LOIS ANTÉRIEURES AU DEUTÉRONOME
est celle-ci : L'Exode dit : « Ne convoite pas la maison de ton prochain; ne convoite pas sa femme, son esclave, sa servante, sou bétail,» etc. Le Deutéronome écrit : «Ne convoite pas la femme de ton prochain; ne désire point sa maison, son champ, son esclave, sa servante, son bétail, » etc. Ceci ne nous semble pas être une interversion de pur hasard et faite sans arrière-pensée. Dans le premier texte, la femme, l'esclave, la servante, etc., sont énumérés comme formant ensemble la maison du prochain ; c'est une espèce d'analyse de cette notion plus générale, et un seul et même verbe est employé pour caractériser le péché. Dans le second texte, au contraire, la femme est mise d'abord à part, comme le bien sacré par excellence; elle est même déclarée tel, en ce que la défense est formulée par un verbe différent de celui qui introduit les autres ; et la maison, dans ce texte, ne peut être autre cl^ose que le lieu d'habitation, à côté duquel on place le champ dont il n'est pas question dans le premier cas. Nous tromperions-nous en pensant que ce changement, supposé intentionnel, milite en faveur de la priorité du texte de l'Exode, en ce que l'autre corrige en quelque sorte ce qui pouvait paraître déroger à la dignité de l'épouse légitime.
Mais voici une troisième variante, la plus remarquable de toutes, et quelquefois la seule qu'on relève. C'est la différence des raisons par lesquelles le commandement relatif au jour du repos est motivé dans l'un et l'autre texte. L'Exode fonde l'institution du sabbat sur l'histoire de la création telle qu'elle est racontée dans le premier chapitre de la Genèse. Le Deutéronome, au contraire, l'explique comme devant conserver le souvenir de la servitude d'Egypte. On admet assez généralement que cette différence doit assurer la priorité du texte de l'Exode, parce que le motif qu'il allègue est tiré de la page réputée la plus ancienne de la Loi. Mais alors nous demandons comment un auteur postérieur a pu se permettre de le supprimer pour le remplacer par un autre? Or, nous avons déjà fait voir plus haut (p. 65), qu'aucun de nos textes du décalogue ne peut revendiquer le privilège d'une authenticité absolue, et nous ne pouvons nous refuser à l'idée que la forme primitive, mais perdue, de cet antique document, a été remaniée et amplifiée de différentes façons. Mais le texte de l'Exode surtout nous paraît avoir été dans ce cas, en ce que, dans le chapitre qui le contient, nous voyons apparaître tour à tour, et sans (ju'on en puisse entrevoir la raison, les deux noms de Dieu :
Élohîm, V. 1, 19, 20, 21 ; laheweh, v. 2, 5, 7, 10, 11, 12, 22. Il y a donc ici une certaine confusion d'éléments d'origine diverse. Encore faut-il remarquer que la Grenèse (chap. I) appelle le créateur Élohîm, tandis que le Décalogue Tappelle laheweh. Serait- il impossible qu'une main plus récente y ait intercalé la phrase en question, comme le Deutéronomiste, de son côté, en a intercalé une autre à la même place, et tous les deux dans l'intention de motiver une institution plus ancienne, dont l'origine se perdait dans la nuit des temps ? Nous ne croyons donc pas que ce seul fait doive nous empêcher d'accorder la priorité au texte propre et simple de l'Exode, et de regarder celui-ci comme connu du deutéronomiste.
Notre attention se portera en second lieu sur le passage Ex. XXIV, 7, où il est parlé d'un livre (ou écrit) de Y Alliance, que Moïse aurait écrit et lu au peuple dès le début de son ministère, et après s'être rendu auprès de Dieu sur la montagne pour recevoir ses commandements. Car, est-il dit, le peuple, effrayé par les terribles phénomènes dont il avait été spectateur, n'avait pas voulu les entendre directement de la bouche même de Jéhova. Comme il est impossible de confondre ce livre de l'Alliance avec notre Pentateuque, on est forcément amené à le combiner avec la série des lois insérées dans les chapitres qui suivent immédiatement la promulgation du décalogue (chap. XXI, 1-XXIII, 19). On pourrait môme y joindre les cinq derniers versets du chap. XX. Il y a là, en effet, un petit code, qui règle surtout les rapports sociaux et qui, par plusieurs traits caractéristiques, se fait reconnaître comme appartenant à une époque comparativement ancienne. Les prescriptions qu'il renferme sont généralement simples, naturelles, et telles que, même à un degré inférieur de civilisation, les hommes ne sauraient s'en passer s'ils veulent vivre en société. Hé bien, un bon nombre d'entre elles se retrouvent dans le Deutéronome, avec ou sans modification. Elles ne se suivent pas dans un ordre systématique, et il n'y a pas de raison pour que nous cherchions ici à corriger ce petit défaut.
Chap. XXI, 1 s. La loi concernant la libération des esclaves après six années de service, est reproduite, mais avec moins de détails d'application, Deut. XV, 12 ss.
Chap. XXI, 12 s. La distinction entre l'assassinat prémédité et riiomicide involontaire. Peine de mort dans le premier cas; lieu de refuge dans le second cas. Institution très-développée Deut. XIX .