LA SAPIENCE DE SALOMON
Le mot de Sfapience, qui est resté attaché au livre que nous allons étudier, n'est autre que le latin sapientia (la sagesse). Et dans le principe, c'est bien le nom de celle-ci qu'on a entendu inscrire en tête de cet ouvrage. Les traducteurs français se sont décidés (en partie du moins) à conserver la forme latine pour désigner un écrit composé dans le but de caractériser la qualité en question, de la recommander et d'enseigner les moyens de l'acquérir, et à distinguer ainsi le livre de son contenu. Nous avons déjà vu un autre monument littéraire auquel les Grecs ont donné le môme titre. C'est celui que nous appelons aujourd'hui l'Ecclésiastique. Et en général on parle des livres sapientiatuc de la Bible, quand on veut classer à part ceux que nous avons compris dans la présente partie de notre ouvrage.
Cependant ce nom de la Sapience a été réservé plus particulièrement pour une composition qui n'a guère que ce nom de commun avec celle du fils de Sirach, bien qu'elle soit également une œuvre didactique, et tout aussi profondément empreinte de l'esprit religieux du judaïsme. Son titre est quelquefois complété par l'addition des mots : (adressée) aux Rois, et plus ordinairement par celle du nom de Salomon. Quant à la première de ces additions,
elle a été suggérée aux éditeurs par le début même du texte, et surtout par le commencement du sixième chapitre, où l'auteur apostrophe directement ceux qui sont les dépositaires suprêmes de Tautorité publique. Mais on aurait tort de croire qu'il ne songeait qu'à cette catégorie spéciale et peu nombreuse de mortels. Il est facile devoir qu'il vise à tout autre chose. L'allocution s'explique par deux raisons. D'abord on peut dire que, le sort des sujets dépendant en grande partie des qualités des princes, que l'antiquité n'a connus que comme autocrates, les Juifs, soumis à des rois païens et à leurs agents, étaient particulièrement intéressés à ce que les dispositions de leurs maîtres fussent réglées par des principes d'équité et de sagesse. On comprend donc que l'auteur, en entreprenant d'inculquer ces principes, ail surtout songé à ceux qui avaient à les faire valoir dans la pratique, el à en faire profiter leurs subordonnés, sans distinction d'origine et de nationalité. Mais cela ne prouve pas que le livre en entier ait été inspiré par cette considération. Il n'y a pas une page qui ne prouve le contraire. Voici cependant un autre motif qui expliquera cette allocution plus simplement encore. L'auteur, en prenant le masque du roi Salomon, du représentant attitré de la sagesse, se pose, en cette qualité, comme modèle en face de ses collègues et successeurs. Nous verrons tout à l'heure que ces princes n'appartiennent qu'à la forme du livre, tout aussi bien que le fils de David lui-même.
Quant à ce dernier, il s'introduit directement aux chap. VII à IX, où il raconte, d'après les textes historiques de l'Ancien Testament, comment il est arrivé à cette sagesse qui a fait le bonheur de sa vie et celui de ses sujets. Il insiste sur ce que, par sa naissance, il était l'égal de tous les autres mortels, et que ce qui a fait sa réputation a été en partie un don du ciel obtenu par la prière, en partie un bien gagné par des efforts personnels. Il déclare ne pas vouloir le garder pour lui seul, mais travailler à le faire passer aussi à d'autres. Le cadre de l'ouvrage est ainsi tracé très-ingénieusement, et le lecteur n'a pas de peine à distinguer la forme du fond.
Nous ne nous arrêterons pas un inslani à la queslion d'autlienticilé, qui, i\ vrai dire, n'en est pas une pour les linUcurs sensés. Il y a eu bien peu de Pèn^s, et eneorc moins de savants modernes, assez peu clairvoyanls pour croire au roi Salomon. Quelques-uns ont hasardé, au sujet du véritable auteur, des
conjectures qiii trahissent, au moins d'une manière générale, un jugement critique et la conviction qu'ils avaient affaire à une production assez récente. Ainsi, pour citer un exemple, S. Jérôme songeait à Philon, idée qui a été reprise par Luther. Mais cela prouve seulement que de leur temps l'étude de la philosophie philonienne était fort peu avancée encore. Aujourd'hui on préfère avouer qu'il est impossible de lever le voile qui cache l'écrivain, lequel, en taisant son nom, a fait acte de modestie et s'est privé d'une gloire posthume, qui sans doute ne lui aurait pas manqué. Auprès de ses contemporains juifs, il gagnait plus en agissant comme il l'a fait. •
Du reste, s'il fallait des argiunents pour prouver que ce livre n'est pas l'œuvre du fils de David, on les trouverait surabondamment, et dans la philosophie qui y est enseignée et dans le langage qui est mis à son service. Mais nous n'avons guère besoin de discuter ici ces preuves directes d'une origine bien plus récente. Car l'auteur lui-même laisse plus d'une fois tomber le masque que les préjugés et les habitudes littéraires de son temps lui avaient fait prendre. Ainsi, en parlant de tous ces peuples qui ont opprimé la nation Israélite (chap. XV, 14), et des idoles qu'ils adoraient, il fait clairement voir que son regard embrasse toute la série des siècles qui se sont écoulés depuis le déclin de la monarchie des Isaïdes jusqu'à la période de la domination macédonienne. Ailleurs (chap. IX, 8), il s'exprime sur le compte de Jérusalem et du temple, comme on ne l'a pas fait du temps de Salomon. Il est difficile de supposer à cette dernière époque des tendances d'un matérialisme aussi cru que celui qui est combattu au chap. II, ou d'y loger cet art séduisant de la peinture qui est signalé comme l'une des causes de l'idolâtrie (chap. XV, 4). Enfin, nous répéterons ce que nous avons déjà dit à loccasioa de l'Ecclésiaste. Un autocrate tout-puissant comme Salomon, en dépeignant l'oppression des honnêtes gens par les méchants conune une chose à l'ordre du joqr (et cela se rencontre dans les deux livres), n'aurait fait que persifler son propre gouvernement.
Après ces quelques observations préliminaires, abordons maintenant le livre bii-même, pour connaître son but et sa méthode, et pour apprécier sa portée et sa valeur intrinsèque. Nous le plaçons ici, comme on voit, au beau milieu des ouvrages de philosophie religieuse et morale que nous a légués l'antiquité juive. Cependant, à cet égard, nous avons hésité un moment.
506 LA SAPIBNCE.
Car, à vrai dire, nous pouvions être tenté de le ranger de préférence dans la catégorie des écrits polémiques. De fait, il y a peu de pages où Tauteur ne fasse la critique, soit du polythéisme et de l'idolâtrie, soit d'une philosophie subversive de toute religion et des principes pratiques qui en découlent. Il s'applique à examiner l'origine de ces erreurs et à en signaler les conséquences, et il veut prémunir ses compatriotes contre tout entraînement dans cette direction. Jetés par grandes masses sur la terre étrangère, à la suite des révolutions politiques, ils n'étaient que trop exposés, dans cette situation, à subir l'influence du paganisme ou de l'incrédulité. Cependant ce n'est là que l'un des éléments de cet écrit, et ce n'en est pas le principal. Le but do l'auteur, comme celui du Siracide, et de l'Ecclésiaste, et des collecteurs des Proverbes, a été sans contredit de montrer en quoi consiste la véritable sagesse, quelle en est la source, comment on l'acquiert et quel profit on en retire. En un mot, l'enseignement positif constitue le fond de l'ouvrage ; la polémique, sans ôtre un hors-d'œuvre, est plutôt destinée à donner du relief aux exhortations, et à rendre bien sensible la nécessité de choisir la bonne voie en temps utile, parce qu'elle seule conduit à la vie et au salut. Mais toutes ces exhortations, qui se font si aisément reconnaître comme ce qui tenait le plus à cœur à notre auteur, sont basées sur un système philosophique, dont les données ou thèses, quoique un peu éparpillées dans le texte, sont assex saillantes pourtant et assez particulières, pour justifier l'insertion du livre dans le présent volume. Ce n'est donc pas à tort qu'on lui a donné son titre, lequel, sans doute, n'est pas dû à l'auteur lui-même. C'est bien la sapience ou sagesse, disons mieux, la philosophie d'un penseur inconnu que nous avons devant nous, et qu'il a voulu faire servir aux intérêts bien entendus de ses frères. Et nous ajouterons tout de suite que ce penseur montre à ce genre de travail intellectuel une aptitude plus grande, et qu'il . a à sa disposition un langage mieux approprié à sa science, qu'aucun de ses prédécesseurs. Chez ceux-ci nous avons pu constater que la notion de la snp:ess(* embrasse tout ce que nous ranj^eons dans la calégorie du vrai et du bien, qui en sont les élémeuts inséparables. Celle coneeplion est encore au fond des méditations de noire Salouion hellénisle ; mais avec hii nous arrivons à dos (lélinilious et des analyses bien plus précises. La sagesse, par
elle-même, objectivement, est en Dieu ; c'est de lui seul qu'elle émane. Elle est représentée comme un esprit — en pressant les termes, on pourrait dire une personnalité — qui pénètre l'univers et qui, entre autres, se communique aussi aux hommes. Chez ceux-ci elle se manifeste comme connaissance de la nature (science, cosmologie, astronomie, etc.), et comme saine et juste direction de la vie (religion et morale). Ainsi notre auteur est le premier parmi les Juifs qui ébauche en quelques pages (chap. VII, VIII) une véritable encyclopédie des sciences philosophiques, comprenant à peu près ce qu'on y mettrait aujourd'hui, depuis la psychologie et la métaphysique jusqu'aux principes qui doivent régler la vie domestique et sociale. Nous disons une ébauche : rien de plus. Il touche à tout, il ne développe rien. Nous oserons ajouter qu'il n'était pas en mesure de faire davantage. Car nous allons voir que les divers éléments de ce que nous nous sommes hasardé à appeler son système, ne s'accordent pas bien ensemble et sont empruntés à des sources très-diCFérentes. Cependant, avant d'entrer dans ces détails, il faut nous orienter un peu dans l'ouvrage lui-môme pour voir comment l'auteur y procède.
Nous commencerons par reproduire ici une remarque préliminaire indispensable, et que nous avons déjà dû faire à propos des deux écrits précédents : c'est qu'il ne faut pas chercher dans les livres philosophiques de ces temps-là une méthode rationnelle et dialectique, telle que nous l'exigeons de nos jours des compositions du même genre. Si la Sapience de Salomon n'a pas la forme sententieuse de celle du fils de Sirach, et si on ne peut lui reprocher le décousu du livre de l'Ecclésiaste, deux productions essentiellement hébraïques, elle n'affecte pas davantage les allures d'une discussion raisonnée et scientifique. Elle a les qualités et les défauts de ce dilettantisme rhétorique, qui est le caractère propre de la littérature philosophique des Grecs des siècles de la décadence. Cependant il n'est pas difficile d'y distinguer certaines parties, qui nous permettent d'entrevoir que l'auteur s'est tracé une espèce de plan et qu'il n'a pas laissé courir sa plume au hasard.
Il a déjà été dit qu'il commence par une allocution adressée à ceux qui gouvernent la terre, c'est-à-dire à ceux sous la domination desquels les Juifs vivaient alors, et auxquels il veut recommander la justice. Mais il passe tout de suite à son sujet principal, en insistant sur ce que la justice n'est que l'effet de la
saposso, laquelle, à son tour, émane de Dieu et est la source do tout bien. C'est là ce que nous pourrons appeler la thèse que le livre doit démontrer (chap. I). Après cela, celui-ci se divisera facilement en trois parties.
La première (chap. II à V) caractérise les deux classes d'hommes qu'on rencontre dans le monde, ceux qui se laissent guider par l'esprit de Dieu, et ceux qui le repoussent et qui ne recherchent que les jouissances de la vie matérielle, sans se faire de scrupules au sujet des moyens employés pour satisfaire leurs désirs. Les uns et les autres sont dépeints tour à tour dans leur condition actuelle (»t relativement h la perspective qui s'ouvre devant eux.
Dans la seconde partie (chap. VI-IX), l'auteur, sous le masque de Salomon, après avoir de nouveau débuté par un éloge de la sagesse, dans lequel il en expose la nature et l'objet, raconte comment il est parvenu à la posséder lui-même, quels avantages il en a retirés, et montre, par son exemple, combien elle est désirable.
La troisième partie, qui comprend tout le reste du livre (chap. X-XIX), est destinée à mettre en relief l'action bienfaisante et salutaire de la sagesse dans l'ancienne histoire d'Israël. Cet exposé commence par l'histoire du premier homme, qui est représenté comme sauvé par elle après sa transgression; il résume ensuite en quelques lignes les principaux faits consignés dans la Genèse, pour s'arrêter tout au long à l'histoire mosaïque. Il est à remarquer que dans tout ceci il n'est fait mention d'aucun nom propre ; mais cela ne saurait gêner ceux qui connaissent les récits originaux, les allusions étant généralement assez transparentes. L'histoire mosaïque elle-même est récapitulée et mise à profit d'une manière très-ingénieuse et très-originale, à l'effet de montrer combien sont heureux ceux qui restent fidèles à la loi de Dieu, et quelles peines attendent les impies. L'auteur prend les traits de ses tableaux, d'un côté, dans les plaies qui affligèrent les Egyptiens, de l'autre, dans les miracles qui protégèrent et sustentèrent les Israélites pendant leur migration à travers le dôsorl. (](^s deux éléincnls sont Iros-spiriluellomcni combinés ou opposrs l'un à rautre dans un coiislaiil parallélisme, et la rlu'luriqut' de Tri^rivain s'y donner libn^ carrii're, tant en chnrgeanl !<■> couleurs, ([n'en prolilaul des addilions Iradilionnellos don! riinaiA'inalion popiilain' enjolivait les réeilsprimilil's. Incidciumoiil
il se livre à des digressions assez longues, mais non moins intéressantes, sur les origines du polythéisme et de l'idolâtrie, et là, le ton de la satire alterne avec les essais sérieux de l'élude psychologique.
On voit par cet exposé succinct qu'une bonne partie du texte est consacrée à la polémique contre le paganisme. Car il est impossible de méconnaître que, dans le parallèle entre les Égyptiens et les IsraéUies, les premiers représentent les païens en général, tandis que les seconds, contrairement aux récits formels du Pentateuque et aux assertions réitérées des prophètes, sont devenus, sous la plume de notre rhéteur, les modèles de la soumission à la loi divine, et les bienfaits extraordinaires dont ils sont gratifiés, malgré les peccadilles qui sont effleurées en passant, apparaissent comme la juste récompense de la fidélité. Mais on n'a pas de peine à se convaincre que tout cela est subordonné à l'idée énoncée dès la première page, et que l'élément positif, nous voulons dire les exhortations à suivre la voie de la sagesse, et le tableau des prérogatives de ceux qui se laissent diriger par elle, est bien la chose capitale^ et pour l'auteur et pour son public.
Par tout ce que nous venons de dire, nous croyons avoir prouve en même temps qu'on a eu tort de douter de l'unité de cet ouvrage. Car il y a eu des critiques qui ont été d'un avis diflérent, et qui ont prétendu que ce que nous avons entre les mains est l'œuvre de plusieurs écrivains, et qu'un rédacteur plus récent a dû réunir arbitrairement des élucubrations qui, dans l'origine, n'avaient rien de commun. On se fonde, à cette fin, sur le fait qu'après le neuvième chapitre il n'est plus question de Salomon, et sur ce que la sagesse, qui dans la première moitié du livre s'est posée sur le premier plan, comme une puissance divine, et môme comme une personnalité, n'est plus nommée dans la seconde moitié. On est arrivé ainsi à se persuader qu'il fallait chercher les soudures qui marqueraient le commencement et la fin de chaque élément particulier. Mais la diversité des résultats qu'on a obtenus par ce procédé pourrait déjà faire douter de la justesse du principe qui a dirigé la critique, et sous le bénéfice de notre observation préliminaire, et de l'analyse que nous avons faite du livre, nous croyons que celui-ci se comprend sans qu'il soit besoin de n'importe quelle tentative de le refaire en sous-œuvre.
Il importe maintenant que nous disions encore un mot des
conceptions philosophiques et religieuses que l'auteur a déposées dans son opuscule, et à raison desquelles il occupe une place à part dans la littérature juive et biblique. Avec lui, nous sortons positivement du cercle d'idées dans lequel Tesprit du judaïsme s'est renfermé en Palestine, d'après les textes que nous avons étudiés en dernier lieu. Nous nous trouvons ici sur un autre terrain. Il va sans dire que notre philosophe ne renie pas les principes fondamentaux de sa religion nationale : le monothéisme absolu et le fait de la révélation, considérée comme une prérogative de sa race. Il reste même, quant à l'attente d'un Messie, sur la ligne que n'ont pas dépassée les autres écrivains que nous venons d'entendre, c'est-à-dire qu'elle lui est également étrangère. Mais il dépasse cette ligne sur d'autres points. Ainsi, pour signaler tout d'abord ce qu'il y a ici de plus nouveau et en même temps de plus important, il parle très-explicitement de l'immortalité de l'âme, sans mentionner la résurrection des corps, laquelle est la seule forme sous laquelle tous les écrivains bibliques postérieurs conçoivent la possibilité d'une seconde vie, tandis que les auteurs antérieurs ne connaissent ni l'une ni l'autre. La justice, dit-il, est immortelle (chap. I, 15). Les ftmes des justes sont dans la main de Dieu ; aux yeux des insensés ils paraissent être morts, mais ils sont dans la félicité (chap. III,
I suiv.). La vertu, ornée de la couronne, marche triomphalement dans l'éternité (chap. IV, 2). La sagesse assure l'immortalité et l'immortalité rapproche de Dieu (chap. VI, 20; comp. encore chap. III, 14 ; V, 16 suiv. ; XV, 3). Il s'ensuit que la mort prématurée du juste n'est pas un malheur, comme le voulait le préjugé vulgaire (chap. IV, 7, 16); elle est même un honneur, comme le prouve l'exemple du patriarche Ilénoch (chap. IV, 10). Si, par opposition, il est parlé de la mort des impies, de manière qu'il semble être question de leur anéantissement (chap. I,
II suiv., 16; II, 25; XVII, 20), on voit par d'autres passages (chap. III, 1; IV, 19; V, 2 suiv.) que dans le langage de notre auteur le terme de mort a déjà le sens figuré que nous lui connaissons par le Nouveau Testament, savoir celui de damnation, (le manque absolu de félicité, etc. Il est dit Irès-posiliveiuenl fcliap. I, 14) que dans aucune créature il n'y a un élémcut délétère, et que riladès nVi pas d'empire sur la terre. 11 va sans dire que la notion du jugement, d'un Iriaf^e à la lin de Texisl^nce actuelle, ne manque pas non plus dans notn? texte (chap. 111, 18:
V, 1 suiv.). Les mêmes idées reparaissent encore sous d'autres formes. Ainsi on lit dans Tun des passages les plus remarquables du livre (chap. 11,23; comp. chap. I, 13 suiv.), que Dieu a créé l'homme pour l'immortalité, que c'est en cela que consiste l'image de Dieu dont parle la Genèse, et que la mort (physique) est entrée dans le monde par la jalousie du diable. Cette conception nous intéresse d'autant plus, que c'est le plus ancien texte existant qui substitue le diable au serpent du paradis.
Il y a encore d'autres passages qui font voir que l'auteur se meut assez librement en face des préjugés de son peuple et même des textes scripturaires qui semblent être opposés à ses principes. Voyez les notes sur chap. III, 13 suiv. ; X, 1.
En considération de ces idées si étrangères au judaïsme, plusieurs critiques modernes ont hasardé l'hypothèse que ce livre de la Sapience de Salomon pourrait bien être une production beaucoup plus récente et être l'œuvre d'une plume chrétienne. Nous ne saurions nous approprier cette manière de voir. Il est vrai que par ci par là on rencontre des phrases ou des images qui se lisent aussi dans le Nouveau Testament (voyez les notes surchap.III,5suiv.; IV,2,10; V,17suiv.; VII, 26; IX,8,15s.). Il est vrai encore que dans quelques endroits Dieu est nommé père, et que l'amour est signalé comme le mobile de ses actes (chap. XI, 10, 24, etc.). Mais à défaut d'indices plus directs et plus positifs, ces analogies tout extérieures et fortuites ne sauraient suffire pour étabhr la thèse en question, d'autant plus qu'aucune des idées fondamentales de l'Evangile n'y est touchée même de loin.
Les Pères, qui ont vu dans la Sagesse, telle qu'elle est décrite au septième chapitre, ime allusion non méconnaissable au Verbe créateur, dans le sens de leur métaphysique, n'ont pas tenu compte de ce que la chose essentielle, la notion de l'incarnation, y manque complètement. Et le passage sur lequel, déjà anciennement, on a fait le plus de fond, n'a absolument rien d'évangéliquc, quand on veut bien y regarder de près. Car le bois béni par lequel se manifeste la justice (chap. XIV, 7), n'est pas, comme on le voulait, la croix de Golgotha, mais l'arche de Noé, comme le contexte le prouve irréfragablement.
S'il fallait une preuve de plus de ce que la Sapience de Salomon n'a pas été inspirée par une pensée chrétienne, nous la trouverions facilement dans le fait que son enseignement dépend
à tant d'égards de la philosophie grecque. A la vérité, le même fait se reproduit dans les écrits des Pères du second siècle ; mais il esl évident que si nous devions descendre jusqu'à cette époque pour y rattacher Torigine de ce livre, nous serions en droit d'y chercher des éléments de la théologie évangélique beaucoup plus significatifs et beaucoup plus nettement accusés. Or, tout ce que nous allons signaler à Tattention de nos lecteurs s'explique parfaitement bien par le contact de l'esprit juif avec la spéculation grecque, à Tattrait de laquelle les penseurs hellénisés se laissaient facilement gagner. Sans doute, le nôtre reproche à la philosophie de n'avoir pu s'élever à l'idée du vrai Dieu (chap. XIII, 9) ; sans doute aussi, dans le tableau qu'il fait de la vie et des principes des impies, on reconnaît tout de suite l'épicurisme vulgaire, si répandu dans ces siècles d'incrédulité. Mais cela ne l'empechc pas de faire à l'Académie et au Portique des emprunts dont la provenance est manifeste. C'est bien aux Stoïciens qu'est due l'idée de l'âme du monde, qui perce dans plusieurs des attributs de la sagesse (chap. VII, 22 suiv.) ; puis le terme de la Providence, inconnu à l'Ancien Testament, bien que la notion y soit (chap. XIV, 3 ; XVII, 2), et la thèse de la dignité inhérente à la nature humaine, même à celle des méchants (chap. XII, 8). Platon est représenté par des éléments plus caractéristiques encore. C'est bien lui qui a parlé, avant notre auteur, de la matière informe primitive (chap. XI, 18), tandis que, d'après la Bible, le créateur a tiré l'univers du néant. C'est lui encore qui a enseigné la préexistence des âmes (chap. VIII, 19), et qui a considéré le corps comme une prison (cliap. IX, 15) et comme le siège du péché (chap. VIII, 20). En général, tout ce qui tient à la psychologie porte le cachet d'une origine extra-biblique. Mais la morale même porte cette marque exotique, et à cet égard nous signalons le passage chap. VIII, 7, où Tauteur ériumère les quatre vertus cardinales qui sont précisément celles que distinguent aussi les écoles grecques et les Offices de Cicéron.
L'ouvrage ne contient rien qui puisse nous aider à déterminer d'une manière précise l'époque de sa composition. Aussi la crilique n'u-t-clle pu Tindiquer que très-vagueinent. Elle l'a taiilOt f'ail reinonlor jusqu'au comineiicemeut du second sièc^ avaiil Jésus-Clhrisl, laiilOt elle Ta fait dosceiidre jus(ju'à celui dos apùlres. Nous croyons ccpeiulaiit que ces deux liiniles exlrèino.s s'éearteul é<^aleinent de la réalilé. D'un côté, on constatera sauï=
peine que le système philosophique de l'aubeur est autéricur a celui de Philon, dont les écrits datent des premières dizaines d'années de notre ère ; de l'autre, on y découvre de nombreuses traces d'une certaine familiarité avec les idées des principales écoles grecques, dont la propagation, au sein de la colonie juive d'Alexandrie, n'aura pas été tellement rapide que nous puissions la mettre sur le compte des premières générations qui ont suivi la conquête macédonienne. La même observation s'impose à qui étudie le style de l'auteur, dont il sera question plus bas. Par ces motifs, nous croyons pouvoir faire hommage de ce livre au siècle compris entre les années 150 et 50 avant notre ère. Les passages particuliers qu'on cite pour élucider cette question chronologique, ne sauraient nous conduire à n'importe quel résultat plus exact. Ainsi il est vrai qu'on peut prouver, par quelques phrases empruntées au texte des anciens prophètes (chap. II, 12 ; XV, 10), que l'auteur avait en main la version grecque dite des Septante ; mais comme nous ignorons absolument à quelle époque chaque prophète a été traduit (car il est positif que tous ne l'ont pas été en même temps et par la même main), la constatation de ce fait n'avance pas la solution du problème. Il en est de même de la mention d'honneurs divins rendus à des souverains (chap. XIV, IG). S'il fallait expliquer cela par l'histoire des Lagides, il y aurait à rappeler que tous, du premier jusqu'au dernier, sont devenus l'objet d'un culte reUgieux de la part d'une population servile et abâtardie. Mais cela n'est pas même nécessaire ; car, du temps de l'auteur, les philosophes, et les gens éclairés eu général, ramenaient volontiers l'origine du polythéisme à la déification d'anciens rois. Enfin on a pu inférer de quelques autres textes que les Juifs contemporains ne se trouvaient pas dans une position bien satisfaisante, et qu'ils avaient à souffrir de la part des païens parmi lesquels ils vivaient. Mais nous demandons à quelle époque des plaintes de ce genre auraient été tout à fait hors de propos, si l'on tient compte de la différence des localités où elles pouvaient se produire, et des dispositions individuelles des personnes qui pouvaient les formuler.
Si nous sommes obligés de rester dans le vague quant à l'âge du livre, en revanche il ne saurait y avoir le moindre doute ù l'égard de sa patrie. L'auteur était un Juif égyptien, disons hardiment, alexandrin. Il doit avoir vécu dans un centre littéraire, à portée d'une bibliothèque qui a pu lui procurer les moyens de se
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familiariser avec la philosophie grecque, ou bien, si Ton veut, d'écoles publiques où ou renseignait. Le constant parallélisme entre les Israélites et les Égyptiens, qui est l'un des principaux éléments de son ouvrage, se rapporte, il est vrai, quant à la forme, aux contemporains de Moïse, mais on ne contestera pas ce que nous avons déjà eu l'occasion de dire, savoir qu'il s'agit essentiellement de l'antithèse entre la vraie religion et le paganisme. Or, le paganisme est ici représenté de préférence sous la forme qu'il avait en Egypte, où les dieux de l'Olympe et ceux des Pharaons étaient associés les uns aux autres. Les exagérations que l'auteur se permet, pour rendre sa polémique plus incisive, n'enlèvent rien à la force de cet argument.
Mais ce qui, plus que toute autre considération, décide la question relative à la patrie de l'auteur, c'est son style. Il n'y a dans toute notre Bible grecque. Ancien et Nouveau Testament, pas un écrit, pas une page, qui sous ce rapport puisse être comparée, môme de loin, au livre de la Sapience. Nous ne ferons une exception que pour la seule Épître aux Hébreux. Mais comme celle-ci est plus récente d'un siècle au moins, si ce n'est de deux, le présent ouvrage gagne encore à la comparaison. Il est vrai que là aussi on rencontre, par ci, par là, des expressions ou des constructions qui trahissent une conception primitivement hébraïque, et l'influence de la lecture du code de la Synagogue, dont l'auteur a dû se nourrir. Le parallélisme, cette forme stéréotype de la rhétorique nationale, se glisse sous sa plume de côté et d'autre, et comme involontairement. Mais son vocabulaire est tellement riche, ses ressources en fait d'adjectifs et de composés sont tellement abondantes, exubérantes même, qu'il est impossible de songer à un original hébreu dont nous n'aurions ici que la traduction. La syntaxe même, cette pierre de touche de la nationalité et de l'esprit littéraire, se rapproche de celle des Grecs, autant qu'on peut l'exiger ou l'attendre de la part d'un écrivain qui ne peut se l'être appropriée que par l'étude, bien qu'il doive avoir appris la langue elle-même dans la maison paternelle.
Voilà pour l'idiome. Quant au style proprement dit, ce n'est ])as celui d(^. lu simple ])rosc ; encore moins est-ce de la poésie. Mais d'un l)oul à l'aulre, el presque sans interruption, c'est delà rhétoriqu(î étudiée, eoiiiine ratrectioimuit en général la littérature des sièeliîs macédoniens. Ici elle est même quelquefois outrée el peu naturelle, soit (|u'elle serve à des tableaux, soit qu'elle se
produise dans les discours mis dans la bouche de différentes catégories de personnes. Le lecteur se convaincra facilement que nous restons dans le vrai, quand il aura eu sous les yeux le nombre très-considérable de ces tirades qui, au gré de l'auteur, étaient autant d'ornements de son ouvrage, et dans lesquelles nous reconnaissons volontiers un certain talent, bien qu'elles ne soient pas toujours de notre goût à cause de leur pathos même. Voyez, par exemple, les discours des Épicuriens matérialistes (chap. II et V), les satires contre l'idolâtrie (chap. XIII et XV), et surtout les chapitres où l'auteur brode sur le récit mosaïque des plaies égyptiennes.
Dans l'ancienne Église, ce livre a joui d'une grande faveur. En Orient, c'étaient surtout les Pères alexandrins qui en faisaient grand cas. Dans les Bibles complètes il était joint, avec l'Ecclésiastique, aux trois autres écrits de Salomon supposés authentiques ; et tout en comprenant que ce nom ne lui revenait pas au même titre qu'à ceux-ci, on alla quelquefois jusqu'à parler de cinq livres de Salomon, en faisant partager cet honneur à celui du Siracide. Le nom du roi, dans ce cas, servait alors, en quelque sorte, d'étiquette pour le genre httéraire, parce que le Cantique aussi était regardé comme un livre de théologie. L'ÉgUse latine ne changea rien à cet état des choses. A vrai dire, ce ne furent que les écoles protestantes du dix-septième siècle qui, dans l'ardeur polémique avec laquelle elles critiquaient les décrets du concile de Trente sur le canon des Écritures, tombèrent dans l'extrême opposé, en s'ingéniant à trouver tous les défauts imaginables à notre livre, comme en général à tout ce qui n'était pas compris dans la Bible hébraïque. Notre époque doit s'appHquer à plus d'impartialité. Au gré de la science moderne, la Sapience sera toujours im document précieux pour l'histoire des idées philosophiques. Elle y constate la persistance des principes de la foi religieuse nationale, dans un siècle où les penseurs juifs commençaient à trouver du goût à ce que la civilisation étrangère pouvait leur offrir de plus élevé et de plus attrayant. Si ce livre nous est moins sympathique que ceux que nous venons de passer en revue, cela tient d'abord à ce que sa rhétorique un peu guindée nous laisse assez froids, et ensuite à ce que ses idées exotiques l'isolent trop des autres monuments de la littérature contemporaine et nous sont aussi étrangères qu'à celle-ci.
SAPIENGE DE SALOMON
Aimez la justice, vous qui gouvernez la terre ; réfléchissez sur ce qui est du Seigneur, en pratiquant le bien, et reclierchez-le avec un cœur sincère : car il se laisse trouver par ceux qui ne le provoquent pas; il se révèle à ceux qui ont foi en lui. Car les pensées perverses séparent de Dieu, et sa puissance, mise à Pépreuve, châtie les insensés'. C'est que la sagesse n'entre pas dans une âme méchante, ni ne demeure dans un corps asservi au péché. Car le saint esprit de la discipline' fuit la fausseté; il se tient à distance des folles pensées, il quitte la place dès que l'iniquité survient.
1 Le discours s'adresse en apparence aux rois, et c'est ainsi que le livre entier a été compris ordinairement autrefois. Mais la suite lui donne une portée bien plus générale. Nous croyons plutôt qu'il est destiné à ceux qui étaient alors les maîtres du monde, les païens et ceux d'entre les Juifs qui faisaient cause commune avec eux. — Dès le début, l'auteur fait ressortir le grand principe de la philosophie juive : l'inséparabilité de la sagesse et de la vertu. L'insensé est encore l'impie (ou l'athée) pécheur. Par ses actes il provoque Dieu, il met sa puissance à l'épreuve, comme s'il doutait de sa justice rémunératrice.
2 II s'agit de l'esprit de Dieu, qui est censé faire l'éducation relijrieuse et morale des hommes, leur enseigner [inspirer) la seule vraie philosophie, à laquelle est opposé tout ce qui est faux et trompeur, hypocrisie ou malice. — Cet esprit de discipline est appelé plus loin V esprit de sagesse, toujours par suite do la conception que celle-ci vient de Dieu.
^ Car Tcsprit do sagesse ne veut que le bien des hommes. Aussi bien ne laisse-t-il pas impunies les paroles du blasphémateur. Car Dieu sonde ses reins, il est le vrai scrutateur de son cœur, et l'auditeur de ses paroles * . L'esprit du Seigneur remplit l'univers, et comme il embrasse toutes choses, il sait aussi ce qui se dit. Aucun de ceux qui disent des choses méchantes ne saurait rester caché, et la justice rémunératrice ne passera pas à côté de lui. Sur les mauvais desseins de l'impie il sera fait une enquête, et l'écho de ses discours arrive jusqu'au Seigneur pour que ses torts reçoivent leur châtiment. Son oreille jalouse ' entend tout, et les murmures, fussentils proférés à voix basse, ne lui restent pas cachés.
" Gardez-vous donc de tout murmure inutile ', et retenez votre langue quand elle veut parler contre Dieu; car même un mot dit en secret ne vous échapperait pas sans porter son fruit, et une bouche menteuse * tue l'âme. Ne courez pas après la mort, en vous égarant pendant votre vie *, et ne vous attirez pas la ruine par les œuvres de vos mains. Ce n'est pas Dieu qui a fait la mort ; il ne prend pas plaisir à la perte des vivants. Il a créé toutes choses pour l'existence, et tout dans la nature doit servir à l'entretien de la vie ; dans aucune créature il n'y a un élément délétère, et l'Hadès n'a pas d'empire sur la terre ^. La justice^ est immortelle [rinjustice
^ Uiniçuitét qui chasso l'esprit de sagesse^ qvti l'empêche de prendre résidence dans l'homme, est spécialisée maintenant par l'exemple des péchés de la bouche. Mais on voit facilement que cela n'aiTaihlit pas la portée du principe ; en parlant de hUupkèmi, l'auteur montre qu'il a en vue tout ce qui, en fait de pensées et de paroles, trahit une tendance irréligieuse. — Sonder les reins, litt. : être témoin des reins, c'est-à-dire des plus secrètes pensées.
^ D'après la conception de rAncien Testament, Dieu est jaloux, soit en tant qull n'entend pas partager l'honneur, qui lui est dû à lui seul, avec les dieux imaginaires des autres peuples, soit en tant qu'il tient à sanctionner ses commandements par des peines édictées contre les transgresseurs. C'est dans ce dernier sens qu'il faut prendre le mot ici. — Les murmures sont les paroles hostiles ou dédaigneuses des incrédules et des méchants.
3 Inutile, parce qu'il ne peut pourtant rien contre Dieu, et que, tout au contraire, il cause votre perte.
*l II s'agit toujours de ce qui se dirait contre Dieu, dont on critiquerait la justice oa la sagesse, ou dont on nierait même l'existence. La phrase tuer Vûme, doit être prise i la lettre. L'auteur croit à l'immortalité réservée aux justes, la vie réservée aux méchasti après leur mort ne méritant pas ce nom.
•'' II y a ici une pointe t^pigrammatique assez spirituelle. Personne ne voudra courir après la mort (la considérer comme le hct de son existence) ; mais on dirait que lof nn-cliants sont d'un autre avis. (Comp. Prov. VIII, 3G.)
•' Ce ijassa/ie montre (jue l'auteur est partisan <le l'idée que la mort n'entrait pasdan:î le ])lan du crouteur. (Vcy. chap. II, 2IÎ suiv.)
~ Kl par consécpient le ju<te.
gagne la mort]^. Les impics rappellent des mains et de la bonche; ils Testiment être leur amie et se consument de désir pour la posséder, ils font alliance avec elle^ — aussi sont-ils dignes d'y avoir part.
* Car ils se disent entre eux, dans leurs sots raisonnements : Notre vie est courte et pleine d'ennuis ; quand vient la fin de l'homme, il n'y a pas de remède, et Ton n'a encore connu personne qui ait délivré de l'Hadès ^. Notre naissance est l' affaire du hasard, et après cela nous serons comme si nous h'avions jamais existé ; le souffle dans nos narines n'est qu'une vapeur, et la pensée une étincelle produite par le battement du cœur*. Quand elle s'éteint, le corps devient poussière, et l'esprit^ se dissipe comme Tair subtil. Même notre nom sera oublié avec le temps et personne ne se souviendra de ce que nous avons fait. Notre vie passe comme la trace d'un nuage, comme un brouillard chassé par les rayons du soleil et abattu par sa chaleur. Il en est de notre vie comme de la fuite d'une ombre, et notre fin une fois arrivée, elle ne se répète pas * ; elle est scellée ', et nul ne revient. Venez donc I Jouissons des biens réels * ; hâtons-nous «de profiter du monde tant que nous sommes jeunes; gorgeons-nous de vin; oignons-nous d'huile parfumée®, et ne laissons pas passer la fleur du printemps *® 1 Couronnons-nous de roses avant qu'elles ne se fanent. [Egayons-nous dans toutes les prairies ^^.] Que nul d'entre nous ne soit sans prendre part à nos réjouissances !
^ Addition de la Vulgate, qui pourrait bien 6tre authentique. Du moins, la phrase suivante demande qu'il ait été question de la mort auparavant.
2 Tout cela est naturellement une amère ironie.
3 Ce sens est demandé par le parallélisme et par l'emploi même du verbe à l'actif. Chap. XVI, 14. Ordinairement on traduit au passif: qui ait été délivré.
^ Cette phrase, on ne peut plus mal interprétée ordinairement, est l'expression trèsbien formulée du système matérialiste. Le souffle ne prouve pas l'existence d'une âme subsistant par elle-même, il est le produit du jeu des organes ; la pensée (et non pas, comme on traduit, la parole), qui doit prouver la réalité d'un élément spirituel dans la personne humaine, n'est également qu'un effet des forces de la matière.
^ Ce que d'autres appellent de ce nom, en y attachant un sens particulier, mais ce qui n'est qu'un souffle. Le mot grec sert aux deux conceptions.
0 Ce qui supposerait une seconde existence entre les deux termes. Cela revient à dire tout simplement : quand on est mort, c'est pour tout de bon.
"^ Irrévocable.
S Les biens imaginaires, ce sont les vertus et l'espérance. On peut aussi traduire : biens présents, ceux que nous avons.
0 L'huile et les couronnes de fleurs appartiennent aux usages des festins.
1^ Texte corrigé : «arofs pour aeros.
' ï Encore» une lip^ne conservée dans le texte latin.
Laissons partout des marques de nos plaisirs! car c'est là notre part et ivotrc lot*. Asservissons le juste qui est pauvre'; n'éparr guons pas la veuve, ne respectons pas les cheveux blancs des vieillards. Que notre force soit la règle du droit; la faiblesse, on le sait, n'est bonne à rien. Dressons des embûches au juste, car il nous est incommode^, il est contraire à notre manière d'agir, il nous reproche nos transgressions de la loi ^, et nous gourmande an sujet de nos peccadilles. Il prétend avoir la connaissance de Dieu, et se nomme Tenfant du Seigneur. Il devient pour nous et nos desseins un reproche permanent ^ ; il nous est à charge par sa seule présence. Car sa vie ne ressemble pas à celle * des antres et ses voies sont toutes difTérentes. Nous sommes estimés par lui comme étant de mauvais aloi ; il se tient à distance de notre chemin, comme s'il y avait de Tordurc. Il préconise la fin des justes * et se vante que Dieu est son père. Voyons si ses discours sont vrais et examinons bien comment il finira. Car si le juste est fils de Dieu, celui-ci prendra sa défense et le délivrera des mains de ses adversaires. Éprouvons-le par Toutrage et les tourments, afin de savoir jusqu'où va sa douceur, et de mettre sa patience à Tépreuvc. C(vndamnons-le à une mort ignominieuse, car l'assistance ne lui fera pas défaut^ à ce qu'il prétend ^.
'•Voilà ce qu'ils pensent: mais ils se trompent; leur propre méchanceté les aveugle. Ils ne savent rien des secrets de Dieu"; ils
1 Après cela il n'y a plus rien. Le moment présent et ce qu'il peut donner est tont.
^ L'auteur, tout en faisant parler les matérialistes, arrange le discours de manière (ju'ils se condamnent eux-mêmes.
3 Cotte phrase est transcrite du texte grec d'És. III, 10, où les Septante ont abso* lument manqué le sens de Toriginal.
^ Ceux qui parlent sont donc eux-mOmes dos Juifs.
■''* I/adjectif n'est pas exprimé dans le texte, mais il est nécessaire pour déterminer lo sens. Car l'auteur veut dire que la présence (l'existence) mémo du juste est la condamnation du méchant, par le contraste, et aux yeux de tont homme de jugement sain.
^> Il affirme <jue le juste finit toujours par être heureux.
"^ Tout ce passage a été pris, par les défenseurs de la canonicité du livre, pour une prédiction directe de la destinée du Christ ; d'autres y ont trouvé la preuve que lo livre est l'ouvrage d'un chrétien. NiTunoni l'autre do ces opinions ne nous paraît acceptable. Dans les cliopitros qui suivcMit, les oxprcssions fn juste et //•.< justes alternent, sans que le sujet cliange ; en'-uile los adversaires principaux do Jé<;us n'étaient pas des matérialislr>- incrédule^ et luisant li de la morale ; enfin, lui chrétien n'aurait certes j^as man'jn»' de iairc» allusion au liut de la mort ilc Christ.
^ Il s"apil des \(.u'<. de la Providenee, t\\ù éprouve f(uel([uefois les justes, mais qui no les ahandonne point. Il nest pas (|ue>tion de /in/sft\'f'.<.
SAPIENCR II, 22-25. III, 1-8. 521
n'espèrent pas la récompense de la çiété et ne recoonaissont pas qu'il y a un prix d'honneur pour les âraes irréprochables. Car Dieu a créé Thomme pour Timmortalité, il Ta fait à Timage de sa propre nature, mais la mort est entrée dans le monde par la jalousie du diable, et ceux qui sont du parti de celui-ci en font Texpérience *. * Les âmes des justes sont dans la main ' de Dieu, et aucun tourment ne les touche. Aux yeux des insensés ils paraissent être morts; leur départ est estimé être un malheur et leur séparation d'avec nous une calamité : mais ils sont dans la félicité. Car si, aux yeux des hommes^, ils ont été affligés de peines, leur espérance a été tout entière à l'immortalité, et après avoir un peu souffert, ils sont comblés de bienfaits *. Car Dieu les a éprouvés et les a trouvés dignes de lui ; il les a affinés comme on fait à Tégard de Tor au fourneau % et les a agréés comme un holocauste®. Au jour de la rémunération ils brilleront, pareils à des étincelles qui parcourent le chaume ; ils jugeront les peuples et domineront sur les nations, et le
I C'est là un passage des plus intéressants. La théologie (ou la philosophie, si l'on veut) de l'auteur est fort différente de celle des livres hébreux. D'abord il dit que l'homme a été créé immortel, et c'est à cette qualité qu'il rapporte ce que la Genô-re dit de l'image de Dieu. A cet égard, les deux leçons qui se font concurrence dans le texte {idiotes, propriété, nature, et aldiotèSy perpétuité) expriment la môme pensée. Ensuite c'est ici le plus ancien texte qui substitue le diable personnel au serpent de la Genèse ; transformation du mythe qui, du judaïsme, a passé dans la théologie chrétienne (Apoc. XII, 9). — Le dernier mot du texte, que nous avons traduit par : ils en font l'expérience (c'est-à-dire ils arrivent à connaître la mort, ils finissent par la subir, tandis que les justes en sont exempts), prouve que l'auteur, ici du moins, réserve l'immortalité aux justes seuls, en d'antres termes, qu'il donne au root mort une signification qui ne se restreint pas à la notion de la fin de l'existence terrestre. Voyez cependant la note suivante.
^ Sous la protection. D'après le contexte, l'anteur continue à parler de la vie future. La mention des tourments paraît insinuer qu'il y en aura pour les méchants. D'après cela, la mort, comme dans le langage du Nouveau Testament, implique l'idée de la damnation, et par conséquent la vie signifie en môme temps la félicité.
8 Selon l'opinion vulgaire, qui juge les hommes d'après leurs destinées terrestres, comme ont fait les amis de Job. Le mot peine est employé ici dans le double sens do souffrance et de punition.
4 Antithèse entre les peines do la vie présente, qui ne sont que peu de chose, et le bonheur de la vie future, qui est infini. (Rom. VIII, 18. 2 Cor. IV, 17.)
5 Image on ne peut plus fréquente dans l'Ancien Testament et reproduite dans le Nouveau (1 Pierre I, 7).
6 Rom. XII, 1. 1 Pierre II. 5.
522 SAPIENGE m, 9-15.
Seigneur régnera sur eux à jamais * . Ceux qui se seront fic3 à lui comprendront la vérité, et ceux qui auront été fidèles dans Tamour resteront avec lui*. [Car la grâce et la miséricorde sont pour ses élus^ et la rémunération pour ses pieux adorateurs '.]
*<* Mais les impies subiront la peine due à leur façon de penser, eux qui ont dédaigné le juste et qui se sont séparés du Seigneur. Car ceux qui méprisent la sagesse et la discipline sont misérables: leur espérance est vaine, leurs travaux ne leur profitent pas et leurs œuvres sont inutiles. Leurs femmes sont impies, leurs enfants méchants, leur race maudite *. Heureuse la femme stérile et irréprochable, dont la couche n'a pas été souillée par le péché : elle aura sa récompense* lors de la Visitation des âmes. Heureux Teunuque même '^, qui n'aura point commis d'iniquité ni médité de mal contre la loi du Seigneur, car une grâce exquise sera accordée à sa fidélité et il aura son lot agréable dans le temple du Seigneur'. Car les bons efforts rapportent des fruits admirables, et la racine de la
1 Ce passage comporte deux interprétatioDS très-difTérentes. On remarqnera que le texte passe du prétérit au futur. Si l'on ne veut pas tenir compte de ce changement, on dira que l'auteur, après s'être placé au point de vue de l'avenir réservé aux justes, et après avoir parlé rétrospectivement de leurs antécédents terrestres, se place maintenant au point de vue de l'actualité et prédit quelle sera leur récompense future. Pour l'éckt dont brilleront les élus, on comparera Dan. XII, 3. C'est une image qu'il ne faut pas presser pour en tirer l'idée do corps lumineux. Le jugement des justes sur les païens et les apostats va très-bien à cette perspective. D'autres cependant voient dans ce passage la prédiction d'une restauration politique et terrestre d'Israël ; les étincelles sont alors l'image d'une victoire qui anéantit les adversaires. Il faut convenir que, dans ce cas, la transition est très-brusque, et pas du tout indiquée explicitement. Car il est incontestable qu'auparavant il a été question de la félicité d'outre-tombe, et, à vrai dire, ce qui suit en parle aussi.
^ La vérité, ce sont les desseins de la Providence, voilés pour le moment et par conséquent mal compris par les mortels ; VamoWf c'est celui dos justes pour Dieu.
3 Cette phrase, à l'égard de laquelle les manuscrits varient beaucoup, est sans doute à biffer ici. Nous la retrouverons à sa vraie place chap. IV, 15.
'1 D'après les idées reçues et traditionnelles, la fécondité était considérée comme le plus grand bonheur. Or, elle pouvait se rencontrer dans les familles des incr^nles. I/auteur soutient la thèse contraire. La stérilité même n'est pas un malheur, quand les qualités morales ne manquent pas, et la multitude des enfants ne fait que propager davantage le mal dont les pères donnent l'exemple, a leurs femmes d'abord, à leur lignée onsuite.
•' Litt. : .<?');; fntit; ce qui fait antithèse avec la stérilité.
'"' C'.omp. Esaïo LVI. ^ sniv. La loi mosaïque lour refusait le droit de citi'. Deutér. XXIII, 2.
"• Au ciel. Ima^'-e oniprtniti'e à l'iii^toire de la répartition d»i territoire de Canaan entre los r.iuiillos i?riïélit<«s.