L'HISTOIRE DE SUSANNE
A. T. 6« part. 39
L'histoire de Susanne est également trop connue et en même temps trop peu étendue, pour que nous ayons besoin de la résimier d'avance. Nous nous bornerons à la caractériser d'un trait de plume. Elle est destinée à mettre en relief cette thèse de la foi religieuse : La Providence n'abandonne point les innocents et ne permet pas qu'ils deviennent les victimes des méchants.
Que nous ayons là un conte moral, un récit purement fictif, mais écrit dans un but pédagogique, et non une histoire réelle et authentique, cela est pour nous hors de doute. Déjà anciennement il s'est élevé des voix dans ce sens, et la peine qu'Origène se donne pour prouver le contraire, loin de nous convaincre, sert uniquement à constater que de son temps il y avait des gens qui y voyaient clair. Cependant la majorité des docteurs en jugea autrement, et dans les Bibles des deux églises catholiques, grecque et latine, cet opuscule, joint au livre de Daniel, est considéré comme un document historique.
Nous puisons le principal argument en faveur de notre manière de voir dans la narration elle-même. Le canevas en est assez pauvre ; les invraisemblances sautent aux yeux et se rencontrent presque à chaque ligne, comme nous l'avons fait remarquer dans
les noies. Ou ne parvient pas à se rendre compte de la position sociale du mari de Susanne, que plusieurs commentateurs anciens ont identifié avec le roi de Jérusalem déporté par les Clialdéens. On ne voit pas ce que les Juifs, et notamment les deux personnages qui jouent le rôle principal dans riiistoire, après riiéroïne, ont à faire journellement dans la maison de cet homme, et ainsi de suite. Mais le dénouement surtout est amené de la manière la plus singulière du monde. Deux individus, pour se venger d'une honnête femme qui avait repoussé avec horreur leurs sollicitations, prétendent méchamment l'avoir surprise en flagrant délit ; ils ajoutent que son complice, qu'ils auraient voulu arrêter, leur a échappé. Le fait devait s'être passé en plein jour, dans un jardin attenant à la maison d'habitation. Sur ce témoignage, sans qu'on songe à rechercher le coupable, pour le confronter, soit avec les accusateurs, soit avec l'accusée, on condamne celle-ci à mort, séance tenante, et ni elle ni son mari n'a la présence d'esprit de faire valoir les preuves de son innocence, si faciles à administrer, ou seulement de révéler le vrai motif de l'accusation. Survient un tout jeune homme, subitement inspiré par l'esprit de Dieu, qui demande la révision du procès. On l'en charge lui-même, et il démasque les calomniateurs en leur demandant, à chacun séparément, sous quel arbre ils ont trouvé le couple ? A cette question, chacun répond en nommant à tout hasard un autre arbre, et cela suflSt pour motiver un second arrêt de mort prononcé contre eux-mêmes.
En somme, c'est donc un conte qui ne brille pas par l'invention. Mais la thèse qu'il doit illustrer est certainement de celles que d'innombrables récits sortis de plumes chrétiennes, surtout dans la littérature pédagogique moderne, ont tâché de reproduire et d'inculquer à l'envi les uns des autres.
Dans la Bible grecque, ainsi que dans la Vulgate et en général dans toutes les versions catholiques, l'histoire de Susanne est incorporée au livre de Daniel, tantôt comme chapitre premier, parce que Daniel y apparaît comme un tout jeune homme, tantôt comme chap. XIII, c'est-à-dire comme une addition étrangère au corps du livre liél)reu.
Nous eu possédons deux textes grecs, comme du livre de Daniel hii-mènie. L'un, qui fait parlie de la Bible dite des Seplauie, s'était perdu Irès-ancicimemcnl déjà, parce que les Pères lui préférèrent celui qui élait compris dans la version de
Thëodotion, et qui finit ainsi par remplacer Tautre dans les manuscrits. Ce dernier n'a été retrouvé qu'au siècle passé. Ils diffèrent assez notablement l'un de l'autre, et nous avons eu soin de signaler quelques-unes des variantes les plus remarquables, tout en suivant dans notre traduction le texte reçu, qui .est plus riche en détails et dont le style est plus coulant. Il est d'ailleurs hors de doute que ce conte est d'origine hellénistique. Cela résulte surtout du fait que le dénouement aboutit à une pointe d'un goût assez douteux, à un jeu de mots qui ne se concevrait pas dans une traduction.
Il y avait à Babylone un homme nommé Ibakîm. Il avait épousé une femme nommée Susanne, Pille de Chelkias, une personne pieuse et très-belle. Ses parents étaient gens de bien, et avaient instruit leur fille conformément à la loi de Moïse. loakim était fort riche et avait un beau parc attenant à sa maison, et les Juifs le fréquentaient parce qu'il était le plus distingué des leurs.
^Or, en cette année-là % furent nommés juges deux anciens du peuple, au sujet desquels le Seigneur avait dit : L'iniquité est venue de Babylone, des anciens devenus juges, qui paraissaient gouverner le peuple '. Ces hommes venaient assidûment chez loaklm, et tous ceux qui avaient quelque litige venaient à eux'. Et quand la foule s'était écoulée, vers midi, Susanne allait se promener au parc de son mari. Les deux anciens, en la voyant ainsi chaque jour quand elle entrait pour s'y promener, furent épris d'elle au point qu'ils perdirent leur bon sens, que leurs yeux étaient fascinés et qu'ils n'eurent plus ni égard au ciel ni souvenir des lois de la justice*. Tous les deux
1 Comme cette note chronologique en suppose une autre précédente, il faut croire que l'auteur a voulu parler de l'année môme du mariage de loakîm. — Anciens, et non vieillards.
2 II est évident que l'auteur prétend citer une parole divine, une prophétie relative, ou du moins applicable, à ces deux hommes. Mais rien de pareil ne se trouve dans les textes de l'Ancien Testament. On a autrefois voulu combiner^ ce passage avec ce qui est raconté Jér. XXIX, 22 suiv. Mais il n'y a pas d'analogie entre les deux faits.
3 D'après ce qui suit, il faudra bien admettre que, selon l'auteur, les juges siégeaient dans la maison même de loakim. Comp. v. 28.
"^ On pourrait aussi traduire : des justes jugements (de Dieu).
se tourmentaient pour elle, mais ils ne se firent point part de leurs peines, car ils avaient honte de faire l'aveu de leur convoitise. Cependant ils mettaient leur soin, tous les jours, à Tépier pour la voir. "Or, il arriva un jour qu'ils se dirent Tun a l'autre : Rentrons chez nous; c'est l'heure du déjeuner. Et ils sortirent et se séparèrent. Mais étant revenus sur leurs pas et s'étant rencontrés, ils s'en demandèrent le motif réciproquement, et s'avouèrent le motif qui les ramenait. Là dessus ils convinrent ensemble d'un moment où ils pourraient la trouver seule. Et comme ils attendaient ainsi un jour favorable, il arriva qu'elle entra au parc, selon sa coutume*, accompagnée seulement de deux suivantes, pour prendre un bain; car il faisait chaud. Il n'y avait là personne d'autre, excepté les deux anciens, qui s'étaient cachés pour l'épier. Et elle dit à ses servantes : Apportez-moi de l'huile et du savon parfumé, et fermez la porte du parc, pour que je me baigne. Celles-ci firent ce qui leur était ordonné; elles fermèrent la porte du parc^ et sortirent par une porte latérale'^ pour chercher ce qu'elle avait demandé, et sans voir les anciens, parce qu'ils étaient cachés. Dès que les suivantes forent sorties, les deux anciens quittèrent leur cachette, coururent vers elle et dirent : La porte du parc est fermée, personne ne nous voit, nous sommes épris de toi : rends-toi à nos désirs et sois à nous. Si tu refuses^ nous rendrons témoignage contre toi, en disant qu'il y avait un jeune homme avec toi et que c'est pour cela que tu as renvoyé les filles '*. Alors Susanne se mit à soupirer et dit : Point d'issue, de quelque côté que je me tourne*. Si je cède, c'est ma mort^; si je refuse, je n'échapperai pas à vos mains ^. Mais mieux vaut de n'en rien faire et de tomber en votre pouvoir, que de commettre un péché à la face de Dieu.
^ Litt.: comme elle avait fait hier et avant-hier, phrase hébraïque assez fréquente dans l'Ancien Testament. Il y a là, dans le récit, une inadvertance frappante. Si c*était la coutume do Susanne de prendre un bain au parc tous les jours et que depuis longtemps les anciens l'épiaient, on ne voit pas pourquoi ils attendaient un jour favorable. La présence des suivantes du moins ne devait pas favoriser leurs projets.
2 II faut supposer une issue moins apparente et connue des gens de la maison seuls. On n'en voit pas d'ailleurs la nécessité, puisqu'il suffisait de fermer la grande porte, sauf à la rouvrir en rapportant les objets demandés. Et pourquoi n'emportait-on pas ceux-ci dès l'abord?
3 Quel tissu d'invraisemblances ! Les filles n'avaient qu'un pas à faire (v. 4) et pouvaient revenir à cliaque instant, et Susanne perd la tête et ne songe pas que rien no serait plus l'acile que de confondre les menteurs.
'* Litt. : Etroitcsse (serrement, j^^r-ne, embarras) de tous cotés. ■'» L'adultère était i)uni de mort (Deut. XXII, 21).
'» Je serai la victime (U; votre faux témoi'/na'.'e. Draxicmoms remportaient sur la déné^'ation de laccuséc
^* Là dcsus Susanne se mit à crier à haute voix ; mais les deux anciens crièrent aussi contre elle; et Tun d'eux courut ouvrir la porte du parc. Quand les gens entendirent les cris dans le parc, ils accoururent en toute hâte par la porte latérale * pour voir ce qui lui était arrivé. Mais lorsque les anciens eurent fait leur rapport, les serviteurs furent tout confus, car jamais pareille chose n'avait été dite sur le compte de Susanne.
*' Le lendemain, quand le peuple s'assembla chez son mari loakim^ les deux anciens s'y rendirent aussi, tout pleins de leur criminel dessein de faire mourir Susanne. Ils dirent donc devant le peuple : Faites chercher Susanne, la fille de Chelkias, la femme de loakîm. Et l'on envoya vers elle. Elle arriva accompagnée de ses parents, de ses enfants et de tous ses proches. Or, Susanne était très-délicate et belle de figure. Et ces scélérats demandèrent qu'on lui ôtât le voile (car elle était voilée^), pour qu'ils pussent jouir à satiété de la vue de sa beauté. Mais ceux de sa famille et tous ceux qui la voyaient, se mirent à pleurer ^ Alors les deux anciens se levèrent au milieu de l'assemblée et posèrent leurs mains sur sa tête*, tandis qu'elle, en versant des larmes, levait les yeux au ciel, parce que son cœur mettait sa confiance dans le Seigneur.
*• Cependant les anciens tirent la déclaration suivante : Nous nous promenions tout seuls dans le parc, quand cette femme y entra avec deux servantes, elle fit fermer la porte et renvoya les servantes *. Alors vint un jeune homme, qui avait été caché, et coucha avec elle. Nous, qui nous trouvions dans un coin du parc, en voyant ce crime, nous courûmes vers eux et nous les surprimes en flagrant délit. Quant à lui, nous ne pûmes nous rendre maîtres
' Pourquoi donc pas par l'autre qui venait d'ôtre ouverte? Eucorc paraît-il que la porte latérale n'avait pas été fermée du tout. Ou bien faut-il supposer que celle-ci entrait directement dans la maison, tandis que la grande porte donnait sur la rue? Mais dans ce cas, le terme de latéral est assez mal choisi. L'autre rédaction n'a pas un mot de toute cette scène dramatique et ne parle ni de suivantes, ni de portes, ni de conversation entre Susanne et les anciens, mais se contente de dire qu'ils voulaient lui faire violence. De cette manière, les paroles de Susanne, qui s'y lisent également, ne sont pas motivées du tout.
2 Cela est ajouté exprès, pour dire qu'elle tenait à observer jusqu'aux moindres règles de la décence.
3 On comprenait qu'elle allait être chargée do n'importe quel délit, et tout le monde l'aimait et s'intéressait à sa personne.
"* Comme accusateurs et témoins à charge (Lévit. XXIV, 14).
J On remarquera qu'ils uc disent rien du bain.
de sa personne, parce qu'il était plus fort que nous * ; il gagna la porte et s'échappa. Mais quant à elle, nous Tarrètâmes et nous lui demandâmes quel était ce jeune homme ; mais elle refusa de le dire. Voilà ce que nous attestons.
^* L'assemblée les crut sur parole, parce qu'ils étaient des anciens du peuple et des juges, et la condamna à mort.
Cependant Susanne s'écria à haute voix et dit : 0 Dieu éternel, toi qui connais ce qui est caché, qui sais toutes choses, même avant qu'elles n'arrivent, tu sais qu'ils ont rendu contre moi un faux témoignage; et voilà que je dois mourir sans avoir rien fait de ce dont ceux-ci m'ont accusé méchamment'. Et le Seigneur exauça ses cris. Au moment où on la conduisait à la mort, Dieu suscita l'esprit saint d'un fort jeune homme nommé Daniel % qui s'écria tout à coup à haute voix : Moi, je ne suis pas responsable du sang de cette femme ! Le peuple alors, se tournant vers lui, dit : Qu'est-ce que tu dis là? Et lui, se plaçant au milieu d'eux, dit: 0 Israélites! Vous êtes donc insensés à ce point que, sans examen préalable, sans avoir constaté la vérité du fait, vous condamnez une fille d'Israël? Retournez au tribunal, car ceux-ci ont rendu contre elle un faux témoignage.
***Le peuple alors s'étant hâté de revenir sur ses pas, les anciens^ lui dirent : Viens t'asseoir au milieu de nous, puisque Dieu t'a octroyé la dignité d'ancien*. Alors Daniel leur dit : Séparez-les l'un de l'autre, pour que je les examine isolément. Quand ils furent séparés, il fit appeler l'un d'eux et lui dit* : Viens, scélérat, maintenant ils vont retomber sur toi, tes crimes d'autrefois, où tu rendais des arrêts iniques, en condamnant les innocents et en absolvant les coupables, bien que Dieu ait dit : Tu ne feras pas
1 Ils prétendent donc qu'il y avait eu lutte. Et personne ne songe, avant de prononcer une sentence de mort, à rechercher le coupable pour le confronter avec sa complice oa avec les témoins !
2 Elle dit cela après que la sentence est prononcée. De défense, de protestation, d'enquête, de l'intervention du mari pour éclaircir le fait, il n'en est pas question.
3 L'autre texte dit : l'ange, sur l'ordre de Dieu, donna au jeune Daniel un esprit d'intelligence.
"^ Non pas certes les deux accusateurs, mais les autres magistrats.
'* Cela veut dire qu'on reconnaissait à rexclamalion d'un jeune garçon qu'il y avait là coinine un avertissement du ciel, une révélation. On défère donc à cet enfant le droit (1 "instruire le procès en seconde instance.
*"• L"aj)ostrophe de ce jeune ju'^'c d'instruction serait absurde et inconcevable, si l'auteur ne voulait pas évidennnent représenter Daniel comme un véritable propliote inspiré, quoitjue à peine adolescent.
mourir le juste et Tinnocent. Eh bien, si tu as vu cette femme, dis-moi sous quel arbre les as-tu vus ensemble? Il répondit : Sous un cognassier*. Alors Daniel reprit: Tu as bien menti contre ta propre tête! Voici arriver Fange avec Tarrêt de Dieu qui va te cogner de manière à te pourfendre par le milieu. Puis, ayant fait retirer celui-ci, il ordonna d'amener l'autre et lui dit : Engeance de Canaan et non de Juda, la beauté t'a séduit et la convoitise a perverti ton cœur. Voilà donc comme vous en agissiez avec les filles d'Israël et par peur elles se sont rendues à vos sollicitations^; mais cette fille de Juda n'a pas cédé à votre scélératesse. Maintenant dis-moi, sous quel arbre les as-tu surpris ensemble? il répondit : Sous un houx. Alors Daniel reprit : Tu as bien menti contre ta propre tête, toi aussi! L'ange de Dieu va te houssiner; il attend déjà, l'épée à la main, pour te couper en deux, pour vous exterminer !
*® Aussitôt l'assemblée éclata en cris et bénit le Dieu qui préserve ceux qui espèrent en lui. Et on s'éleva contre les deux anciens que Daniel avait convaincus de faux témoignage par leurs propres déclarations, et on leur fit, aux termes de la loi de Moïse ', ce qu'ils avaient méchamment voulu faire à autrui, en les mettant à mort. C'est ainsi qu'en ce jour le sang innocent fut épargné. Mais Chelkias et sa femme louèrent Dieu au sujet de leur fille Susanne, avec loakim son mari et tous ses proches, de ce qu'aucune action malhonnête n'avait été prouvée con^e elle. Et Daniel, dès ce jour-là et ultérieurement, jouit d'une grande considération auprès du peuple *.
1 Le texte grec a ici et plus loin des jeux de mots qu'il fallait reproduire à tout prix de manière ou d'autre, parce qu'ils forment la pointe de l'arrêt prononcé et que l'auteur les a positivement faits à dessein. Or, il est difficile, en français, de trouver des noms d'arbres qui puissent se combiner (pour le son) avec des verbes désignant des supplices . Le grec dit sckinos (l'arbre à mastic, pistacia lentisa^s) et schizo, fendre; et plus loin, prinos (le rouvre), eiprio, scier. Luther a assez bien réussi dans sa traduction allemande. Si les verbes que nous avons dû choisir, faute de mieux, devaient paraître trop familiers, nous répondrons que cela s'accorde assez bien avec le ton du discours.
2 II les accuse donc d'avoir plusieurs fois déjà essayé de séduire des filles, en leur faisant peur, et d'y avoir réussi.
3 Deut. XIX, 19.
-^ L'autre relation raconte que les deux anciens furent jetés dans un gouffre et que l'ange les y brflla. Elle se termine par l'éloge de la candeur des jeunes gens, ainsi que de leur piété et de leur intelligence. On ne voit pas trop bien à quel propos l'exemple de Daniel est ainsi généralisé.