‹ La Bible (volume 3)Chapitre 53 sur 84 · L'HISTOIRE DE JONAS · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE DE JONAS

A. T. 6- pwt. 36

Dans toutes les bibles, tant anciennes que modernes, le livre de Jonas fait partie de ce qu'on appelle le recueil des douze petits Prophètes. C'est bien mal à propos, et parce qu'ils n'ont tenu aucun compte ni du fond ni de la forme de cet opuscule, que les docteurs de la synagogue lui ont assigné cette place, et que les théologiens de l'Eglise l'y ont laissé. Il n'a rien de commun avec les œuvres des Prophètes, qu'on le considère au point de vue de sa nature ou de son antiquité, de son esprit ou de sa méthode. Nous n'avons donc pas hésité un instant à l'en séparer, et nous lui avons réservé, de propos délibéré, une place plus appropriée, et une place distinguée, parmi les ouvrages didactiques du second âge de la littérature hébraïque. Pour justifier notre jugement, il faut que nous donnions à notre introduction des développements hors de proportion avec le peu d'étendue de Touvrage lui-même, qui est l'un des plus courts de tout l'Ancien Testament.

Jonas est peut-être, après Daniel, le plus populaire des prophètes hébreux, parce que son histoire, non moins miraculeuse que celle de son illustre successeur, telle qu'elle est racontée ici, a de tout temps fort préoccupé l'imagination d'une nombreuse classe de lecteurs ou de croyants, qui savaient fort peu de chose des écrits prophétiques eux-mêmes et qui y comprenaient moins encore.

Dans des temps plus récents, l'apologétique s'est donné une peine infinie pour rendre acceptable à l'esprit moderne ce qu'il y avail d'étrange ou de grotesque dans celte hisloire, tandis que la critique s'évertuait de son côté, et non moins inutilement, à l'en élaguer, pour découvrir, sous une enveloppe suspecte à la raison, un ensenible de prétendues réalités suffisamment garanties. La plupart des essais faits dans l'un ou l'autre but présentent à peine encore aujourd'hui un intérêt historique. Aussi bien ne nous proposons-nous pas de les enregistrer ici, ou de les soumettre à une critique parfaitement superflue. Nous ne voyons pas non plus la nécessité de faire la récapitulation de l'histoire elle-même. Tout le monde sait que le prophète Jonas y reçoit l'ordre de prêcher la repentance aux habitants de Ninive, qu'il prétend se soustraire à cette mission par la fuite, que le vaisseau qui l'emporte est assailli en pleine mer par une tempête, que les marins, instruits par le sort que c'est lui que poursuit la colère de Dieu, le jettent à l'eau, où il est englouti par un gros poisson, lequel après trois jours le rejette à terre, qu'il se décide alors à aller dans la capitale de l'empire assyrien, où sa prédication produit un effet extraordinaire, qu'il se fâche de ce résultat inattendu, et que le récit s'arrête tout à coup à une réprimande que Dieu lui adresse à ce sujet. Ce sont là des choses universellement connues, et nous pouvons passer immédiatement aux questions qu'elles soulèvent.

Tout d^abord il convient de rappeler que le prophète Jonas est très-certainement un personnage historique, ce qui dans d'autres récits didactiques de l'Ancien Testament (Daniel, Esther, Tobie, Judith), ou bien n'est pas le cas, ou est du moins trèsdouteux. Le livre des Rois (chap. II, 14, 25) nous parle d'un prophète de ce nom, contemporain du roi larobe'am II (après 820 avant J.-C). On comprend que cette circonstance n'a pas peu contribué à écarter les doutes ou les soupçons qui auraient pu surgir au sujet de l'étonnante histoire que nous avons devant nous. Mais ce qui la recommandait surtout à l'attention et à la sympathie de la foi religieuse, c'était tout juste ce qui aurait pu être la principale pierre d'achoppement, savoir, le séjour du proplièle dans le veiilre du poisson : l'un de nos évangélisles (Mallli. XII, 40) ayant représenté ce fait comme un symbole préfigurant le séjour passager du Christ au tombeau, riiistoiro de Jouas se trouvait pour ainsi dire rattachée à celle de Jésus, et

par suite sauvegardée par celle-ci. Du reste, les âges précédents ne songeaient guère à la révoquer en doute ; le ton simple et naïf du livre gagnait le commun des lecteurs, et l'élément miraculeux, tout singulier qu'il était, ne créait pas de difficulté là où l'on acceptait tant d'autres faits surprenants sans en marchander les détails.

Malgré cela il arriva un temps où l'esprit d'examen et de critique, qui avait fini par se réveiller, découvrit dans ces quelques pages bien des choses qui étaient de nature à l'arrêter. On voyait là un prophète hébreu, qui s'imaginait pouvoir échapper au Dieu créateur de la terre et de la mer (chap. I, 9) en faisant un voyage de long cours ; qui choisit le moment de la tempête pour dormir d'un sommeil profond ; qui arrive sain et sauf dans l'estomac d'un monstre marin ; qui y séjourne trois jours sans étouffer, qui y compose même un psaume dans lequel il rend grâces à Dieu de sa délivrance, avant même de sortir de cette situation inimaginable ; qui a la chance de convertir une ville païenne d'une immense étendue, où personne ne parle sa langue, et avant même que tout le monde ne l'ait vu ni entendu ; et qui finalement se fâche à cause de ce succès inouï, dont aucun autre prophète

n'a jamais pu se vanter C'était beaucoup trop pour la foi

d'ailleurs peu robuste de la fin du dernier siècle, laquelle n'avait plus le goût des allégories typiques et prophétiques, cette féconde ressource des anciens docteurs de TÉglise, et qui n'avait point encore trouvé de règle sûre pour l'intelligence des méthodes d'enseignement employées par ceux de la synagogue. On tenait à faire disparaître le miracle, tout en maintenant pour tout le reste le caractère d'exactitude et d'authenticité. Les interprétations les plus aventureuses et les plus saugrenues prirent la place du récit biblique. Tantôt les scènes du vaisseau et du poisson étaient mises sur le compte d'un rêve du prophète ; tantôt Jonas, jeté à la mer, eut la chance de se sauver sur le cadavre d'une baleine. Ailleurs, celle-ci se métamorphosait en un navire de ce nom qui venait à passer ; ou bien toute cette partie de l'histoire n'était que l'image des hésitations, du manque de courage, des tourments de conscience du missionnaire récalcitrant. D'autres prétendaient y reconnaître un mythe étranger, retouché, remanié ; par exemple celui d'Andromède, attachée à un rocher près d'Ioppé et livrée à un monstre marin ; ou celui d'Hésione, délivrée dans une crise semblable par Hercule, lequel à cette occasion entra

dans la gueule de la bête ; ou enfin celui du poisson Oannès, qui d'après la mythologie babylonienne enseigna aux peuples les arts et les sciences. On voit sans peine qu'il n'y a pas la moindre ressemblance entre toutes ces fables grecques ou orientales et le fond de notre livre, dans lequel le poisson n'est qu'un élément accessoire, et surtout n'est rien moins qu'identifié avec le prophète.

De fait, ce procédé de simple élimination de l'élément miraculeux ne saurait conduire à la découverte de ce qu'on pourrait appeler le fond de vérité, le noyau historique du récit. Car, à vrai dire, dans celui-ci le miracle est partout, et si vous l'ôtez, il ne reste plus aucun fait palpable qu'on pourrait regarder comme le résidu positif et irréductible de la narration. EneflFet, qu'on veuille considérer un moment les parties de celle-ci qui en apparence ne présentent rien qui sorte du cadre des faits naturels, et l'on verra bientôt qu'elles ofirent le même caractère d'étrangeté que celles qu'on a d'abord voulu écarter seules, à cause de leur invraisemblance. La fuite de Jonas n'est pas motivée du tout (chap. I, 3), ou bien elle l'est d'une manière singulière et même déplaisante (chap. IV, 2) ; le but du voyage de Ninive disparaît avec le cadre surnaturel qui lui donne du relief; le caractère de l'antique prophétisme hébreu est absolument méconnu et défiguré; le psaume jure affreusement avec la situation du prétendu poète. Dans la suite du récit, le miracle proprement dit s'efliace de plus en plus ; mais plus l'histoire semble prendre des allures naturelles, moins nous avons devant nous un personnage qu'on puisse comprendre, qui pense et qui agisse d'une manière raisonnable. C'est que tout se tient dans ce drame, et Ton n'en saurait ôter au hasard un incident quelconque, sans que tout se décompose et tombe en lambeaux, et de ce qui reste rien n'a de valeur historique pour soi tout seul.

Par contre, si l'on se décide à laisser tomber complètement tout ce qui a l'air de se donner pour de l'histoire, toute cette draperie à couleur voyante, de manière à s'en tenir exclusivement aux idées et aux principes auxquels elle sert de cadre ou d'enveloppe, on est amplement dédommagé d'un sacritice d'ailleurs fiicil»' : cl si rimauinalion so voit ainsi onlevor un ol)jet dont «'Ile se sépare avec poinc, ce sont d'autres l'acnltés de Tesprit «pii on prolitcnt, et on lin do compte le livre lui-mome gagne en valour et en dignité, en raison directe de ce qu'il aura perdu en scoues

stupéfidûtes et en prodiges grotesques. Eh bien oui, pour comprendre le livre, il faut faire abstraction de la personne de Jonas, il faut laisser là ses aventures, il ne faut pas davantage s'enquérir des preuves de la conversion des Ninévites ; il faut uniquement regarder à l'enseignement qui se révèle sous cette forme.

Gomme on a dû tâtonner si longtemps sans découvrir les vérités que l'auteur voulait mettre en évidence, on pourrait être tenté de reprocher à celui-ci d'avoir manqué son but en détournant Taltention de ses lecteurs de ce qu'il y avait d'essentiel, par le soin qu'il a mis à la peinture des accessoires. Il nous semble que ce reproche serait injuste. Ce n'est pas la faute de l'auteur si une forme d'enseignement, parfaitement appropriée aux besoins et aux habitudes de ses contemporains, a fourvoyé un public placé à distance et auquel il ne songeait point, et si des générations, qui n'avaient plus besoin des mêmes leçons, s'amusaient de préférence à ce qui charmait leur imagination ou leur curiosité, au lieu d'étudier ce qui dans l'origine était destiné à parler à la conscience. Gela n'a-t-il pas été la destinée de la bible en général? Le contenu spirituel de l'Écriture, ce qui constitue l'essence de cçlle-ci, n'est-il pas devenu ou resté étranger à des milliers de croyants chrétiens, qui ont fini par n'en connaître que le cadre historique, et celui-là précisément à cause de ce qu'il présentait de miraculeux ? Non, l'auteur ne mérite pas le reproche qu'on lui adresserait à cet égard. Le lecteur intelligent, s'il veut bien y faire attention, trouvera dans cet opuscule tous les indices nécessaires pour s'orienter au sujet des intentions de l'écrivain, et la science n'a qu'à s'en prendre à elle-même, ou à ses préjugés traditionnels ou rationalistes, si elle a fait tant de détours pour arriver à quelque chose de sensé.

Mais il y a bien plus. D'ancienne date elle possédait, si elle avait voulu s'y arrêter, un guide sûr pour l'intelligence de l'histoire du prophète Jonas, une interprétation donnée par une autorité irrécusable, et qui aurait pu la convaincre qu'il s'agit pour nous de l'esprit du livre et non de sa lettre. Nous voulons parler de l'usage qui est fait de l'élément principal du récit dans un discours de Jésus contre les Pharisiens (Luc XI, 29). Il est vrai que le Seigneur s'attache là à une seule circonstance, savoir à ce que les Ninévites se seraient convertis par suite de la simple prédication d'un prophète ordinaire, sans que celui-ci ait été

accrédité auprès d'eux par des miracles spéciaux: mais cela n'exclut pas l'application du même principe herméneutique aux autres parties du texte, qui sont d'ailleurs dans une étroite liaison avec la dernière scène. En tout cas c'est un enseignement pratique que Jésus en tire, c'est un but moral qu'il y découvre, et il n'y a que le disciple, rédacteur de l'Évangile, qui s'arrête au cadre, au lieu de s'élever à la même hauteur de conception (Matth. XII, 40).

On objectera que l'explication donnée par Jésus est en contradiction manifeste avec la tendance du livre. En eflFet, il se met lui-même à la place de Jonas, et tout en signalant une certaine diflFérence entre lui et le prophète, quant au degré d'autorité qu'il peut revendiquer, il prétend se trouver dans un rapport analogue avec le public auquel il s'adresse. Or, il est positif que Jonas, dans l'histoire, est l'objet d'un blâme. Mais il nous semble que cette prétendue contradiction n'affecte en rien le fond même de l'interprétation morale. Jésus, en reprochant aux Pharisiens et au peuple égaré par eux de ne pas vouloir écouter son enseignement, leur rappelle l'exemple des Ninévites qui prêtèrent volontiers l'oreille aux exhortations de Jonas. L'auteur de notre livre dirige sa polémique contre des gens qui ne voulaient pas du tout entendre parler de conversion, mais qui réclamaient, comme unique procédé digne de Dieu, la ruine immédiate du coupable. Ce sont là, sans doute, différents points de vue ; mais la même histoire sert aux deux fins, comme cela se voit encore dans les sermons de nos prédicateurs, qui tirent d'une même péricope des enseignements divers. Ce que le livre de Jonas fait ressortir, la longanimité et la miséricorde de Dieu, sa disposition à pardonner, là où se produit un sincère repentir, c'est une vérité suffisamment confirmée par l'enseignement de Jésus ; et ce que celui-ci relève dans l'histoire, savoir que, pour provoquer ce repentir, l'instruction divine peut et doit suffire sans l'intervention du miracle, c'est ce que l'auteur du livre de Jonas déclare implicitement. Et des deux côtés on peut découvrir que le jugement de Dieu ne tient pas compte de la nationalité, mais n'a éfj^ard qu'à la moralité des sentiments et des actes. Les Ninéviles sont loués dans le récit de TAncien Testament et dans le discours évan^éli(ju(s sans être, à vrai dire, sur le premier plan du tableau. L'éloge qui leur est donné motive eu même temps le blâme décerné à ceux qui leur sont opposés: soit, dans la polé-

mique du Nouveau Testament, à ceux qui ne suivent pas leur exemple ; dans la parabole hébraïque, à ceux qui en méconnaissent la valeur et qui critiquent les voies de Dieu. Le moraliste israélite avait affaire à un peuple qui, aveuglé par des préjugés nationaux, repoussait avec aigreur tout ce qui lui était étranger et n'admçttait d*autre critère de la valeur des individus que la qualité de membre de la famille d'Abraham. Pour représenter cette tendance, il ne crée pas au hasard un personnage sans conséquence. Il choisit un prophète, et son instruction n'en devient que plus pressante. Jésus avait devant lui un peuple uniquement préoccupé de ses espérances fantastiques, et par cela même indifférent aux devoirs du moment. Il cherche donc dans la sphère du paganisme un modèle à lui proposer, et comme ce modèle était, pour ainsi dire, sanctifié par la source où il le puise, ses auditeurs ne pouvaient guère le récuser. Des considérations de ce genre font voir, ce nous semble, qu'on a tort de dire que les paroles du Seigneur ne sont pas propres à nous ouvrir Tintelligence du texte.

Mais ce ne sont pas les seules à faire valoir en faveur de l'opinion que nous avons ici affaire à un livre essentiellement et purement didactique, dont le cadre peut intéresser le littérateur qui veut connaître et apprécier les goûts et les méthodes d'un certain temps, mais ne saurait rentrer dans la sphère des études historiques et être regardé comme un ensemble de faits positifs. Nous venons de voir que Jésus, en rappelant l'enseignement du livre de Jonas, s'attache exclusivement à la conduite des Ninévites et laisse de côté tout le reste. Or, de tous les éléments du récit, celui de la conversion des Ninévites est le plus indubitablement fictif et de pure invention. Le prophète lui-même est un personnage historique comme le Cyrus du roman de Xénophon, et plus sûrement que ne l'est le roi Assuérus du livre d'Esther. Ses voyages peuvent se concevoir, et quant à son aventure avec et dans le poisson, nous permettrons à qui y tient de prétendre qu'elle aurait été chose possible, voire même qu'il y en aurait eu d'autres exemples. Nous ne tious donnerons ni la peine ni le ridicule de protester au nom de la zoologie ou de la physiologie. Mais nous affirmons que la conversion des Ninévites païens est une fiction, parce que les autres écrivains hél)reux non seulement n'en savent rien, mais parlent toujours de cette ville et de ses habitants dans un sens diamétralement opposé ; de sorte qu'il

faudrait admettre que la conversion n'a pas été bien sincère et qu'en fin de compte le bon Dieu en aurait été la dupe. Si quelqu'un voulait objecter que Jésus du moins a dû régarder cette conversion comme un fait, puisqu'il l'oppose à l'incrédulité des Juifs et qu'il met les deux peuples en présence au jour du jugement, nous le renverrions simplement aux paraboles de l'Evangile, dont les personnages, tout fictifs qu'ils sont, rendent chaque jour encore témoignage à la vérité qu'ils ont été chargés de représenter dès l'abord.

Nous poumons encore signaler dans le même but les dialogues de Dieu et du prophète. Cette forme de la pensée se rencontre aussi ailleurs dans la littérature prophétique, quand les auteurs veulent faire ressortir les différents points de vue auxquels ils pouvaient se placer, ou signaler les variations survenues dans leurs sentiments. Mais ici il n'y a rien de pareil. Il y a opposition absolue entre la volonté de Dieu et celle de Jonas. Celui-ci essaie d'abord de se soustraire à sa mission par la fuite. Il est ensuite contraint à l'accomplir malgré lui et par des moyens vraiment terribles ; mais il continue à regimber jusqu'au bout. Ce n'est pas là le rôle d'un prophète da Dieu, qui ne saurait désobéir à l'appel de l'esprit (Amos III, 8), mais c'est bien celui d'un personnage tel qu'on le fait figurer dans une composition dramatique, quand il s'agit de représenter le conflit de tendances opposées. Si, au fond, c'avait été Dieu qui aurait simplement voulu faire convertir les Ninévitcs, il pouvait choisir un moyen plus direct et ne pas prendre le détour auquel il se trouve pour ainsi dire forcé, d'après cette histoire. Celle-ci prouve, au contraire, qu'il s'agit d'autre chose pour l'auteur, qui voulait combattre un préjugé national, et pour lequel Jonas et les Ninévites ne sont que des figures de convention.

Ainsi, sans nous arrêter le moins du monde à faire la critique du miracle, qui est pour nous chose indifférente, nous arrivons à constater que nous avons ici devant nous un conte moral et rien de plus, une parabole, si l'on veut. En dehors des deux noms de la ville et duprophcle, il n'y a là rien d'historique, et ces noms inOmcs ne sont ici qu(^ des imagos ou des types, au moyen desquels raiitcur veut iiiciil([iior à ses liM-tcurs une vérité religieuse et morale. Ceci bien cl dûment nTOiinu, on verra dLsparailre toutes ces criticjucs plus ou moins sévères et (luelquefois frivoles que l'on a formulées à propos d'un récit dont les détails semblent

prêter à la raillerie, et dont la contradiction avec le bon sens a souvent fait tort à la Bible entière.

Que la forme du conte ou de la parabole ne soit pas Texpression des règles du goût moderne, cela ne doit pas être mis à la charge de Tauteur, mais plutôt à celle de son siècle, dont les habitudes et les préjugés nécessitaient sans doute ces couleurs plus vives, ces incidentsextraordinaires. Le seul fait qu'il ait choisi un prophète, pour représenter le préjugé qu'il veut écarter, prouve déjà combien celui-ci avait encore de puissance. Il y avait d'autant plus de mérite à le combattre, et certes, il s'acquitte de sa tâche d'une manière suflSsamment claire et populaire.

Cet éloge, nous le décernons d'autant plus volontiers à ce petit conte moral, que selon toutes les probabilités il a été composé à une époque où. le judaïsme s'était déjà séparé d'une manière très-tranchante du reste du monde, et s'était pour ainsi dire enfermé chez lui, de manière à n'avoir que haine et mépris pour tout ce qui restait dehors, sentiments qui gagnaient en intensité en raison directe de l'impuissance croissante de la nation à les faire passer en actions. La preuve de cette origine comparativement récente du livre de Jonas n'est pas trop difficile à administrer. La capitale de la monarchie assyrienne et son histoire appartiennent à un passé lointain. Les malédictions prononcées contre elle par les anciens prophètes ne préoccupent plus la génération actuelle, qui a bien d'autres soucis que les invasions des conquérants venus des bords du Tigre. Leur souvenir a pâli au point qu'on pouvait les représenter comme capables d'une piété vraiment exemplaire. La langue, telle que l'auteur la parle, trahit également l'âge de la décadence. La méthode de faire de l'enseignement au moyen de récits fictifs est familière aux siècles qui ont précédé le commencement de notre ère. Depuis longtemps il ne peut plus y avoir eu de prophètes dans l'antique et vrai sens du mot, puisque l'auteur se permet d'en faire apparaître un sous un jour si peu favorable, sans éprouver de scrupule et sans craindre de choquer ses lecteurs. D'un autre côté, il faut que le livre ait existé depuis plus ou moins longtemps lorsque les docteurs de la synagogue constituèrent le recueil de ce que nous appelons les douze prophètes. Autrement ils ne lui auraient pas assigné une place qui ne lui revenait en aucun cas, si on le compare aux ouvrages au milieu desquels il se trouve aujourd'hui comme un intrus. Et cette collection une fois faite,

les auteurs, aux yeux du public, devenaient Tobjet d'une vénéralion qui se serait bien mal accordée avec le rôle de notre Jonas.

Ces considérations peuvent nous conduire jusqu'au cinquième et même au quatrième siècle avant notre ère. Mais au delà de cette donnée bien vague encore , nous n'oserions hasarder de conjecture pour arriver à une fixation plus précise de l'époque qui aurait vu naître cet opuscule. Quant à la patrie à lui assigner, on a cru devoir la chercher en dehors de la Palestine. Les vues plus libérales de l'auteur sur les rapports de Jéhova avec les peuples étrangers permettent saris doute de songer de préférence à un écrivain , qui aurait respiré l'air plus Ubre d'un monde où les nationalités se fusionnaient davantage, et qui se serait affranchi du particularisme étroit des Juifs de Canaan, naturellement à une époque où les émigrants n'avaient pas encore désappris leur langue maternelle.

Le psaume inséré dans cette histoire au chap. II a été diversement apprécié. Les uns y ont vu une compilation faite par l'auteur au moyen de poésies plus anciennes ; d'autres ont cru y découvrir la source de ce qu'ils ont appelé la légende du prophète ; d'autres encore ont pensé qu'un^ main étrangère aurait pu l'y introduire après coup. Nous croyons pour notre part, et nous sommes même convaincu, que c'est une poésie plus ancienne que le livre, et dont le narrateur, selon la coutume des historiens de l'Ancien Testament, et des conteurs orientaux en général, a cru pouvoir orner son ouvrage, à cause d'une lointaine allusion à une submersion, laquelle cependant, dans le psaume, n'est qu'une figure poétique.

J ONAS

La parole de rËternel fut adressée à lonah fils d'Âmittaï, en ces termes: Lève-toi I va à Ninive, la grande ville*, et prêche contre elle ' I car leur noiéchanceté est arrivée par devers moi. Mais lonah se mit en route pour fuir vers Tars'is' ^ de devant la face de rËternel ; et il descendit à lafô ^, et y trouva un navire qui allait à Tars'is', et ayant payé son passage, il y entra pour aller avec eux à Tars'is', loin de la face de rÉternel. Mais TËternel lança sur la mer un grand vent, et il y eut une grande tempête sur la mer^ de sorte que le navire était sur le point' de se briser. Et les gens de réquipage eurent peur et invoquèrent chacun son dieu*, et jetèrent à la mer les bagages qui se trouvaient dans le navire, pour Talléger. Cependant lonah était descendu au fond du bâtiment et s'y était couché et endormi. Et le capitaine alla vers lui et lui dit: Comment peux-tu sommeiller? Lève-toi, invoque ton dieu! peut-être Dieu^

1 Les anciens s'accordent à dire que la capitale de Tempire assyrien était la ville la plus grande que Ton connût, et les découvertes modernes confirment ce fait.

2 Annonce-lui l'imminence du châtiment mérité.

3 L'Espagne.

^ Ville maritime de la Palestine^ assez voisine de Jérusalem, nommée par les Grecs loppé, de nos jours Jaffa. Elle n'avait pas toujours été au pouvoir des Israélites. Voy. 2 Chron. II, 15. Esdr. III. 7. 1 Macc. X, 76 ; XIV, 5.

^ Litt. : pensa.

6 On doit supposer que l'équipage était composé de Phéniciens ou d'autres étrangers.

'7 L'auteur met dans la bouche du païen une formule monothéiste.

nous redeviendra-t-il propice *, de sorte que nous ne périrons pas 1 Cependant ' ils se dirent l'un à l'autre : Allons jeter le sort pour savoir à cause de qui ce malheur nous arrive ' I Et ils jetèrent le sort et le sort tomba sur lonah. Alors ils lui dirent : Raconte-nous donc [à cause de qui ce malheur nous arrive * ?] quelle est ta besogne et d'où tu viens? Quel est ton pays et de quel peuple es-tu ? Et il leur répondit : Je suis Hébreu, et j'adore laheweh, le Dieu du ciel, qui a fait la mer et la terre ferme. Alors ces gens eurent une grande peur et lui dirent : Pourquoi as-tu fait cela * ? Car ces gens savaient qu'il fuyait de devant la face de TÉternel, parce qu'il le leur avait dit. Et ils lui dirent : Que devons-nous te faire pour que la mer s'apaise et nous laisse ^ ? Car la mer devenait de plus en plus orageuse. Et il leur répondit : Prenez-moi et jetezmoi à la mer, pour que la mer s'apaise et vous laisse ; car je sais que c'est à cause de moi que cette grande tempête vous a surpris. Cependant ces gens ramèrent pour regagner la terre ferme ^, mais ils ne réussirent point, parce que la mer, devenant de plus en plus orageuse, leur était contraire. Alors ils invoquèrent l'ËtemeP et

^ Litt. : se fera-t-il luisant.

^ La tempâte ne cessant pas^ malgré toutes les prières.

3 Ils supposent quHl y a à bord un criminel^ que la justice divine poursuit et qui menace d'entraîner tout l'équipage dans la ruine. L'opération divinatoire doit avoir été de nature à justifier l'emploi du mot jeter.

^ Les mots mis entre crochets manquaient dans d'anciens exemplaires. Comme il est impossible qu'on ait adressé une pareille question à Jonas, il est naturel de supposer que Tinadvertance d'un copiste l'aura répétée ici mal à propos. Ordinairement on l'explique en disant que les marins soupçonnaient Jonas d'avoir commis un meurtre ; en disant : à cause de qui, ils feraient allusion à la victime de ce forfait. Mais c'est là une singulière explication^ et même en admettant le soupçon^ la question aurait dû être formulée tout autrement.

^ Évidemment le récit précédent est incomplet, dans ce sens que l'auteur n'a pas jugé à propos de répéter ici, sous forme d'un discours de Jonas, tout ce que le lecteur savait déjà. La peur des gens de l'équipage résulte de ce qu'ils voyaient U puissance do ce Dieu des Hébreux, lequel savait atteindre son sujet désobéissant, môme loin de son territoire. Car au point de vue du polythéisme sémitique^ le pouvoir de chaque dieu national est limité pour ainsi dire géographiquement.

0 II allait sans dire que Jonas devait expier sa faute. Mais chaque acte d'expiation ayant sa forme consacrée, on lui demande quelle est la forme exigée par son dieu, le rite d'expiation qu'il faudra suivre ou respecter.

"' Jonas noyuntpus commis de meurtre, ils ne se croyaient pas autorisés ù le tuer Le péché dont il suvouuit coupable échappait au contrôle de la justice humaine. Ils firent tlonc des eliorts pour se sauver par les moyens ordinaires.

^ Le dieu auteur de la tempête et acharné à la punition du fuyard.

JONAS I, 14-16. n, 1-5. 575

dirent : Âh laheweh 1 Puissions-nous ne pas périr à cause de la vie de cet homme-là, et ne mets point sur notre compte un sang innocent : car c'est toi^ laheweh, qui as agi selon ton plaisir * 1 Et ils prirent lonah et le jetèrent à la mer, et la mer s'arrêta dans sa fureur. Et ces gens eurent une grande peur de TÉternel et ils offrirent un sacrifice à TÉterilel et firent des vœux '.

* Cependant TÉternel manda un grand poisson pour engloutir lonah, et lonah fut dans le ventre du poisson trois jours et trois nuits. Et lonah adressa une prière à rÉternel son dieu, dans le ventre du poisson, et dit ^ :

Dans ma détresse j'appelai TÉternel,

Et il m'a exaucé ; Du sein du S'eôl * je vins t'implorer :

Tu écoutas ma voix !

Tu m'avais jeté dans la profondeur^

Au cœur de l'océan;

Les ondes m'entouraient.

Tous tes flots et tes vagues ont passé sur ma tête!

Et moi^ je m'étais dit :

Loin de tes yeux me voilà rejeté I Comment* viendrai-je encore à contempler

Le temple de ta sainteté ?

1 Ils finissent par comprendre que ce dieu demande la mort de Jonas. A leurs yeux il n'avait pas mérité la mort. Ne pouvant se sauver autrement, ils se rendent à la nécessité^ mais ils déclinent la responsabilité de leur acte. Ils craignent de faire périr un innocent. Mais le dieu qui l'exige, sera assez équitable pour ne pas faire retomber le sauff versé (phrase conventionnelle) sur la tête des instruments involontaires de sa vengeance.

^ Le sacrifice est ofiert sur-le-champ, les vœux sont pour l'heureuse issue du vo3rage. Tout cela se fait en l'honneur d'un dieu qu'ils n'avaient point reconnu antérieurement^ mais qui venait de leur faire sentir sa puissance.

S Dans le psaume qui suit, on remarquera que le poëte parle d'un diu^er passé ; il est sauvé. Pour les conséquences à tirer de ce fait, méconnu et masqué dans les traductions, voyez l'introduction. Pour ce qui est de la forme, on Voit que les strophes, sans @tre tout à fait régulières, se dessinent assez nettement.

4 Du séjour des morts. C'est ici une hyperbole, la mort n'étant pas encore un fait accompli.

^ D'après le texte, il faudrait traduire : Seulement (en hébreu ak), et supprimer la forme interrogative. Mais cela ne donne pas de sens plausible et dérange la suite des idées du contexte. Nous changeons un seul point {ek}, pour éviter ces inconvénients. — Le Jonas de l'histoire ne vivait pas à Jérusalem et n'avait pas affaire au temple.

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