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d*en préparer la réalisation, autant qu*il pouvait être donné à un homme de seconder les vues de la Providence. Ce n'est que de nos jours que les historiens du judaïsme et de sa littérature ont commencé à comprendre la valeur de ce personnage et la portée de son livre beaucoup trop négligé dans les écoles chrétiennes. Il se pourrait même que la réaction contre cette indifférence si peu justifiée ait conduit la science contemporaine trop loin dans le domaine des hypothèses. Toujours est-il qu'elle se trouve ici, en partie du moins, sur un terrain assez solide, pour ne pas avoir à craindre que ses découvertes ne finissent par être reconnues pour de pures fantaisies. Et c'est à cet élément très-positif de la discussion que nous nous bornons pour le moment, sauf à revenir plus bas sur ce qui provisoirement ne peut pas encore être considéré comme un fait acquis à l'histoire.
Les neuf derniers chapitres (XL à XLVIII) du livre d'Ézéchiel forment une composition spéciale, nettement distinguée du reste et d'une nature toute particulière, tant pour le fond que pour la forme. Elle trace le tableau idéal de l'organisation future du nouvel Israël, dont le prophète avait antérieurement déjà prédit la restauration (chap. XXXVII). Nous l'avons dit ailleurs : c'est un morceau des plus curieux, où l'imagination se donne libre carrière et ne se laisse pas arrêter par les conditions de la réalité ; mais où en même temps, aux contours les plus fantastiques^ se mêlent des prescriptions formulées avec une précision et avec une autorité législative telle, que les institutions créées par les générations suivantes en ont gardé la trace. Le tout nous est représenté comme une vision, et certes, une bonne partie du contenu justifie si bien ce cadre de l'écrit, que du temps de nos pères cette élucubration a été mise de côté, comme le rêve d'un cerveau malade ou surexcité. Notre siècle a enfin compris l'importance très-réelle de ce document. Nous allons voir ce que cette prétendue vision nous offre dans l'intérêt de notre étude actuelle.
En somme, ces neuf chapitres ébauchent la constitution future de ce que nous pourrions appeler l'église de la restauration, la forme matérielle de la théocratie, telle que le prophète la concevait, tandis que ses devanciers s'étaient plutôt occupés à en établir les conditions morales. Il y a là d'abord des parties qu'il suffira de mentionner en peu de mots. Le morceau commence par une description très-détaillée du nouveau sanctuaire, dont les
diverses constructions, le temple et ses dépendances, avec leurs dimensions, sont pour ainsi dire dessinées avec une exactitude toute mathématique. Nous n'avons pas besoin de dire que les moyens très-modestes de la colonie restauratrice ne lui ont pas permis de réaliser le plan grandiose du prophète. Mais nous tenons à faire remarquer que le principe de l'absolue unité du sanctuaire, à l'exclusion de tout autre lieu de culte, est déjà si profondément enraciné dans les conceptions de l'auteur, qu'il ne fait pas même de polémique à ce sujet. Le nouveau temple, d'où sont bannis, comme cela va sans dire, les cultes étrangers qui avaient profané l'ancien, est le seul lieu où Jéhova posera ses pieds (chap. XLIII, 7). Ancien prêtre de Jérusalem, Ézéchiel s'est identifié avec la théorie du Deutéronome, laquelle est restée, à cet égard, la règle souveraine pour le judaïsme des temps postérieurs. Mais comme nous savons par Jérémie que les contemporains ne s'étaient pas encore généralement pénétrés de ce même principe, on peut supposer que dans la sphère de ceux qui formèrent plus tard le noyau de la nouvelle nation, l'influence d'Ézéchiel a dû se faire sentir d'une manière très-énergique.
Nous passons sur deux autres éléments du tableau dus également à l'imagination du prophète, mais dont l'idée, d'ailleurs assez ingénieuse, ne regarde pas l'histoire du Pentateuque : c'est qu'elle est tellement en dehors de la sphère des choses possibles, qu'il n'a jamais pu être question de la traduire dans la prose des réalités. Nous parlons de l'image du ruisseau sortant du temple pour assainir la mer morte, et de la nouvelle répartition du territoire de Canaan entre les douze tribus. Cette répartition d'un pays extrêmement accidenté et d une largeur très-inégale, est faite tout simplement au cordeau, de manière à former, entre la Méditerranée et le Jourdain, une série de parallélogrammes^ parfaitement égaux en longueur et en largeur, et mathématiquement délimités par des lignes droites, comme s'il s'agissait d'une surface plane. Et cela à une époque où plusieurs de ces tribus n'existaient plus comme corps séparés, et où depuis longtemps le chiffre de la population variait énormément de Tune à l'autre. Loin d'être pour nous un objet de facile critique, cette conception nous fait voir combien la théorie pouvait dominer un esprit actif et idéaliste, et qui était sans aucun rapport direct avec les actualités de la vie pratique. Elle est aussi très-propre à nous faire apprécier la valeur des descriptions analogues dans les prétendus
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récits mosaïques, par exemple celle du camp Israélite au désert du Sinaï (Nomb. II et X), lequel se dessine très-bien sur une feuille de papier, mais qui n*a jamais existé autre part ^
Mais nous avons hâte d'arriver à ce qu'il y a d'essentiel pour nous dans cette constitution de l'avenir et nous allons voir que tout n'y est pas de la pure fantaisie. Ce qui nous frappe d'abord, c'est qu'Ézéchiel, lui le premier, sépare nettement la caste des prêtres proprement dits, qui ne sont autres que les descendants de Çadoq^, le premier prêtre du temple de Salomon, et la caste des Lévites (chap. XL, 46 ; XLIII, 19; XLVIII, 11). Il déclare explicitement que les premiers seuls auront le droit de s'approcher de Jéhova (1. c, et chap. XLII, 13). Et ce qu'il y a de plus important, il dit en termes on ne peut plus clairs que cette distinction, qui n'a pas existé jusque-là, et que le Deutéronome ne connaît pas encore, sera introduite et établie à l'avenir. De fait, elle est consacrée par le code sinaïtique, qui est par conséquent d'origine plus récente que le livre d'Ezéchiel. Quant au motif de cette dégradation des Lévites non issus de Çadoq , il est dit qu'elle leur sera infligée parce qu'ils ont manqué à leurs devoirs en prenant part à un culte illégal (idolâtre), chap. XLIV, 10 suiv. ; XLVIII, 11 ^. Les Lévites ne rempliront plus à l'avenir que des fonctions subalternes; ils n'auront plus le droit de manger les choses consacrées qui reviennent aux prêtres comme leur part des sacrifices (chap. XLII, 13). Tout au plus ils pourront prêter leur assistance aux particuliers pour les sacrifices volontaires, ils seront les cuisiniers pour le peuple (chap. XLVI, 24) ; jamais ils ne devront officier dans les sacrifices publics et légaux. Les prêtres Çadoqides seuls s'approcheront de l'autel, et pour vaquer à leurs devoirs ils revêtiront un costume particulier, qu'ils ôteront quand
^ C'est chose assez remarquable qu'on n'a jamais hésité à reconnaître qu'une telle description dans Ezéchiel n'a rien à faire avec la réalité, tandis que la description analogue dans le livre des Nombres a toujours passé pour im document historique.
2 Et non d'Aharôn^ comme on dira plus tard. Le texte les nomme aussi Lévites issus de Çadoq (chap. XLIII, 19 ; XLIV, 15), expression qui a l'air de vouloir corriger le terme usité dans le Deutéronome, lequel distingue les prêtres lévi tiques des prdtres non lévitiques.
3 Ici du moins la distinction est motivée par un fait qui rentre dans l'ordre des choses religieuses ; le code sinaïtique ne parle plus de cela et ramène la distinction existante au choix libre de Dieu. II parait d'ailleurs que jusque dans les derniers temps de la monarchie, le service subalterne au temple se faisait par des étrangers non circoncis ( chap. XLIV, 7, 9 ; comp. Zach. XIV, 21).
ils iront rejoindre le peuple (chap. XLII, 14; XLIV, 17). Les deux castes sont aussi séparées localement dans le royaume de l'avenir, d'après la carte topographique que le prophète en dresse : les prêtres auront leurs maisons dans le voisinage du temple, les Lévites occuperont des villages à distance (chap. XLV, 3 suiv.). Les deux terrains seront d'égale grandeur, mais par cela même on voit que les prêtres auront individuellement de plus grands lots, sans compter que les expressions de maisons et de villages (cette dernière cependant conjecturale) font reconnaître la disproportion du nombre.
Dans tout cela , et malgré les nombreux détails auxquels s'arrête le prophète, il n'est jamais question d'un grand-prêtre. Or, plus d'une fois déjà nous avons eu l'occasion de faire remarquer que le souverain pontificat, tel que le décrète la législation sinaïtique, n'a jamais existé du temps de la monarchie, et que les sacrificateurs en chef du temple de Jérusalem, dont plusieurs ne sont pas même compris dans la nomenclature généalogique devenue officielle, toute fictive qu'elle était (1 Chron. V, 27 suiv., ou chap. VII, 1 suiv., dans les bibles modernes ; comp. p. 169), ne sont rien moins que les chefs d'une hiérarchie nationale comme elle a existé sous le régime du second temple. C'est la force des choses qui amènera ce point capital, la nation juive, constituée en église, se renfermant d'abord dans une seule ville avec ses dépendances. Ézéchiel ne sait rien d'un grand-prêtre, et ne le juge pas nécessaire dans sa constitution idéale de l'avenir. Croit-on qu'il aurait pu de son chef abolir une institution mosaïque consacrée par neuf siècles, lui qui place si haut le sacerdoce dont il est membre? Mais, loin de là, il place un autre chef à la tête de sa nation restaurée, c'est le prince (chap. XLIV, 3 ; XLV, 7 suiv.). Le prophète, né et élevé sous la monarchie, et partageant aujourd'hui le sort de son roi, ne songe pas à abohr la royauté, sans laquelle l'Orient n'a jamais connu la notion de l'état. Son roi, issu de la race de David (chap. XXXIV, 24 ; XXXVII, 24), aura son domaine privé inaliénable ; il aura en outre des revenus comparativement modestes (chap. XLV, 13 s.), à prélever sur ceux du peuple ; mais c'est à lui aussi qu'incombera le devoir de fournir les bêtes et en général tout ce qu'il faudra pour les sacrifices prescrits (chap. XLVI, 2, 10 suiv.). Avec cela, il administrera la justice plus équitablement qu'elle ne l'a été par le passé. Que ces articles de la constitution de l'avenir
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niaient pas été mis en pratique, cela tenait à des causes qu*il n*est pas besoin de mentionner ici.
Ézéchiel s'occupe aussi des revenus des prêtres (chap. XLIV, 28 suiv.). n s'approprie, en théorie, le principe du Deutéronome (chap. X, 9; XVIII, 1), que les deux castes lévitiques n'auront pas de territoire propre comme les autres tribus, mais de fait, comme nous venons de le voir, il leur en assigne pourtant un d'une dimension assez considérable. En outre il attribue aux prêtres une série de redevances payables en nature, et provenant des sacrifices et des prémices. On constate à ce propos une grande analogie avec ce qui sera prescrit dans le livre des Nombres (chap. XVin ; comp. chap. XV, 21) ; mais ce qui est bien plus digne de remarque, c'est que notre prophète ne dit pas un mot de ce qui a plus tard fait la richesse de la caste, des dîmes. Nous en concluons qu'encore au siècle d'Ézéchiel cet impôt n'était pas établi. Le Deutéronome ne le mentionne que comme une aumône à répartir entre tous les déshérités de la fortune, veuves, orphelins, étrangers et Lévites. Voilà encore une preuve irréfragable de ce que le code sinaïtique est postérieur à la restauration. Tout aussi peu Ézéchiel parle de 48 villes à céder aux Lévites, pour lesquelles il n'y a pas même de place dans sa carte idéale de Canaan. Croit-on qu'il les aurait sécularisées d'un trait de plume, si les prêtres et les Lévites les avaient possédées et si un texte authentique de Moïse les leur avait adjugées? Mais cette allocation est une fantaisie des théoriciens les plus récents et n'a jamais été effectuée que sur le papier.
Puisque nous en sommes à récapituler les règlements d'Ézéchiel concernant les prêtres, disons encore qu'il leur défend de manger de la viande d'animaux morts de mort naturelle (chap. XLIV, 31), de toucher des cadavres (v. 25), de boire du vin pendant qu'ils sont en fonctions (v. 21) ; qu'il leur enjoint de porter les cheveux courts (v. 20), de n'épouser que des vierges ou tout au plus des veuves de prêtres (v. 22). Nous enregistrons ces détails pour faire voir qu'il a songé à tout, et que par conséquent son silence sur d'autres objets est très-significatif. Nous les retrouverons dans l'un des codes plus récents.
Il s'occupe aussi de régler les sacrifices. Il parle d'un sacrifice journalier consistant en un agneau à immoler chaque matin ^ en
1 Le livre des Rois II, 16, 15, ne sait rien non plus d'un holocauste du soir, formeOement prescrit dans le code sinaîti({ue, Ex. XXIX, 38 suiv. Nomb. XXVIII, 4.
holocauste. Les sacrifices à faire pendant les sept jours de la fête de Pâques ' et de celle du septième mois (le nom des tabernacles ne s'y trouve pas), consisteront chaque jour en un taureau et en un bélier. C'est le prince qui les offrira au nom du peuple, en vue de l'expiation des péchés. C'est encore lui qui offrira chaque sabbat six agneaux et un bélier, et à chaque nouvelle lune il y. joindra un jeune taureau. A tous ces sacrifices il sera joint des oblations de farine et d'huile en quantités déterminées (chap. XLV; XLVI). Le Deutéronome ne dit rien de tout cela. Le code sinaïtique (Nomb. XXVIII) contient des prescriptions notablement différentes. Ézéchiel aurait-il eu l'autorité ou l'audace de changer à son gré les lois de Moïse ?
Mais ce qui nous intéresse davantage, c'est qu'il est aussi le premier auteur qui prescrit et nomme des espèces de sacrifices dont l'histoire ne fait nulle mention avant lui. Le Deutéronome ne parle que d'holocaustes et de sacrifices d'actions de grâces Çôlah et s'elamim). Ézéchiel introduit deux espèces de sacrifices expiatoires, qu'il faut traduire à la lettre : de péché et de coulpe {hattât eias'am), chap. XL, 39; XLII, 13; XLIII, 19; XLVI, 20. Sur ces sacrifices-là, le Lévitique donnera des règles trèsdé taillées.
Un mot encore sur les fêtes. Il est question de fêtes en général et au pluriel, et cela avec le terme usité ailleurs pour les trois fêtes principales de l'année. 11 n'y a pas lieu de douter qu'Ézéchiel les ait connues, comme le Deutéronome et le livre de l'alliance les connaissent aussi. S'il ne prescrit pas explicitement des sacrifices pour la Pentecôte, c'est que probablement cette fête de la moisson avait perdu son importance pendant l'exil, ou bien il faudrait admettre une lacune dans notre texte. Mais il est à noter que le propliètc met la fête du jour de l'an au premier jour du premier mois^, quinze jours avant Pâques (chap. XLV, 18), tandis que le code sinaïtique (Lév. XXIII, 24) la met au 7** mois,
1 II ne parle pas delagneau pascal, comp. Deut. XVI, où il n'en est pas question non plus.
^Ézéchiel et tous les écrivains de son temps et postérieurs, notamment aussi les auteurs du code sacerdotal, comptent les mois, et ne leur donnent pas de noms propres, comme cela avait été l'usage anciennement. Le Deutéronome parlait encore du mois des Épis, mais déjà l'auteur du préambule (chap. I, 3) suit la nouvelle méthode. Le rédacteur du livre des Rois, qui puise à des sources anciennes, trouve nécessaire d'expliquer les vieux noms (!•' livre, VIII, 2).