JOB XXIX
Je brisais les mâchoires du scélérat, Et de ses dents j'arrachais la proie'.
Je disais : Avec mon nid je mourrai, Et comme le phénix je multiplierai mes jours '. Ma racine est ouverte aux eaux, Et la rosée se loge dans mon feuillage. Ma vie' se renouvelle en moi, Et mon arc se rajeunit dans ma main.
C'est moi qu'ils écoutaient pleins d'attente; Ils se taisaient pour avoir mon avis.
Quand j'avais parlé ils ne répliquaient plus ; Goutte à goutte ma parole tombait sur eux. Sur moi, comme sur la pluie, ils portaient leur attente^ Et ouvraient la bouche large à l'ondée printanière ^. Je leur souriais quand ils perdaient courage. Et ils ne troublaient pas la sérénité de ma face'. Quand j'allais de leur côté, j'étais assis à leur tète ; Je siégeais comme un roi au milieu de sa troupe, Comme parmi les affligés celui qui les console.
1 Le scélérat qui veut ravir au faible son bien par des moyens criminels est naturellement comparé à une bête féroce. {Mâchoires, litt. : dents molaires.)
S On connaît le mytbe du phénix [d'origine probablement astronomique] , qui se brûle avec son nid après une vie de cinq siècles. Cette interprétation est proposée par les Rabbins, et se recommande aussi par l'expression: avec le nid. Les Septante et la Vulgate ont mis le palmier, par un singulier mal-entendu, cet arbre s'appelant en grec phœnix. Comme le mot hôl signifie ordinairement le sable, beaucoup de traducteurs s'arrêtent à cette signification, image de la quantité infinie, et prennent la pbrase : av€C mon nid, dans le sens de : en paisible possession de mon bien. — Dans le distique suivant, l'idée de la longévité est représentée par l'image de l'arbre planté au bord de l'eau.
^ Litt. : ma partie précieuse (mon âme). — L'arc est le symbole de la force pbysique.
4 Job revient avec complaisance au tableau ébauché plus haut. Il se reporte au milieu de ses concitoyens et se rappelle les beaux jours où son vote décidait le leur. Une image tout orientale prête une grâce particulière à ce passage. Dans les pays chauds et mal arrosés, la pluie est le plus grand des bienfaits. En lui comparant ses conseils, il exalte la faveur avec laquelle ceux-ci étaient accueillis autrefois. Les auditeurs aspiraient ses paroles, la bouche béante, comme le sol aspire les gouttea du ciel.
^ Cette traduction nous semble la meilleure dans le contexte. Elle exprime l'assurance imperturbable, la sérénité constante de Job, même dans les occasions difficiles, cette liberté d'esprit que donne une position sociale distinguée. D'autres traduisent : Je riais d'eux quand ils ne voulaient point me croire, ou bien : quand Je leur souriais (amicalement), ils n'osaient croire (que je pouvais m'qbaisser autant).
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JOB XXX, 9-i6. 101
Et maintenant je suis Tobjet de lears chansons, C'est sur moi que roule leur caquet.
Ils s*éloignent de moi avec dégoût, Devant moi ils ne retiennent pas leurs crachats * . Parce qu'il a détendu mon arc et m'a humilié^, Ils ont secoué le frein devant moi.
A ma droite s'élève une engeance qui pousse mes pieds % Us se fraient contre moi leur route de ruine. Ils détruisent mon sentier, ils aident à ma perte, Eux qui n'ont pas de soutien pour eux-mêmes. Comme par une large brèche ils entrent. Ils s'élancent pêle-mêle à travers les débris^. Les terreurs se tournent contre" moi; Elles chassent, comme l'ouragan^ mon honneur. Et mon bien-être a passé comme un nuage.
Et maintenant mon âme se consume en moi^, Les jours du malheur m'ont saisi.
serrer le souvenir de ses aïeux. — Nous avons dit exprès; fils de paUns, parce que la nationalité antique est tout aussi bien fondée sur la communauté de religion que sur la fraternité de race. Un païen est celui qui se trouve hors de la société et de la loi. Job a pu 8*apitojer sur une condition pareille (chap. XXIVj, mais il ne saurait supporter le mépris et Tavanie venant de ce côté-là.
1 Cracher devant quelqu'un est une marque suprême de mépris. Le texte permettrait même de traduire : Us n'épargnent pas les crachats à mon visage.
9 Le sens des v. 11-15 est très-douteux. Plusieurs commentateurs mettent le tout sur le compte de Dieu (lequel en tout cas est celui qui a détendu l'arc de Job^ c'est-àdire qui lui a ôté toute force, richesse et puissance, chap. XXIX^ 20) ; ils expliquent le pluriel qui revient immédiatement par la somme des maux qui ont assailli Job (chap. XVI, 14 ; XIX, 12]. Mais dans ce cas le poète se serait exprimé d'une manière fort obscure. Nous nous en tenons donc à l'idée que le tableau des avanies auxquelles Job se voit exposé^ est continué encore ; seulement il s'élargit et ne parle plus exclusivement de ces parias dont il dépeignait la condition. Le cours des idées de l'orateur se porte moins sur le caractère des personnes qu'il voit autour de lui, que sur la nature des relations qu'il a avec elles.
8 Pousser les pieds, faire déguerpir^ est l'opposé de la stabilité, c'est-à-dire de la paix et du bonheur. Môme idée dans l'image du sentier détruit^ et de la (nouvelle) route frayée.
^ Job se compare à une forteresse prise d'assaut ; les débris^ c'est sa fortune et son honneur mis en pièces. Les assaillants sont ceux qui lui tombent dessus, maintenant qu'il est écrasé. On est tenté de joindre ce distique au suivant, de sorte que les terreurs seraient le sujet des deux phrases.
^ Litt. : S'épanche, comme l'eau après l'effusion de laquelle il ne reste rien : image du chagrin mortel.
La nuit mes os en moi sont transpercés %
Et les douleurs qui me rongent ne sommeillent point.
Par une force toute-puissante mon vêtement s'est transformé,
Il m'étreint d'une ceinture conforme à ma tunique.
Il m'a jeté dans la fange,
J9 suis devenu semblable à la cendre et k la poussière ^,
Je crie vers toi et tu ne m'exauces point;
Je reste là et tu me regardes M
Tu t'es changé pour moi en ennemi;
De toute la force de ta main tu viens m'assaillir.
Tu m'enlèves dans la tempête, tu m'emportes,
Et tu m'anéantis dans ses mugissements ^.
Ah, je le sais, c'est à la mort que tu me mènes.
Au rendez-vous de tout ce qui viti
Ne doit-on pas étendre la main quand on tombe? Dans sa ruine crier au secours ^ ?
N'ai-je pas pleuré pour qui se trouvait dans l'adversité? Ne me suis-je pas attristé sur l'indigent?
1 Image de la douleur algue, morale ou physique. On pourrait traduire le verbe à l'actif: la nuit perce, etc.
2 Cette dernière phrase peut servir à expliquer la précédente, dont le sens est trèsobscur. — Celui qui a Jeté Job dans la fange, ne peut être que Dieu. Cela est d'autant plus sûr, que plus loin Job s'adresse directement à lui, sans le nommer. Il était donc déjà auparavant présent à son esprit. La fange, la poussière, peignent U misère et l'humiliation. Le vêtement est employé de même pour désigner un état, une qualité quelconque. La force toute-puissante a transformé le vêtement de Job, Dieu a changé sa position. A la lettre, il dit : mon vêtement s'est déguisé, est devenu méconnaissable. Ce vêtement est complet, Dieu y a mis la ceinture, la dernière pièce au moyen de laquelle s'achevait la toilette ; cette ceinture est conforme au reste ; il ne m'a pas laissé une ombre de consolation ou d'espoir. — D'autres voient là le sens que Job est devenu tellement maigre, que son ample manteau tient à son corps comme une étroite tunique {?].
8 Sans pitié, sans me secourir.
4 Dans la tempête. Dieu descend vers la terre sur son char de nuages. Il enlève le faible mortel, il l'anéantit (litt. : le fait fondre), en le broyant, comme cela arrive aux chaumières et aux arbres saisis par le tourbillon de l'ouragan, tel que le connaissent les déserts de l'Arabie. Le dernier mot du distique est expliqué d'après cbap. XXXIX, 7. Les Rabbins ont voulu le changer au moyen d'une note critique marginale, pour obtenir ce sens assez singulier : tu me fais fondre quant au salut.
^ Ce distique paraît irrémédiablement corrompu. Déjà au siècle passé on en comptait les explications par douzaines ; le nôtre en a plus que doublé le nombre. Il n'y a pas un mot dont le sens soit sûr, et toutes les traductions, la nôtre comprise, sont purement conjecturales. Job réclame le droit de se plaindre, et d'implorer la pitié de Dieu, en se fondant sur ce que lui aussi a eu pitié des autres.