d'œuvre parfaitement superflu. En effet, après le long discours de Jéhova (chap. XXXVIII et XXXIX), qui est la plus belle page du livre. Job reconnaît qu'il a eu tort de s'impatienter et de vouloir critiquer la providence ; il s'incline en toute humilité devant l'impénétrable majesté du Très-Haut. Pourquoi alors Dieu revient-il à la charge, en se servant de la même interpellation que la première fois, en renchérissant même sur la sévérité de ses paroles? A-t-il de nouveaux arguments à produire? Appelle-t-il l'attention du mortel sur une autre série de considérations? Lui ouvre-t-il quelque horizon nouveau ? Non, il décrit encore deux bêtes, et cela avec une profusion de détails qui contraste avec la sobriété des autres peintures, d'ailleurs si pleines de vie. Ce ne peut être là, dit-on, que l'œuvre d'un imitateur qui avait vu les terribles hôtes du Nil et que les lauriers du vieux poëte ne laissaient pas dormir.
A ceci nous répondrons d'abord, qu'au fond cette critique est affaire de goût et rien de plus. Elle revient à dire qu'on aurait dû faire la chose autrement. Mais cela est-il un argument sérieux? Lors même qu'il faudrait reconnaître que le second discours de Jéhova est de trop, cela prouverait-il que l'auteur ne peut pas l'avoir écrit ? N'y a-t-il pas assez de redites dans ce poëme ? Mais nous avons mieux à dire : Nous nions que ce soit une redite oiseuse. Le but du second discours est un autre que celui du premier. Dans celui-ci, Jéhova veut faire comprendre à Job d'abord l'insuffisance de ses moyens intellectuels pour expliquer
les faits et les phénomènes de la création qu'il a tous les jours sous les yeux, et ensuite la vigilance du créateur qui pourvoit à Tordre de la nature et à la subsistance des créatures dont il a réglé les instincts. Le second discours le met en présence de deux monstres, en face desquels le mortel n'éprouve que de la peur et qu'il n'ose provoquer — et il provoquerait celui qui les a créés ? Évidemment du premier au second il y a une gradation ; un progrès dialectique. L'aveu de l'impuissance (et en face de la brute !) est plus humiliant que celui de l'ignorance, en face de la sagesse insondable de la divinité. Après cela, comment veut-on prouver que le morceau n'est pas authentique, parce qu'il parle d'animaux qui ne se trouvent qu'en Egypte et non en Arabie? Il y a plus d'un passage dans ce livre qui démontre que l'auteur connaissait rÉgypte (par ex. chap. VIII, 11 ; IX, 26 ; XXIX, 18, etc., et peut-être aussi tous ceux qui font allusion aux connaissances et aux mythes astronomiques). Et au point de vue esthétique, certes, la description du crocodile ne dépare en aucune façon l'œuvre du grand poète.
Enfin on a pu concevoir des doutes au sujet du chapitre XXVIII. Job y fait l'éloge de la sagesse et termine de manière à anticiper sur la conclusion pratique à tirer du discours de Jéhova, tout en continuant ensuite, par trois chapitres entiers, à parler de ses sentiments personnels, tels qu'ils lui étaient dictés par sa situation présente. Il faut convenir que cela est assez gênant. Nous avons essayé d'assigner à ce morceau une place convenable dans l'économie du poëme, par une note qu'on trouvera jointe au passage chap. XXVII, 11. Cependant nous convenons qu'il nous reste des doutes sérieux, à nous aussi. On pourrait hasarder la conjecture qu'il s'est glissé un certain désordre dans les plus anciennes copies, en ce sens que les noms des interlocuteurs ne seraient pas exactement marqués dans les chapitres XXV à XXVIII, où, en tout cas, la symétrie est dérangée par le silence du troisième opposant. Mais il nous semble impossible d'arriver, au sujet du morceau en question, à une solution nette et irréfragable. Nous avons donc jugé à propos de le distinguer également du reste par le choix du caractère, tout en le laissant à sa place.
Dans le pays de *Ouç ^ il y avait un homme nommé Job. Cet homme était intègre et droit, craignant Dieu et évitant le mal. Il lui était né sept fils et trois filles, et il possédait sept mille brebis, trois mille chameaux, cinq cents paires de bœufs et cinq cents ânesses, et un grand nombre d'esclaves, et cet homme était le plus grand d'entre tous ceux de l'Orient'. Ses fils avaient coutume de faire un festin chez Tun d'eux à tour de rôle, et ils envoyaient appeler leurs trois sœurs pour manger et boire avec eux'. Et quand ces festins avaient fait le tour. Job les faisait venir pour les purifier *,
1 En combinant les divers passages dans lesquels il est fait mention de cette contrée, par ex. Gen. X, 23 ; XXII, 21. Lament. IV, 21, on arrive à la placer dans cette partie du grand désert de T Arabie qui toucbe k l'Ouest au territoire des Moabites, au Sud à celui des Édomites.
^ Les /ils de l'Orient, en arabe les Sarrasins, sont les habitants du désert, les Bédouins. Le premier de ces noms indique la position géographique, le second le genre de vie. On remarquera que Job est représenté comme propriétaire de troupeaux, et non comme riche cultivateur ; cependant ce dernier élément de richesse n'est pas exclu (v. 14], et en tout cas Job n'est pas nomade.
^ Le texte ne dit rien sur le mode de périodicité de ces festins. Cependant il n'est guère probable qu'il ait voulu parler d'une suite incessante tout le long de l'année. Ce serait là un genre de vie déjà blâmable par lui-même. Comme chaque fils avait son ménage particulier (v. 18), il s'agit plutôt de réunions extraordinaires.
^ C'est à dire, pour offrir un sacrifice expiatoire pour des péchés réels ou supposés (Kxod. XIX, 10, 14, 1 Sam. XVI, 5). Ici il s'agit de ces derniers. Le père est tellement pieux, que la simple possibilité d'un péché commis par ses enfants l'engage à faire ce qui n'était nécessaire que dans le cas d'une transgression positive.