L HISTOIRE SAINTE
Un second critère, c'est le style propre de chaque auteur dont le travail est entré dans la composition de notre Pentateuque actuel. En portant Tattention sur cet élément, on eut bientôt découvert que chaque rédacteur avait comme qui dirait son vocabulaire particulier, et que les mêmes notions étaient exprimées par des mots différents chez Tun et chez l'autre, et cela non point au hasard, et d'après ce qu'on pourrait appeler le caprice de la plume, mais régulièrement. Chacun a eu ses expressions préférées pour les choses même les plus ordinaires et les plus fréquemment mentionnées, ses phrases de prédilection, ses idiotismes, enfin. Une fois sur la voie de cette découverte, et en la confrontant avec l'autre indiquée tout à l'heure, on arriva bientôt à distinguer les différents textes avec une facilité étonnante. Ainsi, de nos jours, il y a presque entente générale entre les critiques sur la distinction des textes ; l'incertitude ou le désaccord ne porte plus que sur un petit nombre de morceaux qui ne se prêtent pas à l'application de ces deux principes, par exemple sur quelques généalogies de peu d'importance. Nous nous abstenons d'entrer ici dans les détails. Notre ouvrage n'est pas destiné aux érudits et aux hébraïsants, qui sauront trouver ailleurs ce qui tient à ce sujet. Nous y avons touché plusieurs fois dans cette introduction quand l'occasion s'en présentait ; le commentaire y reviendra aussi de côté et d'autre et donnera à nos lecteurs une idée des fruits qu'on peut tirer de pareils indices. En traduisant les textes, nous avons cherché à reproduire les différences en question, partout où la langue française nous en fournissait les moyens. Mais ici nous pouvons renoncer à faire valoir cet argument de la critique, après tous les autres que nous avons eus à notre disposition.
En laissant maintenant de côté toutes les parcelles qui sont dues à la main du dernier rédacteur, ou qui autrement paraissent être étrangères aux trois compositions principales, savoir au Eteutéronome (§ XVII suiv.), au code sacerdotal (§ XXVIII) et à celle dont nous nous occupons en ce moment, nous constatons, quant à cette dernière, ce qui suit :
C'était un ouvrage essentiellement historique, et non un recueil de lois. Il commençait au premier âge de l'humanité, en rapportant un certain nombre de mythes qui très-probablement n'ont pas pris naissance au sein du peuple Israélite et sur le sol de la Palestine. Mais son but principal était de raconter l'histoire du
peuple de Dieu, depuis les premières révélations et promesses faites aux patriarches, jusqu*à l'entière réalisation de celles-ci parla prise de possession du pays de Canaan^. Nous disons une histoire ; mais nous n'entendons point par là une relation basée sur des documents et n'offrant ainsi que des faits dûment constatés et non sujets à caution. Déjà les incohérences et les contradictions, que nous avons signalées en si grand nombre, prouveraient que telle n'est pas la nature de cet ouvrage. Il y a plutôt à dire que la presque totalité de ses récits portent le cachet de la légende et même du mythe. C'est qu'il nous donne la substance des traditions populaires, déjà bien poétiques par eUesmêmes, et qui, loin d'avoir perdu en route ce charme de leur conception première, n'ont pu que gagner encore, à cet égard, sous la plume d'un rédacteur dont le talent, non moins que la sympathique intelligence, a su le leur assurer pour toujours. On n'a pu mieux caractériser cette composition qu'en l'appelant l'épopée nationale d'Israël. Si la poésie n'y est pas dans la forme, elle y est à peu près partout dans le fond même. Tout y est idéa- Usé, les personnes et les faits, les hommes et les choses. Les patriarches et Moïse, ces grandes ligures qui dominent l'histoire et qui la résument, sont dans un continuel et intime rapport avec Dieu, et la distance qui sépare le mortel du créateur semble ne pas exister pour eux. Le peuple lui-même, tout peu méritant qu'il est (et c'est là presque le seul trait qui relie la légende à la réalité), se trouve toujours en contact avec son maître céleste, et sous sa direction vigilante et protectrice. Ses périls les plus menaçants tournent à sa gloire, ses victoires sont étonnantes, ses conquêtes définitives et non contestées.
Et si l'élément historique trahit incessamment cette foi naïve à des rapports entre le ciel et la terre, que la réalité de la vie
^ On a émis l'idée que cette histoire s'est continuée encore au delà de ce terme; on a cru reconnaître des traces de la plume de l'auteur dans les autres livres histori({ues de l'Ancien Testament que les docteurs juifs ont appelés les premiers prophètes. Si cette hypothèse doit seulement signifier que toute Thistoire des Israélites, jusqu'à la fin de la monarchie, telle qu'elle est exposée dans les livres des Juges, de Samuel et des Rois, est empreinte [mais à des degrés passablement diiïérentsj de l'esprit qui a dicté l'ouvrage du Jéhoviste, nous ne voulons pas la repousser absolument (Hist. des Isr., p. 89}. Mais nous maintenons que ces livres datent d'une époque bien plus récente que celui dont nous parlons ici, et que la main du dernier rédacteur, qui a dû leur donner la /orme sous laquelle ils nous sont parvenus, n'a pas trop pesé sur leurs textes.
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actuelle ne connaît plus, les conceptions religieuses, qui sont au fond de ces récits, accusent également des croyances non moins naïves et touchantes par leur simplicité même. Ce n'est pas à dire qu'elles étaient incultes et grossières. Au contraire, si Ton ne lient pas compte des innombrables anthropomorphismes que le rédacteur semble plutôt affectionner qu'éviter, l'histoire est imprégnée d'un esprit profondément religieux. Le culte du seul vrai Dieu, déjà connu des premiers hommes et pratiqué par eux, est la préoccupation constante des patriarches et du prophète législateur, et si celui-ci proscrit plus directement et énergiquement les autres cultes, ceux-là du moins tiennent à éviter, jusque dans leurs relations de famille, tout ce qui les exposerait à y participer. Ils sont pour Israël les modèles de l'obéissance due à Jéhova et reçoivent en échange les bénédictions réversibles sur ceux qui marcheront sur leurs traces. U ouvrage du Jéhoviste est r histoire sainte du peicple Israélite.
De nos jours, pour éviter le nom désormais incommode que nous venons de reproduire, on a décerné à cet écrivain, ou plutôt aux deux écrivains, dont les textes sont ici mêlés Tun à l'autre, les noms de Tauteur théocrate et de l'auteur prophète. La distinction est tant soit peu subtile, et ne se justifie qu'autant qu'on leur oppose l'auteur du code sacerdotal. Car de fait, dans cette histoire sainte, il n'y a pas de trace de cet esprit hiérarchique, ni de ce ritualisme qui caractérise ce code, et, pour le répéter en passant (§ XVIII), ce n'est pas là le dernier des motifs pour lesquels nous revendiquons pour elle la priorité. Mais après tout, l'auteur du Deutéronome appartient plus certainement encore à Tordre des prophètes que le Jéhoviste, et l'esprit de la théocratie n'est certes pas étranger même à la loi rituelle.
Nous disions l'histoire sainte, et nous parlions d'un ouvrage essentiellement historique. Mais nous avons fait voir qu'à l'époque où il fut rédigé, il existait déjà un petit recueil de lois, connu sous le nom du livre de l'alliance. Si tout ne nous trompe, notre auteur a incorporé ce petit code à son propre travail, comme celui-ci, à son tour, a été combiné avec le Deutéronome.
Il nous reste à voir si nous pouvons découvrir le lieu et l'époque où cet ouvrage a été composé, quant à sa substance authentique, et abstraction faite des remaniements qu'il peut avoir subis dans la suite. Comme il ne saurait plus être question du siècle de Moïse ou de Josué, songera-t-on du moins à Jéru-
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salem? C'est bien a cette ville qœ àoat ans les deux codes promalgoés par le roi lôsÎTah et le gouvemeor Néhémie. Et Ton n'est que trop enclin, dans certaines régions, à fiiîre hommage à la ville sainte de tout ce qu'il v a de grand et de beau dans la littératnre hébralqne. Ici ce serait nne erreur. De nomlveux indices, dans toutes les parties de Touvrage. dirigent nos regards ailleurs. L'auteur a été Éphraîmite^ nous voulons dire citoyen du royaume dit d'Israël ou des dix tribus. Celui des patriarches dont lliistoîre est racontée avec le plus de sympathie et de détails, c'est sans contredit Joseph. H est le vrai héros de la nation au moment où elle commence à se former : il est le supérieur de tous ses frères qui s'inclinent devant lui, et parmi lesquels Juda surtout joue un rôle très-équivoque^ et est même l'objet d'un sanglant outrage (p. 101 . Surtout il faut remarquer que Joseph n'est pas seulement glorifié en vue de sa haute dignité : il Test bien davantage par sa générosité admirable : il est le seul, sans en excepter Abraham, sur le caractère duquel il ne reste pas la moindre tache. Dans le poème qu'on appelle la bénédiction de Moïse, et qui nous servira tout à l'heure à fixer la date de l'ouvrage entier dont il a dû faire partie Deut. XXXIU), il est prodigué à Joseph (à la tribu un éloge d'autant plus significatif que son rival Juda y occupe une place plus que modeste. Il est le prince de ses frères, il lui est attribué des cornes de buffle avec lesquelles il terrasse les peuples, tandis que sur le compte de Juda il est dit, comme dans im mouvement de pitié : «Écoute sa voix, ramène-le vers son peuple, que sa main combatte pour lui et sois son aide contre ses ennemis !» Il est impossible de ne pas voir, que ces textes visent un état des choses où le royaume éphraïmite était à l'apogée de sa puissance, et où Juda, à deux doigts de sa ruine, dut implorer la clémence de son vainqueur (2 Rois XIV) ^ Ajoutez à cela que le patriarche Jacob donne sa bénédiction au cadet des fils de Joseph, à Ephraïm (Gen. XLVIII, 14), ce qui revient encore à dire que la tribu de ce nom était à la tète de la nation lorsque cette légende fut mise par écrit, laquelle, en tout cas, a pris naissance dans ce milieu..
Ensuite il est à remarquer que l'auteur nomme avec complai-
1 Le poème qu'on lit aa chap. XLIX de la Genèse et qui fait allusion à la royauté de David, est plus ancien, et peut avoir été inséré dans l'ouvrage jéhoviste, sans que cela tire à conséquence pour la question que nous étudions en ce moment.
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sance un certain nombre de lieux saints situés sur le territoire du royaume des dix tribus: Sichem (Gen. XII, 7; XXXIII, 20. Jos. XXIV, 1), Bêl-El (Gen. XXVIII, 18 ; XXXV, 7). Ma^anaïm (Gen. XXXII, 2), Pniel (1. c, 30), 'Êbal (Jos. VIII, 30). Jacob, le vrai aïeul du peuple, son fondateur par excellence (car c'est de lui que la nation prétendait tirer son nom sacré), a son quartier général, sa propriété et son tombeau à Sichem, et en général il a laissé les traces de son passage dans cette partie du pays.
Nous sommes ainsi conduit et autorisé à dire en même temps, qae cet ouvrage a été composé avant la ruine, voire avant la décadence du royaume éphraïmite , laquelle a commencé à Textinction de la dynastie des Nimes'ides (vers 784 av. J.-C). Mais il est fort probable qu'il faut remonter plus haut et jusque vers le milieu du neuvième siècle. Les prophètes Amos et Osée, qui vivaient au commencement du huitième, l'ont connu (§ XX). L'auteur, ou, si Ton veut, un poëte qu'il cite, mentionne les victoires de Saul sur les *Amaléqites et celles de David sur les Moabites et les Édomites (Nombr. XXIV, 7, 17 s. 1 Sam. XV, 2. 2 Sam. VIII, 2, 13), à moins qu'on n'aime mieux songer aux guerres de larobe am II. En tout cas, il parle aussi d'un fait qui eut lieu du temps du roi Ahab (vers 900 ; Jos. VI, 26 ; comp. 1 Rois XVI, 34), et de la révolte des Édomites qui secouèrent le joug de Juda (vers 890; Gen. XXVII, 40; comp. 2 Rois VIII, 20). Nulle part nous ne trouvons de trace positive d'une époque plus récente ^ .
Jusqu'ici nous avons interrogé le Dcutéronome lui-même pour nous renseigner sur les sources écrites où ses rédacteurs peuvent avoir puisé, soit les traditions historiques auxquelles ils font allusion, soit les lois qu'ils se bornent à reproduire. Nous croyons avoir constaté que, quant à ce dernier élément, les trois livres du milieu du Pentateuque , Exode , Lévitique et Nombres , ne contiennent qu'un petit nombre de textes qu'on peut mettre en rapport avec le code promulgué par le roi lôs'iyah, et qu'on peut considérer comme positivement antérieurs à celui-ci. S'il a existé d'autres lois écrites, publiées sous les règnes précédents, que les auteurs du Deutéronome auraient pu utiliser, celles-ci du moins
1 Sur Nombr. XXIV, 22 suiv., voyez le commentaire.
ne sont pas comprises dans les autres parties du grand ouvrage définitif que nous avons sous les yeux, et nous n'avons aucun moyen de vérifier, soit le fait en lui-même, soit le degré de dépendance de la législation deutéronomique relativement à ces autres codes simplement supposés. Pour ce qui est de l'élément historique, nous croyons avoir administré la preuve que les allusions assez nombreuses, surtout à la tradition mosaïque, que nous avons relevées dans le Deutéronome, en tant qu'il est probable qu'elles sont à ramener à une source écrite, s'adaptent parfaitement et exclusivement aux textes jéhovistes des autres livres , dont nous avons pu fixer l'époque d'une manière approximative.
Nous allons maintenant continuer l'histoire du Pentateuque dans la période qui a suivi la promulgation du code deutéronomique.
Ici nous rencontrons d'abord un auteur dont le témoignage est de la plus haute importance pour la critique. C'est Jérémie, le premier des trois grands prophètes contemporains de la catastrophe qui a mis fin à la monarchie des Isaïdes, et antérieurs à la restauration de Jérusalem et à la naissance du nouveau judaïsme. Il excerçait son ministère depuis un petit nombre d'années, lorsque le livre de la loi fut produit et publié (Jér. I, 2, comp. avec 2 Rois XXII, 3). Gela a fait penser à beaucoup 'de savants qu'il pourrait bien avoir eu lui-même la main à l'œuvre dans cette entreprise. On a fait valoir différents arguments en faveur de cette hypothèse. Entre autres, on a cru pouvoir identifier le prêtre IJilqiyah, dont le livre des Rois parle à cette occasion, avec le père du prophète qui portait le même nom. Mais aucun de ces arguments n'est décisif, et comme Jérémie ne parle nulle part de la découverte du code, comme d'un événement remarquable dont il aurait eu connaissance de manière ou d'autre, il sera plus silr de laisser cette question intacte. Indépendamment d'elle, nous trouvons dans ses mémoires de nombreux passages que nous pourrons mettre à profit dans la poursuite de notre tâche actuelle. Il serait même possible, malgré la date consignée dans le titre de son livre, que les discours qu'il contient appartinssent tous à une époque postérieure à la promulgation du code. En tout cas ils prouvent que celle-ci, et les mesures sévères et despotiques prises par le prince pour assurer la stricte exécution des nouvelles lois, n'ont pas produit l'effet désiré. Les plaintes