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Encore ici nous pos-jns cette simple question : Les faits consignés dans les livres de l'Exode et des Nombres sont-ils racontés par un témoin contemporain et oculaire ?
L/: récit commence par exposer que, après une période plus ou moins longue de prospérité, les Israélites établis en Egypte se trouvèrent en butte aux vexations des nationaux qui les craignaient et qui, par toutes sortes de moyens, cherchaient à les aflaiblir. surtout aussi en les employant à la corvée pour des travaux publics. Ceci n"a absolument rien d'invraisemblable. Nous savons par d'autres sources qu'il y a eu en Egypte de nombreuses révolutions dynastiques, et que des dominateurs étrangers, probablement Sémites, finirent par être réduits par des monarques indigènes. On comprend que la colonie venue autrefois de Canaan a pu être enveloppée dans la déconfiture de ceux qui avaient été ses protecteurs. 11 faut cependant convenir que nous ne trouvons ici qu'un bien faible reflet d'un pareil événement, si celui-ci doit expliquer comme on l'admet volontiers) le changement de fortune des Israélites en Egypte. Et de la part d'un homme élevé à la cour du roi Ex. II, 10 , nous aurions pu nous attendre soil à une connaissance plus exacte de Thistoire. soit à des renseignements plus précis sur les noms propres et la .situation. Il y en a si peu. que dans toute cette histoire il est toujours question dtf. roi Pharami, qu'il s'agisse de celui dont la fille recueillit l'enfant dans le fleuve, ou de celui devant lequel 11* vieillard octogénaire se présenta pour demander la liberté de
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son peuple. Le rédacteur n'éprouve pas le moindre besoin de distinguer par leurs noms des personnages si importants. La notice qu'il survint un autre roi qui ne savait rien de Joseph (chap. I, 8), la mention de deux villes (ou magasins? 1 Rois IX, 19) qu'une population innombrable aurait été obligée de construire (chap. I, 11), et ce qui est dit de la fabrication des briques (chap. V), tout cela n'est pas précisément l'indice d'un témoignage immédiat. Quant à Tordre du roi de tuer les enfants mâles des Israélites, aussitôt après leur naissance, cela a tout l'air d'être une légende, en ce que cet ordre devait être exécuté par deux sagesfemmes sur une population de quelques centaines de mille familles, qui sont évidemment censées vivre ensemble dans une seule et même locahté (comp. chap. IV, 30).
Cette dernière observation mérite que nous nous y arrêtions un moment. Le récit de l'Exode accuse une notion bien peu nette de la situation des Israélites en Egypte, à Tépoque où Moïse vint se mettre à leur tête. En disant que les garçons nouveaux-nés devaient être noyés sur-le-champ (chap. I, 22) par les Égyptiens, le narrateur suppose que les Israéhtes étaient tous établis sur les bords du Nil, non seulement au milieu des gens du pays, mais jusque dans la ville où résidait le roi, puisque c'est en allant se baigner que la princesse découvrit Tenfant exposé tout près de la demeure de ses parents (chap. II, 5). D'autres passages confirment celte manière de voir. Les Égyptiens sont les voisins des Israélites, dans le sens le plus strict de ce mot (chap. XI, 2). Il y en a qui demeurent avec eux sous le même toit (chap. III, 22), si bien que, dans la nuit même du départ, les émigrants peuvent emprunter aux nationaux des objets de prix (chap. XII, 35). En tout cas ils habitent des maisons munies de portes et de linteaux (chap. XII, 21 suiv.) et ces maisons sont situées pêle-mêle entre celles des Égyptiens, car elles doivent être marquées du sang de l'agneau pascal, pour que l'exterminateur, en traversant la ville, puisse les distinguer des autres. Mais s'il en est ainsi, quelle idée nous ferons-nous de la ville où ils demeuraient au nombre de plusieurs millions, conjointement avec une population indigène, qui ne saurait avoir été inférieure en nombre, si elle a osé mettre à exécution toutes les mesures de rigueur et de cruauté que l'on sait? Ce n'est pas tout, il faut encore lire au même chapitre les v. 29 suiv. et 42. Dans une certaine nuit, meurent tous les premiers-nés d'Egypte , depuis le prince royal
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jusqu'au fils du dernier esclave ; la nation entière est en émoi ; on appelle Moïse et Aharôn ; on les presse de partir ; les Israélites sont convoqués ; ils profitent de l'état des esprits pour emprunter (!) des vêtements et des vases d'or et d'argent ; ils se mettent en roule au nombre de 600,000 hommes, sans compter les femmes et les enfants ; une foule d'étrangers se joignent à eux ; ils emmènent de nombreux troupeaux ; ils n'ont pas le temps de faire des provisions, si ce n'est que chaque femme se charge de son pétrin avec de la pâte non levée — et tout cela entre minuit et le point du jour !
Mais ailleurs il est dit formellement que les Israélites vivaient séparés des Égyptiens, qu'ils occupaient' un district particulier, le pays de Gosen, qu'ils vivaient comme vivent les pâtres (Gen. XL VI, 34; XLVII, 11), et cela encore du temps de Moïse. Car les fléaux qui frappaient les terres des Égyptiens épargnaient celle de Gosen (Ex. VIII, 22; IX, 26), et les Israélites ne souffrent pas non plus de ce que les eaux du Nil sont changées en sang, par la raison bien simple qu'ils habitaient une contrée assez éloignée du Nil pour qu'ils pussent arriver à la mer en trois étapes (chap. XII, 37 ; XIII, 20 ; XIV, 2). Pendant tout le trajet du désert, qui dure quarante ans, et où par conséquent ils n'ont pas toujours été en route, ils demeurent sous des tentes, comme cela va sans dire. Mais cela accuse encore une autre conception que celle qui leur assigne pour demeure, en Egypte, des maisons et une seule ville. Où se seraient-ils procuré ces tentes, s'ils ne les avaient point emportées d'Egypte ? Ils les ont bien immédiatement après le passage de la mer (Ex. XVI, 16).
Maintenant nous demandons si un narrateur, qui n'arrive pas à savoir au juste quelle était la position matérielle et économique des Israélites dans les derniers temps de leur séjour en Egypte, peut avoir vécu tout près d'eux pendant la première partie de sa vie et y avoir été présent au moment de l'émigration ?
Avant d'aller plus loin, arrêtons-nous encore un instant à l'histoire personnelle et domestique de Moïse. Elle présente des difficultés qui sont de nature à étonner ceux qui la lisent dans la supposition que c'est lui-même qui a écrit ses mémoires. Nous ne relèverons pas le silence des textes sur sa jeunesse , sur l'âge qu'il peut avoir eu lors de sa fuite. La tradition veut y suppléer en lui octroyant quarante ans, ce qui paraît être beaucoup trop quand on s'en tient à ce qui est dit chap. IL 11, car il n'était pas
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encore marié en quittant TÉgyple. Il doil avoir été octogénaire en y rentrant (chap. VII, 7). Or, il se maria, à ce qu'il paraît, bientôt après son arrivée chez le prêtre Midyanite, et devint père A^un fils (chap. II, 21 suiv.). Lorsqu'il reçoit la mission d'aller délivrer son peuple, il met sa femme et ses fils sur un âne (chap. IV, 20), et en route la mère circoncit so7i enfant* Cette variante relative au nombre des fils de Moïse est déjà assez curieuse par elle-même (comp. aussi chap. XVIII, 4) ; mais il y a une autre chose à remarquer. Le narrateur nous représente ces fils comme étant encore enfants, puisqu'un seul âne les porte avec leur mère et que celle-ci est dans le cas de faire en route, sur l'un d'eux, l'opération qui, d'après une règle sacrée, devait être accomplie le huitième jour après la naissance. Comment cela s'accorde-t-il avec les autres indications chronologiques? Nous avons déjà signalé plus haut (p. 43) d'autres singularités relatives à la famille de Moïse. Ici nous compléterons ces remarques en appelant l'attention sur le passage Nomb. XII, 1, où il est dit que Moïse avait pris une femme éthiopienne, dont nous n'apprenons pas le nom, et au sujet de laquelle son frère et sa sœur lui adressèrent des reproches. S'agit-il là d'une femme épousée récemment? ou d'un mariage antérieur? ou bien cette Éthiopienne Kous'ite) et Çipporah sont-elles une seule et même personne ? Quelle que soit l'explication qu'on préfère, il nous semble que ce détail n'a pas l'air de faire partie d'une autobiographie. Miryam doit avoir été nonagénaire à l'époque de l'émigration (chap. II, 4, combiné avec chap. VII, 7), et au passage de la mer rouge ou croit voir en elle une jeune personne (chap. XV, 20). Aharôn fabrique le veau d'or, au sujet duquel Moïse est irrité au point qu'il ordonne un massacre dans lequel périssent trois mille hommes (chap. XXXII, 28), et le principal coupable reste grandprêtre.
Revenons aux affaires publiques. Moïse, en demandant au roi d'Egypte de laisser partir son peuple, allègue comme prétexte le dessein qu'il a de célébrer une fête ou d'offrir un sacrifice à son dieu, dans le désert (chap. V, 1 suiv. ; VII, 16, 26; VIII, 16 [20]). Pharaon répond fort sensément, ce nous semble : Vous pouvez célébrer votre culte dans ce pays-ci (chap. VIII, 21 [25]). Moïse réplique : Gela ne peut se faire à cause des Égyptiens, qui nous lapideraient, parce que nos sacrifices sont une abomination à leurs yeux. Ces paroles, combinées avec celles du roi, impliquent
nécessairement le fait que les Israélites, durant tout le temp qu'ils sont restés en Egypte, n'ont jamais fait de sacrifices, i dans le pays, ni ailleurs. Autrement ce n'aurait pas été pou Pharaon chose si insolite de les voir partir pour accomplir la céri moniedont on lui parlait. D'un autre côté, il est peu probabl qu'une nombreuse population soit restée sans culte , si ( n'est dans les rares moments où elle faisait trois journée de marche (chap. VIII, 23 [27]) pour accomplir un sacrifice. I prétexte est d'autant moins plausible, que Moïse (chap. X, 9) vei emmener non seulement les femmes et les enfants, qui n'avaiei rien à y faire, mais même tout le bétail.
Ceci nous conduit à une remarque plus générale. Dans ton cette longue histoire de la migration, depuis le moment du dépa jusqu'à l'arrivée sur les bords du Jourdain, on n'apprend pas a juste quelle a pu avoir été la religion des Israélites avant Moï9 Il est bien facile de dire que celui-ci prêcha le monothéisme et qi le peuple accepta ses instructions. Mais nulle part il n'est d nettement si c'était pour les masses une révélation nouvelle, c l'affirmation de croyances nationales et héréditaires. S'il y ava là seulement une omission sans conséquence, on passerait outr et l'on dirait qu'Israël professait toujours la religion de ses pn miers pères. Mais il n'y a pas que cette omission accidentell Lorsque Moïse reçoit l'ordre d'aller délivrer son peuple, il d (chap. III, 13): Il me demandera le nom du Dieu qui m'envoi» Tout le monde convient que ce nom est introduit ici comn quelque chose de nouveau ; mais le nom n'implique-t-il pas ui notion nouvelle aussi ? Ensuite nous lisons à mainte occasic que le législateur trouve nécessaire de prémunir le peuple cont le polythéisme, qu'il multiplie ses avertissements et ses le pénales à cet égard. A quoi bon, si l'exemple des Égyptiens i l'a pu séduire ? et si en ce moment on est hors de tout conta avec le reste du monde ? Mais les choses nous apparaissent soi un tout autre jour quand nous voyons les Israélites s'adonner l'idolâtrie sous la présidence de leur grand-prêtre (Ex. XXXE et quand le livre de Josué affirme de la façon la plus formel (chap. XXIV, 14) qu'en Egypte le polythéisme était la religif nationale, comme il l'avait été autrefois au delà de l'Euphrate, quand on constate qu'il en existait encore des preuves matériell après l'entrée en Canaan (v. 23). Il résulte de ces derniers pa sages, que les Israéhtes avaient été idolâtres et polythéistes pe
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dant que Moïse était à leur tête. Des textes bien connus d'Amos (chap. V, 26) 1 et d'Ezéchiel (chap. XVI, 30 ; XX, 7, 26 ; XXIII, 3 suiv.) font voir que le souvenir de ce fait n'était point effacé du temps de ces prophètes. Si telle a été alors la condition religieuse de la nation, la gloire du réformateur n'en devient que plus grande, mais le manque de précision dans les données relatives à ce point particulier montre d'autant plus clairement que le narrateur lui-même n'avait qu'une idée fort peu nette de l'étal des choses.
n y a cependant un fait plus significatif encore qui, à lui seul, déciderait au besoin la question de savoir si dans l'histoire mosaïque nous possédons un récit contemporain ou non. C'est le chiffre de la population. A trois reprises différentes (Nomb. I et II, et chap. XXVI; comp. Ex. XXXVIII, 26 ; XII, 37. Nomb. XI, 21), il est donné des douze tribus un recensement qui doit comprendre tous les hommes de guerre de vingt ans et au dessus. Dans les deux premiers passages, le total est porté à 603,550 ; dans le troisième à 601,730, toujours sans compter les Lévites. Ailleurs le texte énonce le nombre rond de 600,000^. Admettons que les vieillards, même les plus avancés en âge, aient été compris dans ce nombre, de sorte que nous n'aurions à ajouter que les femmes et les mâles au dessous de vingt ans, et nous arriverons, d'après les données statistiques les plus généralement acceptées, à au moins deux millions et demi d'âmes. Encore laissons-nous de côté, outre les Lévites et leurs familles, les masses d'étrangers qui, au dire d'Ex. XII, 38. Nomb. XI, 4, s'étaient joints aux émigrants. Mais ce que nous devons porter en ligne de compte, ce sont les immenses troupeaux d'un peuple qui vivait essentiellement de l'élève du bétail.
Or, de deux choses l'une : Ou bien ces chiffres sont exacts.
1 Si Ton ne veut pas Toir, dans ce passage tant soit peu obscur et toujours encore controversé, Taffirmation de l'idolâtrie pratiquée par les anciens Israélites, il faut au moins reconnaître que le prophète déclare formellement qu'au désert ils n'ont point offert de sacrifices à Jéhova. Accordez donc cela avec les textes du Pentateuque !
^ Nous ferons remarquer, en passant, que dans cette période de 40 ans la population mftle aurait diminué, ce qui ne s'accorde pas bien avec l'énorme accroissement dans les générations précédentes que suppose le total. La tribu de S'ime'ôn diminue de 37,000 hommes, Éphraîm et Nef^alî de 8000, etc.; par contre, Menass'eh en compte 20,000 de plus, As'er 12,000, Benjamin et Yissakar 10,000. Ces variantes ne sont pas de nature i nous rassurer au sujet de Tauthenticité des chiffres.
alors le départ de celle formidable masse d'individus et d'animaux, d'un seul endroit (Ex. XII, 37), dans la seconde moitié d'une seule nuit, pendant laquelle on mangea encore l'agneau pascal (chap. XII, 22, 42, 51), le passage de la mer également dans une seule nuit (chap. XIV, 20, 24), le séjour de quarante ans dans une contrée où il était impossible de nourrir tant de bêtes, les campements réguliers en une seule place (Nomb. II), les marches, avec femmes et bêtes, dans un pays de montagnes sans routes, organisées comme sur un champ d'exercice (Nomb. X, 11 s.) les assemblées de tout le peuple devant le tabernacle (Nomb. X, 3), vers lequel conduisait une longue rue où tout le monde pouvait voir passer Moïse quand il s'y rendait (Ex. XXXIII, 8), enfin, une série de prescriptions dont nous parlerons ailleurs, tout cela est matériellement, mathématiquement impossible. La chose esl désormais jugée et nous ne croyons plus nécessaire de reprendre l'analyse des textes et de les contrôler le mètre en main^. Aussi bien n'a-t-on essayé en France, dans ces derniers temps, d€ combattre la critique à ce sujet qu'au moyen de quelques impertinences.
Ou bien, et c'est l'autre alternative, les chiffres sont on ne peal plus exagérés : alors nous arriverons plus directement encore ô la conclusion que le narrateur n'a pas été un contemporain, e1 nous constaterons sans peine que nous sommes en face de 1b légende et non de V histoire, La conception la plus probable et Is plus naturelle de celle-ci sera toujours de se représenter les émigrants en bien moindre nombre, et dispersés dans les déserts à la recherche des sources et des pâturages. La besogne du prophète en aura été d'autant plus difficile, mais aussi plus glorieuse, et l'exemple de Samuel et d'Élie, qui ont aussi été des prophètes itinérants, semble militer en faveur de cette hypothèse -
Nous n'avons pas fini avec les chiffres, mais nous nous abstenons d'entrer dans tous les calculs qui en prouveraient l'énorme exagération. Un petit nombre d'exemples suffira pour faire voir combien cet élément doit peser dans la balance de la critique, el les lecteurs du texte les compléteront facilement en se rappelant à chaque incident qu'ils sont en présence de deux à trois millions de personnes.
1 Déjà au siècle passé on a porté l'attention sur cette matière, mais c'est surtoa* l'ouvrage du savant et consciencieux évêque de Natal qui rend superflu toute reprise d^ cette étude spéciale. Ses calculs équivalent à des démonstrations géométriques.
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Dans le recensement des Israélites, dont il est parlé au 3*" chapitre des Nombres, on lit entre autres qu'il y avait 22,273 premiers-nés âgés d'un mois et plus. Les premiers-nés devaient appartenir à Jéhova ; mais il acceptait en échange la tribu de Lévi (Nomb. III, 11 s.) et il se trouva que le nombre des Lévites était à peu de chose près le même (v. 39). Or, 22,273 premiersnés sur 2,500,000 aines, cela fait un premier-né sur 111 personnes. Réduisons le chiffre de moitié pour laisser dehors la génération qui ne pouvait plus contribuer à l'augmentation des naissances, nous aurons toujours un aîné sur 55 individus, et si Ton voulait encore une fois défalquer la moitié pour les cas où le premier enfant d'un couple aurait été une fille (ce que le texte n'exige pas), nous aurions au moins 27 enfants pour chaque ménage ^ Le même chiffre s'obtient, si nous mettons les 22,000 aînés en regard des 600,000 hommes valides ; car ce sont bien ceux-ci qui peuvent être censés avoir créé des familles. De pareils phénomènes de fécondité se présentent quelquefois très-exceptionnellement ; ici, c'aurait été la proportion moyenne, et dans des circonstances où la mortalité des enfants aurait dû être assez grande.
Et avec cette prodigieuse armée de 600,000 combattants, comme le monde n'en a jamais vu de semblable avant notre siècle, pas même à la suite des plus grands conquérants, les Israélites ont peur d'attaquer les Philistins (Ex. XIII, 17), dont le territoire ne comprenait pas la dixième partie de Canaan, soit tout au plus la moitié d'un département français. Ils pleurent et se croient perdus quand ils perdent 36 hommes (Jos. VII, 5), et ils refusent d'avancer quand on leur parle seulement de la possibilité d'un conflit (Nomb. XIV, 1). Est-ce là de l'histoire? N'est-ce pas plutôt le reflet de la conception religieuse d'un autre âge ?
Ailleurs Israël est nommé un petit peuple, voire la plus petite de toutes les nations (Deut. VII, 7). Le seul pays de Canaan en compte sept dans son sein, toutes plus grandes et plus puissantes qu'elle (chap. VII, 1). Est-ce que cela fait partie de la même conception que les 600,000 combattants de tout à l'heure ? Mais qui logerait donc 20,000,000 d'hommes dans la Palestine, sur un sol comparativement ingrat, dont une bonne portion est toujours restée en friche et dont les habitants se voyaient à tout instant
^ Le calcul ordinaire des commentateurs aboutit à la proportion de 1 : 42.
exposés à la disette ? Il y a même des passages qui font dire à Dieu qu'il n'exterminera pas les Cananéens en une seule fois, de peur de faire du pays un désert (Ex. XXIII, 27. Deut. VII, 22). Un désert avec une population de plus de 5000 âmes par lieue carrée !
Et ces 600,000 hommes, où ont-ils trouvé au désert les armes dont ils se servent pour la conquête? S'ils les ont emportées d'Egypte, comment se fait-il qu'ils ne s'en servaient pas quand on jetait leurs enfants dans le Nil ? Pourquoi ont-ils besoin de tant de miracles pour parvenir à émigrer ^ ?
Au départ, ils soupirent après les viandes qu'ils avaient mangées en Egypte (Ex. XVI, 3); ils trouvent leur situation, en tant qu'il s'agissait de nourriture, pire que la mort. Que n'avons-nous de la viande, s'écrient-ils (Nomb. XI, 4), et Moïse de se lamenter avec les autres (v. 13). Mais d'où la viande leur était-elle donc venue en Egypte? De leurs troupeaux, sans doute. Hé bien, ces troupeaux étaient avec eux, et en nombre (Nomb. XXXII, 1). Et malgré leurs amers regrets, ils sont à même d'immoler en sacrifices une quantité incalculable de bétail, à tout propos (Ex. XXIX, 38 s. Lév. I-IX; XIV; XVI; XXII; XXIIl. Nomb. XV; XVIII; XXVIII; XXIX, etc.). Douze d'entre eux amènent à Moïse en un . seul jour 36 taureaux, 72 béliers, 72 agneaux et 72 boucs (Nomb. VII, 87 ss.).
Un mot encore sur ce qui est dit de Josué dans cette partie de l'histoire. Presque au lendemain de la sortie d'Egypte, il se trouve à la tête de l'armée des Israélites et remporte une victoire décisive (Ex. XVII, 14) sur les *Amaléqites, ce qui n'empêche pas ceux-ci de prendre une revanche éclatante quelques mois après (Nomb. XIV, 45). Ailleurs il est nommé tout simplement le serviteur attaché à la personne du prophète (Ex. XXXIII, 11), ce qu'il doit avoir été depuis sa jeunesse (Nomb. XI, 28) 2. Au chap. XIII
1 Nous pourrions aussi demander d'où venaient à ces pâtres tous les millions en or, en argent, en cuivre, et les étoffes précieuses et les instruments qu'il fallait pour confectionner le tabernacle (comp. le Commentaire sur Ex. XXXVIII). Mais après tout ce que nous avons déjà constaté, de pareilles questions sont parfaitement superflues (nous y reviendrons cependant au g XXVIII). Il suffira de rappeler que V histoire des temps postérieurs ne sait rien d'un pareil tabernacle, qui disparait comme un effet de mirage et qu'on a placé tour à tour en différents endroits (voir ci-dessous § XIV), bien que le livre de Josué ne le mentionne pas lors du passage du Jourdain, et que le livre de Samuel s'oppose à ce qu'on l'identifie avec le temple de S'iloh.
^ On pourrait aussi traduire : l'un de ses élus.
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des Nombres, il n'est encore que l'un des espions envoyés en Canaan et s'appelle encore Hos'éa' (v. 9), nom que Moïse change dès lors en celui sous lequel il est connu dans l'histoire (v. 17). Encore des traditions différentes, qui trahissent une rédaction comparativement récente.
Enfin notre attention doit se porter aussi sur les divers endroits du texte qui donnent les noms des localités où les Israélites auraient successivement dressé leur camp pendant leur séjour dans l'Arabie Pélrée et dans la presqu'île du Sinaï. Que ces noms aient disparu dans la géographie actuelle de ces pays, cela ne prouve pas le moins du monde qu'ils soient le produit de la fiction. Il est au contraire très-probable que, à l'époque où ces listes ont été rédigées, le pays était assez connu des Palestiniens pour qu'on pût savoir les lieux où les Bédouins trouvaient alors encore les moyens de séjourner passagèrement avec leurs troupeaux. Ce n'est pas non plus le grand nombre de ces stations qui nous étonne, dans un territoire deux fois aussi grand, au moins, que celui que les Israélites ont occupé plus tard, bien que ce soit chose curieuse qu'il y en ait tout juste quarante pour les quarante années du trajet. En aucun cas il ne s'agit là d'endroits habités, de villes (!) ou de villages, mais de sources, de pâturages, et d'autres localités semblables, où un petit nombre d'hommes peuvent séjourner temporairement. Nulle part il n'est fait mention d'habitants sédentaires, ou même d'autres gens que les Israélites y auraient rencontrés. Cela prouve clairement qu'il n'y avait pas là des moyens de subsistance pour une caravane si nombreuse, qui aurait consommé en un jour ce qui aurait à peine suflS à une petite horde pour un temps plus long. Nous n'insistons sur aucun de ces détails, savamment discutés par les voyageurs qui ont eu des yeux pour voir ; nous nous bornons à constater que les textes ne s'accordent pas entre eux à l'égard de la nomenclature des stations, et paraissent être, dans leur état actuel, le résultat de la combinaison de plusieurs traditions originairement différentes. Rien n'est moins justifié que l'idée, fréquemment mise en avant, que nous possédons dans ces listes, surtout dans celle du 33' chapitre des Nombres, un écrit authentique de Moïse.
D'après l'Exode, voici les noms des premières stations : P Soukkol, chap. XII, 37.-2^ Étam, XUI, 20. — 3° Pî Ilahirot, XIV, 2. — 4'^ Sur le bord de la mer. — 5^ Marah, XV, 23. — 6° Elîm, v. 27. — 7'' Sîn, XVI, 1 . — Tous ces noms se retrouvent Nomb. XXXIIL
avec cette ditl'érence qu'un campement sur le bord de la mer est placé entre Elîm et Sîn. A partir de là, les divergences deviennent de plus en plus sensibles.
Nombres XXXIII. Exode, etc.
8" Dofqali.
î)*' Alous'.
10" Refîdîm Hefidim, chap. XVII, 4 ; nommé
Massah et Meribah à cause des murmures du peuple.
Il*' Désert du Sinaï Désert du Sinaï, XIX, 1 .
Paran, Nomb. X, 12.
Tabe'érah, Nomb. XI, 3.
It>" Qibrot-Taawah Qihrot-Taawali, Nomb. XI, 3.
13<' Saçorôt HaçércH, XI, a5.
14" Ritinah.
15" Rimmùn-Perv .
10" Libnah.
17" Rissab.
18" Qebélab.
IfV» S'eir.
t>0" Haradab.
^21" Maqhélôt.
22" Tabat