JONAS II, 6-11. III
Les ondes m'avaient recouvert
Jusqucs à m' étouffer * ;
L'océan m'entourait, Les algues sur ma tête étaient entrelacées.
Au fond des montagnes j'étais descendu ; Les verroux de la terre derrière moi pour toujours * ! Mais toi, tu retiras ma vie de la fosse, 0 Étemel, mon Dieu !
Lorsque mon àme vint à défaillir^
Je Ine souvins de rËternel, Et ma prière parvint jusqu'à toi,
Au temple de ta sainteté.
Ceux qui révèrent les vanités du néant Renoncent à la grâce \
Mais moi, avec l'accent de la louange.
Je veux te sacrifier ; Ce que j'ai promis, je l'accomplirai :
Le salut est de l'Éternel !
**Et l'Éternel donna au poisson l'ordre de vomir lonah sur la terre ferme. *£t la parole de l'Éternel fut adressée à lonah pour la seconde fois en ces termes: Lève-toi, vas à Ninive, la grande ville, et prêche-lui le sermon que je vais te dire. Et lonah se mit en route et alla à Ninive selon la parole de l'Ëtcrnel. Or, Ninive était une ville grande pour Dieu même ^ ; elle était de trois journées de
^ Litt. : jusqu'à la respiratiou.
^ On voit que les images, au moyen desquelles le poôte rend plus vivante la peinture du danger mortel qu'il a couru, sont empruntées à deux sphères étrangères l'une a l'autre, et se contrediraient si on voulait les prendre à la lettre. En effet, d*un côté le péril est comparé à une immersion dans les profondeurs de la mer ; de l'autre, à li descente dans le S'eGl, dans les profondeurs de la terre, d'où l'on ne revient phis dès que les portes sont fermées sur le trépassé.
3 Ceux qui adorent les faux dieux, ces Ctres imaginaires créés par Terreur ou l'imposture, perdent par leur propre faute la i)art des bienfaits et des secours qu'ilî^ pourraient obtenir du seul vrai Dieu. Nous sommes enclin. à penser qu'il manque ici ua distique.
'^ Selon la mesure de Dieu, laquelle est censée être plus grande que celle de 'homme. C'est une fa(;on tle parler pour désigner une qualité excessive.
JONAs m, 4-10. IV, 1-4. 577
marche ^ Et lonah commença à parcourir la ville, la marche d'une journée ^, et il prêcha en disant : Encore quarante jours et Ninive est détruiterl Et les gens de Ninive crurent à Dieu et proclamèrent un jeûne et se revêtirent de cilices, tous grands et petits. Et la chose étant parvenue au roi de Ninive^ il se leva de son trône, se dépouilla de son manteau et se couvrit d'un cilice, et s'assit dans la cendre. Et il fit proclamer dans Ninive, par décret du roi et de ses ministres, Tordre que voici: Qu'hommes et animaux^ bœufs et moutons^ ne mangent rien du tout, ni ne se repaissent, ni ne boivent de Teau ; mais qu'ils se couvrent de cilices, hommes et animaux, et qu'ils invoquent Dieu avec instance ; et qu'ils se détournent chacun de sa mauvaise voie, et des méfaits qu'il a coDunis ^ Qui sait^ peut-être Dieu ^ viendra-t-il à se repentir et à revenir de l'ardeur de son courroux, de sorte que nous ne périssions point I
'°0r, quand Dieu vit leurs actes, comme ils se détournaient de leur mauvaise voie, il se repentit du mal qu'il avait déclaré vouloir leur faire, et ne le fit points 'Mais lonah en conçut un grand chagrin et se fâcha. Et il adressa une prière à l'Éternel et dit : Ah Éternel I N'est-ce pas là ce que je disais quand j'étais encore dans mon pays : C'est là ce que je voulais prévenir en fuyant à Tars'is' ; car je savais que tu es un Dieu miséricordieux et débonnaire, lent à la colère et plein de grâce et te repentant du mal ^. Or donc, Éternel, ôte-moi la vie, car il vaut mieux pour moi de mourir que de vivre I Mais l'Éternel lui répondit : Est-ce avec raison que tu te
1 L'auteur veut parler du diamètre et non de la circonférence, comme on le voit par la ligne suivante.
2 Gela est dit pour insinuer que les Ninévites se repentirent à la première sommation i et avant que Jonas eût accompli sa mission. Luc XI, 32.
^ Il sera superHu d'observer que la fin du décret se rapporte aux hommes seuls. Les animaux domestiques, regardés conmie étant de la famille^ portent le deuil avec ceUe-ci , conmie cela se pratique même parmi nous dans certaines occasions. La défense de boire de l'eau est la plus sévère et implique celle de toute autre boisson.
^ C'est bien de Jéhova que le roi parle^ tout païen qu'il est ; car c'est au nom de Jéhova que le prophète avait menacé la ville.
^ Le texte ne dit pas clairement si cette issue fut connue à Jonas dès le premier jour du repentir des Ninévites ou seulement après l'expiration des quarante jours. Nous verrons cependant que c'est cette dernière combinaison qu'il faut adopter. Voyez surtout la note sur chap. IV, 5.
^ C'est-à-dire : n'aimant pas à accomplir les châtiments dont tu menaces les coupables. Toute cette phrase est d'ailleurs une qualification usuelle de Dieu. Exod. XXXIV, 6. Nomb. XIV. 18. Ps. LXXXVI, 15; CXLV, 8.
A. T. 6« part. 37
fâches? (^ louah était sorti de la ville ^ et s'était assis à Torient de la ville, et s'y était fait une cabane sous laquelle il s'assit à l'ombre pour voir ce qui se passerait dans la ville.) Et l'Éternel-Dieu, afin de guérir lonah de son chagrin'^, fit pousser un ricin ^ qui s'éleva au-dessus de sa tête pour lui donner de l'ombre. lonah conçut une grande joie au sujet de ce ricin. Mais le lendemain, au lever de l'aurore, Dieu commanda un ver qui piqua le ricin, de sorte qu'il se dessécha^. Puis, quand le soleil se fut levé. Dieu commanda un vent d'est brûlant ^, et le soleil donna sur la tète d& lonah, et se trouvant exténué, il demanda à mourir ^ en disant : Il vaut mieux pour moi de mourir que de vivre. Mais Dieu dit à lonah : Est-ce avec raison que tu te fâches au sujet de ce ricin? Et il répondit: Oui, j'ai raison de me fâcher à la mort I Et l'Éternel lui dit : Toi, tu t'apitoies sur ce ricin, pour lequel tu ne t'es point donné de peine, et que tu n'as pas fait croître ; qui est né en une nuit et qui a péri en une nuit^. Et moi je n'aurais pas pitié de Ninive, de
^ Nous mettons cette phrase en parenthèse et au plusqueparfait, autrement la circonstance que Jonas veut voir ce qui se passera, se trouve en contradiction avec ce qui précède. Évidemment Jonas est censé avoir continué sa prédication à travers toute la ville. Après l'avoir parcourue de l'ouest à l'est, il s'établit au côté opposé à son entrée pour assister au spectacle de la catastrophe. Mais Jéhova s'étant repenti, cette catastrophe n'arrive point et Jona se plaint comme il est dit v. 1-3. Le 6* verset se rattache intimement au 4*.
^ Le chagrin de Jonas n'est pas, comme on le pense vulgairement^ la chaleur dont il soutirait. Son chagrin, c'était sou faux jugement sur les voies de Dieu ; le ricin était destiné à l'en faire revenir, et la conjonction afin de introduit le but de Dieu, qui n'était pas du tout celui de donner de l'ombre au prophète. Pour Jonas, le ricin était le bienvenu par une raison toute matérielle.
3 Los Septante ont mis une citrouille, la Vulgate un lierre. On sait aujourd'hui qu'il s'agit du ricin commun, dont on tire l'huile employée dans la pharmacie et dont la croissance est extraordinairement hâtive et puissante. Les Égyptiens l'appellent encore aujourd'hui kiki, comme les anciens Hébreux.
4 Le dépérissement de la plante marche tout aussi vite que sa croissance. A vrai dire on pourrait 6tre tenté de répartir les deux périodes sur plusieurs jours ; cependant la tendance du livre entier nous fait préférer une interprétation qui ne tient pas compte des lois de la nature, et il sera plus juste de dire que le texte rapporte un double miracle.
^ La signification du mot hébreu est douteuse.
*' Litt. : il demanda son ûine, à lefrct de mourir .* c'est-à-dire, il demanda que Dieu, le conservateur et susientatour de tout ce qui vit, laissât ou aLandoimùt sou àme, qiii par cela même cesserait d'exister.
'^ Cela veut dire : qui n'a vécu qu'un jour. On compte quelquefois par nuits, et lou dit habituellement: être fils d'une année, pour : être ùgé d'un an.
JONAs IV, 11. 579
cette grande ville, dans laquelle il y a plus de douze myriades * d'hommes, qui ne savent pas distinguer leur droite de leur gauche ', et des animaux en grand nombre?
^ Cent-vingt mille.
^ C'est-à-dire, de petits enfants. Les enfants et les animaux sont représentés ici comme des êtres innocents^ étrangers aux péchés qui avaient attiré l'animadversion de Dieu sur les autres tabitants^ et dont la présence, môme abstraction faite du repentir des vrais coupables, devait arrêter le courroux de Dieu (Genèse XVIII, 23-32).
L'HISTOIRE DE TOBIT
Voici maintenant un conte moral qui mérite ce nom à tous égards, une histoire due exclusivement à l'imagination de son auteur : elle respire d'un bout à l'autre, et presque dans chaque ligne, la saine et touchante piété du vrai judaïsme des derniers siècles avant Tère chrétienne, et atteste ses regrets, sa résignation et ses espérances nationales, sans qu'elle porte déjà l'empreinte de ses haines et de son besoin de vengeance.
Gomme nous pouvons supposer cette histoire sufllsamment connue de nos lecteurs, et que d'ailleurs elle va passer sous leurs yeux, nous nous bornons ici à en rappeler en deux mots le cadre. Un honnête Israélite, déporté à Ninive lors de la ruine du royaume des dix tribus, parvient à y faire fortune par son commerce. Il confie ses épargnes à un banquier juif de Raguès en Médie. Cependant différents malheurs viennent le frapper coup sur coup. Les Juifs sont persécutés, ses propres biens sont confisqués, il perd la vue par un accident. Réduit à la misère, il songe à recouvrer la somme placée à l'étranger et il envoie son fils Tobie pour la réclamer. Celui-ci étant encore bien jeune, on lui cherche un compagnon de voyage. Il s'en présente un, nommé Azarias, dont on accepte les offres. Les deux jeunes gens partent. Chemin faisant ils arrivent à Ecbatane, où demeure une famille juive alliée à celle de Ninive, et chez laquelle ils reçoivent
l'hospitalité . A cette occasion il s'arrange un mariage entre Tobie et sa cousine Sara et , pendant qu'on célèbre la noce du fils à Ecl)ataue, Azarias va clicrdier l'argent du père à Raguès. Puis le couple, chargé d'une riche dot, prend le chemin de Ninive, toujours sous la conduite d' Azarias, lequel à la fin, quand on veut le récompenser de ses services, se fait reconnaître pour un ange envoyé exprès pour unir les deux époux, et indique un remède qui rend la vue au vieillard, dont les jours se prolongent au sein d'un bonheur domestique que rien ne vient plus troubler.
Voilà un résumé bien sec et bien écourté de ce joli conte, que nous appellerions volontiers un roman, s'il était un peu plus long et plus travaillé. Mais n'importe le nom qu'on lui donne, en aucun cas ce n'est une histoire véritable. Si l'Église au moyen âge, et officiellement encore de nos jours dans les rangs catholiques, en a jugé autrement, cela est dû principalement à l'intérêt que ce récit a inspiré aux lecteurs, et auquel n'ont pu se soustraire ceux-là même qui s'en sont tenus de préférence à l'esprit de ce petit livre. C'est aussi cet esprit qui a fait que déjà Clément d'Alexandrie l'a compté parmi les Écritures, et que Luther l'a appelé un utile et beau poëme, un drame spirituel. Ce jugement, produit encore avec quelque hésitation (telle était l'autorité de la tradition), nous nous l'approprions sans réserve, et nous ne voyons pas même la nécessité de recueillir et d'énumérer tout ce que le texte présente de singularités et d'invraisemblances, à l'effet d'établir la non-historicité, soit de certains éléments accessoires, soit du fond même. Et rien ne nous paraît ridicule comme l'hypothèse que nous aurions là le récit amplifié et enjolivé d'un fait réel et authentique que l'auteur aurait puisé dans des mémoires de famille. Mais nous protestons avec plus d'énergie encore contre le jugement qu'ont porté sur cet opuscule les Protestants du dix-septième siècle, qui se sont laissé entraîner par leur ardeur polémique à le dénigrer avec une malveillance étudiée, et qui en même temps ont fait preuve de mauvais goût en s'attachant au cadre seul sans tenir compte du fond. (Voyez notre Histoire du canon, 2° édit., p. 382 suiv.)
Or, nous n'avons pas besoin d'insister sur ce que, ici comme dans les autres écrits du même genre que nous avons réunis (lîuis ce vohime, c'est le fond (pii est la chose essentielle. Pour ce c[ni est de la forme, de ce qui appartient à la fiction, les pouls changent d'un siècle et d'une géuéraliou à l'autre; et nous accor-
derons volontiers qu'il y a ici un petit nombre de traits qui nous font sourire par la naïveté avec laquelle ils reproduisent certaines superstitions populaires. Mais, dans son ensemble, le coi^te ne pèche pas trop à cet égard ; et ce que nous venons de signaler, s'efface en comparaison de tant d'autres éléments qui de tout temps ont pu non-seulement captiver l'imagination, mais paraître dignes d'être pris à cœur, et capables de nourrir le sentiment moral et religieux. Nous songeons ici d'abord à ce tableau tou- • chant de l'intérieur d'une vie de famille réglée d'après la loi de Dieu; à ces prières parties du cœur, à ces conseils paternels adressés par le vieillard aveugle à son jeune fils partant pour un voyage lointain, et qui sont si éloquents dans leur simphcité. Et ce qui pouvait encore être ajouté en fait de bons principes en général, l'auteur a soin de le mettre dans la bouche de l'ange au moment où il va disparaître. L'idée que l'homme pieux est dirigé dans toutes ses voies par un ange gardien, cette idée qui s'enracina dans Tesprit du judaïsme et qui n'est pas restée étrangère aux conceptions chrétiennes, elle prend ici, pour ainsi dire, un corps, en devenant le fil conducteur de toute la narration. CcUe-ci, d'un autre côté, est l'exposé concret de celte autre idée, si bien exprimée par un proverbe allemand, que les bonnes unions conjugales se décident au ciel. Et quant au mariage même, nous relevons encore cette insinuation (que le lecteur intelligent saura découvrir sous une enveloppe plus qu'étrange à notre gré) que le bonheur qu'il procure dépend de la sanctification et non de la jouissance.
Voilà pour la morale, du récit, sans que nous prétendions avoir épuisé le sujet. On y trouvera sans peine d'autres traits encore qui confirment notre jugement. D'un autre côté, l'histoire des idées religieuses peut également y recueillir quelques données intéressantes. Nous signalerons à cet égard deux faits frappants. C'est d'abord le développement des croyances populaires relativement aux anges, qu'on peut constater dans ce li\Te, où pour la première fois ils nous sont présentés comme divisés en classes ou catégories, et où ils portent même déjà des noms propres individuels. En second lieu, nous indiquerons la description de la nouvelle Jérusalem, par laquelle nous voyons que les perspectives toutes poétiques des anciens prophètes sont déjà devenues des espérances positives et une partie intégrante de la foi religieuse nationale.
Tout ce que nous venons d'observer est de nature à nous faire croire que ce conte est d'origine hébraïque, qu'il a été écrit primitivement dans Tun des dialectes sémitiques pariés par les Juifs. Il n'y a pas de trace d'une influence quelconque d'idées grecques ou hellénistiques, tandis que Tangélologie et l'eschatologie de l'auteur trahissent d'une manière assez directe les préoccupations du judaïsme palestinien ou babylonien , et la peinture des mœurs ne nous rapproche en aucune façon d'une sphère étrangère. Cependant nous n'avons aucune preuve matérielle à alléguer pour établir notre opinion, le témoignage de Jérôme, qui prétend avoir eu entre les mains un texte araméen , ne nous paraissant pas concluant.
On n'est pas mieux renseigné sur l'époque de la composition du livre, si bien que, parmi nos savants contemporains, tel le considère comme antérieur à la conquête macédonienne, tel autre descend jusqu'après la ruine de Jérusalem par les Romains. Le fait est qu'aucun auteur ne le cite avant le second siècle de notre ère. Il n'y en a de trace ni dans le Nouveau Testament, ni dans Josèphe. La Synagogue n'en a jamais fait usage. Tout ce qu'on peut dire de certain, c'est qu'il doit avoir été écrit après la clôture de l'ancien canon (Loi et Prophètes), puisque le livre de Jonas y est cité comme une autorité scripturaire et en même temps interprété d'une manière tout à fait contraire à sa véritable tendance ; ce qui prouve qu'il s'est écoulé un assez grand intervalle entre la composition du premier de ces ouvrages et celle du second. D'un autre côté, l'animosité contre le paganisme et la domination étrangère, qui est le trait caractéristique de la littérature juive postérieure à la levée de boucliers des Maccabées, ne s'y fait sentir nulle part. Nous estimons donc qu'on peut s'arrêter au premier siècle des Ptolémées, c'est-à-dire, au troisième avant notre ère. Mais c'est là une appréciation toute subjective, qui ne repose sur aucun argument de fait.
Ce conte, une fois jeté dans le public, a eu un succès extraordinaire, comme ne l'a eu aucun ouvrage du même genre, ni aucune autre œuvre littéraire juive de ces derniers temps. Il a été traduit et rctouclié un grand nombre de fois. Aujourdliiii i^nroro on en possède d(*ux textes grecs, et un fraguK^nt d'un troisième, qui dillerent entre eux, et cela non pas seulement par des variantes isolées, im lexte syriaque, deux textes hébreux également ditlerenls, mais d'une origine ])eaueou}) plus réccmte, un vieux lexte
latin datant peut-être du second siècle, et un fragment d'un autre également ancien, enfin, la traduction de Jérôme comprise dans la Vulgate. Toutes ces éditions, sans changer le fond et l'ordonnance générale de l'histoire, la modifient pourtant dans beaucoup de détails. On s'en convaincra facilement en comparant n'importe quelle traduction catholique, ou celle de Luther (qui s'en est aussi tenu à la Vulgate), avec la nôtre, qui reproduit le texte grec des Septante. Dès les premières lignes, on verra qu'il y a là deux textes indépendants l'un de l'autre. Dans le latin, par exemple, le père et le fils portent le même nom, tandis que dans le grec le nom du père a une autre forme.
Il nous reste à noter une dernière particularité. Le rédacteur grec que nous suivons a voulu donner à son récit la forme d'une autobiographie. Dans les premiers chapitres, son héros Tobit parle à la première personne. Puis est intercalée l'histoire de Sara, racontée, comme cela va sans dire, à la troisième personne. Enfin, quand l'auteur revient à Tobit, il conserve cette dernière forme de la narration. C'est un défaut, sans doute, au point de vue littéraire, mais nullement, comme on l'a prétendu, une preuve que le conte, dans cette forme (que nous avons préférée comme la plus ancienne que nous ayons entre les mains), soit une compilation de deux recensions différentes.
TOBIT
Livre de Thistoire de Tobit* fils de Tobiël, fils d'Ananiël^ fils d'Adouël^ fils de Gabaël, de la famille d'Asiël, de la tribu de Nephthali, lequel, du temps du roi assyrien Enemessar avait été emmené prisonnier de Thisbé, endroit situé à la droite de Kydis- Nephthali en Galilée, au-dessus d'Aser^.
' Moi ' Tobit, j'ai marché pendant toute ma vie dans le chemin de la vérité et de la justice et j'ai fait beaucoup d'aumônes à mes frères et compatriotes, qui étaient venus avec moi au pays des Assyriens, à Ninive. Lorsque j'étais encore dans ma patrie, dans le pays d'Israël (j'étais bien jeune alors), toute la tribu de Nephthali, à laquelle j'appartenais par ma naissance, s'était séparée de la maison * de Jérusalem, de cette ville qui avait été choisie d'entre
1 Orthographe du texte grec. Dans la Vulgate le f>ère porte le nom de Tobie (TobiasJ comme le fils.
S Les noms propres paraissent avoir été en partie défigurés par les copistes. Il est certain que le roi Enemessar, d'après ce qui va être dit plus loin, n'est autre que lo Salmanassar du livre des Rois, dont le nom se lit ici dans la Vulgate, et que Tauteur veut parler de ce qu on appelle l exil des dix tribus. — Les deux derniers noms sont sans doute ceux de Qédes' et de Haçôr, connus par Thistoire de Barak (Juges IVJ. Thisbé de Galilée est un endroit inconnu et ne peut être confondu avec la patrie du prophète Élie, située ailleurs (1 Rois XVII, 1), à moins que notre conteur n'ait fuit ici une méprise.
3 Le récit est mis dans la bouche même du principal personnage, mais seulement Jusqu'au commencement du troisième chapitre. Dans le latin, il est à la troisième personne dès le début.
-^ Il s'agit bien du temple, et non de la dynastie.
toutes les tribus d'Israël, pour que toutes y fissent leurs sacrifices, et où le temple de la demeure du Très-Haut avait été consacré et bâti pour tous les âges à jamais. Toutes les tribus qui s'étaient associées à cette défection sacrifiaient à l'idole de la génisse, ainsi que la maison de Nephtbali à laquelle j'appartenais. Moi seul j'allais souvent à Jérusalem aux grandes fêtes, comme cela est prescrit à tout Israélite, par une loi perpétuellement obligatoire. J'emportais les prémices et les dîmes des produits, et les premières toisons, et je les donnais aux prêtres de la famille d'Aaron pour le service de l'autel. De tous les produits je donnais la dime aux Lévites qui fonctionnaient à Jérusalem ; la seconde dime, je la vendais et puis j'allais la dépenser annuellement à Jérusalem. Quant à la troisième dime, je la donnais à qui de droit, comme me l'avait enjoint Debbora, la mère de mon père, car j'étais resté orphelin *.
» Lorsque je fus parvenu à l'âge d'homme, j'épousai une parente nommée Anna, et j'eus d'elle un fils, Tobie. Et lorsque nous eûmes été emmenés prisonniers à Ninive, tous mes frères et compatriotes mangèrent de ce que mangeaient les païens ^ ; mais moi je me gardais bien d'Cn manger, parce que je me souvenais de Dieu de tout mon cœur. Aussi le Très-Haut me fit obtenir la faveur ' d'Enemessar, dont je devins le fournisseur. Je faisais des voyages en Médie, et je confiai à Gabaël frère de Gabrias, à Ragues en Médie, une somme de dix talents *.
^ Ce qui est dit ici de trois espèces de dîmes, nous fait voir comment les docteurs juifs, du temps de Tauteur, combinaient, au profit des intéressés, les différents textes relatifs aux dîmes, lesquels avaient appartenu primitivement à des législations différentes. Le Deutéronome (chap . XIV^ US, et XXVI, 1 2) connaît une dîme à donner chaque troisième année aux pauvres et aux Lévites^ qui leur sont assimilés, parce qu'ils n'ont pas d'antres revenus suffisants. Dans le même livre (chap. XIV, 22), il est question d'une dime annuelle, qu'on était autorisé à vendre sur place, sauf à aller dépenser l'argent à Jérusalem, en repas auxquels on conviait les Lévites qu'on avait amenés, également dans un but de charité. Enfin, la législation la plus récente [Nomb. XVIII) règle la dime exclusivement comme redevance uu profit de la caste sacerdotale.
2 On a tort de traduire : du pain des païens. Il s'agit évidemment des viandes défendues, Lév. XI. Deut. XIV, et l'auteur a employé le mot grec qui signifie le pain dans le sens de l'hébreu, léhm, qui signifie toute espèce de nourriture.
3 Litt. : il me donna une forme gracieuse en présence d'Enemessar, c'est-à-dire il fit en sorte que ma personne plût au roi.
•' Le texte est ici très-bref. On peut supposer que l'auteur a voulu dire que Tobit. CMiume rournissear de la cour, avait à l'aire des voyatres et qu il j^oguait beaucoup d "argent, de sorte (jifil })ut donner à Gabaid (banquier?) une somme de 90,00() Ir. La \ id^ate, (|ui ne parle pas de i'ournitures, raconte ijue le roi lui jwrniit de l'aire dos V(iya^<'5 et (['.l'il prollta de cette pennission pour aller consoler les prisonniers. A\aiit tiouvO à Kajjues en Médie, un jt"U':i->' parent, (labael, il lui [)rèta dix talents sur biikt.