VIII
Une brave femme, qui pourra la trouver? son prix dépasse celui des perles.
Le cœur de son mari peut se fier à elle, et le profit ne lui manquera pas.
Elle lui fait du bien et jamais du mal^ pendant tout le cours de sa vie.
Elle se procure de la laine et du lin,
et travaille de bon cœur avec ses mains.
Pareille au vaisseau du marchand,
de loin elle fait rentrer sa subsistance*.
1 L'éloge de la bonne et excellente mère de famille (et non de la îemme /brte, comme disent les versions françaises]^ n^a pas besoin do commentaire. On a touIu j voir l'Église, ou rûmc, ou le Saint-Esprit, ou la Loi, on telle autre allégorie ; nous ne nous arrOtcrons pas à réfuter ces absurdités. — Tout n'est pas romantique, sans doute, dans ce petit tableau, et la vie s'y peint un pou en couleur de ménage, mais d'autant plus naïvement et plus fidèlement. Le mari s'efFocc et s'en trouve bien.
* Elle sait se ménager des ressources, comme cela va être dit.
Elle se lève avant le jour
et distribue la pitauce à la famille, la besogne aux servantes.
Elle songe à un champ et l'acquiert ;
avec le produit de son travail elle plante une vigne.
De force elle ceint ses reins,
et exerce la vigueur de ses bras.
Elle voit que son industrie prospère :
de nuit sa lampe ne s'éteint pas.
Ses mains s'emparent de la quenouille, ses doigts saisissent le fuseau.
Elle tend la main au pauvre,
elle la présente à qui est dans la misère.
Elle ne redoute pas la neige pour les siens,
car toute sa famille est vêtue splendidement ^
Elle se fait de riches coussins,
De lin blanc et de pourpre elle se revêt.
Son mari est considéré au conseil *,
quand il siège parmi les notables du pays.
1 litt.: d'écarlate ; probablement de laine de cette couleur. — Les Septante remplacent la neige par le mari, qui ne se soucie pas de ceux de la maison et 8*arr6te au dehors I
^ Litt.: à la porte.
Elle tisse de la toile fine et la vend,
elle livre des ceintures au Cananéen ^
Force et splendeur, voilà son vêtement;
elle ne connaît pas le souci du lendemain.
Elle ouvre la bouche avec sagesse,
sur ses lèvres Tinstruction est agréable.
Elle surveille les allures de sa maison,
et ne mange pas le pain de la paresse.
Ses fils se lèvent et la bénissent, son mari fait sou éloge :
c II y a eu beaucoup de braves filles, mais toi, tu les surpasses toutes. >
La grâce est trompeuse et la beauté passe; c'est la femme pieuse qu'on doit louer.
Donnez-lui ce qu'elle a mérité'.
Que ses œuvres la louent en public ' I
I Au marchand ambulant.
^ Litt.: le fruit de ses mains (de ses œuvres). C'est Téloge et la bénédiction.
^ Les Septante : Que son mari soit loué, etc.
L'ECCLÉSIASTE
Nous conservons le nom que nos Bibles donnent au livre que nous allons étudier, bien que ce nom n'appartienne pas au vocabulaire français. Faute de trouver dans celui-ci un terme qui correspondrait exactement au titre hébreu, nous serions obligé de nous en tenir à ce dernier, comme c'est aujourd'hui l'usage parmi les savants allemands. Mais cela ne nous avancerait guère auprès de la majorité de nos lecteurs. h'EccUsiaste est le mot inventé par les traducteurs grecs pour rendre l'hébreu Qohilet. Ce mot a passé purement et simplement dans la traduction latine et de là en français. La plupart des autres versions modernes lui ont donné le sens de Prédicateur, Il y a cependant à faire ici quelques observations préliminaires. La racine hébraïque {QaAal), de laquelle dérive ce mot, n'a rien de commun avec la notion de la prédication ; tout aussi peu que c'est le cas du mot grec EkkUsia, dont nous avons fait VÉffîise, L'un comme l'autre vocable signifie l'assemblée; seulement comme l'assemblée se forme pour recevoir une communication ou pour prendre une résolution après des avis donnés, l'idée d'un discours, quoique étranger à l'étymologie, s'y rattache assez naturellement. L'ecclésiaste {congregator, l'assembleur, si l'on nous permet cette expression) devint ainsi l'orateur, de même qu'en latin la condo.
280 l'ecclésiaste.
rassemblée convoquée, amène le coneumatar^ celui qui la harangue. Ensuite il faut remarquer que le mot Qohél^ est proprement le féminin du participe et semble désigner celle qui assemble (et harangue). Cela a pu faire croire à beaucoup de commentateurs que Tauteur a voulu désigner par là, non pas autant une personne (soit lui-même), que la notion abstraite de la sagesse, dans la bouche de laquelle il aurait ainsi voulu mettre renseignement qu*il se proposait de donner à son public. Nous ne croyons pas qu'il faille s'arrêter à cette idée, bien que nous ayons rencontré quelque chose d'analogue dans le livre des Proverbes (chap.I, 20 s. ; VIII, etc.). Car il est incontestable que l'écrivain, d'un bout à l'autre de son hvre, parle en son propre nom, en se posant comme un individu, et en faisant part à ses lecteurs de ses expériences et de ses opinions. Et pour ce qui est de la forme féminine du mot, elle ne saurait faire de difficulté. Il y a dans les langues sémitiques d'autres exemples de noms de fonctionnaires qui ont cette forme-là, et même dans les langues modernes on rencontre des locutions dans lesquelles im féminin se substitue dans des cas pareils à la désignation concrète de la personne *.
Ainsi en choisissant un nom de cette forme et de cette valeur, l'auteur a voulu insinuer qu'il entendait réunir autour de lui un auditoire, un public, auquel il se proposait de donner un enseignement. Nous avons donc là un ouvrage philosophique. Du moins, de tous les livres de l'Ancien Testament, sans en excepter un seul de ceux compris dans le présent volume, c'est celui qui mérite le plus ce nom. Car non seidement il ti^aite des questions importantes, relatives à la position de Thomme dans le monde, à ses besoins, à ses aspirations, à ses moyens et à À perspective (ce qui se rencontre aussi ailleurs), mais il les traite, si ce n'est d'une manière parfaitement méthodique, du moins par la voie du raisonnement. Il n'y a pas là de la poésie comme dans le livre de Job, ni une collection de conseils pratiques en forme de maximes isolées comme dans les Proverbes ou dans le Siracide, ni de la rhétorique fleurie comme dans la Sapience: nous y trouverons une prose généralement simple et sans apprêt,
^ Si dans notre texte reçu, en un seul endroit (chap. VII, 27), le nom de Qohéle( est traité comme un véritable féminin, ce ne peut être que par suite d'une inadvertance de copiste, déjà corrigée en marge de quelques éditions de loriginal.
qui icommeiiae par poser une question, et qui tout en anticipant la répottse^ iso complaH à la considérer sous toutes ses fèces, à oon^ter des iaits» à en tirer des leçons, à confirmer» enfin, cette réponse, fruit des méditations de toute une vie, par des 4>b8erv^ion6 variées et des études de détail. > • ,
'• Mais • avaiul de nous enquérir de= cette question etide celte j^onse,: nous, désirons savoir quelle est la personne qui 3e cacl\e aous cer nom symliolique du i^f^^Âei^r?. Cacher n est pas bien dit; oar Fauteur ne fait pas le plus léger effort pour laisser le lecteur dans le doute à cet égard. Nous n'avons pas besoin pour cela de jceoourir à la suscriptlon du livre dans le texte hébreu; elle ^urrait avoir été ajoutée par une main étrangère. Le texte iBi-Bdême dit : Moi, TËcclésiaste, j'ai été roi sur Israël à Jérusalem (chap. 1, 12); et cet Ëcclésiaste se dit le plus sage des rois de Juda (chap. I^ 16) ; il parle de ses richesses, de son luxe, de fies constructions (chap. II, 4 suiv.). Aussi bien tous les sièdes ont reconnu là le fils et successeur de David. 11 n'y a pas à hésiter : la philosophie enseignée dans ce livre est mise dans la bouche de Salomon. Cependant cela ne prouve pas encore que ce roi puisse en réclamer l'honneur ou doive en porter la responsabilité. Nous savons déjà quel genre de réputation lui a faite la postérité, et avec quel naïf empressement elle a mis sur son compte tout ce qu'elle avait sous la main de principes et de maximes de sagesse, absolument comme elle attribuait à David jUmi ce qu*elle possédait de cantiques religieux. Il serait possible que cette réputation, une fois bien établie pour l'opinion, eût suggéré à un écrivain plus récent l'idée de mettre sa philosophie à lui sous le patronage d'un nom aussi célèbre. Nous avons donc . le droit, ou plutôt le devoir, de demander si le nom du prince Israélite, si facilement découvert sous un voile transparent, nous représente l'auteiir véritable ou s'il est simplement un masque choisi, non pas précisément pour tromper les lecteurs (quoiqu'ils a'y soient laissé prendre à Tenvi), mais pour caractériser la nature de l'ouvrage. Or^ à cet égard, la critique est arrivée à des conclu- ÔODS qui ne risquent plus d'être renversées par un nouvel examen. Dans le camp conservateur môme, et de l'aveu de la majorité de ceux pour qui la tradition est ordinairement l'argument .capital dans des discussions de ce genre, il est admis que Ji'I^lésiaste est l'une des plus récentes productions de la littérature hébraïque antérieure au diristianisme. . .
282 i/ecclésiaste .
Déjà la lecture la plus superficielle fait naître de graves doutes à l'égard de l'antiquité du livre. Le dialecte dans lequel il est écrit n'est plus celui de l'époque classique. A chaque instant on rencontre des mots, des désinences, des constructions étrangères aux temps des prophètes, et trahissant la plus grande analogie avec les formes devenues usuelles dans la période macédonienne ; il y a des aramaïsmes et autres particularités propres à l'idiome néo-judaïque ; et il faut se faire un vocabulaire à part pour suivre l'auteur dans ses raisonnements.
Ensuite celui-ci ne reste pas toujours lidèle au point de vue auquel il prétend se placer, en mettant sa philosophie à la charge de Salomon. Il lui fait dire, par exemple : J'ai acquis plus de sagesse que tous ceux qui ont régné avant moi à Jérusalem, comme si plus d'un seul l'eût précédé sur le trône de cette ville; et ailleurs : J'ai été roi, comme s'il eût cessé de l'être avant de mourir. Il lui fait porter sur son successeur, dans une forme hypothétique, il est vrai (chap. II, 12, 19), un jugement comme Salomon n'a pu le formuler, Rehabe am étant depuis longtemps arrivé à Tûge de la maturité lors de son avènement au trône.
Nous relèverons encore les nombreux passages où il est parlé des rois en général et de leur gouvernement. Partout et toujours les couleurs sous lesquelles ils apparaissent sont on ne peut plus sombres, de sorte qu'en maintenant les droits d'auteur de Salomon, on s'engage à admettre qu'il a critiqué sa propre administration (chap. IV, 13; IX, 17; X, 5 suiv., etc.). Il n*esl question que de l'oppression des pauvres, de la violation du droit, comme étant à l'ordre du jour (cliap. III, 16; IV, 1; V, 7, eto.), et la monarchie n'est représentée que comme un mal moindre que d'autres (chap. V, 8). Car après tout, la monarchie, c'est le despotisme (chap. VIII, 4) ; elle ne fait pas le bonheur des sujets (chap. VIII, 9; X, 4). |I1 y a aussi des conseils de prudence à mettre en pratique par ceux qui vivent sous un pareil gouvernement, mais ils aboutissent à la perspective consolante du renversement d'un pouvoir odieux et criminel (chap. VIII, 5 suiv.). Ce ne sont pas les rois qui se donnent d'ordinaire la peine d'écrire de pareilles choses. (Gomp. encore chap. X, 16, 20.)
Tout cela va-t-il au personnage qui est censé parler ici ? La royauté apparaissait-elle comme un pis-aller à celui qui en était titulaire? L'autocrate qui dominait sur Israël, et dont ses contemporains mêmes admiraient la sagesse, n'avait donc aucun moyen
de prol^er le pauvre, de faire droit à ropprimé, de punir des juges iniques ? Élaitril réduit à se plaindre d'une situation telle qu'elle se dessine ici, dans un pamphet (dirigé au fond contre lui-même !), comme cela se ferait aujourd'hui dans un article de journal? La plupart des choses que l'auteur trouve à critiquer dans les relations sociales, la tyrannie des grands, l'avidité des fonctionnaires, l'élévation des sots aux premières dignités de l'état, sont de celles qu'un roi, dont le pouvoir est illimité, peut toujours faire disparaître, à moins qu'il n'en soit la cause lui-même de manière ou d'autre; et le sage et puissant Salomon n'aurait trouvé mieux, après quarante ans de règne, que de les signaler au public, en se résignant, en haussant les épaules ?
Si ces faits s'opposent à ce que nous songions à Salomon comme auteur du livre, il y en a une série d'autres qui nous obligent d'en chercher l'origine dans un siècle bien éloigné du sien. Il ne faut pas trop de perspicacité pour entrevoir que la Judée n'était plus alors qu'une province d'un vaste empire (chap. V, 7), que la situation des habitants n'était pas trop heureuse (chap. VI, 10), que la cour était adonnée à la dissipation et à la débauche (chap. X, 16), et la propriété sans garantie (chap. V, 13; XI, 2); que des parvenus de basse condition arrivaient à de liantes dignités (chap. X, 7). Tout cela cadre bien mal avec l'opinion qu'on se fait d'ordinaire de l'état des choses pendant le règne du roi philosophe. On a même cru découvrir dans le texte des allusions à des événements politiques dont nous pouvons déterminer la date. Du moins, si ce qui est dit du malheur d'un pays dont le roi est un enfant, doit s'expliquer, non comme une hypothèse, mais comme un fait contemporain, nous ne pouvons guère songer qu'à Ptoléméc V, arrivé au trône à l'ôge de cinq ans, le dernier de sa race qui ait été souverain de la Palestine, et pendant la minorité duquel Tadministration était entre les mains des courtisans de son méprisable prédécesseur. C'est encore à une époque très-rapprochée de son avènement, que l'histoire nous offre un fait militaire qui a pu suggérer à l'auteur la réflexion que nous lisons au chap. IX, 14 suiv.
Enfin nous ferons remarquer qu'il est question d'exil, d'un éloignement forcé de Jérusalem; que cette ville est distinguée comme possédant le lieu saint, si l'on n'aime mieux dire qu'elle est elle-même désignée parce nom (chap. VIII, 10). Malgré cela, l'auteur n'attache pas trop de prix aux sacrifices et en général
284 l'ecclésiaste.
aux rites du temple (chap. IV, 17). Il vit dans un siècle où, par une espèce d'affectation de pieté, c'était la mode de faire des vœux, sauf à négliger de les accomplir, et d'user de beaucoup de paroles dans les prières (chap. V, 1 suiv.). Nous nous trouvons ainsi en face d'une situation religieuse, qui, loin de la simplicité des anciens temps, ne se contentait déjà plus des prescriptions de la loi mosaïque, mais tenait à renchérir sur elles. C'est un premier symptôme du traditionalisme pharisaïque que Tauteor vise avec sa critique. La même tendance nous semble encore très-nettement caractérisée au chap. VII, 16.
Ces indices, joints au langage que parle l'auteur et à la situation poUtiquc qui se dessine dans ses tableaux ou qui détermine ses réflexions, sont de nature à faire naître, dans l'esprit d'un lecteur non prévenu, plus qu'une simple présomption en faveur de l'opinion que cet écrit est d'une origine très-récente. Elle se changera en conviction à la suite de l'étude du fond même. La tendance du livre, le problème qu'il pose, la solution qu'il en donne, les arguments qu'il fait valoir à l'appui, tout cela servira à compléter les éléments sur lesquels la critique édifiera son jugement final. Nous dirons cependant que la question de l'ancienneté du livre, en vue de laquelle nous abordons l'analyse dialectique de la philosophie de Qohélet, ne présente qu'un intérêt secondaire, quand on la compare à celle relative à cette philosopliie elle-même, à sa portée et à sa valeur, et dont l'étude est bien la tâche la plus importante qui incombe à l'interprète.
Mais ici nous nous trouvons en face d'une difficulté majeure. L'Ecclésiaste passe, et non sans raison, pour être le livre le plus obscur de tout l'Ancien Testament. Cela ne doit pas trop nous étonner. La philosophie raisonne, discute, argumente, déduit, conclut ; elle a besoin d'un langage qui puisse se plier à toutes ces formes de la pensée et en reproduire l'enchaînement logique. La plupart des langues indogermaniques ont eu l'avantage de pouvoir se façonner au gré de cette direction de l'esprit humain, les unes par leur incomparable lucidité, les autres par l'admirable ricliesse de leurs moyens syntactiques. Les langues sémitiques n'ont pas eu cet avantage, par la raison bien naturelle que la race qui les parlait n'a point eu le génie philosophique. L'ancienne littérature hébraïque nolammenl ne nous odre guère de pages quon pourrait citer i)our nous contredire. Tout le monde conviendra que la morale rédigée en maximes, et la religion
formulée en harangues populaires, n'exigeaient pas qu'on songeât à façonner le langage pour les besoins de la dialectique, et le grand écrivain auquel nous devons le livre de Job est poëte et peintre, plutôt que philosophe. Les personnages qu'il met en scène ne discutent pas, à vrai dire ; ils affirment, et leurs arguments, si Ton veut employer ce mot, sont des tableaux. Notre auteur en est encore à chercher, à douter, à examiner, à peser le pour et le contre. Il n'a point eu de prédécesseur dans la littérature de sa nation. Il n'a pas trouvé dans sa langue maternelle les moyens de revêtir sa pensée de formes propres à en reproduire nettement les évolutions, les phases, nous dirons volontiers les tâtonnements. De là, l'embarras des commentateurs. Ceux-ci ont vainement cherché dans ce petit écrit un plan, une discussion méthodique; ils ont vu des tirades de longue haleine alterner avec des pensées détachées et sans liaison apparente; ils ont même cru découvrir des contradictions (par ex. entre chap. VII, 26 et IX, 9 ; entre chap. XII, 7 et III, 21 ; entre chap. VII, 1 suiv. et IX, 7 suiv.). Ils en ont conclu tantôt que nous n'avons là que Tébauche d'un ouvrage non terminé, des collectanées jetées au hasard sur le papier et que l'auteur n'aurait pas eu le loisir de coordonner par une rédaction définitive, tantôt ils ont cru y voir les traces d'un dialogue entre plusieurs personnes représentant des points de vue différents, des convictions opposées.
L'obscurité du livre est incontestable ; elle n'est pas seulement dans un certain nombre de passages, dont le sens n'est pas bien sûr et qui jettent de l'ombre sur ceux qui les entoure ; elle provient surtout du peu de facilité que montre l'auteur dans le maniement de la langue, du peu de ressources de son vocabulaire philosophique, d'un style, enfin, qui est bien le moins soigné que nous connaissions dans la sphère de l'antique littérature hébraïque. En revanche, à moins que nous ne nous trompions fort, cette obscurité ne réside pas du tout dans le fond même de la pensée de l'écrivain. Celle-ci nous paraît, au contraire, suffisamment claire et transparente. Et si c'est encore de ce côté-là qu'on a affecté de la retrouver, c'est que cette pensée elle-même n'a pas été du goût de tout le monde, nous voulons dire des théologiens, qui se sont efforcés d'en écarter ce qui n'allait pas à leurs théories, d'en changer la couleur, d'en émousser les pointes. Nous savons que déjà les docteurs de la synagogue ont trouvé lieaucoup à redire à ce livre, qu'il a eu à lutter contre une longue
286 LECCLÉSIASTE.
et forte opposition avant d'être reçu au canon, dont il ne faisait pas encore partie du temps de Jésus et de ses apôtres. Il est de fait qu'il n'a pu triompher de ces scrupules qu'au moyen d'une espèce de post-scriptum, par lequel on essaya de désarmer la critique et de prémunir les lecteurs contre la fâcheuse impression que le texte pouvait leur laisser. Car la foi religieuse protestait contre l'apparent scepticisme et épicurismc du philosophe. Ces mômes préoccupations apologétiques ont fréquemment conduit, de nos jours encore, à des expédients analogues, et l'on sait que sur ce terrain-là l'exégèse est une ouvrière on ne peut plus complaisante. Mais qu'on veuille hien ne pas apporter à la lecture de ces quelques pages des préjugés qui en voilent le sens, et avant toutes choses, qu'on sache se reporter au siècle qui les a produites, à ses croyances, à ses soullrances et à ses aspirations, et non seulement on n'aura plus de pc^ino à se rendre compta de ce qui a mis la plume à la main de l'auteur et donné ù ses méditations leur teinte particulière, mais on éprouvera une vive sympathie et pour sa personne et pour la sincérité de S4>s épanchements.
Ce n'est certes pas sa faute si l'on s'est mépris sur le but de son opuscule. Seulement on n'aurait pas dû s'arrêter au premier mot du texte, qui est devenu proverbial, pour faire de lui un sceptique dans le mauvais sens de ce mot. Il faut s'attacher à la question qu'il se pose en entrant en matière, et à laquelle répond la phrase du début. Quel prolit revient à l'homme de toutes les peines qu'il se donne? Y a-t-il au monde quelque chose qui puisse donner au mortel le bonheur, à la vie une valeur réelle? En passant en revue, d'un côté les divers emplois que rhomme peut faire de ses facultés, intellectuelles ou physiques, de l'autre, toutes les misères de l'existence individuelle ou sociale, notre philosophe arrive à la conviction que rien ne peut lui procurer cette satisfaction parfaite, cette sérénité de l'esprit à laquelle il aspire. Les jouissances sensuelles aboutissent à la satiété et au dégoût (chap. II, 1 suiv.), les efforts de l'intelligence ne servent qu'à découvrir les innombrables défauts des hommes et des choses (chap. I, 15) ; la raison elle-même semble n'être donnée à rhomme ([ue pour lui créer dos ennuis (chap. I, 13, 18). L'éternelle uniformité des lois de la nature ((îliap. I, t suiv.) et rimpuissauce de la volonté humaine à rien changer à la règle tracée par celle de Dieu (cha]). III, 1 suiv.), jusque dans dos
sphères où l'on croirait se mouvoir avec quelque liberté, sont des faits également désespérants. La contemplation de toutes les iniquités, de tous les crimes qui se commettent, et auxquels ne remédie ni la justice du ciel ni celle des hommes (chap. III, 16 ; IV, 1 suiv. ; V, 7 ; VII, 15 ; VIII, 14), afflige le spectateur, lors même qu'il n'en est pas lui-même la victime. L'avenir, enfin, offre une perspective plus triste encore, d'abord parce que nul ne sait pour qui et pour quoi il aura travaillé (chap. II, 18 suiv. ; IV, 7 suiv.), ensuite — parce que, avec cette vie, tout est fini, pour l'homme comme pour la bêle (chap. II, 14 suiv. ; III, 18 suiv. ; VI, 6; IX, 4 suiv., 10; XI, 8; XII, 5). Vanité des vanités, tout est vanité (chap. I, 2; II, 1, 11, 15, 19, 23, 25 ; m, 20 ; IV, 4, 16 ; V, 9 ; VI, 9 ; VIII, 14 ; XII, 8).
Voilà pour ce qu'on a pu appeler le scepticisme de l'auteur ; voici maintenant, et en quelque sorte plus crûment encore, son épicurisme. Car si le premier, loin d'affecter le ton railleur de l'homme blasé, nous fait plutôt entendre les accents d'un profond découragement qui excitent notre compassion, en revanche, le second a des allures passablement frivoles : «lié bien, si rien n'y fait, mangeons, buvons, donnons-nous du bon temps ; la vie passe vite, jouissons du moment, au S'côl c'est trop tard ! » (chap. II, 24 suiv.; III, 12, 22; V, 17 ; VI, 9 ; VIII, 15; IX, 7 suiv. ; XI, 9). Est-ce bien assez pour justifier les reproches que les Rabbins déjà ont faits à ce livre, qu'ils refusaient de mettre entre les mains des jeunes gens ? Et qu'on ne croie pas qu'il s'agisse là de quelque boutade, échappée à la plume du philosophe dans un accès de mauvaise humeur, et qui ne tirerait pas à conséquence ; c'est le refrain constant de toutes ses méditations, la conclusion inévitable de chacun de ses exposés, soit qu'il parle de faits publics, soit qu'il nous fasse part de ses expériences intimes et personnelles ; c'est, enfin, son dernier mot : il n'y a que cela, le reste est vanité !
Vainement on prétendrait faire disparaître ces éléments, qui sont bien ce qu'il y a de plus positif dans tout le livre, ce dont l'auteur est le plus vivement pénétré, le plus immédiatement sûr. Ce ne sont plus seulement certaines occurrences dans la vie de l'individu qui ont fait naître le doute dans son esprit, qui le chagrinent et le tourmentent, comme c'est le cas du poëte qui a créé la sublime tragédie de Job. C'est la vie elle-même qui est en question, le but et les conditions de l'existence de tous, la
288 l'kCCLÉSI ASTE .
vie — sans autre issue que le néant ! Bien antérieurement déjà nous avons vu surgir des questions et des doutes analogues dans l'esprit de Tun ou de Tautre penseur Israélite, auquel la thèse, à la fois profondément religieuse et naïvement populaire, de la justice du gouvernement du monde, paraissait ne pas expliquer suffisamment ce que constatait rexpéricnce de tous les jours. Mais jamais encore les réflexions suggérées par les faits n'avaient été aussi amères, jamais les faits eux-mêmes n'avaient été scrutés avec une sagacité si pleine d'angoisses, discutés avec une froideur si inaccessible à toute illusion, ramenés à une conclusion si désespérément navrante. Ni la Loi ni les Prophètes n'avaient senti le besoin de sanctionner leurs préceptes par l'annonce d'un jugement d'outre-tombe ; la morale des Proverbes n'y touche nulle part ; les Psalmistes se taisent à ce sujet, sans que leur foi en souffre ; Job l'effleure, comme une chose désirable dans son cas particulier, mais autrement étrangère à la pensée de son temps, et ne s y arrête pas. — Le Prêcheur se pose sérieusement la question d'une autre existence ; on dirait qu'il en a rencontré l'idée quelque part sur son chemin ; il la regarde en face — et passe outre (cliap. III, 21).
Son livre est le dernier essai que fait la philosophie hébraïque» de conjurer des doutes désormais irrésistibles, de résoudre le problème de la vie, sans sortir du cercle étroit des anciennes croyances. Et cet essai, loin de réussir, aboutit à l'aveu, aussi triste que sincère, de sa propre vanité, nous dirions volontiers à une banqueroute complète de la raison.
Complète, non ! Nous prions nos lecteurs de ne pas se hâter de conclure. Nous n'avons pas encore épuisé le texte, et nous allons faire voir que le philosophe n'est ni un sceptique ni un épicurien dans le sens ordinaire de ces mots. Son scepticisme (si tant est qu'on veuille se servir de ce terme pour caractériser la tendance de SCS jugements sur les affaires de ce monde), son scepticisme ne va pas, tant s'en faut, jusqu'à sacrifier l'idée d'un Dieu toutpuissant, sans la volonté duquel rien ne se* fait, et son prétendu épicurisme ne l'entraîne pas à faire litière des principes de la morale. La croyance en Dieu n'est pas atteinte par les doutes qui le travaillent. Au contraire, les cuisants soucis que lui causent ces doutes ne font que mettre mieux en lumière l'énergie de SCS convictions religieuses (chap. III, 11, M ; IX, I, etc.), et le culte que ces con viciions lui inspirent est d'une nature bien
plus respectable que celui auquel se borne le vulgaire, qui n'en pratique un que par habitude (chap. IV, 17). La crainte de Dieu, qui a ses racines dans le cœur, vaut infiniment mieux que toutes les protestations verbeuses et toutes les cérémonies de l'autel (chap. V, 6, comp. VII, 18 ; VIII, 12 suiv. ; XII, 1). Et quant à la recommandation si fréquemment reproduite dans le cours de ces pages, de jouir du moment, parce que la vie est courte et le lendemain incertain, il y a plusieurs observations trèsimportantes à faire, qui en corrigeront singulièrement l'apparente frivolité. D'abord les joies et le bonheur, qui peuvent échoir à l'homme, sont aussi un don de Dieu, dont il faut être reconnaissant (chap. II, 24; III, 13; V, 18). Et c'est en travaillant qu'on se les procure le plus sûrement (chap. II, 10; III, 13, 22 ; V, 18 ; XI, 6). Puis dans la jouissance même il ne faut pas oublier Dieu, ne pas lâcher le frein aux passions, ou se laisser entraîner aux excès, à la violation des commandements. Le bonheur est à ce prix. Car le maître suprême veille à ce que l'ordre qu'il a établi, et qui, à d'autres égards, peut gêner l'homme et l'emprisonner pour ainsi dire (chap. III, 1 suiv.), ne soit pas dérangé par le caprice de celui-ci (chap. VIII, 12 suiv. ; XI, 9). La liberté du mortel est bien restreinte, soit ; elle est presque nulle : mais Dieu ne permet pas qu'on empiète sur la sienne.
Nous devons convenir que notre philosophe n'exprime pas un sentiment de satisfaction en constatant cette volonté immuable qui a réglé toutes choses, et qui oppose partout une barrière infranchissable, non seulement à la liberté de ses mouvements, mais jusqu'à l'essor de sa spéculation. Au contraire, la contemplation de la nature et des destinées humaines l'attriste et le décourage (chap. I, 4 suiv., 15; VI, 10; VII, 13; IX, 11, etc.). S'il se résigne, ce n'est pas l'effet d'une saine et joyeuse piété ; il y a plutôt lieu de dire qu'il fait de nécessité vertu (chap. VIII, 17) ; mais la mélancolie qui^règne dans ses confessions, et qui fascine le lecteur sans le choquer, alors même qu'elles n'éveillent pas d'écho dans son propre cœur, est une preuve de plus qu'on aurait bien tort de l'accuser de frivolité.
Il termine comme il avait commencé, en poussant un profond soupir en face d'une existence qui lui apparaît comme une question chaque jour renouvelée et qui ne reçoit jamais de réponse. On dirait que par sa bouche le vieil hébraïsme confesse qu'il
A. T. 6« part. 19
290 l'ecclésiaste.
s'est survécu ; il semble faire Taveu de son impuissance, désormais patente, de conduire les hommes qui pensent à une foi vive et sûre d'elle-même, et d'assurer le bonheur des croyants. Le Prêcheur est placé sur la limite des deux horizons religieux. Celui dont le soleil avail lui sur son berceau et avait peut-être éclairé sa jeunesse, s'est couvert de sombres nuages ; il se voit au bord d'un abîme, et son regard n'est pas assez perçant, pas assez hardi, pour découvrir le sentier qui le conduirait à Tautre bord. Une génération encore, une terrible épreuve, qui remuera jusque dans ses dernières couches une nation engourdie par suite d'une servitude séculaire, un réveil du sentiment patriotique dont la religion eut presque tout le profit, et les nuages se
déchireront
Qu'on aille donc loger tout cela dans le siècle de Salomon !
L'ECGLÉSIASTE
Paroles de rEccIésiastc, fils de David, roi de Jérusalem.
Vanité des vanités ! dit TEcclésiaste. Vanité des vanités ! Tout est vanité I Quel profit revient-il à Thomme de toutes les peines qu'il se donne sous le soleil?
I, 2, 3. La seconde phrase énonce le véritable sujet du livre, et sert en même temps de commentaire à la première. En proclamant la vanilé de toutes choses, l'auteur n'a en vue que les différentes voies dans lesquelles l'homme déploie son activité en ce bas monde. Rien de ce qu'il fait, tente, poursuit, ne lui procure un parfait contentement, une satisfaction entière et durable ; rien n'assure le bonheur de l'individu, rien ne donne à sa vie ellemême une valeur positive. La formule mnité des vanités y exprime la notion du superlatif, comme le Saint des saints dans le temple était le Sanctuaire par excellence.
^ Une génération s'en va, une autre arrive, et la terre reste éternellement à sa place. Le soleil se levé et se couche, et il a hâte de revenir au lieu où il doit se lever de nouveau. Le vent souffle au midi, puis il tourne au nord ; il va toujours tournant tournant pour revenir à son point de départ. Tous les ruisseaux vont à la mer et la mer ne se remplit point ; et là où ils vont couler, ils coulent toujours. On se lasse d'en parler, nul ne saurait tout dire ; l'œil regarde
292 l'ecclésiaste i, 4-ii.
et n'en a jamais assez, Toreille écoute et n^est jamais au bout. Ce qui a été, c'est ce qui sera ; ce qui s'est fait se fera encore, et rien n'est nouveau sous le soleil. *^ S'il est quelque chose dont on dindt : voilà du nouveau! il y a longtemps que cela a été, dans les siècles qui nous ont précédés. Mais des choses d'autrefois il ne reste pins de souvenir, et de même la postérité ne gardera pas la mémoire de ce qui est encore à venir.
I, 4-11. Avant d'arriver aux affaires humaines, le philosophe jette un regard sur la nature qui l'enloure. Il y découvre un ordre constant, rigide, désespérément uniforme ; point de progrès, tout s'y meut en cercle. Les générations se suivent, et l'immobilité de la terre qui les porte en fait mieux remarquer la rapide succession. Le soleil se lève et se couche avec une régularité parfaite ; le vent souffle, tantôt dans une direction, tantôt dans l'autre ; Teau ne cesse de couler, les sources ne s'épuisent pas et la mer ne se remplit pas. De quelque côté qu'on se tourne, ce sont toujours les mêmes phénomènes ; il est impossible de les énumérer tous (litt. : tous les discours se fatiguent) ; on regarde en vain pour voir s'il y a quelque part un temps d'arrêt, comme le voyageur qui s'assiérait au bord de la rivière pour attendre qu'elle lui livre passage ; on écoute pour épier le moment où s'annoncera un changement, où le bruit monotone de la cataracte
cessera triste réalité! Toujours la même chose; spectacle
d'autant plus désolant qu'il est l'image de nos propres destinées. Là aussi tout se répèle ; ce qui disparaît reviendra, et qui voit le présent, a vu le passé et peut s'imaginer avoir vu l'avenir. Les lois qui régissent la vie de Thomme ne sont pas moins rigoureuses que celles do la nature ; la nécessité est la même des deux côtés; des deux côtés la volonté n'y peut rien. Y a-t-il un moyen de conquérir la liberté, si ce n'est pour la vie, du moins pour l'esprit? Pouvons-nous façonner la vie à notre guise et nous créer un but qui nous permette de nous soustraire à la fatale nécessité, et de vaincre le poignant sentiment de la nullité de notre existence?
** Moi, rEcclésiaste, j'ai été roi sur Israël à Jérusalem. J'ai appliqué mon esprit à examiner et à étudier avec sagesse tout ce qui se passe sous le ciel : triste occupation que Dieu a permise aux mortels pour s'y exercer ! J'ai considéré tout ce qui se fait de travaux sous le soleil, et voilà, tout est vanité, et une course après le vent. Ce qui
LECCLÉSIASTE I, 12-18. 293
est de travers ne peut être redressé, et ce qui manque ne se compte même pas. Je m'étais dit à moi-même : j'ai acquis et amassé plus de sagesse que tous ceux qui ont régné avant moi à Jérusalem, et je possède beaucoup de science et d'intelligence : eh bien, je veux appliquer mon esprit à reconnaître ce qui est sagesse, et ce qui est folie et sottise — j'ai reconnu que cela aussi est une course après le vent. Car plus il y a de sagesse, plus il y a de chagrin^ et celui qui augmente sa science augmente aussi ses regrets.
I, 12-18. L'auteur, en abordant maintenant son sujet, commence par déclarer qu'il s'est appliqué sérieusement à ce que nous appellerions la philosophie pratique ; il a étudié les hommes et les choses. Car voilà ce que Dieu a permis aux mortels, en leur refusant le pouvoir d y rien changer. Qu'on remarque bien ce mot permis, effacé dans toutes nos versions et dans les commentaires, et qui pourtant, par son amère ironie, donne la vraie couleur, non seulement à ce passage, mais à l'étude tout entière. Les travaux que le philosophe a en vue, sont précisément ceux qu'en commençant il avait appelés des peines. C'est tout ce à quoi l'homme consacre son activité, dans le but de trouver le contentement et le bonheur. Rien n'y fait, le but n'est pas atteint, pas plus que si l'on courait après le vent (Osée XII, 2). Ce verbe, dans l'idiome du temps, se dit de l'application à une chose, de la poursuite d'un but. C'est qu'il y a de par le monde trop de choses qui ne sont pas ce qu'elles devraient être, les imperfections sont innombrables, et le mortel rencontre partout des obstacles qu'il ne peut surmonter. La philosophie même, qui consiste essentiellement à savoir juger les choses à leur vraie valeur, est une tâche des plus ingrates et ne sert qu'à vous donner de la mauvaise hiuncur.
* Je me dis alors à moi-même : Allons I je veux te faire essayer du plaisir ; jouis 1 Et voilà que cela aussi était vanité. Au rire j'ai fini par dire : Sottise I et de la joie : Que vaut-elle ?
II, 1,.2. La philosophie ne donnant pas de satisfaction à l'esprit, on peut tenter le moyen diamétralement opposé. Après l'esprit, les sens. La phrase du début est très-pittoresque. La personne se dédouble; le philosophe se plaçant à un point de vue neutre, s'adresse à cette partie de son être qui cherche encore le chemin du bonheur (comp. Luc XII, 19). Malheureusement cet
294 LECGLÉSIASTE II, i-li.
autre chemin conduit si peu au but, qu'avant d'entrer danà des détails, il proclame le résultat final de rexpérience. Aussi bien ne fallait-il pas beaucoup d'efforts pour découvrir une si banale vérité. Le dégoût suit de près la jouissance et aucune joie pure^ ment matérielle ne vous empêche d'être blasé.
^ Réflexion faite, j'ai voulu m'égayer en buvant du vin, et tout en me guidant sagement^ m'en tenir à cette folie, jusqu'à ce que je visse ce qu'il est bon que les mortels fassent sous le ciel, durant le court espace do temps qu'ils ont à vivre. * J'entrepris de grands travaux, je bâtis des maisons, je plantai des vergers ; je me fis des jardins et des parcs et j'y plantai toutes sortes d'arbres fruitiers ; je construisis des réservoirs d'eau pour arroser les arbres qui croissaient dans mes bosquets; j'achetai des esclaves, hommes et femmes^ et j'en eus d'autres nés dans ma maison ; j'eus des troupeaux de gros et de menu bétail, en plus grand nombre que tous ceux qui avaient été avant moi ù Jérusalem ; j'amassai aussi de l'argent et de Tor, et la richesse des rois et des provinces ; je me procurai des chantres et
des chanteuses, et tout ce qui fait les délices des mortels
^ Je devins grand, de manière à dépasser tous ceux qui avaient été avant moi à Jérusalem, et avec cela ma sagesse me resta. De tout ce que mes yeux désiraient je ne leur refusais rien ; je ne privais mou cœur d'aucune jouissance. Mon cœur prenait plaisir à tout ce qui m'occupait, et c'était là la part que j'en avais. Mais quand je considérai tout ce que mes mains avaient fait et toute la peine que je m'étais donnée en travaillant, voilà que tout était vanité, une course arpès le vent, et — nul profit sous le soleil !
II, 3-11. Cette tirade est Tune des plus pittoresques du livre, comme étant puisée directement dans l'histoire. Voilà bien comment Salomon a pu être dépeint par un penseur d'un autre âge. n est le type de l'homme auquel son destin n'a rien refusé et qui pourtant finit par sentir qu'il n'a rien qui vaille. Omnia fui et 7iihil expedit, a dit l'empereur Septime Sévère à son lit de mort. — Il y a seulement quelques remarques de détail à ajouter. La première phrase est très-obscure. A la lettre il y a : J'ai étudié en mon cœur à tirer ma chair dans le vin et mon cœur guidant en sagesse, (le sont des locutions qui ne se rencontrent pas ailleurs. Le sens doit être que Taulcur dit s'être proposé de chercher le contentement dans l'usage du vin, au fond du gobelet, et de se livrer ainsi à ce que, sous un autre point de vue, il est
l'ecclésiaste II, 12-23. 295
obligé d'appeler une folie , mais tout en gardant son sain jugement, c'est-à-dire, sans s'abrutir par la jouissance. Car il ne fait tout cela qu'à titre d'essai et pour voir si le bonheur est là. n reproduit cette idée vers la fin de ce morceau. Le vin n'est mis ici qu'à titre d'exemple. — A la fin du v. 8 il y a deux mots absolument inconnus que déjà les anciens n'ont plus su traduire, et que nous avons pris le parti d'omettre. L'interprétation la plus répandue de nos jours met : femme et femmes (reine et odalisques). Le principal argument qu'on fait valoir à l'appui de cette traduction, est que la mention des femmes ne pouvait manquer dans rénumération des splendeurs de Salomon. Cet argument serait décisif s'il n'avait déjà été question d'esclaves et de chanteuses, et l'introduction de la femme (reine) au singulier est hors de propos, le plus pauvre mortel pouvant en avoir une. — La conclusion admet qu'il y ait un plaisir dans le travail même, tant qu'il dure, parce qu'il est une distraction, un but palpable et qui peut être atteint ; puis après, quand il est achevé, c'est encore fini.
*' Je me mis encore à examiner ce qui est sagesse et ce qui est folie et sottise : Que fera celui qui succédera au roi ? Ce qu'ils ont fait depuis longtemps! Je vis bien que la sagesse avait un avantage sur la sottise, comme la lumière en a un sur les ténèbres ; le sage a ses yeux et le sot marche dans l'obscurité — mais je reconnus aussi qu'un même sort leur est réservé à Tun comme à Tautrc, et je me dis à moi-même : le sort du sot sera aussi le mien ; alors à quoi bon ma sagesse plus grande? Et je dus me dire : là aussi vanité! La mémoire du sage subsistera tout aussi peu que celle du sot, et aux jours à venir tout sera oublié depuis longtemps. Hélas ! le sage meurt comme le sot. *^ Et la vie me fut odieuse, et je fus dégoûté de tout ce qui se passe sous le soleil : car tout est vanité et une course après le vent. Je pris en aversion toutes les choses pour lesquelles je m*étais donné de la peine sous le soleil. C'est que je devais les laisser à celui qui me succéderait (et qui sait s'il sera un sage ou un sot!) pour qu'il fût le maître de tout ce que j'ai fait avec peine et intelligence sous le soleil ! Là aussi vanité ! Et j'en vins à être blasé à Tégard de tout ce que j'avais fait sous le soleil. '* Car si quelqu'un a travaillé avec sagesse, intelligence et succès et qu'il doit laisser ses affaires à quelqu'un qui n'y a point travaillé, c'est vanité, c'est une bien triste chose! Que reste-t-il donc à l'homme de toutes les peines qu'il s'est données, de tout ce qui a préoccupé son esprit sous le soleil ? Tous ses jours pleins de douleurs ; sa besogne, du chagrin; la nuit même, point de repos Vanité!
296 l'ecclésiaste ii, i2-2t5.
II, 12-23. Tout n'est pas bien clair dans ce morceau, cependant les difficultés tiennent plutôt au manque de lucidité logique qu*au sens même des mots^ à quelques exceptions près. Il nous semble que ce sont principalement deux idées qui viennent ici confirmer la thèse de l'auteur, que la vie de ce bas monde ne procure point de satisfaction parfaite et durable à Thomme, qu'il prenne la voie de la sagesse ou qu'il se laisse aller à ce qu'il appelait tout à l'heure la folie. P L'une est sans doute préférable à l'autre pour le moment, dans la pratique, mais en fin de compte, où est la différence ? La mort, commune à tous, efface cet avantage passager, et après, loin qu'il puisse servir à quelque chose à celui qui l'a possédé, il n'en reste pas même un souvenir. Ici l'auteur oublie son rôle, car il n'aurait pas pris le masque de Salomon si celui-ci avait été oublié, et si la postérité n'avait pas même exalté et surfait sa gloire. Cependant c^tte perspective toute négative (s'il est permis de s'exprimer ainsi) n'est pas la seule qui pèse sur l'âme du philosophe. Il y en a une autre qui le tourmente. 2^ On travaille sa vie durant, on crée, on bfttit, on se donne mille peines pour bien des choses qu'on croit bonnes et utiles — puis on s'en va, tout tombe entre les mains d'un autre qu'on ne connaît pas, au sujet duquel on n'a pas de garantie, peut-être d'un sol, d'un dissipateur — pensée poignante et capable de vous décourager, de vous dégoûter du travail. Celte seconde idée se presse sous la plume de Tauteur dès le début, mais il la laisse tomber pour la reprendre seulement plus tard. Encore avouerons-nous que la réponse qu'il donne à sa première question n'est rien moins que claire. Est-ce à dire que les hommes sont généralement peu sages cl que par conséquent toutes les chances sont pour que le successeur ne le soit pas davantage ?
^* Rien de mieux pour riiomme que de manger et de boire, et de jouir tout en travaillant. Mais je reconnus que cela aussi dépendait de Dieu. Car qui peut manger et jouir sans son aveu? Il donne sagesse, intelligence et joie à qui il veut bien ; au pécheur il donne la tâche de recueillir et d'amasser des biens, pour les faire passer ensuite à celui qu'il préfère. — Là aussi vanité, et une course après le vent.
II, 24-20. Ici Fauteur arrive à déclarer une première fois que la seule manière d'échapper à ce triste sentiment qui est devenu
l'^cxilésiaste m, i-ii. 297
son refrain, c*est de jouir du moment, si tant est qu'il offre de quoi, n ne faut pas prendre trop à la lettre la locution : manger et boire ; elle représente une notion plus générale et nous oserons dire moins crûment sensuelle. Mais ne jouit pas qui veut ; autrement ce serait chose bien commode et le découragement serait hors de propos. Gela dépend du bon vouloir de Dieu (sans son aveuy litt. : sans luiy leçon des anciennes versions. Le texte hébreu, qui semble dire : qui a plus joui que moii est contraire au raisonnement de Tauteur). Or, puisque tout dépend de Dieu, c'est encore courir après le vent que de vouloir être soi-même l'artisan de son bonheur. On voudra bien remarquer qu'en introduisant la volonté souveraine (mais incontrôlable) de Dieu, et la notion du pécheur, l'auteur se met à couvert contre le reproche d*être matérialiste et fataliste.
' Toute chose a son heure, et il y a un temps pour tonte affaire sous le soleil. Il y a un temps pour naître et un temps pour mourir ; un temps ponr planter et un temps pour arracher ; un temps pour tuer et un temps pour guérir ; un temps pour démolir et un temps pour édifier ; un temps pour pleurer et un temps pour rire ; un temps pour se lamenter et un temps pour danser; un temps pour jeter des pierres et un temps pour les ramasser ; un temps pour embrasser et un temps pour s'en abstenir ; un temps pour chercher et un temps pour perdre ; un temps pour conserver et un temps pour dissiper ; un temps pour déchirer et un temps pour coudre ; un temps pour se taire et un temps pour parler ; un temps pour aimer et un temps pour haïr ; un temps pour la guerre et un temps pour la paix. ' Quel profit revient à l'ouvrier de toute sa peine ? J'ai considéré la besogne à laquelle Dieu a permis aux mortels de s'exercer : lui, il a fait toute chose belle en son temps ; il a même livré le monde à leur esprit — seulement Thomme ne comprend rien^ du commencement à la fin, à tout ce que Dieu fait.
III, 1-11. Déjà dans la réflexion immédiatement précédente Tauteur avait signalé le fait que tout dépend de la volonté et de la dispensatîon de Dieu. Cette idée est reprise et développée ici de manière à confirmer de nouveau la thèse de l'inutilité des efibrts et du travail de Thomme. Il faut bien se garder de croire que la longue série d'antithèses qui se produit dans ce texte est destinée à peindre la variabilité et l'inconstance des choses d'icibas. L'auteur vise à autre chose: il insiste sur ce que tout
:i98 l'jbcclésiaste m, 12-15.
est réglé par une volonté supérieure et que Thomme n'y peut rien changer. Cela est clair d'abord pour le moment de la naissance et de la mort ; cela s'applique très-facilement aussi au deuil et à la réjouissance, à la plantation et autres travaux qui dépendent de la saison. En apparence, un grand nombre des actes énumérés sont à la libre disposition des hommes et Tauleur affaiblit sa thèse en l'exagérant. Mais il faut observer que dans beaucoup de cas l'individu dépend de la marche générale des affaires et n'a pas les moyens de s'y soustraire (guerre, etc.); dans d'autres on peut dire que l'instinct môme, qui détermine ractivité humaine, est soumis à des lois inconnues, que la psychologie a ses mystères, en vue desquels l'auteur pouvait se croire autorisé à subordonner à sa théorie la totalité des éléments de la vie pratique. Et c'est évidemment celte idée de la totalité qu'il a voulu mettre en relief dans son énuméralion. Après cela, peut-on dire que ïouvrier règle ses actes à son gré et d'après le but qu'il se propose et qu'il serait sûr d'atteindre? On peut être convaincu, en théorie, que tout est bien dans ce monde, mais, de fait» on n'y comprend rien, et la faculté que l'homme possède de raisonner sur les affaires de Dieu (la Vulgate dit très-bien : mundim tradidit dispuiatioiii eorum), n'est certes pas ce qui le rendra heureux.
'- Je recoDnus qu'avec tout cela il n'y avait do boa que de se livrer à la joie et de se donner du bon temps autant que la vio dure ; mais si quelqu'un peut manger et boire et jouir du bien-être tout en faisant sa besogne, cela aussi est un don de Dieu. Je reconnus que tout ce que Dieu fait, c'est pour toujours ; il n'y a rien à y ajouter et rien à en retrancher, et Dieu a fait qu'on le craint. Ce qui a été, est encore, ce qui est à venir a déjà été, et Dieu ramène ce qui est passé.
III, 12-15. L'absolue dépendance de l'homme vis-à-vis de Dieu et de Tordre immuable qu'il a établi (comp. chap. I, 4 suiv.), amène la même conclusion, qui avait déjà été suggérée à l'auteur par la considération qu'il ne résultait aucun fruit réel de n'importe quelle direction donnée à la vie pratique : il n'y a pour rhomme qu'un seul bien possible, c'est celui qu'offre le moment môme ; encore est-ce là un bien qu'il faut accepter avec reconnaissance quand on peut l'avoir (chap. II, 24). Nous avons
L*£CCLKSIASTB III > 16-22. 299
déjà dit que Texpression : manger et boire, a ici un sens moins crûment matérialiste que dans une traduction qui doit ne pas trop s'écarter de la lettre. Se donner du bon temps, est une locution un peu familière, mais parfaitement appropriée au contexte et à prendre dans le même sens que manger et boire. La traduction : faire du bien y est tout à fait hors de propos. Dieu a fait qu^an le craint, cela veut dire qu'il a fait en sorte qu'on est obligé de le craindre, de reconnaître sa puissance absolue et incontrôlable ; l'ordre établi dans le monde et auquel nul ne peut se soustraire, est de nature à inspirer au mortel le sentiment de sa propre impuissance et de sa nullité. Il ne faut pas traduire : il affit ainsi pour qu'on le craigne.
^* J*ai considéré encore autre chose sous le soleil : à la place du droit, riniquité, et à la place de la justice, Tinjustice. Je me disais à moi-même : Dieu jugera le juste et lé méchant, car il a fixé un temps pour toute chose et pour tout ce qui se fait. Et je me dis à moi-même : c*est à cause des hommes, pour que Dieu les mit à l'épreuve et pour qu'ils reconnussent quMls sont, eux aussi, des bêtes. ^' Car le sort des hommes et le sort des bêtes est le même ; les uns meurent comme les autres, c'est le même souiSe qui les anime et Thomme n'a pas d'avantage sur la bête. Car tout est vanité ; tous vont au même lieu, tous ils viennent de la poussière et tous ils retournent à la poussière. Qui sait donc si le souffle des hommes monte en haut et si le souffle des bêtes descend en bas dans U terre? Et je vis qu'il n'y a rien de mieux pour Thommc que de se livrer à la joie tout en travaillant : c'est là ce qui lui en revient. Car qui lui fera voir ce qui sera après lui?
ni, 16-22. Nouvelle expérience et nouvelle réflexion, plus triste que les précédentes. Dieu a bien établi un certain ordre dans son monde. Cet ordre peut peser sur nous par la rigueur même de ses lois. Mais nous pouvons aussi croire qu'il a tout bien fait (v. 11). Or, voici que les hommes eux-mêmes dérangent cet ordre et introduisent le mal dans les relations sociales. L'iniquité et l'injustice représentent ici tout ce qui, du fait des hommes, empêche ou détruit le bonheur de l'individu. Ce mal existe. On s'en console en songeant à la justice de Dieu. L'heure de toute chose étant réglée (v. 1 suiv.), celle du jugement, c'està-dire de la compensation, ne manquera pas de venir aussi. Mais
300 L*ECCLéSIASTB III, 16-22.
cela est-il bien sûr ? Si Dieu permet l'injustice, n'aurait-il pas un autre but ? celui de faire constater ce que les hommes valent, et de leur faire reconnaître à eux-mêmes qu'ils méritent leur triste sort ? (Il y a ici quelques mots douteux, mais dont Tincertitude n'influe pas sur le sens général. Nous traduisons : Il a fixé {sam)t les Rabbins ont mis s'am (là), ce qu'on a voulu rendre par alors, pour y trouver une allusion au jugement dernier. Nous avons encore traduit : rueltre à V épreuve ; d'autres préfèrent dire : déclarer^ Il est incontestable que notre philosophe raisonne ici de manière à faire voir que la croyance à une vie future lui est personnellement étrangère. Nous devions nous attendre à une déclaration explicite dans ce sens ; car autrement ce qu'il a dit jusqu'ici ne serait pas motivé. Une espérance positive à cet égard aurait coupé court à ses tristes réflexions, ou plutôt il n'aurait jamais pu arriver à les formuler avec l'accent d'un si profond découragement. Elle serait encore en contradiction flagrante avec sa recommandation réitérée de tâcher de jouir de la vie présente et du moment dont on dispose. (Gomp. encore plus bas, chap. IX et plusieurs autres passages, ainsi que Job VII, 6 suiv. ; X, 20 suiv. ; XIII, 28 suiv. ; XVII, 13 suiv.) On dirait que la croyance en question n'était pas étrangère au siècle de l'auteur ; il paraît y faire allusion en disant : Qui sait donc, etc. Il voudrait savoir, la croyance seule ne lui donne pas de garantie, et quant à la foi, il ne l'a pas. Il est positif qu'il ne regarde pas l'homme comme possédant une âme personnelle el non sujette à la mort. Il ne s'élève pas au-dessus de l'antiqne conception du simple souffle vital (Gen. II, 7), que Dieu donne et retire à son gré (Gen. III, 19. Psaume GIV, 29, 30). — L'auteur, en concluant, ajoute : Gar qui lui fera voir ce qui sera après lui ? Pour cela il faudrait qu'il vécût encore : or, qui est-ce qui lui ménagerait le moyen d'être témoin de ce qui arrivera après sa mort ? (Job XIV, 21 .)
* Je coDsidérai encore tout ce qui se commet d*oppressions sous le soleil : je vis les larmes des opprimés que personne ne consolait, et la violence des oppresseurs, sans que personne intervint. Et j'estimai plus heureux les morts que les vivants, ceux qui n'existaient plus que ceux qui vivaient encore, et plus heureux que les uns et les autres celui qui n'était pas encore arrivé à la vie, pour voir toat ce qui se fait de mal sous le soleil.
l'egclésiaste IV, i-8. 301
IV, 1-3. Jusqu*à la fin du troisième chapitre il n'est pas trop difficile de retrouver le fil des idées de notre philosophe. Mais avec le quatrième nous risquons de le perdre ; on serait presque tenté de dire : parce qu'il l'a perdu lui-même. Seulement il faut reconnaître que son humeur sombre et chagrine s'étudie toujours encore à trouver partout dans la vie des motifs de plaintes et de dégoût. Il répète bien qu'on doit jouir du moment et de l'occasion : mais le peut-on toujours ? N'y a-t-il pas trop de choses dans le monde qui vous en empêchent ? Ainsi tout d'abord le mal que les hommes ne cessent de se faire les uns aux autres et les injustices qui se commettent, sont de nature à rendre la vie insupportable soit à ceux qui en sont les victimes, soit à ceux même qui n'en sont que les spectateurs.
* Je via que toute la peine qu'on se donne et tout le succès qu'on obtient du travail n'est que rivalité entre les uns et les autres. Cela aussi est vanité et une course après le vent. C'est un sot que celui qui se croise les bras et qui se consume lui-même ; mais mieux vaut le creux de la main plein de repos, que deux poignées pleines de peine et d'efforts stériles.
rV, 4-6. Et puis le travail ! Pourquoi travaille-t-on ? Dans quel but utilise-t-on ses forces et ses moyens ? Est-ce pour arriver à uij résultat durable, satisfaisant, au bonheur, enfin? Mais il a été établi que ce but n'est pas atteint. Non, c'est la rivalité qui stimule Tactivité des hommes. On veut avoir plus que d'autres, on veut aller plus loin. Sans doute, celui qui s'adonne à la paresse est un sot ; il ma^ige sa propre chair y comme le dit le texte, c'est à dire qu'il finit par n'avoir rien du tout, si ce n'est la misère et le dénûment ; mais l'autre extrême, vaut-il mieux?
^ Je vis encore une autre vanité sous le soleil. Tel est seul et sans second, il n'a ni fils ni frère, et il ne cesse de se donner de
la peine, ses yeux ne sont jamais rassasiés de richesses Mais pour
qui est-ce donc que je me tourmente et que je me sevré de jouissances? Ceci aussi est vanité et une triste occupation.
IV, 7, 8. Même sujet, sous un autre point de vue : il y a des gens qui piochent, qui s'échinent, qui amassent, qui n'en ont jamais assez, et qui n'ont pas même d'héritiers auxquels ils laisseraient leurs richesses. L'auteur est tellement pénétré ou
302 l'ecclésiaste iv, 9-12.
surpris de la vanité de celle manière de vivre, qu'il, va parler à la première personne, comme s'il avait fait rcxpérience sur lui-même.
' Deux valent mieux qu'un seul, ils profitent de ce qu'ils font. Car s'ils viennent à tomber, Tun peut relever l'autre ; mais malheur à celui qui est seul et qui tombe, sans avoir de second qui le relève. De même, si deux sont couchés ensemble ils auront chaud, mais celui qui est seul comment aura-t-il chaud? Et si quelqu'un peut vaincre un seul, les deux lui tiendront tète. La ficelle triple ne se rompt pus de si tôt.
IV, 9-12. Ces quelques lignes paraissent être amenées par une simple association des idées. Car, à vrai dire, elles n'aboutissent à aucune réflexion analogue à celles qui précèdent. L'homme isolé dans le monde, avait-il été dit, travaille sans but. Celte idée des inconvénients de l'isolement est reproduite ici avec des applications diverses. A tous égards, et indépendamment du but suprôme de l'activité humaine, il y a un avantage à être deux ; litt. : les deux ont un salaire pour leur besogne. (Ce mot de besogne, peine, travail, sert comme toujours à désigner une activité habituelle quelconque.) Dans le premier exemple il y a une expression inexacte : S'ils viennent à tomber, au lieu de : si Ytm vient à tomber. Quant au second exemple, on aurait tort de songer au lit conjugal. Il faut plutôt se rappeler que le commun peuple n'avait guère qu'une couverture, un manteau pour se garantir contre la fraîcheur très sensible de la nuit. Le troisième exemple rappelle que deux contre un, fussent-ils plus faibles isolément, ont des chances de pouvoir résister à l'agresseur, là où un seul succomberait. Ceci est finalement confirmé par un proverbe.
" Un jeune homme pauvre, mais sensé, vaut mieux qu^un vieux roi sot, qui ne sait plus accepter des avis. Il est sorti de prison pour devenir roi ; il était né pauvre dans son royaume ; j'ai vu tout le monde, tout ce qui circulait sous le soleil, se mettre avec le jeune homme, le second qui devait s'élever à la place de l'autre; c'étîiit une foule innombrable à la tête de laquelle il se trouvait — et ceux qui viendront après ne s'en réjouiront pas ! Encore vanité et course après le vent.
l'eCCLÉSIASTE IV, 13-17. V, i-6. 303
IV, 13-16. Après cette digression, Tanteur revient à sa Ihêse de la vanité des choses humaines. II parle d'un jeune roi, sorti des derniers rangs de la société, acclamé par la nation entière — et dont on finira par être dégoûté comme de son prédécesiseur. La faveur populaire aussi n'est que vanité : bien sot qui la recherche ! — Voilà tout ce qu'il est possible de tirer aujourd'hui de ce passage qui fait le désespoir des commentateurs. Comme ce que nous avons pris pour l'exposé d'une vérité générale semble se présenter sous la forme d'une narration, on a souvent cru que Tauteur fait allusion à un fait historique, soit ancien, soit contemporain. On a songé à David, à Joas, même à Joseph en Egypte, sans réussir à expliquer ainsi tous les éléments du texte. L'interprétation en apparence la plus naturelle est aussi la plus impossible. Le vieux roi sot doit être Salomon, le jeune usurpateur sorti de prison (de l'exil), Jéroboam. Mais dans ce cas Tanteur aurait persiflé celui dont il prenait le masque, et aurait oublié son rôle au point de parler de la fin du règne d'un roi qui ne l'était pas encore quand Salomon mourut !
*'' Prends garde à toi quand tu vas à la maison de Dieu : être prêt à obéir vaut mieux que les sacrifices que font les sots, qui ne le savent pas même quand ils font mal. ' Ne sois pas trop prompt à ouvrir la bouche^ et que ton cœur ne se hâte pas de proférer des paroles devant Dieu. Car Dieu est au ciel et toi tu es sur la terre ; donc tes paroles doivent être peu nombreuses. Comme le rêve provient d'un excès d'occupation, le discours du sot se produit en un excès de paroles. Quand tu fais un vœu^ ne tarde pas à l'accomplir ; Dieu ne prend pas plaisir aux sots. Accomplis ton vœu ! Il vaut mieux ne pas en faire, que d'en faire sans les accomplir. Ne permets pas à ta bouche de rendre ta personne coupable ; et ne va pas dire an représentant de Dieu : c'était une erreur I de peur que Dieu ne s'irrite de tes paroles et ne fasse échouer ton entreprise. Autant de paroles en trop grand nombre, autant de rêves et de vanités : crains Dieu !
rV, 17 - V, 6. Le ton change. L'auteur parle à la seconde personne; il veut instruire les autres. Jusqu'ici il s'est plutôt entretenu avec lui-même. Son discours prend davantage les allures du genre gnomique ou du livre des Proverbes.
La série des maximes proposées dans cette nouvelle partie du texte commence par des principes de religion. Il y en a trois qui
304 l'ecclésiaste v, i-6.
sont recommandés ici. P La thèse fondamentale que Yoàéissanee, c'est à dire la pratique du devoir, considéré comme volonté de Dieu, vaut mieux que les sacrifices, c'est-à-dire le culte purement rituel. Les prophètes ne cessent de dire la même chose (És.I, 11 suiv. Jër.^VIl,21 suiv. Amos V, 21 suiv. Osée VI, 6, Mich. VI, 6 suiv. Psaume XL, 7 suiv. ; L ; etc., etc.) Pour bien comprendre la portée du texte il faut se rappeler que les notions de sagesse et de sottise, dans la littérature philosophique et morale des Hébreux, ne se bornent pas à l'élément intellectae!, mais impliquent toujours aussi un élément religieux et moral. Le sot n'est donc pas simplement l'imbécile, celui dont les facultés sont restreintes, mais surtout aussi celui qui dévie de la bonne voie. Ici il s'agit évidemment de gens qui, tout en faisant mal, s'imaginent que l'accomplissement des rites suffît pour se mettre bien avec le bon Dieu. — 2® Ldi prière ne consiste pas à faire beaucoup de phrases. Peu de mots suffisent ; la disposition du cœur est la chose essentielle. Cette maxime est corroborée par la réflexion que Dieu est incomparablement supérieur au mortel et ne doit pas être considéré comme un semblable qu*on gagnerait par la loquacité. Le discours du sot, dans ce contexte, est précisément ce verbiage dont parle aussi l'Évangile (Matth. VI, 7); il est comparé à un rêve, résultat d'une surexcitation de l'activité, et qui n'est qu'une chose vaine et sans valeur. On voit que l'auteur s'est déjà trouvé en face de ce ritualisme ai souvent châtié plus tard par le Seigneur. — 3** Un élément parti-* culier du culte, c'étaient les vœux facultatifs, lesquels, à en juger par la mention fréquente qui en est faite dans le Nouveau Testament, paraissent avoir été de plus en plus en vogue. L'auteur ne les proscrit pas, mais il insiste sur ce qu'on ne les fasse pas légèrement et qu'on les prenne au sérieux. Ici il est clair que les sots sont encore des gens frivoles auxquels un acte de ce genre ne coûte rien tant qu'il s'agit de promettre, et qm ensuite ne se soucient guère de tenir parole. En faisant le vcbu, qui consistait régulièrement en une promesse de sacrifice, ils ont dû en prévenir le prêtre (le représentant, Mal. II, 7 ; c*esl nous qui, pour plus de clarté, ajoutons les mots : de Dieu); puis le moment indiqué par la cérémonie étant venu, ils allèguent un prétexte futile pour s'en dispenser. Or, par le vœu on s'engage vis-à-vis de Dieu ; il punira le mensonge fait ainsi à sa personne et le menteur portera la peine de la légèreté de sa bouche. Il a
l'egclésiaste V, *7, 8. 305
fait un vœu pour assurer la réussite d'une entreprise ; Dieu ne permet pas qu'on se moque de lui. — Résumé : A l'égard des rapports avec Dieu, le craindre, le respecter, vaut mieux que parler ; le babil soi-disant religieux est chose vaine comme un rêve. Notre traduction est un peu libre ; mais le texte serait resté trop obscur avec une transcription littérale.
'Si tu vois dans le pays le pauvre opprimé, la justice et le droit violés, ne t'étonne pas de la chose. Car au-dessus de celui qui est élevé il 7 en a un autre qui Test davantage, et au-dessus d'eux quelqu'un qui occupe le rang suprême. Avec tout cela c'est un profit pour le pays, qu'un roi pour une terre cultivée.
V, 7, 8. Ces quelques lignes sont d'une extrême obscurité. Le sens n'est pas clair, et la liaison avec ce qui précède et avec ce qui suit ne l'est pas davantage. Ceux qui les joignent aux phrases précédentes y voient une recommandation de respecter le roi comme on respecte Dieu, motivée sur le pouvoir qu'il a de faire droit à l'opprimé. Le suprême est alors Dieu. Ceux qui préfèrent les rattacher à ce qui suit, rappellent ce qui avait été dit chap. IV, 1, et y voient une nouvelle constatation du triste état de la société. Il ne faut donc j)as s'étonner de la chose ; une main lave l'autre ; les supérieurs sont en connivence avec les inférieurs, et le suprême y le roi, fait en grand ce que les subalternes font en petit. Malgré tout cela, mieux vaut encore la monarchie que l'anarchie, dans un pays cultivé, dans une société qui a de nombreux intérêts, qui n'est plus à l'état primitif dans le désert. Nous avouons que les deux explications sont sujettes à caution ; mais avec un texte comme celui-ci il n'y a pas moyen de se décider ou de trouver mieux. La traduction : c'est un avantage pour un pays d'avoir un roi honoré, ne se justifie pas philologiquement. Toujours fera-t-on bien de remarquer que ce passage suppose ime hiérarchie dans le gouvernement. Le mot hébreu que nous avons traduit par le pays est employé dans les livres postérieurs à l'exil dans le sens àa province*
* Celui qui aime l'argent n'en a jamais assez, et celui qui aime le superflu, n'en retire point de profit. Voilà bien aussi de la vanité. Plus il y a de biens, plus il y en a qui en veulent avoir leur part, et quel avantage le possesseur en retire-t-il, si ce n'est de les contempler? C'est l'ouvrier qui a le sommeil paisible, qu'il ait peu ou
A. T. 6« part. 20
306 l'ecclésuste v, 9-i6.
beaucoup à manger ; Tabondanco du riche ne le laisse pas dormir en repos. C'est une bien triste chose que j'ai vue sous le soleil : de la richesse gardée par le possesseur pour son propre malheur. Que cette richesse se perde par suite d'un événement fâcheux, le fils auquel il aura donné la vie, n'aura plus rien dans sa main. Comme il est sorti du sein de sa mère, nu il s'en retournera comme il est venu, et de tout ce qu'il aura acquis par son travail il ne prendra rien pour l'emporter. ** Cela aussi est une bien triste chose, qu'il doive s'en aller comme il est venu. Quel profit lui revieni-il alors de s'être donné de la peine pour rien? et avec cela il aura vécu toute sa vie dans une humeur sombre, plein de chagrin, de malaise et d'aigreur.
V, 9-16. Il avait été question de Toppression du pauvre. Gda amène des réflexions sur la richesse et les mécomptes auxquels elle expose ceux qui la recherchent. D'abord ils n'en ont jamais assez ; on ne jouit jamais de ce qu'on a, on ne regarde qu'à ce qu'on n'a pas encore, et tout au plus on se plaît à le posséder sans savoir utilement l'employer. Puis la richesse attire des amateurs, litt. : des commensaux, des parasites, etc. (D'autres parlent ici de serviteurs plus nombreux, ou d'une famille plus grande qui se partagera riiéritage et l'amoindrira ainsi ; mais tout cela nous paraît étranger au texte.) Ensuite la richesse ne donne pas le repos, elle empoche de dormir (mais non pas, comme disent les commentaires, parce qu'on mange trop), tandis que l'ouvrier jouit d'un doux sommeil, sa besogne étant autre, pénible, mais utile. La pauvreté môme ne l'en prive pas. Après cela, l'auteur nous représente l'avare ; il amasse, il garde son trésor ; s'il survient un malheur, guerre, incendie, pillage, procès perdu, ou tel autre, il ne lui reste rien, si ce n'est le regret. A la mort, c'est la même chose ; et par dessus le marché il n'aura eu de la vie que la peine et le chagrin, inséparables de cette préoccupation exclusive d'acquérir.
*' Voici donc ce que j'ai reconnu comme bon : c'est que l'homma fait bien de manger et de boire et de jouir, avec toute la peine qu'il se donne sous le soleil, durant le court espace de temps qae Dieu lui permet de vivre. Car c'est là sa part. Encore, quand Dieu accorde à quelqu'un de la richesse et des trésors, et lui permet d'en jouir et d'en retirer sa part, et de se réjouir avec sa peine, c'est là un don de Dieu. Car un tel ne pense pas beaucoup aux jours de sa vie, Dieu l'occupant de la joie de son cœur.
l'ecclésiaste V, 17-19. VI, 1-6. 307
V, 17-19. Le cinquième chapitre se termine comme le deuxième et le troisième ; l'auteur chante encore son refrain. Ce n'est pas le bien matériel en lui-même dont la possession procure le bonheur ; autrement le riche serait toujours heureux. C'est de savoir et de pouvoir en jouir. Le premier est Taffaire de l'homme, c'est sa j[?ar^, le second est l'affaire de Dieu, c'est son don. La jouissance n'est pas le but, mais le moyen. Le philosophe ne recommande pas de travailler pour jouir, mais de savoir jouir en travaillant, et de ne pas se donner des soucis en trop réfléchissant à la brièveté de la vie. Le sens de la dernière phrase est douteux. Nous supposons que l'auteur veut dire que celui qui sait et peut jouir du moment présent, ne songera guère à la brièveté dfe la vie.
• Il est encore un mal que j*ai vu sous le soleil, et qui pèse lourdement sur rhomme : il y a tel homme auquel Dieu donne de la richesse^ des trésors et de Thonneur, et auquel il ne manque rien de tout de qu'il désire, mais Dieu ne lui permet pas d'en jouir et c^est nn étranger qui en jouit — c'est là une vanité et une triste chose ! Quand un homme aurait cent enfants, et qu'il vécût beaucoup d'années^ quelque longue que fût la durée de son existence, s'il ne jouit pas de son bien, je dis : plus heureux que lui est l'avorton, car celui-ci naît en vain, il s'en va dans l'obscurité et les ténèbres couvrent son nom ; il n'a pas vu le soleil, il n'en sait rien, il n'est pte même enterré*, et il a plus de repos que l'autre. Celui-ci dût-il vîvre deux fois mille ans, sans jouir de son bien — tout s'en va au même endroit.
- VI, 1-6. Plus haut il avait été question d'hommes riches qui perdent leurs biens, et qui sont malheureux par cela même. Ici il 8*agit d'un autre cas : tel reste en possession de son bien, mais ne peut en jouir. La pensée de l'auteur est voilée, parce qu'il ne dît pas pourquoi la jouissance est refusée. On peut songer à la maladie, ou à des travers d'esprit, ou à des passions inquiètes, etc. La richesse finit par passer aux mains de Vétrangery c'està-dire de rhéritier, et le possesseur n'en a pas goûté les avan-
1 Ce membre de phrase ^ se trouve intercalé deux lignes plus haut dans le texte reça, où il ne présente pas de sens, se place très-bien ici> et doit avoir été d'abord ajôoté en marge après avoir été omis par inadvertance et ensuite réintégré à une fausse
308 l'egclésiaste vi, 7-12.
tages, n'a pas su en jouir. Cette privation, quelle qu'en soit la cause, n'est rachetée par aucun autre bien ou bonheur; ni une nombreuse famille, ni une vie indéfiniment prolongée ne la compense. Il vaut mieux ne pas vivre du tout, que de vivre sans en profiter. L'avorton (expression plus .forte que celle de Tenfant mort-né) est plus heureux qu'un tel homme : s'il n'a pas vécu, s'il n'a pas même reçu une sépulture en règle comme toute autre créature humaine, en revanche il a eu le repos, il a été exempt de toutes les tribulations de la vie (Job III, 16). Et comme, en&i de compte, la mort est le sort commun, à quoi bon une existence même vingt fois séculaire, si l'on ne sait ou ne peut en jouir.?
^ Toute la peine que rhommc se donne est pour sa bouche, et pourtant l'appétit n'est jamais rassasié. Quel avantage le sage a-t-3 donc sur le sot? ou rhomme humble, qui sait bien se conduire parmi les vivants? Voir des yeux vaut inieux que de laisser eirer ses désirs. Là aussi il y a vanité et course après le vent. Ce qui est a existé il y a longtemps déjà, et c'est chose connue que, puisqu'on est homme, ou ne peut lutter avec celui qui est le plus fort Oui^ plus on fait de paroles, plus on multiplie les vanités. Quel profit en revient-il à Thomme ? Qui sait donc ce qui est bon pour lui^ durant le peu de jours de sa vie passagère qu'il traverse comme une ombre? Et qui lui dira ce qui sera après lui sous le soleil?
VI, 7-12. Les réflexions tristes reprennent le dessus. L'homme travaille pour sa bouche ; il veut jouir ; le terme figuré est choisi parce que l'auteur a pris l'habitude d'exprimer la notion de la jouissance par ceux de manger et de boire. Mais les peines qu'A se donne n'aboutissent pas parce qu'il n'en a jamais assez (chap. III, 9). L'antithèse entre le sage et le sot s'est déjà trouvée plus haut (chap. II, 13 suiv.). Ici le sage est désigné comme rhomme humble qui sait se conduire etc. Évidemment, cela veut dire que la recherche des richesses est une folie (comp. la note sur ch. V, 17. à la page précédente); la condition humble avec le contente* ment et la mo'dération est opposée à l'avarice et à la cupidité insatiable. Voir des yeux, veut dire jouir de ce qui est présent ei à votre portée ; l'opposé est le désir qui erre au loin. — La fin de ce morceau reproduit des thèses déjà plusieurs fois formulées. Comp. chap. I, 9 ; V, 0 ; I, 2 ; II, 3 ; III, 22. Courir après lèvent, c'est chercher au loin ce qu'on n'est pas sûr d'atteindre. L'ordre immuable déterminé par un plus fort que le mortel (chap. III,
l'egclésiaste VII, 1-7. 309
1 suiv.) rend stériles les efforts des hommes. Mais à quoi bon répéter tout cela ? On n'arrive qu'à constater toujours de nouveau que tout est vanité.
^ Une bonne réputation vaut mieux qu'une huile précieuse, et le jour de la mort vaut mieux que celui de la naissance. Mieux vaut aller à la maison du deuil, qu'à la maison du festin : car tous les hommes finissent par là, et celui qui vit le prendra à cœur. Mieux vaut tristesse que rire^ car quand on a mauvaise mine Tesprit est en bonne santé. Le cœur des sages est dans la maison du deuil, le cœur des sots dans la maison de la joie. Mieux vaut écouter la censure d'un sage que la chanson des sots; car le rire du sot est comme un feu d'épines pétillant sous la chaudière. — Là aussi il y a vanité : l'ambition séduit le sage et les cadeaux corrompent le cœur.
Vn, 1-7. De plus en plus les réflexions de notre philosophe prennent la forme de maximes détachées; cependant il y a toujours moyen de les rattacher à l'idée fondamentale de son livre. La vie est triste et ne donne pas de parfaite satisfaction. Mais s'il y a lieu de profiter du moment pour ne pas être absolument frustré de tout bonheur, il ne faut pourtant pas s'exposer à perdre l'équilibre, et à donner dans les excès de la frivolité. Le sol, l'homme léger et étourdi, qui est aussi celui qui oublie Dieu et le devoir, recherche les plaisirs de la table, de la toilette (huile précieuse), du chant, etc., et évite tout ce qui est sérieux. Le sage songe à la fin, il tient à une bonne réputation, il aime mieux méditer que rire. L'auteur renchérit exprès sur les antithèses et frise à dessein le paradoxe. La réputation et l'huile forment en hébreu un jeu de mots qu'il est impossible de reproduire en français. Le rapprochement est motivé par la bonne odeur, que nous prenons aussi dans le sens figuré. La mauvaise mine, c'est ici le visage sérieux, mais l'expression est choisie pour opposer une maladie apparente à une santé réelle. Le feu d'épines fait du bruit, mais ne dure point. — Il est difficile de rattacher la dernière ligne à ce qui précède par une association simple et naturelle des idées. On est tenté de supposer une lacune dans le texte. Nous avons hasardé une traduction d'après laquelle l'auteur dirait que le sage même risque de sortir de l'ornière. Le sage serait ici le juge accessible à la corruption. Au
310 l'ecglésiaste vu, 8-14.
lieu de Vambitio^i, le texte dit Voppressmi ; ce serait la Yiolation du droit amenée par la cupidité. Nul n'est à Tabri de la tentation, V. 20.
^La fin d'une chose vaut mieux que son commencement, et la patience mieux que la présomption. Ne te laisse pas aller trop vite à rirritation ; elle réside dans le sein des sots. Ne dis pas : comment se fait-il que les jours passés étaient meilleurs que les jours présents f Ce n'est pas la sagesse qui t'inspire cette question. La sagesse est bonne, comme un patrimoine; elle est plus que cela pour ceux qui voient le soleil. On s'abrite à l'ombre de la sagesse comme à Tomln^ de l'argent, mais l'avantage reste h l'intelligence ; la sagesse conserve la vie à celui qui la possède. Regarde l'œuvre de Dieu : car qui peut redresser ce qu'il a courbé ? Au jour du bonheur sois heureux, et au jour du malheur reconnais que Dieu l'a fait tout aussi bien que l'autre, afin que l'homme n'ait plus rien à atteindre aprës.
VII, 8-14. Cette autre série de réflexions assez décousues peut être ramenée à la recommandation de la patience et de la résignation en face des dispcnsations de Dieu. Il faut savoir attendre, se contenter, se soumettre. Le contraire est appelé la présomption, quand l'homme prétend faire prévaloir sa propre volonté ; l'irritation, quand on se fâclie au sujet de la marche des choses ; le regret du passé, que le mortel est toujours enclin à se représenter comme meilleur cfue le présent. — A ce point de vue, la première ligne ne doit pas Être prise comme le résultat de l'expérience, mais comme un motif de ne pas se livrer trop tôt à la crainte ou au désespoir. Il va sans dire que sagesse et sottise, dans ce contexte, se subordonnent au point de vue que nous venons de constater. L'ombre, chez les écrivains hébreux, symbolise la protection, le confort. L'auteur veut dire que s'il est vrai que la fortune peut jusqu'à un certain point procurer le bonheur à celui qui la possède, cela n'est pas moins vrai pour la sagesse; cela est môme plus sûr, parce que celle-ci est en quelque sorte une garantie pour la durée de la vie, la fortune sans la sagesse conduisant facilement à des excès qui l'abrègent . La reconunandation se termine par une pensée religieuse : tout ce qui arrive est l'œuvre de Dieu ; Tliomme est impuissant à changer ce que Dieu fait. Il faut jouir de ce qu'il donne; il faut savoir se passer de ce qu'il refuse (Job II, 10); nos destinées sont réglées de manière que les jours heureux alternent avec les jours malheureux:
L^ECCLÉSIASTE VU, 15-22. 311
nous vidons le calice pendant notre existence terrestre. Après cela/ il n'y a plus rien à attendre de nouveau. La dernière phrase paraît écourtée ; on s'attend à ce qu'il soit dit : afin que l'homme sache qu'il n'a plus rien à atteindre.
«> Tout cela, jô Tai vu durant ma vie passagère. Tel homme juste 86 perd par sa justice ; tel homtne méchant prolonge ses jours par sa méchanceté. Ne sois pas juste à Texcës^ ne te montre pas sage outre mesure^ de peur de te ruiner; ne sois pas méchant à Texcès, et ne deviens pas sot, de peur de mourir avant ton heure. Tu feras bien de t'en tenir à l'un, et de ne pas négliger l'autre : Qui craint Dieu échappe à tout cela.
VII, 15-18. Ici la pensée de l'auteur se voile davantage dans des apophthegmes incohérents. Cependant on entrevoit qu'il veut recommander le principe des philosophes de ne rien outrer, de choisir le chemin du milieu entre les extrêmes, comme le plus sûr et le plus profitable. En apparence, son conseil est contraire à la morale. Mais quand on songe que pour un Juif la justice comprenait bien des choses qui, au gré de la philosophie, étaient indifférentes, et que celle-ci permettait de se dispenser de bien des devoirs que la loi rendait obligatoires, on comprendra que Fauteur, à son point de vue, trouvait le rigorisme fort peu utile. La crainte de. Dieu est la seule chose nécessaire. Les termes de méchant, etc., sont employés dans le sens relatif du jugement vulgaire. Il y a une juste mesure à tout. Gomme la recommandation de jouir honnêtement de la vie est le dernier mot de la philosophie de l'Ecclésiaste, il peut bien dire qu'on aurait tort de s'abstenir trop méticuleusement de ce que d'autres regardent comme un péché. En suivant son conseil, on échappe aux mauvaises conséquences de l'un comme de l'autre excès.
*' La sagesse donne au sage plus de force que dix capitaines dans une ville. Car d'homme juste il n'y en a pas sur cette terre, qui ne fasse que le bien sans jamais pécher. Et ne fais pas attention à tous les .propos qui se débitent, de peur d'entendre comment ton propre serviteur te maudit, car ta conscience doit te dire que toi aussi tu as souvent maudit les autres.
VII, 19-22. Après ce qui a précédé, l'éloge de la sagesse est parfaitement à sa place. Elle est une force, une puissance, et
312 l'ecclésiaste vu, 23-:a4.
comme telle elle soutient la comparaison avec une magistrature ou un gouvernement bien organisé pour la défense delà citéi Elle offre même, à cet égard, une plus grande garantie que la justice (la vertu), car celle-ci n'existe nulle part dans sa perfection. Toi, lu n'es pas exempt de défauts toi-même : tu peux donc l'attendre à ce que d'autres, même tes plus proches, te critiquent. Ne l'en préoccupe pas, ne t'en chagrine pas ; laisse-les parler. Ce sera le plus sage.
'' Tout cela^ je Tai examiné avec sagesse. Je disais : je veni devenir sage; mais la sagesse restait loin de moi; loin de moi tout ce qui existe; et si profond, si profond — qui pourrait Tatteindre?
VIT, 23-24. L'auteur jette un coup d'oeil rétrospectif sur celte série de réflexions qu'il vient d'exposer, et constate de nouveau qu'il n'a pas atteint son but, que sa philosophie aboutit toujours à des questions sans réponse, à des énigmes sans solution. En apparence, il se contredit en disant qu'il a examiné avec sagesse, et qu'il n'a pu arriver à la posséder. Il faut distinguer ici deux choses que la pauvreté du langage philosophique dont l'auteur disposait ne lui permettait pas de désigner par des noms différents. La sagesse avec laquelle il examinait la chose, ce sont les facultés intellectuelles, la raison, le jugement, en un mot la philosophie, l'instrument avec lequel il opérait. La sagesse qu'il cherchait, et qu'il ne réussissait pas à trouver, c'est l'objet de ses réflexions, la nature des choses, le but de Dieu, la destination de l'homme et du monde, la vérité, enfin. Il voit bien les faits, mais il ne parvient pas à se les expliquer, à en trouver les causes. Cette sagesse-là, que Dieu s'est réservée à lui tout seul, et dont il n'accorde au mortel qu'une bien faible part, est à comparer à un trésor enfoui profondément en terre, et par cela même inaccessible (Job XXVIII, 12 suiv.).
'^Je m'appliquai encore à reconnaître et à étudier, à rechercher la sagesse et la raison des choses; à me convaincre qae la méchanceté est une sottise, et la déraison une folie. Et je trouvai quelque chose de plus amer que la mort : c'est la femme, elle, dont le cœur n'est que filets et pièges, et dont les mains sont des chaînes. Celui 11 qui Dieu veut du bien lui échappe^ mais le pécheiu* 9*y prend. Voilà, dit TEcclésiaste, ce que j'ai trouvé en faisant Taddition pour établir le compte. Ce que j'ai toujours cherché ardemment, je
l'eCCLÉSIASTE VII, 25-29. VIIÏ, 1. 313
ne Tai point trouvé. J'ai bien trouvé un homme entre mille, mais pas une femme. Seulement voici ce que j^ai trouvé : c'est que Dieu a créé l'homme droit; ce sont eux qui font toutes sortes de calculs.
VII, 25-29. Les réflexions de notre philosophe prennent une toiimure assez inattendue, mais pourtant très- naturelle. Il ne pouvait guère étudier les conditions de la vie humaine, sans arriver à parler de la femme. Avec l'humeur maussade et chagrine qxie nous lui connaissons, nous ne serons pas étonnés de ce qu'il voit ici tout en noir. Les mœurs de l'Orient font le reste. Le discours frise l'épigramme. Il ne faut pas songer ici spécialement, xii siirtout exclusivement, à la femme de mauvaise vie, à la courtisane ou à l'épouse infidèle (Prov. II, 16; V, 3 suiv.). L'auteur a en vue le sexe tout entier. La femme captive et subjugue l'homme et ne lui procure pas le bonheur, qu'il cherche auprès d'elle aussi vainement qu'ailleurs. Heureux l'homme qui reste indépendant d'elle. Ce bonheur-là est accordé à celui auquel Dieu veut du bien, tandis qu'il abandonne à ces tristes liens celui qu'il veut punir. — Nous traduisons un peu librement la ligne suivante ; le texte dit littéralement : un à un, pour trouver le compte; c'est-à-dire : tout compté, voilà le résultat auquel on arrive. L'idéal du philosophe, la femme modèle, celle que l'homme désire instinctivement et de toutes les forces de son âme, il la cherche vainement. L'idéal de l'homme est rare, celui de la femme n'existe pas même. Peu importe qu'on traduise : entre mille individus (des deux sexes) on trouvera un homme comme il doit être, mais pas une seule femme; ou bien : entre mille hommes, un seul, entre mille femmes, aucune. — Mais, dit l'Ecclésiastc en terminant, ceci n'est pas non plus la faute de Dieu ; le créateur n'est pour rien dans cet état des choses ; ce sont les hommes eux-mêmes qui sont entrés de leur gré dans la mauvaise voie. Le mot que nous rendons par calculs a été traduit plus haut par compte, et par raison. C'est que la langue hébraïque emploie un même terme pour désigner les différentes opérations de l'entendement : calculer, raisonner, combiner, etc. Ici il est évidemment question de tout ce qui écarte l'homme du droit chemin, et le calcul équivaut à l'intrigue et aux mauvaises intentions.
*Qm est pareil au sage, et qui connaît le sens de ce dicton : La sageMe de l'homme fait briller sa face, et la morosité de son visage est thatigée f
314 l'ecclésiastb viii, 2-9.
VIII, 1. Il est bien difficile de rattacher cette phrase, soit à ce qui précède, soit à ce qui suit, ^association des idées, si tant est qu'elle ait existé, ne se reconnaît pas. Cette obscurité a donné naissance à des interprétations très-diverses. On peut admettre que Fauteur veut derechef préconiser la sagesse, en abordant une nouvelle série de réflexions.
' Je [dis] * : Observe les ordres du roi, et cela à cause da serment prêté. Ne te hâte pas de t'éloigner de lui; ne t'arrête pas à une chose mauvaise, car il peut faire tout ce qui lui platt, parce que .la parole du roi est une puissance, et qui oserait lui dire : que fais -ta? Celui qui observe le commandement n'éprouvera rien de mauvais. Un cœur sage connaîtra le temps et le jugement (car pour toute chose il y a un temps et un jugement), quand la méchanceté pèse lourdement sur l'homme; car il ne «sait point ce qui arrivera, et.4|ai lui dira comment cela arrivera? Nul mortel n'est maître du vent, de manière à renfermer ; nul n'a pouvoir sur le jour de la mort ; il q'y a point d'exemption du service militaire, et le crime ne sauve jjàs le criminel. Tout cela je Tai vu en faisant attention à ce qui se passe sous le soleil, lorsqu'un homme dominait sur les autres pour leur malheur.
VIII, 2-9. Ce passage est intéressant parce qu'il fait évidemment allusion à une certaine situation politique, et qu'il prour verait au besoin à lui seul , que ce n'est pas le Salomon de l'histoire qui parle. Le discours est un peu voilé, et sans doute à dessein. La première moitié dit assez clairement qu'il faut obéir au roi, la seconde insinue que le gouvernement peut être et est en réalité mauvais. En tout cas il est despotique : le roi commande sans contrôle. On lui a prêté serment (litt. : un serment de Dieu, c'est-à-dire sacré et inviolable) ; on se gardera donc bien, si l'on est sage et si Ton veut éviter les mauvaises oonséquenoes, de concevoir des desseins hostiles, ou seulement de l'abandonner, de faire défection. Mais comme il y a un temps, une heure, que Dieu s'est réservée pour le jugement, et que cette heure ne manque pas d'arriver quand la mesure est comUe, le sage, qui sait cela, et qui sait attendre patiemment, au lieu de s'aventurer à prévenir Tlicure de Dieu, connaîtra celle-ci, c'est-à-dire, la verra. Le coupable, au contraire (c'est-à-dire le
1 Faute de copiste.
l'eCCLÉSIASTE VIII, 10-15. 315
despote ou tyran), ne sait rien et sera puni d'autant plus sûrement que personne ne Tavertit. Il est aussi impossible au criminel d'échapper au châtiment, qu'il est impossible de prendre le vent (Prov> XXX, 4), ou d'échapper à la mort et à la conscription. L'Ëcdésiaste affirme donc de nouveau le gouvernement de Dieu, tout en recommandant sa prudence à un public assez enclin à détester ses maîtres païens.
*® Ainsi j^ai vu des méchants recevoir la sépulture et entrer dans leur repos, tandis que ceux qui avaient agi avec droiture s^en allaient loin du lieu saint et étaient oubliés dans la ville. Là aussi il 7 a vanité! Parce que le décret contre les mauvaises actions ne s^exécute pas promptement, le cœur des mortels est plein de mauvaises intentions, et parce que le pécheur fait le mal cent fois et prolonge ses jours. Malgré cela, je sais que les hommes pieux qui craignent Dieu s^en trouveront bien, tandis que le méchant ne sera pas heureux et ne prolongera point ses jours; celui qui ne craint pas Dieu passera comme une ombre. Il y a une vanité dans ce qui 86 passe sur la terre, c^est qu'il y a des méchants, dont la destinée est comme s'ils avaient bien fait, et je dis : Là aussi il y a vanité I *^Je vantai donc la joie, puisqu'il n'y a rien de mieux pour rhomme sous le soleil que de manger et de boire et de se livrer à la joie : voilà ce qui lui est assuré, avec la peine qu'il se donne, dorant la vie que Dieu lui accorde sous le soleil.
Vin, 10-15. Deux idées très-diverses et qui paraissent se contredire, sont énoncées dans ce passage. La première et la dernière phrase constatent que le sort des hommes ne se règle pas toujours sur leur mérite. Tel homme méchant vit longtemps et finit par mourir en paix, en recevant encore une sépulture honorable. Tel homme juste meurt en exil et sa mémoire même se perd dans sa ville natale. Mais ce n'est pas tout : cette impunité des premiers exerce une influence pernicieuse sur la moralité en général. La justice divine n'intervenant pas promptement, bien des hommes se laissent aller à leurs mauvais penchants. Malgré cela, l'auteur maintient que cette justice existe ; il y croit, bien qu'il ne puisse pas toujours en voir l'application et les effets. De cette manière, ce qui est dit ici ne fait que généraliser ce qui venait d'être dit spécialement des despotes. — Pour l'image de Yambref comp. chap. VI, 12; pour la phrase entrer dans le repos, voyez Es. LVII, 2, où elle est formulée plus clairement. — Pour
316 LECGLÉSIASTE VIII, 16, 17. IX, 1-3.
la conclusion, voyez chap. II, 24 ; III, 22 ; V, 17. Il faut jouir du moment, s'il y a moyen ; l'avenir est chanceux et avec la mort tout est fini.
'^ Comme je m'appliquais a connaître la sagesse et à examiner toutes les choses qui se font sur la terre (mes yeux se refusant môme le sommeil nuit et jour), je voyais, à Tégard de tout ce que Dieu fait, * que Thomme ne peut se rendre compte de ce qui se passe sous le soleil, en ce que, avec toute la peine qu'il se donne pour le sonder, il ne parvient pas à l'approfondir, et lors même que le plus sage se proposerait de le connaître, il ne saurait y parvenir.
VIII, 16, 17. Il y a donc dans la marche du monde des énigmes insolubles. La théorie et la foi posent en principe la justice du gouvernement de Dieu; l'expérience ne s'accorde guère avec cette conviction. On se creuse la tête, on se prive du sommeil, pour concilier ces deux choses : vaine entreprise !
* Tout ceci je Tai pris à cœur et je me suis appliqué à réclaicir : savoir que les justes et les sages et leurs actes sont entre les mains de Dieu; Thomme ne sait pas même s'il aimera ou s'il haïra: Tout est possible; tout peut arriver à tous. Un même sort peut échoir au juste et au méchant, à l'homme bon et pur et à l'homme impur, à celui qui fait des sacrifices et à celui qui n'en fait pas; il en est de l'homme de bien comme du pécheur, de celui qui jure comme de celui qui se fait un scrupule de jurer. C'est là un mal dans tout ce qui se fait sous le soleil, qu'un même sort puisse échoir à tous. Aussi bien le cœur des mortels se remplit de malice; la folie les inspire leur vie durant, et après — on va rejoindre les morts.
IX, 1-3. L'auteur venait de dire q[ue la marche des choses dans ce monde, ou, si Ton veut, les voies de Dieu, sont incompréhensibles. Ici il contemple ce fait sous un autre point de vue auquel il s'est déjà placé antérieurement (chap. III). Il affirme l'absoluité de la volonté de Dieu, contre laquelle l'homme ne peut rien. Celui-ci ne peut pas disposer librement de sa personne; ses actions, ses affections même, sont réglées de manière que tout ce que lui arrive peut lui apparaître comme l'effet du plus pur hasard. Notre traduction essaie de rendre cette pensée plus clairement que ne le fait le texte, en introduisant les mots pouvoir et possible là où l'auteur dit : Tout est devant lui (il peut
l'ecclésiaste IX, 4-6. 317
s'attendre à tout), et où le mot sort, que nous avons conservé exprès à cause du passage chap. III, 19, devrait se rendre par : accident ou hasard. — Celui qui se lait un scrupule de jurer nous rappelle un passage de TÉvangile (Matth. V, 34). — Cette triste condition faite aux hommes les décourage et fait prendre le dessus à leurs mauvais penchants (chap. VIII, 11). — La dernière phrase insinue, non sans ironie, que quand on devrait s'attendre à la manifestation de la justice de Dieu et partant à la solution de l'énigme de la vie, la mort survient et tout est fini.
^ Tant que quelqu'un est associé aux autres vivants, il a de Tespoir ; un chien vivant vaut roieux qu'un lion mort. Car les vivants savent qu'ils mourront, mais les morts ne savent absolument rien ; pour eux plus rien à gagner; on ne se souvient même plus d'eux. Amour^ haine^ rivalités, tout est passé pour eux depuis longtemps; à tout jamais ils n'ont plus aucune part à tout ce qui se passe sous le soleil.
IX, 4-6. Une association naturelle des idées amène une réflexion des plus poignantes au sujet de la mort (comp. chap. III, 19 suiv.). Même avec les conditions de la vie dont il vient d'être parlé, celle-ci est encore un bien ; on sait qu'il faut mourir, mais du moins on peut encore jouir du moment, et parce qu'on le sait, on profitera de toute heure de répit. La différence entre la vie et la mort est exprimée on ne peut plus énergiquement par la comparaison du lion, l'animal noble par excellence, et le chien, la bête la plus vile et la plus méprisée en Orient (1 Sara. XVII, 43; 2 Sam. III, 8, etc.). Pour l'ensemble, on peut comparer d'autres descriptions de l'état des ombres dans le S'eôl, par ex. Job III, 13 suiv.; XIV, 7 suiv. Es. XXXVIII, 18. Psaume VI , 6 ; XXX, 10; LXXXVIII, 6, 12, etc. Il faut convenir cependant que notre Ecclésiaste renchérit encore sur ces tableaux par les sombres couleurs qu'il prête au sien.
'Va manger ion pain avec joie et boire gaiment ton vin; car d'avance Dieu prend plaisir à ta manière d'agir. Porte toujours des vêtements blancs et que l'huile ne manque pas à ta chevelure. Jouis^ avec une femme que tu aimes, de la vie passagère que Dieu t'accorde sous le soleil^ de tes jours si fugitifs : car c'est là ce qui te revient (J^ la vie et de la peine que tu te donnes aous le soleil.
318 l'ecclésiastb ix, 7-12.
Tout ce que tu pourras faire avec tes moyens^ fais-le: car au S'eAl, où tu vas aller, il n'est plus question d'agir ou de penser, il n'y a plus de sagesse ni de science qui vaille.
IX, 7-10. Le refrain de la philosophie prêchée par Fauteur prend ici des allures presque poétiques. Il exprime l'idée que pour être heureux il faut y mettre du sien, ne pas se laisser aÛer à rhumeur mélancolique, d'ailleurs assez justifiée par la contemplation des choses d'ici-bas. Dieu ne veut pas que nous renoncions au plaisir, pourvu que nous sachions en jouir sagement. Les vêtements blancs et la chevelure arrosée d'huile sont les signes extérieurs du contentement. On remarquera surtout que le mariage (car c'est bien certainement du mariage qu'il est question) est ici préconisé comme une source de bonheur, ce à quoi on ne se serait guère attendu après le passage chap. VIT, 26 suiv. En outre, il importe de relever le fait que la jouissance que l'auteur recommande ne consiste pas dans l'abstention du travail. Les occupations sérieuses sont également un moyen d'être heureux, pourvu qu'on ne s'imagine pas pouvoir forcer la destinée. C'est cette dernière réserve, ailleurs longuement exposée, ici sous-entendue, qui amène les réflexions qui vont suivre.
^' J'ai encore pu voir sous le soleil qu'il ne suffit pas d^'ètre agile pour courir, ni d'être vaillant pour combattre, ni d'être sage pour avoir du pain^ on habile pour devenir riche, ou intelligent poijur obtenir de la faveur : tout cela dépend du temps et des occasions. Car l'homme ne connaît pas même son heure; comme les poissons qui sont pris dans le filet fatal, ou comme les oiseaux qui sont pris au piège, ainsi les mortels sont enlacés à l'heure fatale^ quand elle fond sur eux à l'improviste.
IX, 11, 12. C'est d'autant plus le cas de saisir le moment et ce qu'il ofifre, qu'on ne sait pas combien la vie durera. A ûet égard, l'homme n'a pas même un avantage sur les animaux; ceux-ci ont au contraire celui de n'avoir pas à s'inquiéter d'avance au sujet de la fin. Et si l'homme n'est pas le maître de prolonger ses jours au delà du terme fatal fixé par Dieu, à plus forte raison, celui-ci seul disposera de la réussite des autres efforts de son activité. Courir, c'est vouloir arriver ; combattre, c'est vouloir vaincre ; travailler, combiner, spéculer, c'est vou-
l'egclésiaste IX, 13-18. X, 1-8. 319
loir acquérir le nécessaire, le superflu, en fait de biens matériels ou autres. Eh bien, tout cela n'aboutit qu'autant que Dieu le veut bien.
*' Voici encore ce que j'ai va à Tégard de la sagesse sons le soleil ; et cela m'a paru extraordinaire : il y avait une petite ville^ peu populeuse; un grand roi marcha contre elle et l'investit en construisant contre elle de grands ouvrages de siège; or^ il s'y trouva un pauvre homme intelligent qui sauva la ville par son intelligencC) et personne ne garda le souvenir de ce pauvre homme. Et je me dis : sagesse vaut mieux que force, mais la sagesse du pauvre est méprisée et ses paroles ne sont pas écoutées. Les paroles calmes des sages, si elles sont écoutées, valent mieux que les clameurs d'un souverain parmi les sots. Sagesse vaut mieux que machines de guerre, mais un seul coquin peut ruiner beaucoup de bien.
' IX, 13-18. La conclusion à laquelle l'auteur arrive après avoir raconté le fait, paraît être en contradiction avec celui-ci. Car si la ville a été sauvée par Tintelligence du pauvre homme, c'est qu'on l'aura écouté. Voici comment nous comprenons la transition du fait à la thèse : l'exemple cité prouve que la sagesse a une valeur plus grande que la force ou la puissance matérielle, niais elle ne profite pas à celui qui la possède, du moins pas toujours et nécessairement. Ici le sage est oublié, ailleurs il n'est pas même écouté. — Les dernières maximes, d'une portée plus générale» se rattachent encore à l'exemple de la petite ville sauvée. Le sage qui parle avec calme (et qui, comme on l'a vu, n'a pas besoin d'être puissant) peut faire plus que le souverain qui crie, et qui, par l'antithèse même, est caractérisé comme n'étant point sage. Malheureusement le sage n'est pas seul en ce monde ; il faut aussi compter avec le coquin.
*Des mouches venimeuses infectent Thuile du parfumeur et la font fermenter: un peu de folie l'emporte sur la sagesse et l'honneur.
■■* Le cœur du sage va à droite, le cœur du sot à gauche : et quand il poursuit son chemin, le bon sens lui fait défaut^ et il dit à:Cbacun qu'il est un sot.
X, 1-3. Nous avons ici d'abord un véritable mas'al, un adage figuré et proverbial. Un petit insecte tombe dans un liquide
320 l'ecclésiaste X, 4-7.
précieux et le gâte ; une petite dose de folie, un égarement accidentel de la raison, gâte ce qu'on peut avoir gagné auparavant par le bon emploi de celle-ci . — La droite et la gauche représentent ici comme partout la bonne et la mauvaise direction. La direction du chemin, c'est la tendance de l'esprit et de la volonté. La conséquence de celle-ci est la route qu'on suit effectivement, c'est-à-dire l'action. Là se manifeste le manque de la raison. La dernière phrase, ambiguë dans l'original, a été rendue par une tournure à double sens : « il est un sot » , peut s'appliquer aux passants que le sot estime être ses égaux ; ou à lui-même, en ce que ses propres actes le font reconnaître comme tel.
* Quand la passion du souverain s'emporte contre toi, garde ton assiette : le calme te préservera de grands torts. Il est un mal qne j'ai vu sous le soleil, savoir une erreur de la part de celui qui gouverne : la folie arrive aux plus hautes places, et les nobles restent dans une condition humble. J'ai vu des esclaves à cheval et des princes aller à pied comme des domestiques.
X, 4-7. Encore une boutade qui prouve que l'auteur a eu lieu d'être mécontent des gouvernements de son temps. Il signale surtout le fait que les places ne sont pas distribuées d'après le mérite des individus, mais d'après le caprice d'un despote. La première phrase pose le cas où quelqu'un est exposé à l'emportement d'un roi, sans l'avoir provoqué par une faute commise. Nous aurions pu traduire plus littéralement en employant deux fois le même verbe [garder), quoique dans deux sens différents (conserv^er, préserver). Pour \ assiette, le texte dit la place, ce qui a fait penser aux commentateurs que l'auteur recommande de ne pas trop vite donner sa démission ! Les torts ne sont pas ceux du roi, dont la colère ne garderait plus de mesure en cas de résistance ou de contradiction énergique, mais ceux auxquels on pourrait se laisser entraîner par une juste indignation.
^Qui creuse une fosse peut y tomber, qui démolit un mur peut être mordu par un serpent; qui arrache des pierres peut se faire mal; qui fend du bois se met en danger. Quand le fer est émoussé et qu'on n'en a pas aiguisé le tranchant, il faut redoubler d'eflbrts; la sagesse a ravaniage du succès. Si le serpent mord avant d'être charme, le charmeur vient trop tard.
l'ecclésiaste X, 8-15. 321
X, 8-11. Mas'als qui ont pour but de faire voir les avantages de la sagesse (de la prudence). Dans tout ce qu'on fait il faut 1® prendre des précautions, autrement les entreprises les plus simples et les plus ordinaires peuvent causer des malheurs (certains serpents se logent dans de vieux murs crevassés ; des blocs de pierre dans une carrière se détachent quelquefois avant qu'on s'y attende) ; 2® faire des préparatifs convenables ; on se fatigue outre mesure, et peut-être en vain, avec des instruments insuffisants ; 3® choisir le bon moment. On connaît Tart pratiqué aujourd'hui encore en Orient de charnier (de conjurer, comme on dit) des serpents de manière à les rendre inofTensifs. Notre traduction, dans tout ceci, est assez libre. C'est nous qui insérons le verbe pouvoir ; au lieu de : il vient trop tard^ le texte dît : il n'a pas l'avantage, il manque son but. — 11 va sans dire que tous ces exemples sont à prendre dans un sens figuré, et l'auteur énonce le fond de sa pensée en disant: la sagesse a l'avantage du succès, c'est-à-dire le succès n'est que pour celui qui observe ces trois règles.
*'Le8 disconrs du sage lui gagnent la faveur, les paroles du sot le perdent. Il commence par dire des sottises et il finit par des propos de folie méchante. Le sot prodigue ses paroles, et nul ne connait Tavenir : or, qui lui dira ce qui sera après lui ? La peine qu'il se donne sottement le fatigue^ lui qui ne sait pas le chemin de la ville.
X, 12-15. La différence entre la sagesse et la sottise se montre aussi dans les discours. Il n'y a ici que deux phrases qui peuvent arrêter le lecteur; ce sont les deux dernières. Voici comment nous les comprenons : Parler beaucoup, à tort et à travers, et sur toutes choses, c'est la preuve d'un manque de sagesse ; car ce qu'il y aurait de plus important, nul n'en sait rien, le sot moins encore que le sage, et le reste ne vaut guère qu'on en parle. Le sot se donne une peine inutile pour parler de tout, comme s'il en savait plus long qu'un autre, et il ne sait pas même ce qu'il y a de plus élémentaire. Le chemin de la ville est nécessairement un chemin frayé, dans un pays où les routess sont rares. H paraît que c'était une locution proverbiale.
*^ Malheur à toi, pays dont le roi est uu enfant, et dont les chefs font fête dès le matin ! Heureux toi, ô pays dont le roi est de race A. T. 6« part. 21
322 l'ecclésiaste x, i6-20.
noble, et dout les chefs se mettent à table à Theure convenable, avec appétit, mais non pour se gorger.
X, 16, 17. La race noble est à prendre dans le sens moral. Avec appéùity lilt. : avec force^ ce que le contexte ne permet pas de prendre dans le sens de l'excès. L'excès est nommé dans l'autre membre de la phrase où l'original parle cxplicîitement de • la boisson.
^^ Par suite de la paresse la charpente s'aiTaissc, et la négligence fait que la pluie pénètre dans la maison. On fait des repas pour se divertir, le vin égaie la vie, et Targent répond à tout.
'^Mème dans ta pensée ne dis pas de mal du roi; même dans ton alcôve ne maudis pas les puissants : Toiscau emporte le son de ta voix, et le messager ailé répète tes paroles.
X, 18-20. Il y a ici d'abord un proverbe destiné à recommander le travail et la vigilance. La plus solide construction risque de tomber en ruines si le propriétaire n y prend garde. La plupart des interprètes voient dans la maison dont l'auteur parle, Télat, et comprennent le tout conirncî un blûme contre les mauvais administrateurs. Mais la phrase qui suit paraît avoir une portée plus générale. Au lieu de soigner les choses nécessaires on se livre au plaisir, et la seule chose désirable, à ce point de vue, c'est le moyen de se le procurer, l'argent, qui répond à tout ce qu'on lui demande, c'est-à-dire qu'il procure toutes choses. — Vient ensuite une autre règle de prudence, exprimée d'une manière plus gracieuse encore que lorsque nous disons : les murailles ont des oreilles. L'alcôve est la partie de la demeure où aucun étranger ne pénètre.
* Jette ton pain sur Teau, avec le temps tu le retrouveras. Fais-en sept ou huit parts, car tu ne sais pas quel malheur peut arriver sur la terre. Quand les nuages sont pleins de pluie, ils la déversent sur la terre; et quand un arbre tombe, que ce soit vers le sud ou vers le nord, il reste à la place où il est tombé. Celui qui observe le vent ne sèmera point et celui qui regarde les nuages ne récoltera pas. De même ([ue tu ne connais pas le chemin du vent, et le corps dans le ventre d'une femme enceinte, de mémo tu ignores l'œuvre (le Dieu qui fait tout. Fais tes semailles le matin et ne laisse pas reposer ta main le soir; car tu ne sais pas ce qui roussira, ceci ou cela, ou si les doux sont ogalomeni bons.
l'ecclésiaste XI, i-6. 323
XI, 1-6. Ces dernières sentences, tout en n'offrant guère de diflScultés philologiques, ne sont pourtant pas bien transparentes. Faut-il les séparer les unes des autres et considérer chacune isolément, ou bien les combiner de manière à les ramener à une pensée fondamentale qui les domine? On peut croire que la première méthode serait plus simple et plus facile : mais alors que faire de la pluie et de l'arbre? Ceux qui préfèrent la seconde ne s'accordent pas sur la pensée-mère du passage. On a proposé d'y voir la recommandation de la charité et de la bienfaisance qui doit s'exercer : P sans qu'on en retire immédiatement un avantage, le bienfait pouvant sembler perdu comme le morceau de pain jeté à l'eau; 2® avec profusion, afin de se créer des amis, pour le cas d'un retour de fortune ; 3" tant qu'on a de quoi, comme les nuages qui versent la pluie, le bienfait produisant un bon effet (et n'étant jamais perdu) quelque part qu'il s'applique; 4" sans hésiter et sans longtemps calculer avant de donner. Tout cela nous paraît un peu forcé, et l'on ne voit pas trop pourquoi l'auteur se serait mis en frais de rhétorique imagée pour dire des choses si simples. S'il faut s'en tenir à une combinaison de toutes ces phrases en apparence étrangères l'une à l'autre, nous préférerions une autre explication, d'après laquelle l'auteur recommanderait non seulement le travail et l'activité en général, mais plus particulièrement le courage entreprenant, qui ose courir les chances heureuses ou contraires que le sort peut lui réserver. Cette idée nous semble assez clairement ressortir de l'image du laboureur qui à l'époque des semailles perdrait son temps à contempler le ciel ; un tel ne récoltera pas; puis de cette injonction de semer (de travailler) à toute heure (de mettre deux cordes à son arc), pour que si telle entreprise ne réussit pas, on ait la chance d'en voir réussir une autre. Il est dit encore de faire plusieurs parts (de ne pas mettre son enjeu sur une seule carte), pour ne pas tout perdre à la fois en cas de malheur. Enfin il faut oser, il faut savoir hasarder quelque chose — à la garde de Dieu — ce qui est exprimé par un proverbe assez pittoresque : il faut jeter le pain à l'eau, le risquer. (On est allé jusqu'à voir là une allusion au commerce maritime qui peut procurer de grands profits.) Mais dans tout ceci l'homme n'est pas le maître du succès ; celui-ci dépend de Dieu. C'est lui qui règle toutes choses et Thomme n'y peut rien (chap. III; IX). Ses lois sont immuables; quand le nuage est plein, il crève, quand l'arbre tombe, il suit la direction que lui
324 i/ecclésiaste xi, 7-xii, 8.
imprime le déplacement de son cenlre de gravité et il reste à la place où il est tombé. L'homme ne peut ni prévoir ni contrôler son sort, et ses chances ne sont pas en son pouvoir, elles sont invisibles pour ses yeux, comme le chemin du vent et le fruit qui se forme dans le sein maternel.
Avec ces derniers conseils, l'auteur est arrivé au terme des enseignements qu'il offre aux lecteurs comme le fruit des expériences d'une vie qui lui a donné peu de satisfaction. Il a cherché à se rendre compte, soit des conditions de l'existence terrestre en général, soit des moyens d'en tirer parti autant que cela peut être donné aux mortels. 11 ne lui reste plus que de résumer sa philosophie : il va le faire dans une page finale, la plus touchante de tout le livre, et dans laquelle, tout en peignant avec une poétique mélancolie les sombres horizons d'une vie qui va s'éteindre, il conserve assez de vigueur d'âme et de sérénité d'esprit pour jeter encore un regard de joie sympathique sur les beaux jours de son printemps. La conclusion se rattache d'ailleurs, dans son esprit, à ce qu'il venait de dire de l'usage à faire de la vi(^ ; si le l)oiiheur ost quel([ue part, il n'est certes pas dans l'oisiveté.
7 Eh oui, clic est douce, la lumière, et cela fait plaisir aux yeoz que de voir le soleil. Et si quelqu'un vit un grand nombre d'années^ il doit toujours s'en réjouir, en songeant aux jours des ténèbres qui seront nombreux à leur tour : tout ce qui viendra est vanité. Goûte donc la joie, jeune homme, pendant ta jeunesse, jouis du bonheur de tes belles années, suis les penchants de ton cœur et recherche ce que tes yeux désirent, mais sache que pour tout cela Dieu te jugera. Bannis le chagrin de ton esprit et éloigne de ta personne ce qui peut faflliger, car elle est passagère, la jeunesse à la noire chevelure. 'Mais souviens-toi de ton créateur pendant les jours de ton jeune âge, avant que viennent les jours mauvais et qa'arriveot les années dont tu diras: Elles ne me plaisent point I Avant que le soleil et la lumière, la lune et les étoiles s'obscurcissent et que les nuages reviennent après la pluie, alors que les gardiens de la maison commcuceut à trembler, et que les vaillants se courbent, et que les meunières chôment parce que leur nombre est réduit, et que les sentinelles aux fonùtres se voilent, et que la porte sur la rue se ferme, le bruit du moulin venant à baisser, et ([u'on se lève au cri du coq et que la voix de tous les chantres s'affaiblit, — ^on a peur aussi des hauteurs, on s'effraie en marchant; l'amandier fleurit, le
L*ECCLiSIASTE XI , 7 - XII , 8. 325
grillon se traîne, la câpre ne produit plus d'etfet, car rhommé s'en va vers sa demeure éternelle et le cortège funèbre parcourt la rue, — avant que le cordon d'argent se détache et que le vase d'or se casse, que le sceau se brise sur la fontaine et que la roue cassée tombe dans le puits, et que la poussière retourne à la terre comme elle y avait été, et le souffle à Dieu qui Tavait donné. Vanité des vanités, dit TEcclésiaste ; tout est vanité !
XI, 7 - XII, 8. Péroraison. Après les passages parallèles que nous avons rencontrés à différentes reprises, nous n'avons pas besoin de nous arrêter à cette dernière reproduction d'une pensée familière à l'auteur. En apparence celui-ci se contredit. n a répété sur tous les tons que la vie est triste et ne donne point de satisfaction à l'homme, ici il la proclame belle et désirable. Mais les deux points de vue ne s'excluent point. Elle est belle, si Ton sait profiter et jouir de ce qu'elle peut offrir de bonnes chances par la faveur de Dieu. Il faut savoir saisir l'occasion, et avoir présente à l'esprit la différence entre le moment lumineux mais fugitif dont on peut être le maître, et le long avenir sombre auquel on ne peut échapper. Les jours des ténèbres sont nécessairement ceux qui suivent la mort, et non ceux d'un malheur éventuel. Car c'est seulement de ce qui suit l'existence terrestre que l'auteur pouvait dire que c'est vanité. On se convaincra facilement qu'il n'entend pas lâcher bride à toutes les passions de la jeunesse, puisqu'il rappelle le jugement de Dieu et la responsabilité humaine. Mais ce jugement n'est pas celui dont parle la religion chrétienne, qui le réserve à l'autre vie (chap. IX, 10; Xn, 7). Malgré tout ce que l'expérience pouvait objecter, la foi religieuse, si profondément implantée dans l'esprit du peuple juif et même dans celui de notre philosophe, persistait à soutenir la thèse de la rémunération providentielle dans le cours de la vie présente. On provoque la colère de Dieu non seulement par des actes criminels, mais encore par l'abus des biens qu'il accorde (Prov. V, 21 suiv.). — Le dernier mot du chapitre {Ja noire chevelure) ne se rencontre pas ailleurs. Il est ordinairement traduit par \anrore.
La coupe des chapitres est absurde en cet endroit. Toutes ces phrasés se tiennent jusqu'à la fin du livre. L'auteur s'engage maintenant dans une description poétique de la vieillesse et de ses infirmités, en opposition avec les beaux jours de la jeunesse.
320 i/kcclksiastk xii, 3-8.
Les images dont il se sert ne sont pas toutes simples et transparentes, si bien qu'il s'est trouvé des commentateurs qui y ont vu tout autre chose que ce que nous venons de signaler. Celle par laquelle il débute (robscurcisscmont du soleil, etc.) compare la vieillesse à l'hiver, à la saison des pluies presque incessantes. Cette allégorie se rencontre dans la littérature de tous les peuples. Ensuite le corps est comi)aré à une maison. Les bras et les mains en sont les gardiens ; les jambes et les pieds qui doivent le soutenir sont ses vaillants, ses guerriers (à mobiliser au besoin) ; les dents sont les filles qui préparent la nourriture an moyen de la meule (meuble qui se trouvait dans chaque ménage); les yeux regardent parles fenêtres pour observer ce qui se passe au dehors. Gomme nous dirions plutôt que les yeux sont euxmêmes les fenêtres, et que d'ailleurs leur nom est un féminin en hébreu, nous avons mis dos sentiiielles (dont la vue s^affaiblit avec l'ftge). Quant à la porte, ou plutôt aux deux portes, on pourrait être tenté d'y reconnaître les oreilles et d'y voir mie allusion à la surdité, mais comme le moulin est nécessairement la bouche, ses deux battants sont les lèvres (Job XLI, 6. Mich. VII, 5. Ps. CXLI, 3) qui restent closes, ce qui rappelle la taciturnité de la vieillesse, p(Mit-êlre en même temps la forme que prend la bouche après la porte des dents, et do plus l'affaiblissement de la voix. Enfin la dernière ligne signalerait l'insomnie et la surdité, par suite do laquelle on n'entend plus le délicieux chant des oiseaux (2 Sam. XIX, 30). Nous avertissons ci>pendant nos lecteurs que les interprèl(*s ne sont pas d'accord sur ce que c'est que les filles dit, citant. Après cola, les difficultés du texte deviennent plus grandes. Déjà pour ce qui est des Aanteurs^ on est embarrassé do dire s'il faut songer au vertige, ou à la fatigne d'une montée, et \q^ frayeurs do la route peuvent être causées par des dangers réels ou imaginaires, le vieillard manquant autant de force que de courage ; mais ces difficultés ne sont rien en comparaison de celles qui arrêtent le lecteur aux trois lignes suivantes. Là il n'y a pas un mot qui soit parfaitement sûr. Nous nous en sommes tenus à la signification ordinaire des trois substantifs, mais les vorbcs sont d'autant ])lus douteux. Une traduction assez répandu!^ veut quo le vieillard dédaigne l'amande^ c'est-à-dire ce qu'il aimait autrefois, (jue la cigale qui grosillonno lui est insMf* portable, et qu'aucun assaisonnement ne lui rend l'appétit perdu. D'autres y voient une allusion à l.i saison où la mort fait le plus
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de victimes en Palestine, le mois de février, où Tainandier fleurit, où le grillon éclot. Pour d'autres encore, les fleurs (blanches ? !) de Pamandier sont les cheveux blancs (lesquels cependant ne sont pas un signe de décrépitude). On a encore cru y voir que les signes précurseurs du i)rin temps, les premières fleurs de l'amandier précoce, les grillons, prémices d'une nouvelle génération d'animaux, ne font plus d'cflet sur l'esprit blasé du vieillard, comme la câpre n'en fait plus sur son palais. Il est assez probable que les deux premiers substantifs ont désigné différentes parties du corps plus particulièrement aflectées par l'afiaiblissement graduel des forces ; mais cette signification nous étant inconnue, ces phrases resteront pour nous des énigmes. — La demeure étemelle est nécessairement le tombeau (chap. III, 18 suiv. ; IX, 5; XI, 8). Au v. G, l'auteur reprend la construction, ou plutôt la phrase elle-même, qu'il avait commencée au v. 2, et qu'il avait interrompue au v. 5, par une espèce de parenthèse. Il y a seulement cette différence, que dans la première partie de cette description allégorique il s'agissait de la vieillesse et de ses infirmités, ici au contraire les images représentent le moment de la mort elle-même.
La mort (la fin de rexislence) est peinte d'abord par l'image d'une lampe qui s'éteint subitement quand le cordon, ou la chaînette, par laquelle elle est suspendue au plafond, vient à se rompre ; le vase tombe à terre et l'huile, en se répandant, fait mourir la flamme. Il ne faut pas s'arrêter à la question de savoir comment un vase d'or peut se briser ; les deux métaux nommés dans le texte n'ont rien à faire avec l'allégorie ; ils représentent plutôt la vie elle-même comme quelque chose de précieux. L'autre image nous met en face d'un puits du fond duquel on retire l'eau au moyen d'une machine consistant en une roue sur laquelle est posée une chaîne avec des sceaux aux deux bouts qui descendent et montent alternativement. Le sceau ou la roue venant à se casser, il n'y a plus moyen de retirer du puits Peau qui représente ici la sève vitale. — Voyez d'autres images analogues: Job IV, 21 ; Esaïe XXXVIII, 12.
Le sens intime de la dernière phrase s'explique facilement par l'histoire de la création de l'homme telle qu'elle est racontée Gen. II, 7. L'homme est fait de terre, et Dieu lui communique le souffle vital. Il vil aussi longtemps que ce souffle est dans son nez (Job XXVII, \^ ; XXXIII, 4) ; quand Dieu le retire.
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la vie cesse (Job XXXIV, 14 suiv. Ps. CIV, 29 suiv.) H ne s'agit pas le moins du monde d'un esprit, ou d'une âme, existant par elle-même, et continuant à vivre auprès de Dieu a^rès la mort du corps. Si l'auteur avait conçu une pareille idée ou espérance, il n'aurait pas écrit son livre, et il ne l'aurait pas terminé en répétant textuellement l'adage par lequel il avait débuté, et qui suffirait à lui seul pour écarter la pensée qu'on veut lui octroyer ici très-gratuitement.
• Outre que l'Ecclésiasle était saije^ il enseigna aussi la science au peuple; il médita^ combina et arrangea beaucoup de maximes, L'Ecclésiaste s'appliqua à inventer des propos agréables^ et ce qu'il a écrit avec sincérité ce sont des paroles de vérité. Les paroles des sages sont pareilles à des aiguillons^ à des clous solidement fichés; les auteurs des collections viennent de la part d'un même maitre. Du reste, mon fils^ sois sur tes gardes : il se fait des livres à n^en pas finir ^ et trop d'étude fatigue le corps. Ecoutons donc la conclusion , la somme du discours : Crains Dieu et observe ses commandements ; car voilà qui est pour tout homme. Car Dieu jugera tout ce qui se fait^ tout ce qui est cachéy que ce soit bien ou maL
XII, 9-14. Les anciens et beaucoup de modernes considèrent cet épilogue comme une partie intégrante du livre. Nous ne sommes pas de cet avis. Nous y reconnaissons une main étrangère dont le principal but était de prévenir ou de corriger l'impression fûcheuse que la philosophie de Y Ecclésiasle était de nature à faire sur le lecteur. Le livre étant incorporé à la coUec* lion canonique, ou devant l'être, il importait de ne pas laisser se répandre, sans contrôle ni réserve, des principes capables de dérouter les intelligences ou de fourvoyer les consciences. Cela ressort clairement des dernières lignes, où il n'est plus question que de l'une des deux thèses du philosophe, de la crainte de Dieu, mais plus de l'autre, qui recommandait de profiter et de jouir du moment, parce que tout le reste est vanité. En même temps \q jugement est annoncé d'une manière tellement absolue, qu'on entrevoit sans peine qu'il est pris dans le sens des croyances religieuses plus récentes, où il implique la révélation (ît la compensation de tout ce qui est resté caché ici-bas. Mais ce
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n'est pas tout. L'auteur de l'épilogue se distingue nettement de l'auteur du livre. L'Ecclésiaste-Salomon avait parlé à la première personne, de ses expériences, de ses sentiments, de ses principes philosophiques; son commentateur parle de lui à la troisième personne, et rappelle qu'il a écrit encore un autre livre, celui des Proverbes. Car il est impossible de ne pas reconnaître celui-ci dans ce qui est dit d'un enseignement populaire, de maximes méditées et mises ensemble, de propos agréables et spirituels, en un mot, d'ime instruction à la foi solide et vraie pour le fond, et intéressante pour la forme. Il en résulte de plus que Tauteur de l'épilogue était persuadé que le roi Salomon, universellement reconnu comme l'auteur des Proverbes, avait aussi écrit cet autre ouvrage. On voudra bien encore remarquer que l'auteur de l'épilogue s'adresse à son fils, c'est-à-dire à son disciple, à tout lecteur qui doit s'instruire. C'est là une forme du discours étrangère au corps du livre.
La phrase qui parle d'aiguillons et d'auteurs de collections est passablement obscure et a été très-diversement expliquée. On comprend que les maximes des sages puissent être comparées à des aiguillons qui stimulent la volonté et tiennent la conscience en éveil ; mais il n'est pas aussi certain qu'elles soient comme des clous solidement fichés dans le mur, puisque très-souvent elles ne font pas une impression assez profonde ou s'oublient plus ou moins promptement. L'auteur dit donc plutôt ce qu'elles devraient être. Mais la difficulté est de savoir ce que nous veut la seconde partie de la phrase. Notre traduction qui est assez littérale (il y aurait proprement : les maîtres des collections sont donnés par un seul berger) exprime l'idée que les ouvrages de philosophie sentencieuse, comme celui des Proverbes et celui de Qohélet, composés essentiellement d'une série de réflexions détachées, mais réunies en faisceau, sont inspirés par Dieu, seule source de toute vérité. Cependant la presque totalité des interprètes admettent une autre construction recommandée par les Rabbins : les maîtres des collections sont comme des clous fichés ; et comme on ne peut pas comparer des écrivains à des clous, on prétend que les maîtres des collections sont les collections ellesmêmes, c'est-à-dire les malimes réunies en collections.
Quant à ce qui est dit de l'étude qui fatigue le corps, nous nous tromperions fort, si cet avis n'était pas une preuve directe de ce que l'auteur qui a écrit l'appendice, a voulu mettre son
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public en garde contre la tendance assez apparente du corps de l'ouvrage. A quelque époque que nous placions Qohélct, c'est une exagération que de dire qu'il se fait des livres à n'en pas linir. On veut insinuer qu'au fond il vaudrait mieux ne rien lire du tout (en dehors de la Loi et des Prophètes), pour s'en tenir uniquement à la crainte de Dieu, toute autre règle de conduite, à chercher auprès des philosophes, étant superflue.
L'ECCLÉSIASTIQUE
OU