JÉRÉMIE
VI, 3, 18 ; XII, 25, 28; XXII, 7; Tadoralion des idoles sous tout arbre touffu, chap. 11,20; 111,6, etc., etDeut. XII, 2; la menace relative aux bêtes sauvages, chap. VII, "33. Deut. XXVIII, 26 1; la tournure : je n'ai point commandé, pour dire : j'ai défendu, Deut. XVII, 3; XVIII, 20. Jér. VII, 31; XXIV, 23; XXXII, 35, etc. Il y en a beaucoup d'autres de ce genre qui, à nos yeux, peuvent servir aux mêmes fins, mais que nous renonçons à faire valoir, parce qu'ils se rencontrent aussi dans le code sinaïtique. Telles sont les phrases : un pays ruisselant de miel et de lait, Jér. XI, 5, et souvent dans le Deutéronome ; une main puissante et un bras étendu, Jér. XXXII, 21. Deut. V, 15: XXVL 8; je veux être votre dieu et vous serez mon peuple, Jér. XI, 4; XXIV, 7; XXX, 23, etc. Deut. XXVI, 17, etc.
Enfin, quant aux allusions historiques, qui sont du reste assez rares chez ce prophète, elles ne nous reportent pas au delà des textes jéhovisles. Il est question du serment fait aux patriarches, chap. XI, 5; XXXll, 22; delà ruine de Sodome, chap. XLIX, 18; des miracles d'Egypte, chap. XXXII, 20; de l'intercession de Moïse, chap. XV, 1, allusion à Ex. XXXII, 1 1 ou Nomb. XIV, 13. Ici cependant nous pouvons faire valoir un argument négatif qui nous semble plus puissant que ces quelques parallèles. Jérémie ne sait rien du tabernacle mosaïque, tout aussi peu que le Jéhoviste et le Deutéronomiste. La fable convenue veut que ce tabernacle ait été étabh successivement, d'abord à S'iloh, puis à G'ibe*ôn, d'où on le fait disparaître, comme par enchantement, parce qu'on ne sait pas ce qu'il est devenu. Or, notre prophète, en prédisant la ruine du temple de Jérusalem, dit : Il en sera de cette maison , comme il en a été de celle de S'iloh (chap. XXVI, 9); et ailleurs : Allez donc à S'iloh, et voyez ce que j'ai fait de mon sanctuaire (chap. VII, 12 suiv.) ! (Gomp. ci-dessus page 141).
1 Pour des mots rares qui ne se trouventque dans les mômes deux livres, les lecteurs qui peuvent comparer l'original mettront en regard Deut. XXVIII, 25. Jér. XV, 4 ; XXIV, 9; XXIX, 18; XXXIV, 17. — Jér. XXIV, 9 et Deut. XXVIII, 37.
Avec le témoignage de Jérémie, la critique est arrivée à ud résultat désormais élevé au dessus de toute contestation. En fait de lois écrites, promulguées au nom de Dieu, ce prophète a connu le Deutéronome et rien que le Deutéronome, et les quelques allusions qu'il fait aux traditions patriarcales et mosaïques peuvent toutes se rapporter aux textes jéhovistes.
Mais avant de passer outre, nous devons rappeler à nos lecteurs qu'en parlant du Deutéronome nous n'avons eu en vue que le code proprement dit, qui commence avec le cinquième chapitre et qui se termine clairement avec le vingt-huitième ^ Ce qui précède le chap. V, et ce qui suit le chap. XXVIII, n'a pas encore été l'objet de notre examen, et il convient de l'y soumettre également. De plus, nous avons déjà laissé entrevoir que le code lui-même a subi des retouches, dont quelques-unes au moins doivent nous occuper un instant comme étant assez faciles à constater. Les savants n'ont pas encore pu tomber d'accord sur la nature et l'origine de ces différents morceaux additionnels. Les uns y ont vu l'œuvre du rédacteur même de la portion principale ; les autres ont estimé qu'on doit y reconnaître un travail, ou des travaux plus récents. Pour plus de sûreté, nous traiterons ces diverses parties séparément.
Il y a d'abord une espèce d'introduction (chap. I - IV, 40), c'est-à-dire un discours mis dans la bouche de Moïse, qui résume l'histoire du désert, depuis le dépari du Horeb jusqu'à la conquête du pays trans-jordanien, et qui y rattache des exhortations générales à l'obéissance envers les lois de Jéhova. Gomme ce discours se termine par la phrase : Observez ses lois et ses commandements que je vous prescris aujourd'hui, etc., il est clair que par ces mots le rédacteur veut désigner le code qui va suivre. Ces quatre chapitres sont donc une espèce de préface historique, et ils sont évidemment destinés à rattacher le code et sa prétendue promulgation par Moïse, à l'histoire mosaïque elle-même connue d'ailleurs. A ce propos, il convient de rappeler que la relation jéhoviste a conduit Moïse et les Israélites jusque dans le pays des Moabites
1 II faut remarquer que, dans les Bibles modernes, la fin du texte hébreu est marquée très-maladroitement comme le premier verset du vingt-neuvième chapitre.
fNombr. XXV, 1. Deul. I, 5), où, d'après la conception de l'auteur du Deutéronome, qui ne sait rien de la législation sinaïtique, le prophète aurait fait part au peuple officiellement de ce que Jéhova lui avait autrefois commandé (chap. V). Les trois versets (chap. IV, 41-43) qui séparent cette introduction du code annoncé, ne sauraient en aucune façon contredire cette manière de voir. Ils contiennent une notice relative aux villes de refuge, et se trouvent à cette place par suite d'une interpolation dont il est bien difficile de se rendre compte. On pourrait les rattacher à la notice élohiste de Nombr. XXXV, 9-34, dont ils formeraient le complément; mais ce serait le seul fragment de cette provenance dans cette partie du Pentateuque. Aussi les critiques contemporains aiment-ils mieux y voir un fragment jéhoviste, sans que pour cela leur présence soit mieux expliquée. L'interpolation, déjà évidente par elle-même, le serait bien davantage, si nous devions voir dans le v. 44 la fin du préambule, et ne commencer le titre du code * qu'avec le v. 45.
Il s'agit maintenant d'examiner les données historiques coutenues dans ces quatre chapitres, pour voir quelle relation le rédacteur peut avoir eue sous les yeux en faisant son résumé. D'abord la montagne, où Moïse reçut ses révélations de la bouche même de Dieu, est appelée le IJoreb (chap. I, 6, 19; IV, 15), comme c'est toujours le cas dans le Deutéronome, et quelquefois chez le Jéhoviste, mais jamais dans les textes légaux de l'Élohiste (p. 167). L'histoire des espions envoyés au pays de Canaan et de ce qui s'ensuivit est racontée en grande partie avec les termes mêmes que nous rencontrons dans les éléments jéhovistes de Nomb. 5JII, XIV. A ce propos, il faut aussi remarquer que les espions ne poussent pas au delà de IJébrôn (Deut. I, 24. Nomb. XIII, 24), et que Kaleb est nommé comme seul survivant (Deut. I, 36) de la génération contemporaine (comp. p. 57). Nous retrouvons la même source pour ce qui est dit des guerres contre Sî^ôn et 'Og (chap. II, 24 ss. ; III, 1 ss.), de l'établissement des tribus de Reouben et autres au delà du Jourdain (chap. III , 13 ss.)» du culte du Baal Peor (chap. IV, 3 ss.).
Cependant il y a aussi quelques variantes à signaler. Chap. I, 9 suiv., le rédacteur combine les deux textes, Ex. XVIII, 18 ss.
1 Ce titre lui-mâme nous paraît amplifié par des notices historiques et géographiques, qui paraissent j avoir été jointes après coup.
et Nomb. XI, 14 ss., relatifs aux anciens que Moïse se donna pour aides dans la direction du peuple et radministralion de la justice; mais ces textes sont jéhovistes tous les deux. Il y a ensuite des éléments qu'on cherche vainement dans les récits des autres livres, par exemple la mention d*une station à Qedémôt (chap. II, 26), l'injonction de ne pas guerroyer avec les Moabites et les 'Ammonites (chap. II, 9, 19), la promesse faite à Josué qu il vaincrait les rois Cananéens (chap. III, 21). De pareils détails ne nous obligent sans doute pas de supposer au rédacteur une source particulière, à nous inconnue. ILs sont plutôt dus à une certaine liberté dont il pouvait user dans la composition de son résumé. Ainsi, selon lui (chap. 1, 22), ce seraient les Israélites qui auraient demandé Tenvoi des espions ; les Édomites auraient eu peur des Israélites (chap. II, 4; comp. Nomb. XX, 18). Il nomme les Émorites là où le Jéhoviste avait parlé des Amaléqites et des Cananéens (chap. I, 44. Nomb. XIV, 45); il dit que les fils de Sîhôn furent massacrés, tandis que sa source avait parlé des fils de *0g (chap. II, 33. Nomb. XXI, 35). Ces petites difiérences nous arrêteront d'autant moins, qu'il est certain que nous ne possédons pas le texte de la relation jéhoviste dans toute son intégrité, et, ce qui est bien plus important, qu'elles n'offrent pas de trace de celle de l'Élobiste, avec laquelle l'auteur est même en contradiction. Ainsi il place la menace adressée à Moïse, savoir qu'il n'entrerait pas dans la terre promise, à Tépoque du séjour à Qades' (chap. I, 37), sauf à la reproduire une seconde fois au moment où Moïse doit mourir (chap. III, 26 suiv.); l'Élobiste désigne d'autres localités et indique d'autres époques (chap. XX, 12. Nomb. XXVII, 12 suiv.). A ce propos, il y a encore à noter un détail assez curieux. Dans l'histoire des espions, après qu'il a été dit (chap. I, 36) que le seul Kaleb entrerait dans le pays de Canaan, on lit tout à coup ces mots : «Josué y entrera, et vos petits enfants, dont vous dites qu'ils seront ravis, ce sont eux qui y entreront. » Ces phrases, empruntées à Nomb. XIV, 30 ss. , sont en contradiction avec ce qui précède et nous révèlent une interpolation faite par une main plus récente (comp. ci-dessus p. 57). D'autres interpolations, avec des notices géographiques et historiques, positivement étrangères au discours prêté à Moïse, se trouvent aux chap. II, 10-12, 20-23; III, 9, 11.
La question de savoir si l'auteur de ce préambule rétrospectif et homilétique est le même que le rédacteur du code, est générale-
ment résolue affirmativement. Cette opinion peut se prévaloir des nombreuses analogies que présente le style de Tune et de l'autre partie. Il nous reste cependant des doutes à cet égard. Nous n'insisterons pas sur ce fait, que le même rédacteur aurait mis la récapitulation des événements antérieurs en deux endroits différents, les scènes du Horeb et du désert aux chap. VIII et IX, et celles de la dernière année dans les premiers chapitres. Mais nous signalerons quelques autres détails qui nous semblent de nature à rendre l'identité des écrivains peu probable. Il y a d'abord une contradiction entre le point de vue auquel se placent les auteurs des deux parties. Le code (chap. V, 3 suiv. ; IX, 7 ; XI, 2 suiv.) nous représente Moïse comme parlant aux Israélites récalcitrants depuis la sortie d'Egypte, et surtout encore à Qades' (chap. IX, 23), tandis que le préambule (chap. II, 14), conforme en ceci à Tancienne relation, dit que toute cette génération qui avait murmuré à Qades' avait disparu avant qu'on eût abordé le Jourdain. Le préambule (chap. II, 29) affirme que les Moabites ont laissé passer les Israélites sur leur territoire, en leur fournissant à prix d'argent les vivres et l'eau dont ils avaient besoin, tandis que le code (chap. XXIII, 4) leur refuse à perpétuité le droit de bourgeoisie, parce qu'ils ont fait tout juste le contraire. Ensuite il convient aussi de mettre en regard les deux titres, celui du préambule (chap. I, 1 suiv.) et celui du code (chap. IV, 45 suiv.). La présence même de ces deux textes parallèles trahit une origine diverse, sans compter qu'ils ne s'accordent que dans l'indication toute générale d'une localité au delà du Jourdain.
Quant à l'époque où ce préambule, évidemment destiné à rattacher le code à l'ancienne relation jéhoviste, doit avoir été écrit, nous pensons qu'il faut songer à une date postérieure à la promulgation de ce code, mais antérieure à la ruine de Jérusalem. Car il est dit que Moïse parla aux Israélites au delà du Jourdain . L'auteur a donc écrit en deçà, dans le pays de Canaan, à Jérusalem. Le passage chap. IV, 29 ss. est en partie la reproduction textuelle de Jér. XXIX, 12 ss., et le point de vue des deux auteurs est ici tellement le même, qu'on peut hasarder la conjecture que le préambule a été écrit après la première déportation. Ceci nous rappeUe encore que la qualification de l'Egypte , opprimant les Israélites, par le terme de fourneau à fer (chap. IV, 20), se retrouve également chez Jérémie (chap. XI, 4;.
Un autre fragment étranger au code se trouve au chap. X, 6-9. Il nomme quelques stations des Israélites dans le désert, y rattache la mort d'Aharôn et mentionne le choix fait alors par Jéhova de la tribu de Lévi pour porter l'arche sainte. Ce morceau est intercalé au beau milieu du récit que Moïse est censé faire de son séjour sur la montagne, pendant lequel Dieu écrivit les dix commandements sur les deux tables de pierre. Le v. JO est incontestablement la continuation du v. 5, et c'est se payer de mots que de prétendre découvrir une liaison quelconque entre les deux éléments que nous distinguons. Du reste, ce fragment est en contradiction avec les autres textes à l'égard de tous les trois faits qu'il allègue. Les stations se suivent dans un autre ordre, Nomb. XXXIII ,30 suiv. ; la localité de la mort d'Aharôn est une autre , Nomb. XX. 22 ; XXXIII, 38, et quant à la tribu de Lévi, tout le monde sait que les lois du Sinaï en placent l'élection bien avant la mort d'Aharôn. Mais d'où vient ce fragment ? Nous ne saurions le dire. Ce n'est pas ce qu'on appelle une glose, c'est à dire une explication additionnelle ajoutée à un texte qui pouvait en avoir besoin. Ce n'est pas un élément de la relation élohiste, car il contredit celle-ci de tous points. Serait-ce un débris de l'histoire jéhoviste que le rédacteur aurait oublié d'insérer à l'endroit qui lui convenait, et qui par une étrange méprise se trouve aujourd'hui à une place où il n'a que faire ?
Nous retranchons aussi le chap. XXVII. En effet, le vingthuitième se rattache intimement au vingt-sixième. Tout au plus on pourrait considérer les v. 9 et 10 comme formant le lien et la transition entre ces deux textes. Cependant nous ne voudrions pas recommander cette combinaison comme très-probable ou même nécessaire. Car ce sefàit la seule fois dans tout le code que le rédacteur aurait changé la forme de son discours. Partout ailleurs c'est Moïse qui parle, et au v. 9 le rédacteur aurait trouvé convenable de le dire explicitement ? Pour le fond, ce chapitre est également étranger au contexte. Il raconte que Moïse ordonna deux choses à faire après l'entrée en Canaan : on doit transcrire la loi (du Deutéronome) sur des pierres au mont *Ebal, et on doit prononcer des bénédictions et des malédictions sur cette montagne et sur celle de G'erizîm, ce qui se rapporte à un ordre déjà consigné au chap. XI, 29. Jusque-là tout concourt à faire attribuer ce récit au rédacteur des quatre premiers chapitres, dont nous retrouvons la main Jos. VIII, 31 suiv., où est racontée l'exécu-
lion de ce double ordre. Mais tout ne cadre pas avec ces données. Le texte de notre chapitre (v. 14 suiv.) énumère tout au long les formules de malédiction, qui représentent une série de crimes capitaux ; des bénédictions, il n'en est pas question. Ce morceau ne paraît donc pas se rapporter à Tordre donné par Moïse dans les versets précédents. Il y a même là une contradiction. D'après le V. 12, les Lévites doivent prononcer les bénédictions, et au v. 14 ce sont eux qui prononcent les malédictions. Les crimes explicitement mentionnés sont aussi en partie nommés dans le code deutéronomique: chap. XIX, 14; XXIII, 1 (en français, chap. XXII, 30) ; XXIV, 17, en partie dans le livre de Talliance, Ex. XXI, 15 suiv. ; XXIII, 7, Mais il y en a aussi dont il n'est parlé que dans le Lévitique (chap. XVIII) et auxquels nous aurons à revenir. Tout bien considéré, ce chapitre XXVII ne présente pas du tout le caractère d'unité que nous avons constaté dans le corps du livre, et s'il est facile d y découvrir des éléments analogues à ceux qui tout à l'heure ont fait l'objet de notre analyse, le doute est permis à l'égard de ceux que nous venons de signaler.
Le code lui-même , comme nous l'avons déjà dit, se termine avec le chap. XXVIII, dont le dernier verset (69, autrement chap. XXXIX, 1) est évidemment la formule de clôture.
Les chapitres XXIX et XXX sont un pendant des quatre premiers. Comme ceux-ci ont servi de préambule au code en rappelant l'histoire antérieure, ceux-là, dans un style semblable, y ajoutent une espèce de péroraison, à la fois rétrospective et comminatoire, et forment ainsi avec les premiers ce que nous voudrions appeler l'encadrement du code lui-même. Il y est parlé si clairement de la déportation et d'un retour éventuel, amené par le repentir, que nous ne pouvons que répéter ce que nous avons dit plus haut sur l'époque probable de la rédaction ' .
Quant aux quatre derniers chapitres du livre, nous commencerons par laisser de côté les deux poèmes connus sous les noms du Cantique et de la Bénédiction de Moïse. Ce sera l'affaire du commentaire d'en déterminer l'origine^. Il n'y a donc ici à exa-
1 Le passage chap. XXIX, 4 [5J est une reproduction libre de chap. VIII, 4. C'est un détail étranger aux autres textes. — Les passages chap. XXIX, M, 23 (18, 24) rappellent Jér. IX, 14; XXII, 8; XXIII, 15.
* La discussion des détails nous mènerait ici trop loin, sans nécessité. Cependant nous dire ns dès à présent ^ae le poème du chap. XXXIII remonte au neuvième siècle (p. 1 98) .
A. T. 3« part. — I. 14
miner que les textes chap. XXXI ; XXXII, 44-52, et XXXIV, à l'égard desquels les critiques se trouvent encore dans un certain embarras. Tous ils comprennent et affirment qu'il y a là des éléments de provenance diverse, mais ils ne s'accordent guère sur la répartition à en faire entre les documents que nous connaissons d'ailleurs. Et cela est assez naturel ; car la mort de Moïse a dû être racontée tout aussi bien par TÉlobiste que par le Jéhoviste, et Fauteur des additions au Deutéronome peut également avoir éprouvé le besoin d'en dire quelques mots, comme le rédacteur définitif a pu effacer les soudures des différentes pièces de rapport qu'il avait sous la main. Nous n'osons donc entreprendre la tâche ingrate de débrouiller ces éléments, de manière à rendre à chaque document indépendant, à chaque collaborateur de l'ensemble, ce qu'il peut réclamer comme sa part propre. Cependant il y a toujours moyen de fixer quelques points de repère qui prouveront que le jugement général, que nous venons déporter sur la nature du texte, n'est pas'une pure hypothèse. Voici ce qui nous paraît être le résultat le plus probable d'une analyse consciencieuse.
Ce qu'on lit au chap. XXXI, 1-13 et 24-29, se rapporte aux discours précédents de Moïse et à la promulgation de la loi (du Deutéronome). Nous y retrouvons des allusions au préambule; V. 2, Dieu dit au prophète qu'il ne passerait pas le Jourdain, mais que ce serait Josué qui conduirait le peuple dans sa nouvelle patrie (chap. III, 27 suiv.); les rois Sî^ôn et 'Og ont figuré aux chap. II et III. La phrase: Sois fort et courageux (v. 6, 7, 23), est fréquemment reproduite dans le livre de Josué (chap. 1,6 suiv., 18; X, 25), sous la plume du même auteur. Au v. 9, nous rencontrons la phrase deutéronomique (p. 169j : les prêtres fils de Lévi ; au V. 10, il est fait mention de la fête des tabernacles {Soukkôt, Deut. XVI) et de Tannée de relâche, avec un terme qu'on ne lit que dans Deut. XV; au v. 25, les Lévites portent l'arche, comme Deut. X, 8. Ces textes nous paraissent appartenir au rédacteur du Deutéronome dans sa forme complète. Encore faut-il remarquer que c'est Moïse qui y parle, comme dans tout le livre, et qui y agit de son chef.
Au milieu de ce récit se trouvent les v. 14-22, auxquels nous joindrons le 30*. Ici c'est Dieu qui parle, et qui fait à Moïse de sinistres prédictions au sujet des futures dispositions et destinées d'Israël. Il y est parlé, non plus d'une loi à promulguer, mais d'un cantique à réciter et à mettre par écrit, et ce cantique ne
peut être autre que celui qui suit au chap. XXXIl. 11 en est encore question au v. 44 de ce même chapitre. Tous ces textes doivent avoir fait partie de la rédaction jéhoviste, ce qu'on voit surtout par les v. 14 et 15, où il est question d*un tabernacle dans lequel entrent Moïse et Josué, et à la porte duquel Jéhova se présente dans la nuée. Ceci n*est pas le tabernacle du code sinaîtique, mais bien celui dont il est parlé Ex . XXXIII, 7 suiv. (et Nomb. X, 33 ; XI, 16 ; XII, 4).
Pour ce qui est des v. XXXII, 45-47, nous n'osons rien décider, mais les suivants (48-52) sont élohistes. La chaîne de montagnes sur un pic de laquelle Moïse va mourir, s'appelle •Abarîm (Nomb. XXVII, 12), et non Pisgah (Deut. III, 27 ; XXXIV, 1), et Dieu lui rappelle la mort d'Âharôn sur le mont Hor, et Taffaire de l'eau de Merîbah à Qades' dans le désert deÇîn(Nomb. XX, 1-13, 22). Tous ces détails font partie de la relation élohiste, et ces versets, par la phrase : En ce jour même, se rattachent à la fin de la législation sinaïtique, Nomb.
Quant au chap. XXXIV, nous nous bornerons à relever les répétitions chap. XXXI, 2 = XXXIV, 7 ; chap. XXXII, 52 = XXXIV, 4, qui semblent indiquer la pluralité des sources.
L*ordre chronologique nous conduit maintenant au livre de Josué. Déjà dans les premiers paragraphes de notre étude nous avons démontré que ce livre n'est pas une composition faite tout d'une pièce. Une analyse exacte nous fournira la preuve que des éléments qu'on peut y distinguer, les uns appartiennent à l'ouvrage du Jéhoviste, d'autres trahissent la main de celui qui a donné au Deutéronome sa forme définitive, c'est-à-dire qui est l'auteur des premiers et des derniers chapitres de ce livre, que ce soit le rédacteur du code lui-même ou un autre. Nous verrons bientôt que ces deux éléments n'épuisent pas la série des matériaux dont se compose le livre de Josué dans sa forme actuelle. C'est surtout une bonne portion des notices géographiques comprises dans les chap. XIII à XXI, à laquelle nous aurons à assigner une autre origine. Provisoirement nous ne voulons nous occuper que des textes qu'on peut rapporter aux deux sources indiquées en premier lieu.
Comme nous avons vu par les textes jéhovistes de la Genèse que leur auteur mentionne très-expressément, et en y insistant à différentes reprises (chap. XV, 7 ; XIII, 14 ; XV, 18 ; XXIV, 7 ; XXVI, 5 ; L, 24), les promesses faites aux patriarches relativement à la possession du pays de Canaan, nous serons en droit d'en conclure qu'il aura aussi raconté, dans son ouvrage essentiellement historique, l'accomplissement de ces promesses. En d'autres termes, il est à présumer que les parties du livre de Josué qui racontent les incidents de la conquête appartiennent de manière ou d'autre à cette ancienne composition, soit qu'elles aient été simplement transcrites de cette source par un rédacteur postérieur, qui les aurait incorporées à son propre ouvrage, soit qu'elles aient été seulement complétées par des additions.
Quant à ces dernières, elles sont on ne peut plus rares en tant qu'il s'agit de détails historiques, ou plutôt il y a lieu de dire qu'on n'en trouve pas du tout qui devraient êtres mises sur le compte du Deutéronomiste. En effet, les trois seuls passages où l'on puisse distinguer des éléments historiques insérés dans le récit jéhoviste, et très -probablement étrangers à celui-ci, paraissent être d'une provenance différente. Il y a d'abord le récit de la Pâque célébrée immédiatement après le passage du Jourdain (chap. V, 10-12). C'est un fait que nous avons déjà signalé (p. 47), comme ne s'accordant pas avec les données chronologiques du contexte. Si nous avons raison de l'attribuer à une main étrangère, il faudra aussi y joindre le v. IV, 19, qui en est comme le préambule ; la nature du contenu, et surtout l'emploi d'un terme qui ne se rencontre que dans les prescriptions rituelles du Lévi tique (chap. II, 14), nous porte à croire que nous avons ici un fragment de la relation élohiste. Un second passage qui nous suggère des soupçons analogues se trouve au chap. IX, V. 17-21, lesquels interrompent très-sensiblement une narration parfaitement arrondie quand on joint le v. 22 au v. 16. Encore ici, deux expressions qui reviennent dans chaque ligne (lesprinces et V assemblée) et qui se rencontrent on ne peut plus fréquemment dans les textes élohistes, surtout du livre des Nombres, nous mettent sur la trace de l'origine de cette interpolation ^
Un troisième et dernier passage auquel nous devons nous arrêter ici, c'est le chap. XXII. Il y est parlé d'un autel construit
^ Le V. 15 et le V. 27 ont dû être complétés par la même main.
sur le bord du Jourdain, après la fin de la guerre, par les tribus trans-jordaniennes, lors de leur retour dans leurs cantonnements en G'ile ad. Les autres tribus en prennent ombrage, et leur demandent des explications. Ces explications sont données, elles paraissent satisfaisantes, et on cesse les préparatifs de la guerre dont on avait menacé les prétendus dissidents. Pour les lecteurs modernes, rien n'est moins clair que ces explications. Le fait est qu'il y a là deux relations entremêlées d'une manière presque inextricable. D'après l'une, ces tribus sont soupçonnées de vouloir se détacher de Jéhova, et elles déclarent que leur autel doit au contraire constater leur attachement au Dieu national ; car elles craignaient que les autres tribus ne les regarderaient plus comme membres de la grande communauté, puisqu'elles étaient établies dans une contrée hors de la terre promise, et par cela même étrangère à Jéhova (v. 17 suiv., 24 suiv. ; comp. 1 Sam. XXVI, 19). Elles veulent offrir leurs sacrifices à ce même Dieu sur cet autel (v. 27). D'après l'autre relation, la construction de cet autel était regardée comme une infraction à la loi de la centralisation du culte, par laquelle la pluralité des autels était proscrite comme crime de lèse-majesté divine, et les trois tribus viennent déclarer qu'elles n'ont jamais eu l'intention de faire des sacrifices sur leur autel (v. 28 suiv.), lequel devait n'être qu'un moniunent constatant l'unité nationale ! Cette dernière relation, maintenant enchevêtrée dans l'autre, ne saurait être du Jéhoviste, qui ne sait rien de cette centralisation absolue du culte.
C'est à l'ouvrage de ce dernier, comme nous l'avons déjà dit, qu'appartient généralement le fond historique du livre de Josué, comme on peut le voir surtout par les éléments qui se rattachent directement à l'histoire mosaïque, d'après la même source. Ainsi les premiers mots du livre sont inséparables de ce qui a fait la substance du dernier chapitre du Deutéronome. La mention réitérée des affaires des tribus trans-jordaniennes (chap. I, 12 ss. ; IV, 12 ; XII, 6 ; XIII, 8 ; XXII, 2), présuppose le récit de Nomb. XXXn. Le nom du campement de S'ittîm (chap. II, 1 ; III, 1) est indiqué déjà Nomb. XXV, 1. Kaleb ^^t^/ parmi les espions, rassurant le peuple effrayé par le rapport des autres (chap. XIV, 7) ; le même, préconisé comme vainqueur des *Enaqites de IJébrôn (chap. XIV, 14; XV, 14), ce qui est en contradiction directe avec chap. XI, 21 suiv., mais conforme à l'histoire mosaïque, qui les suppose partout établis dans cette contrée ; l'adoration du Ba al
Pe'ôr (chap. XXII, 17. Nomb. XXV, 1); Baeam forcé de bénir les Israélites malgré lui (chap. XXIV, 9), sont autant de renvois à Tancienne rédaction. Après cela, il est superflu d'enregistrer aussi les textes où il est question du passage de la mer rouge (chap. II, 10), des rois Sîhôn et 'Og (chap. IX, 10), et autres pareils. Mais il convient surtout de relever le fait de la pluralité des lieux de culte, chap. VIII, 30 ; XXIV, 1, 26, etc.
Ce qui nous importe davantage, c'est que les allusions à des lois promulguées antérieurement se rapportent toutes au Deutéronome. Dès le début (chap. I, 8), il est question d'un code écrit qui doit être la règle de conduite de Josué. Ce code vient de Moïse (chap. I, 7 ; VIII, 31), et Josué le transcrit sur des pierres (chap. VIII, 32). (Ici on pourrait intercaler la question de savoir pourquoi l'on n'en fait pas plutôt des copies, faciles à conserver, qu'une inscription sur un nombre incalculable de pierres brutes, et que la pluie devait bientôt effacer ? Ce trait est évidemment légendaire. Mais nous ne voulons pas revenir à la critique de l'histoire.) Le code en question ordonnait en substance d'aimer Jéhova le dieu d'Israël, et d'observer ses commandements (chap. XXII, 5 ; XXIII, 6), ce qui est bien le résumé et l'esprit du Deutéronome (chap. VI, 5; VIII, 6, etc.).
Passons à quelques détails. Le livre de Josué se sert de la formule : les prêtres lévitiques, que le Deutéronome emploie constamment (chap. III, 3 ; VIII, 33). Ce sont les prêtres qui portent l'arche (chap. III, 14 ; IV, 10). Les Lévites n'ont pas de patrimoine commun en biens-fonds, comme les autres tribus ; c'est le sacerdoce qui est leur patrimoine (chap. XVIII, 7; comp. aussi chap. XIII, 14, 33 avec Deut. X, 9). Le principe de la centralisation du culte s'est aussi glissé dans le texte jéhoviste du chap. XXII, comme nous venons de le constater, ainsi que dans la toute dernière ligne du chap. IX. Ce qui vient d'être dit des pierres destinées à recevoir le texte de la loi, est l'exécution de l'ordre donné Deut. XXVII, 4, et les bénédictions prononcées sur les deux montagnes près de Sichem (chap. VIII, 33 suiv.), se retrouvent au même endroit du code, v. 12. Quand Josué fait lecture des bénédictions et des malédictions consignées dans le livre de la loi (chap. VIII, 34), nous y reconnaissons aussitôt le chap. XXVIII du Deutéronome. Il y a encore à citer ce qui se rapporte à la législation criminelle, à l'égard de laquelle l'influence du Deutéronome, sur la manière dont l'histoire de Josué est racontée.
semble évidente. Exemples : l'interdit (chap. VI, 18 ; XI, 12, 15, 20; comp. Deul, VII ; XIII, 18); la lapidation (chap. VII, 25; comp. Deut. XIII, 11 ; XVII, 5, etc.) ; la pendaison après mort (chap. VIII, 29; X, 26; comp. Deut. XXI, 22). Il est vrai qu'on pourrait envisager la chose tout autrement, et dire que l'historien constate les anciennes coutumes et que le législateur n'a fait que les formuler et les inscrire dans son code, de sorte que celui-ci pourrait toujours être regardé comme plus récent que l'ouvrage jéhoviste. Il y a seulement à noter qu'en plusieurs endroits, à propos de tel ou tel acte du conquérant, il est ajouté : comme Dieu l'a ordonné par Moïse, ce qui fera toujours considérer le Deutéronome comme antérieur à la forme actuelle du livre de Josué.
Cette dernière remarque s'applique aussi à ce que nous avons à dire de l'intime affinité entre le style des deux livres. La ressemblance ne saurait échapper à personne. Mais à maint égard on ne peut pas, avec une entière certitude, assigner la priorité soit à l'un, soit à l'autre. Il n'y a que les quelques passages où les textes de Josué se disent eux-mêmes dépendants du code, qui décideront la question d'une manière plus ou moins généralement applicable^. Pour ne pas trop allonger une analyse dont les résultats sont désormais élevés au-dessus du doute, nous nous bornerons à mettre en regard les passages suivants : chap. I, 3 et Deut. XI, 24; chap. I, 5, 6 et Deut. XXXI, 7, 8; chap. I, 7; XXIII, 6 et Deut. V, 32; XXVIII, 14; chap. 1, 13 et Deut. III, 18; chap. II, 11 et Deut. IV, 39; chap. XII, 4; XIII, 12 et Deut. III, 11 ; chap. XXm, 3 et Deut. I, 30 ; III, 22 ; chap. XXIV, 12 et Deut. VII, 20. Ces deux derniers chapitres du livre de Josué sont surtout instructifs. Ce sont deux discours d'adieux adressés par Josué au peuple israélite. Le premier, qui rappelle plus particulièrement le style du législateur, fait partie de la rédaction qui a réuni le Deutéronome, complété par les additions, avec l'ouvrage du Jéhoviste. Le second , avec les détails historiques qui s'y rattachent (v. 1-32), a été sans doute la page finale de ce
^ Les quelques passages parallèles avec lliistoire mosaïque qui ne nous ramènent pas an Deutéronome, ne nous font pourtant pas sortir de la sphère des textes jéhovistes : Josué terviteur de Moïse (chap. I, 1 ; comp. Ex. XXIV^ 13; XXXIII, 11. Nomb. XI, fèS) ; les souliers à ôter en lieu saint [chap. V, 15 ; comp. Ex. III, 5J ; la forme de Taiitel (chap. VIII, 31 ; comp. Ex. XX, 25) ; les Cananéens devenant un piège pour Israël (chap. XXIII, 13; comp. Nomb. XXXIII, 55}.'
même ouvrage que le rédacteur a pu laisser conveuablement à sa place.
Nous ferons remarquer qu'un bon nombre des passages du Deuléronome que nous avons mis en regard de textes de Josué, appartiennent aux chapitres additionnels I - IV ; XXVII ; XXIX s. U faut en conclure que le livre de Josué, dans sa forme actuelle (mais en laissant encore de côté les chap. XIII à XXI, dont nous parlerons tout à l'heure), est postérieur au Deutéronome-code, mais contemporain, ou plutôt partie intégrante du Deutéronomelivre. Les deux petites interpolations élohistes, que nous avons découvertes dans la partie analysée, ne changeront rien à ce résultat .
Mais le reste du livre de Josué est d'une nature très-différente, (blette partie contient essentiellement des détails géographiques et statistiques. On peut dire qu'elle est destinée à compléter à cet égard la législation, eu d'autres termes, à donner la délimitation officielle des portions du territoire assignées aux diverses tribus. Nous avons déjà fait pressentir (§ IX) le caractère purement idéal et théorique de cette répartition . Et c'est précisément là ce qui nous mettra sur la voie de la distinction à faire entre les éléments compris dans ces neuf chapitres.
D'après la théorie, tout le pays est soumis et les Cananéens ont disparu. Les tribus de Reouben et de Gad, et la moitié de celle de Menass'eh, ont reçu leurs lots par Moïse (chap. XIII, 15-32) ; Josué et le grand-prêtre, fils et successeur d' A baron, n'ont donc plus à pourvoir que les autres tribus (chap. XIV, 1-5). Sur la tribu de Juda, qui est évidemment la plus intéressante pour l'auteur, il y a de long détails, chap. XV, 1-12, 20-62. La maison de Joseph n'est guère moins bien dotée (chap. XVI; XVII, 1-11). Il reste sept tribus qui n'ont encore rien reçu. On tient une assemblée générale près du tabernacle mosaïque à S'îloh, pour prendre des mesures à cet effet (chap. XVIII, 1-10), et après la division faite du territoire en autant de lots qu'il y avait de parties prenantes, on les distribue par la voie du sort. Le lot de Benjamin est désigné chap. XVIII, 11-28 ; celui de S'ime'ôn, chap. XIX, 1-9 ; celui de Zebouloun, chap. XIX, 10-16; celui de Yi§?akar, chap. XIX, 17-23; celui d'As'er, chap. XIX, 24-31 ; celui de Neftalî, chap. XIX, 32-39; celui de Dan, chap. XIX, 40-46, 48. Le reste du chapitre résume cette opération. Le chap. XX contient la statistique des asiles, et le chap. XXI donne le catalogue des villes lévitiques.
En relisant altenlivemenl ces textes, on voit tout de suite qu'ils n'ont rien de conunun, ni en fait d'allusions historiques, ni en fait de dispositions légales, avec ceux que nous avons eus sous les yeux jusqu'ici. Le tabernacle établi à S'îloh, et considéré, à n'en pas douter, comme sanctuaire national unique depuis le séjour au Sinaï, est chose toute nouvelle dans ce livre, et inconnue au Deutéronome. Il en est de même d'une caste d'Aharonides, privilégiés parmi les Lévites (chap. XXI, 4, 19). Dans le texte de la loi sur les asiles figure un grand-prêtre (chap. XX, 6), comme dans Nomb. XXXV, 26. Le grand-prêtre Ele azar préside à la répartition des territoires (chap. XIV, 1 ; XIX, 51), et ce personaage est déjà commis à cet effet par Moïse (Nomb. XXXIV, 17). C'est aussi par Moïse que cette répartition a déjà été prescrite (Nomb. XXVI, 52; XXXIV, 13; comp. Jos. XIV, 2). Le prophète avait également parlé de quarante-huit villes à donner en propriété aux Lévites (Nomb. XXXV, 1 s.), et cet ordre est maintenant exécuté, quoique avec une modification assez notable quant à la quote-part à céder par chaque tribu. Il a été démontré plus haut (p. 173) que cet arrangement n'a été qu'une pure fiction, et il est même en contradiction, pour l'une de ces villes, avec Jos. XIV, 14 ;
XV, 13, passages qu'on a essayé de neutraliser, chap. XXI, 12. Les cinq filles de Çelof^ad (chap. XVII, 3) proviennent de Nomb. XXVII et XXXVI, et les noms des chefs Midianites (chap. XIII, 21) de Nomb. XXXI, 8. Tous ces renvois, toutes ces analogies prouvent que les morceaux cités du livre de Josué, et les textes correspondants du livre des Nombres, appartiennent à une seule et même composition, distincte de celles que nous avons connues jusqu'ici, et qui n'est autre que ce qu'on appelle vulgairement celle de l'Élohiste, et que nous avons désignée par le terme de code sinaïtique ou sacerdotal.
On aura remarqué que les morceaux en question ne se suivent ni ne se tiennent d'un bout à l'autre, mais que nous avons laissé en dehors un certain nombre de versets qui interrompent en plusieurs endroits la statistique géographique qui forme la substance du texte, lequel gagne singulièrement en netteté, quand on fait abstraction de ces éléments intercalés. Voici ces derniers: chap. XHI, 1-14, 33; XIV, 6-15; XV, 13-19, 63;
XVI, 10; XVn, 12-18; XIX, 47. En comparant ces fragments avec le reste, on constatera sans peine la différence de la conception; d'un côté la disposition officielle, la théorie, ou si Ton veut,
la loi ; de Tautre, de petites notes historiques, qui font voir qu^à cette théorie ne répondait pas la réalité. Mais on n*en conclura pas nécessairement que ce sont là des additions plus récentes. Tout au contraire, quand on lit la première moitié du chap. Xm, on voit que le rédacteur de l'histoire de la conquête a terminé son récit par Ténumération de ce qui restait à faire à Tépoque où Josué allait disparaître de la scène. Quant aux deux grands fragments des chap. XIV et XV, qui ont trait à Kaleb, il en a déjà été question un peu plus haut. Les petites notes de chap. XV, 62; XVI, 10; XVII, 11 s., et XIX, 47, constatent un état de choses tel qu'il doit encore avoir été dans les premiers temps de la monarchie (comp. Juges I et XVIII). Pour ce qui est de la topographie théorique elle-même, on aurait bien tort de la regarder connue une œuvre du héros du livre ; nous avons prouvé (§ IX) que tout ce qui est raconté sur son compte est de nature purement légendaire. Donc, plus la statistique est détaillée et complète, plus les tribus apparaissent ici comme étant en pleine possession de territoires bien arrondis et non disputés, plus nous sommes autorisés à ne voir dans tout cela qu'une conception idéale. A aucune époque de leur histoire, pas même du temps de David, les Israélites n'ont été les maîtres de la côte maritime tout entière (chap. XV, 12, 45 s.; XVI, 3; XVn, 9 s., etc.) ; mais, en théorie, ils ont regardé la mer comme leur frontière naturelle (Ezéchiel XLVn, 20).
Quelle que soit Tépoque précise à laquelle on voudra assigner la rédaction du livre de Josué et des chapitres additionnels au code deutéronomique, il est certain que, avec tout ce qui nous reste à enregistrer et à étudier, nous entrons dans la période de l'exil. Si déjà le témoignage de Jérémie a été pour la critique d'une grande importance, on peut dire que son illustre contemporain, Ézéchieh réclame notre attention à un bien plus haut point. Rappelons d'abord en deux mots que ce prophète a été compris dans la première déportation, qu'il était loin de sa patrie lors de la ruine de Jérusalem et du temple, et que, profondément affecté de cette catastrophe, surtout en sa qualité de prêtre, mais partageant avec une entière conviction les espérances nationales nourries par ses prédécesseurs, il a dû se préoccuper des moyens