‹ La Bible (volume 4)Chapitre 11 sur 52 · CRITIQUE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

CRITIQUE HISTORIQUE

véritable caractère? Avons-nous là de l'histoire authentique ou est-ce autre chose? Et dans l'un ou l'autre cas, ces récits peuvent-ils également servir à déterminer l'époque de la rédaction?

Nous prendrons ces questions à rebours de ce qu'on pourrait appeler leur ordre chronologique. Nous commencerons par les faits les plus récents, dont le souvenir, d'après le cours naturel des choses, a pu et dû se conserver plus facilement pur de tout alliage que celui des temps plus reculés. Cette manière de procéder est une nouvelle concession que nous faisons au point de vue populaire, pour éviter jusqu'à l'apparence de vouloir donner plus de force à notre argumentation, en commençant par la partie de l'histoire qui offre le plus de prise à la critique, et qui, de l'aveu de tout le monde (de nos jours du moins, et parmi les gens sensés), n'a pas la prétention de se fonder sur des documents contemporains.

^Jomè écrivit tout cela dans le lime de la loi de Dieti^ (chap. XXIV, 26).

Aujourd'hui on fait généralement bon marché des droits d'auteur du général, sauf à revendiquer d'autant plus énergiquement ceux du prophète. Mais il n'en est pas moins vrai, qu'au point de vue de l'opinion traditionnelle, le texte cité implique le fait que Josué a rédigé lui-même ses mémoires, tout comme les passages parallèles du Deutéronome ^ ont toujours été allégués dans un but analogue en faveur de la rédaction mosaïque du Pentateuque. En tout cas, si l'on est amené, par la forme même de la phrase, à distinguer le livre que nous possédons de ce que Josué aurait écrit, le rédacteur, quel qu'il ait été, a entendu représenter son héros comme le garant des faits racontés et comme l'auteur d'une relation qui a dû servir de base à la sienne. Nous sommes donc autorisés à demander si cette relation se fait reconnaître comme absolument juste ; si elle est confirmée par ce que nous savons par d'autres sources, au moins tout aussi dignes de foi; si, enfin, elle ne contient rien qui puisse soulever des doutes sérieux et légitimes.

1 Chap. XXXI, 9, 22, 24 : Moïse écrivit cette loi Moïse écrivit ce cantique

Quand Moïse eut fini d'écrire

Or, le livre de Josué affirme : V Que le pays de Canaan toul entier, et de plus certains districts limitrophes, ont été soumis par le chef, successeur de Moïse. 2^ Que cette conquête fut le fruit d'une guerre d'extermination. 3° Que, pendant tout le temps qu'elle dura, les Israélites avaient leur quartier général sur les bords du Jourdain, d'où ils partaient pour faire diverses expéditions. 4** Que, la conquête étant achevée et toute résistance brisée, Josué fit faire le cadastre du territoire, pour distribuer celui-ci par la voie du sort entre les tribus qui ne s'étaient pas encore pourvues elles-mêmes. Sur tous ces points et sur quelques autres, nous allons soumettre à nos lecteurs les réflexions qu'elles nous suggèrent.

V La première assertion est reproduite plus d'une fois, tant comme promesse divine (chap. I, 2 ss. ; III, 10), que comme fait accompli par les armes victorieuses des Israélites (chap. V, 1 ; XI, 16 ss., 28; XII, 7 ss. ; XIV, 15; XV, 12, 47; XVI, 3; XVIL9; XXI, 44; XXIII, 4.

Or, pour établir qu'à l'époque de la mort de Josué la conquête n'a pas été complète, en d'autres termes, qu'elle a exigé les efforts de plusieurs générations encore, et cela avec des chances variées de succès et de revers, voire même qu'elle n'est jamais arrivée à réaliser les visées ambitieuses de la théorie (Nombr. XXXIV, 6), nous n'avons pas besoin d'invoquer le témoignage des siècles suivants. Nous aurions beau jeu, sans doute, rien qu'en laissant parler le livre des Juges. Celui-ci débute par cette notice étonnante : Après la mort de Josué, les Israélites consultèrent l'Éternel en disant : Qui d'entre nous marchera le premier contre les Cananéens? Et l'Éternel répondit : C'est Juda qui marchera; je veux lui livrer le pays, etc. Ce texte raconte ensuite l'histoire de la conquèle de la partie méridionale du territoire, laquelle, d'après le livre de Josué, était si bien depuis longtemps au pouvoir des Israélites qu'il n'y restait plus en vie un seul indigène (chap. X, 40). Le texte du livre des Juges, dont nous venons de citer les premières lignes, nous révèle en même temps un fait intéressant. Il constate directement que les tribus faisaient cette guerre d'invasion chacune pour son compte, ce qui nous exphquc aussi comment les tribus les plus nombreuses et les plus puissantes ont pu s'établir tout d'abord et au large, sauf à laisser en souffrance les intérêts de leurs alliés plus faibles. Plus loin, au chap. IV, le même livre parle d'une guerre glorieuse contre une formidable

l'histoire de la conquête. 73

armée de ces mêmes Cananéens censés exterminés jusqu'au dernier homme par Josué (chap. XI, 8).

Mais il n'est pas nécessaire de recourir à cette autre source, pour être en droit de douter de la réduction entière et définitive des anciens habitants du pays. Le livre des Juges n'est pas non plus à l'abri du soupçon d'avoir idéalisé. l'histoire, car dans un autre endroit (chap. II, 6) il reproduit textuellement l'assertion de celui de Josué (chap. XXIV, 28), qui dit que le conquérant, sa besogne accompUe, congédia le peuple, réuni jusque-là auprès de lui, et que chaque tribu s'en alla paisiblement prendre possession du territoire qui lui avait été assigné. Tenons-nous en au livre de Josué lui-même. Comme nous avons déjà entrevu qu'il représente une composition due à plusieurs mains, nous ne serons pas étonnés d'y trouver des passages qui ne s'accordent pas avec la thèse discutée jusqu'ici, mais qui avouent ingénument que la conquête ne fut pas achevée du vivant de Josué. Ainsi nous lisons au chap. XIII, 1 : Lorsque Josué fut devenu vieux, l'Éternel lui dit : Il y a encore beaucoup de territoire à conquérir, etc. Suit une énumération des parties non encore soumises, et parmi elles des localités qui sont nommées ailleurs comme occupées par les Israélites. Voici d'autres faits à signaler dans ce même ordre : Chap. XVII, 16, les deux tribus d'Éphraïm et de Menass'eh déclarent être trop faibles pour soumettre les Cananéens de la plaine (comp. v. 12), tandis que déjà au chap. XII, 21, les villes du district indiqué sont au pouvoir des Israélites et le pays était soumis depuis la frontière de l'Egypte jusqu'au Liban (chap. XL 16 suiv.). Ailleurs, l'achèvement de la conquête est promis pour l'avenir (chap. XXIII, 5). Au même endroit, v. 9, il est dit que personne n'a pu résister aux envahisseurs, et pourtant on a lu à plusieurs reprises que les indigènes n'ont pu être délogés partout (Jos. XVI, 10, etc. Juges I, 27-36). Citons encore spécialement la ville des lebousites, qui dès .à présent est appelée du nom que David lui a donné. Son roi est pris et tué, le pays conquis (chap. X, 23; XII, 8, 10), et cependant les lebousites continuent à occuper leur ville, chap. XV, 63. Juges I, 21 (qui doit avoir été prise et brûlée, Juges I, 8). Ce même livre des Juges, dans un autre endroit (chap. XIX, 12), affirme qu'il n'y avait aucun Israélite à Jérusalem, encore après la conquête du pays.

2** La seconde assertion, savoir que les anciens habitants furent exterminés, est formulée à chaque occasion où il est question d'une

victoire ou de la prise d'une ville (chap. VI, 21; VIII, 25; X, 28-40; XI, 8-20. Deul. II, 34).

Qu'une invasion de Bédouins, dans un pays dont la civilisation était beaucoup plus avancée que la leur, ait dû être accompagnée de toutes les horreurs de la guerre, personne n'en douterait, lors même que le livre de Josué n'aurait pas soin d'énumérer toute une série de villes mises à feu et à sang. Le rédacteur répète à satiété qu'on n'épargnait ni âge ni sexe, qu'on massacrait tout ce qui vivait. S'il ne s'agissait là que de la barbarie des envahisseurs, on pourrait Ten croire sur parole, sous cette seule réserve qu'on ne la mettrait pas, comme lui le fait, sur le compte du bon Dieu (chap. VIII, 2, 8, 27; X, 40; XI, 12, 15, 20. Deut. VII, 2; XX, 16). Heureusement on peut en rabattre beaucoup sur les exploits de sa plume sanguinaire. Nous venons de voir que l'extermination des indigènes a été loin d'être complète. Nous savons par l'histoire des Juges, ainsi que par celle des Rois, que les Cananéens continuèrent à vivre dans le pays, en nombre tel, que Salomon en employa des myriades à ses grands travaux de construction (1 Rois V, 27 ss. ; comp. chap. IX, 20). Ce fait, qui appartient pourtant à une époque postérieure de trois ou de quatre siècles à celle de Josué, est déjà consigné dans nos textes. Chap. XVII, 13 nous lisons: Lorsque les Israélites furent devenus plus puissants (qu'ils n'avaient été lorsqu'ils tuèrent tout le monde?!), ils réduisirent les Cananéens en servitude, mais ils ne les chassèrent point. Comp. chap. IX, 21. Juges I, 28, 30, 33, 35. Et nous les rencontrons à la cour et dans l'armée de David! (2 Sam. XI, 3 suiv. ; XV, 18, 19, etc.) K

Ce n'est pas tout. Les deux livres, qui d'ailleurs se contrôlent l'un l'autre , affirment à plusieurs reprises que Jéhova (qui tout à l'heure avait ordonné d'exterminer tous les Cananéens) a laissa subsister ces populations pour mettre les Israélites à l'épreuve fJos. XXIII, 12 suiv. Juges II, 3, 21). Nous lisons même (Ex. XXIII, 29. Deut. VII, 22) que Dieu aurait dit : Je ne les chasserai

1 Voici encore un exemple qui servira à apprécier ce que disent nos textes. Dans 11 guerre contre les Midyanites [Nombr. XXXI, 17, 31 J, ceux-ci sont tous massacrés, è l'exception des ûlles vierges. Le nombre de ces dernières est porté à 32,000 (v. 35). Cela nous permettrait de calculer celui des hommes, des enfants mâles, et des femmei mariées. Et un siècle plus tard, ces mêmes Midyanites s'abattent sur le pays des Israélites comme des nuées de sauterelles [Juges VI. 5), et G'ide'ôa en massacre 120,000 (chap. Vlll, 10).

point en une seule année, de peur que le pays ne devienne un désert (après Tinvasion de plus de deux millions de nouveaux habitants?), et de fait, les Israélites demeurèrent mêlés aux Cananéens et s'allièrent à eux par des mariages (Juges III, 6). Cela prouve que, s'il y a eu au début des actes de barbarie, ils doivent s'être bornés à des occasions isolées, et que dans la suite des temps les deux races vivaient l'une à côté de l'autre et s'amalgamèrent de manière que peu à peu l'élément cananéen fut absorbé par l'élément Israélite. Mais cela s'est fait plutôt par l'ascendant politique de ce dernier que par la supériorité de ses idées religieuses, à l'égard desquelles, comme on sait, la lutte resta longtemps indécise. On comprend que plus tard, quand la distinction d'origine eut été effacée en grande partie, la théorie qui proclama la séparation absolue du peuple élu d'avec les autres, reporta ce principe dans l'antiquité, comme s'il avait était mis en pratique dès l'abord. Ainsi les flots de sang que nous avons vu verser par Josué, pourraient bien, en une certaine mesure, n'avoir rougi que le papier du rigide écrivain.

3® Ces deux premières assertions, relatives à la conquête rapide et totale du pays et à l'extermination des Cananéens, peuvent soulever de graves doutes, comme on vient de le voir. Cependant, au fond et à défaut de témoignages directement contraires, il n'y aurait là rien d'impossible. Ces choses se sont vues ailleurs. Voici maintenant d'autres éléments de la narration, moins étonnants en apparence, mais qui, à y regarder de près, se font reconnaître immédiatement , non comme des souvenirs historiques, mais comme des conceptions légendaires.

Au dire de nos textes, la nation entière, c'est à dire 600,000 hommes d'âge à porter les armes, avec les femmes, les enfants et les troupeaux des trois quarts de cette masse, sont campés à G'ilgal, sur les bords du Jourdain, plus tard à S'ilo , pendant toute la durée de la guerre (Jos. V, 10 ; X, 6, 15, 43 ; XIV, 6. — XVIII, 1,9; XIX, 51 ; XXI, 2). C'est toujours de là que partent, successivement et dans différentes directions, les expéditions militaires, jusqu'à ce que la conquête fût achevée. La guerre dura longtemps (chap. XI, 18), et cela s'explique quand on songe au grand nombre de villes fermées qu'il fallait prendre de vive force, l'une après l'autre. Mais enfin «le pays fut en repos, la guerre ayant cessé» (v. 23).

Maintenant nous demandons comment, pendant tout ce temps,

une population de plus de deux millions d'âmes a pu subsislei dans un camp où elle était agglomérée et parquée ? On répondit qu'elle se nourrissait du produit de ses troupeaux dont la quantité s'augmentait toujours par le pillage. Il est vrai qu'il est dit qu'oi ne tuait que les hommes et qu'on enlevait le bétail (chap. XI 14), mais le contraire est affirmé également (chap. VI, 21) ; e puis, comment nourrissait-on les troupeaux? Si ceux-ci pouvaien se répandre dans les campagnes, sur une étendue proportionné à leur nombre, pourquoi les hommes ne faisaient-ils pas de même Le rédacteur ne s'arrête pas à ce détail et il ne songe pas à leu faire manger de la viande et des laitages. Par contre, il affirma que, du jour au lendemain, les Israélites n'eurent plus de manne substance dont ils s'étaient nourris jusque-là exclusivement et que dès lors ils mangèrent les produits de leurs récolte (chap. V, 12). Mais, encore une fois, quelle étendue de terrai aurait-il fallu pour nourrir ainsi une telle masse de gens ? L'idé d'un camp unique et sédentaire, cette idée fixe de la légend mosaïque, se heurte contre tant d^objections résultant de la natur» des choses, qu'elle trahit à elle seule l'absence du témoignage oculaire, et avec elle nous ne nous trouvons pas du tout surL terrain solide des faits historiques.

Mais est-il donc besoin de recourir à une critique basée su l'impossibilité matérielle du récit ? Les textes eux-mêmes nous ei suggèrent une autre très-simple et très-naturelle. Nous avoni déjà constaté que les premières lignes du livre des Juges noui révèlent la véritable marche des événements. Et dans celui d< Josué il y a des indices du même genre. Déjà avant la mort d Moïse (Nomb. XXXII. Deut. III. Jos. XIII, 7 suiv.), les tribui de Reouben et de Gad, et une partie de celle de Menass'eh s'étaient établies dans les contrées alpestres à l'orient duJourdaii et ne songeaient pas à aller plus loin. Et en comparant les chap XV à XVII de notre livre, avec ce qui est dit au commence ment du dix-huitième, on se convaincra que les deux plus puis santés tribus, Juda et Joseph, s'étaient d'abord emparées pou leur compte de la plus grande partie du territoire en deçà i\ Jourdain, sans se soucier des autres, et que les tribus les plu: faibles furent à la fin obligées de se loger tant bien que mal dan: ce qui restait. Benjamin fut parqué dans un coin entre ses deu: grands voisins. S'ime'ôn obtint quelques districts d'entre ceu: qui avaient été d'abord occupés par Juda (chap. XIX, 1, 9), s

l'histoire de la conquête. 77

bien qu'il finit pas disparaître comme tribu distincte (Deut. XXXIII). As'er fut acculé aux possessions des Phéniciens (chap. XIX, 28), lesquelles ne purent pas même être entamées. Les Neftalites furent poussés vers le haut Jourdain , où ils se trouvèrent mêlés aux Cananéens, qui à certaines époques devinrent leurs maîtres (chap. XIX, 36. Juges IV, 2). Les Danites, enfin, se trouvèrent tellement à l'étroit, que plus tard encore ils émigrèrentde nouveau et se cherchèrent une autre patrie dans les contreforts du Liban (chap. XIX, 47. Juges XVIII). Tout cela est inconciliable avec la théorie du camp de G'ilgal, et de la réunion permanente de toutes les tribus.

A ce propos, il convient encore d'observer que d'après la même théorie, le territoire devait être réparti entre les tribus d'après le chiffre de leur population respective (Nomb. XXVI, 53 ; XXXIII, 54). Or, le dernier recensement donnait à la maison de Joseph 85,000 combattants (Nomb. XXVI, 34, 37) et elle occupa à elle seule près du quart du pays entier, tandis que les 64,000 de Dan (v. 43) durent se contenter d'un tout petit canton . Nous ne citons ce fait que pour signaler provisoirement une nouvelle contradiction entre la légende et les faits ; car nous aurons à revenir sur les chiffres.

4** Une conception plus singulière encore que celle du camp permanent, est celle du cadastre ordonné par Josué (chap. XVIII, 4 suiv.) . Vingt et un individus sont chargés de parcourir les parties du pays non encore occupées par les tribus-maîtresses, et de dresser le catalogue nominatif des villes et bourgades, pour en faire sept parts (égales?), que le chef répartit ensuite, par la voie du sort, entre les sept tribus non encore casées. Pas n'est besoin de s'arrêter ici à la contradiction formelle de cette restriction du partage à sept tribus, avec l'ordre de Moïse qui le réclamait pour les douze (Nomb. XXXIII, 54), ni à ce qui a été dit tout à l'heure sur la situation géographique des cantons disponibles ; le fait en luimême ne soutient pas un instant un examen tant soit peu sérieux. Comme nous avons prouvé, par les textes mêmes, que la population indigène n'était rien moins qu'exterminée, et qu'elle occupait surtout encore un certain nombre de places fortes, imprenables pour les Israélites novices dans l'art de la guerre, conçoit-on qu'un homme sensé ait organisé une pareille expédition ? Et en admettant même l'absence de tout danger pour ces vingt et un agents du cadastre, comprend-on le genre de travail auquel ces

hommes auraient dû se livrer dans un pays montagneux et inconnu ? Comprend-on seulement qu'un peuple qui, pour s'établir, commence par tout détruire et brûler, ait été capable de réussir dans une opération difficile même pour ceux qui sont avancés dans les arts de la civilisation ? Songe-t-on au temps qu'elle réclamait et pendant lequel 355,800 hommes (Nomb. XXVI, 14, 25, 27, 41, 43, 47, 50) âgée de plus de vingt ans, avec femmes et enfants , c'est à dire au moins un million et demi d'individus, avec leurs troupeaux, restaient patiemment dans le camp de S'ilo, tout en voyant que leurs frères, mieux avisés, avaient pris les devants et s'étaient emparés de ce qui leur convenait ?

Il nous semble que ces remarques suffiront pour prouver que dans le livre de Josué nous n'avons pas un récit de la conquête écrit par un témoin oculaire des faits qu'il raconte, ou du moins par un rédacteur qui aurait été à même de puiser dans des rapports authentiques. Cependant, s'il fallait d'autres preuves encore pour confirmer notre jugement, nous ne serions pas en peine pour les trouver.

Nous avons vu que trois tribus s'étaient étabhes sur le territoire Iransjordanien , avant l'invasion de Canaan. Or, il est dit que Josué, lorsqu'il s'apprêta à passer la rivière, somma ces tribus de se joindre aux autres pour les aider dans leur entreprise, en laissant leurs familles et leurs troupeaux en arrière (Jos. 1, 14. Deut. III, 19). Les Reoubénites, les Gadites et les Menass'ites obtempérèrent à cette injonction et allèrent guerroyer en Canaan jusqu'à ce que le pays fût entièrement soumis et pacifié. Cela dura bien longtemps (chap. XI, 18), Enfin ils furent congédiés et rentrèrent chez eux (chap. XXII, 1 suiv.). Josué était devenu vieux pendant ce temps-là (chap. XIII, 1). On calculera, d'après cela , pendant combien d'années les femmes , les enfants , les vieillards et le bétail de ces trois tribus auront été à la merci des Bédouins, dont l'humeur guerrière et la soif de pillage sont attestées dans tout le cours de Thistoire. Sans doute il est dit (Nomb. XXXII, 17) qu'ils avaient pu se loger dans des villes fortifiées ; mais comme ces mêmes villes avaient pu être enlevées antérieurement aux indigènes armés (Deut. II, 34), à plus forte raison pouvaient-elles l'être maintenant que les combattants étaient dehors. Et les troupeaux au pâturage, qui les défendait ?

Au chap. VII, 5 nous lisons qu'à une première attaque contre la ville du *Aï, trente-six Israélites furent tués. «Là dessus le

l'histoire de la conquête. 79

cœur manqua au peuple et son courage s'écoula comme de l'eau. » Josué déchire ses habits, et tout le monde est consterné. Et ils étaient 600,000 massés dans un seul camp ! Gela ne trahit-il pas, chez le rédacteur, la supposition que jamais, dans aucun combat, les Israélites n'ont perdu un seul homme, tandis que les Cananéens sont toujours massacrés jusqu'au dernier (chap. VIII, 22 ss.; X, 28 ss., 40; XI, 8ss., etc.)?

Au chap. VIII, 30 suiv., on raconte que Josué bâtit un autel de pierres brutes, sur lesquelles il écrivit une copie de la loi de Moïse. Toute la loi de Moïse sur un seul autel, et encore sur des pierres ramassées au hasard, et que le fer n'avait pas touchées ! Et, si l'on veut presser la lettre du texte, cette opération s'est faite pendant que tout le peuple restait debout à côté de l'arche. Si l'on devait objecter qu'il n'est pas nécessaire de songer ici à toute la loi , qu'on peut se borner à n'importe quelle portion spéciale, par exemple au décalogue, nous demanderons où reste alors la force probante des nombreux passages de tous les autres livres où le terme de Tôrah doit désigner le Pentateuque ?

Au chap. VI, 26, Josué maudit celui qui rebâtirait lerîko, et chap. XVIII, 21 cette ville existe et est cédée aux Benjaminites, et Juges III, 13 elle est reprise sur eux par les Moabites, tandis que dans le passages 1 Rois XVI, 34 il est dit que la malédiction prononcée par Josué eut son effet, lorsque, du temps du roi Ahab, à quatre ou cinq siècles de distance, on essaya enfin de rebâtir la ville.

Arrêtons-nous ici. Nous croyons avoir prouvé d'une manière irréfragable que la relation du livre de Josué n'est pas V histoire de la conquête de Canaan, mais que c'est la légende de cet événement, telle qu'elle s'est formée dans la suite des temps par la tradition. Aussi bien est-ce un phénomène très-naturel, que les éléments de cette relation ne s'accordent pas entre eux , et trahissent un travail d'assemblage qui n'a pas su, ou qui n'a pas voulu en faire disparaître les contradictions. A une époque bien plus récente que celle de Moïse, le pays était au pouvoir des Israélites ; la population indigène était absorbée par les vainqueurs, ou ce qui en restait encore dans une condition distincte n'avait plus de consistance politique. Ces faits sont reportés ici dans une haute antiquité et la forme naïve et populaire dont ils sont revêtus prouve, à n'en pas douter, qu'ils sont dus en grande partie à l'imagination.

^^jiz,\ ^-L^L :i-:û:*rï ^-^:çr5ii:<pes c::c:;ie*:^2*5 ^n â grand Ziitzjir^ ikzjh > lÎTT^ ir Jcj^^-ê- La -XTLiiiirsisic-n iTi?i? les renseigne- 2if*^i* T^* -•:rL? fi'-irriiseîiî d'antres ti?xt€S- sc<i5 antonse à les r^tririz 'S j:\rr: "^z,^ rSî-èce àe tai>^1 i-i-âl 4es possessions iîTc^lftrS. -^ - :l x-Tr.rr.-? l-r calqae -l'un-e sfi^itios <do!in«e à n*îm- UjT^ cn-rllr r!^*>r>r- Cria esl EL^^-r- av.ys-^ dinecteawnt an chap.

Page 1