‹ La Bible (volume 4)Chapitre 4 sur 52 · NOTICE PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

NOTICE PRÉLIMINAIRE

Ce premier livre se sépare nettement des quatre autres, en ce que le fil du récit se rompt à la mort du dernier des quatre patriarches qui figuraient sur le premier plan dans la narration précédente. CelleKîi est reprise à l'époque de l'émigration d'Egypte, où les Israélites apparaissent déjà comme un peuple nombreux el où les quelques individus dont nous entretenait la Genèse sont devenus des millions. Nous n'apprenons rien, absolument rien, sur ce qui a pu se passer pendant la période intermédiaire, que les textes semblent restreindre à la durée de quatre ou cinq générations.

Les trois livres suivants, Exode, Lévitique et NombreSy s'occupent exclusivement de cette émigration et des faits qui l'ont préparée ou suivie de près. Tout le monde sait qu'il s'agit là de Moïse et du séjour des Israélites dans les steppes ou montagnes de TArabie Pétrée, jusqu'à leur arrivée sur les bords du Jourdain. C'est dans cette partie que se logent aussi les lois censées promulguées à cette époque. Ces lois sont en partie intercalées dans la narration, en partie elles forment des séries plus ou moins longues de statuts. Tantôt elles se groupent en petits codes relatifs à certaines matières particulières, tantôt elles restent isolées et comme noyées dans l'histoire, ou du moins elles se suivent et se combinent sans aucun ordre systématique.

Comme nous aurons à revenir à tous ces éléments pour les examiner à fond, nous nous bornerons ici à une seule observation préliminaire. Les quinze premiers chapitres de l'Exode racontent d'abord succinctement les vexations endurées par les Israélites en Egypte, puis la vocation de Moïse et les efforts faits par ce prophète à l'effet d'obtenir pour son peuple la permission de quitter le pays de sa servitude, enfin l'émigration elle-même. Les récits compris entre le seizième chapitre du second livre et le quatorzième chapitre du quatrième, ainsi que la législation qui y est rattachée, ont pour théâtre les environs du mont Sinaï et sont rapportés aux deux premières années de la migration. Avec les derniers chapitres du quatrième livre et tout le cinquième, nous nous trouvons sur les bords du Jourdain et dans la quarantième année du séjour dans le désert, de sorte qu'il y a là une lacune de trente-sept ans sur lesquels le texte glisse sans s'y arrêter.

Le cinquième livre ne porte pas tout à fait sans raison le nom de Deutéronome, ou de seconde loi, bien qu'à certains égards la critique doive faire ses réserves à ce sujet. En effet, après avoir

débuté par un discours de Moïse, rappelant aux Israélites leurs destinées et expériences récentes, il contient une espèce de code particulier, suffisamment arrondi et presque systématique, et qui, tout en touchant en partie aux matières déjà traitées dans les livres précédents, offre un caractère assez différent, tant pour la forme que pour le fond. La narration est reprise tout à la fin de ce volume et se termine à la mort de Moïse.

Le sixième livre, dit de Jostié, raconte les incidents de la conquête, et constate la soumission entière du pays et la paisible répartition du territoire entre les tribus Israélites. Il est surtout riche en détails géographiques, lesquels, dans une certaine mesure, tiennent plulôt de la théorie que de l'histoire, comme c'est aussi le cas, et dans une proportion bien autrement grande, de maint élément de l'ouvrage entier. Celui-ci s'arrête à la mort du chef auquel la postérité attribuait la gloire d'avoir heureusement accompli la tâche d'établir la nation dans sa nouvelle patrie. Arrivé au terme de sa carrière, il prend congé des siens par une allocution qui sert en quelque sorte de corollaire à toute cette grande composition et qui en résume l'esprit.

Nous n'avons guère besoin d'insister sur la haute importance de cet ouvrage. Sans doute, à certains égards, on peut lui en préférer d'autres, parmi ceux qui sont compris dans le recueil de l'Ancien Testament. A notre gré, les écrits des prophètes, pour la plupart du moins, lui sont supérieurs, tant par l'élévation des idées religieuses, si indépendantes encore des formes du culte, qu'en vue du caractère de leurs auteurs, dont l'attitude, en face des immenses difficultés qui entravaient leur action et paralysaient leurs efforts, commande notre respect et notre admiration. Le Pentateuque a bien conservé un certain nombre d'intéressants fragments de l'antique poésie hébraïque, mais les plus sublimes accents de cette poésie se trouvent ailleurs. Le sentiment chrétien a toujours sympathisé davantage avec le Psautier. Malgré cela, il est positif que les livres dits mosaïques, avec la continuation que nous y rattachons, occupent le premier rang dans ce qui nous est resté de monuments littéraires du peuple israélite, dès qu'on prend en considération leur influence sur son développement

dans les derniers siècles avant Tère chrétienne, sur le caractère national tel qu'il s'est formé à cette époque et tel qu'il est resté jusqu'à nos jours, nous ajouterons même, jusqu'à un certain point sur les conceptions historiques et religieuses acceptées dans le sein de l'élise chrétienne. Il est positif que depuis vingt-deux siècles l'histoire des Juifs est enseignée dans toutes nos écoles d'après la forme consacrée par ces livres; les idées les plus généralement adoptées sur celle de l'humanité primitive sont dérivées des textes de la Genèse ; et il n'y a pas jusqu'à la théologie elle-même, surtout celle du protestantisme, dans l'une de ses parties les plus fondamentales, qui ne s'édifie sur l'interprétation traditionnelle de l'une de ses premières pages.

On comprend dès lors de quel immense intérêt il est pour la science de savoir au juste quel est cet ouvrage, d'où il vient, qui Ta composé, quelle époque l'a produit, quelles ont été se3 destinées, sur quelle base reposent ses récits, quelles ont été les sources de sa législation, en un mot, quelle est la valeur de ses traditions, à la fois respectables et sujettes à caution à cause de leur antiquité même.

L'opinion commune a une réponse toute prête et fort simple à toutes ces questions. C'est le prophète Moïse, par l'organe duquel Dieu a voulu se révéler au peuple élu, qui l'a écrit tel que nous le lisons, vers le quinzième siècle avant Jésus-Christ. Tout en conduisant les Israélites hors de l'Egypte, sur l'ordre et avec l'assistance miraculeuse de Jéhova, et pendant le séjour au désert, il y a raconté sa propre histoire jusqu'au moment où il disparut de la scène, après avoir accompli sa mission et mené les siens aux frontières de la Terre promise. Quant à ce qu'il dit sur les temps antérieurs, il en a eu connaissance soit par une inspiration spéciale, soit par des traditions de famille qui remontent jusqu'au commencement de toutes choses. Après lui, Josuéa continué le récit jusqu'au moment où la conquête était achevée et où le peuple de Dieu se trouvait en possession du sol sur lequel devaient se dérouler ses destinées ultérieures. Les lois, qui se trouvent entremêlées avec le récit, sont émanées directement du législateur suprême, et ont été publiées au fur et à mesure qu'elles étaient communiquées à son prophète, de sorte que, loin d'entraver la narration des faits, elles forment une partie intégrante de celle-ci, qui se présente ainsi à nous comme une espèce de journal où se trouvent enregistrés, dans un parfait ordre chro-

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Dologique, et les incidente de l'expédition et les éléments du code. Ce code, déjà complet et promulgué an terme de la migration, a dû être dès lors la base de la vie civile et religieuse de la nation Israélite. Les prophètes des siècles suivants en ont été les orateurs et les interprètes. Ils en appelaient à son autorité et reproduisaient ses principes, au milieu d'une population souvent disposée à en négliger les préceptes, et à en transgresser les commandemente les plus fondamentaux. En général, toute la littérature hébraïque que nous possédons suppose l'existence de ce code.

Cette conception, ou plutôt ce système de suppositions toutes gratuites, a défrayé la science historique pendant de longs siècles et, à vrai dire, aujourd'hui encore c'est là l'opinion commune et populaire, partagée par tous les auteurs catholiques et par la grande majorité des théologiens protestants, surtout en France et en Angleterre. Et si en Allemagne, et dans quelques pays voisins, d'autres vues commencent à prévaloir parmi les savants, ce n'est pas depuis bien longtemps qu'elles gagnent du terrain. Encore faut-il dire que la critique n'a pas marché dès l'abord d*un pas assuré, là même où elle s'est mise sérieusement en devoir de contrôler la tradition. Si elle n'a pas eu trop de peine à constater qu'il manque à celle-ci une base solide, et qu'elle se heurte contre des invraisemblances et des contradictions sans nombre, en revanche, malgré les travaux de tout un siècle, elle n'est guère parvenue à mettre à sa place une combinaison qui emportât tous les suffrages. Car il a sui^, dans le cours de ces débate sans cesse renouvelés, sur la composition du Pentateuque, une série de théories qui se sont combattues, amendées, renversées les unes les autres, chacune soulevant im coin du voile qui couvre cette grande énigme de Tantiquité. sans réussir encore à en donner une solution définitive et généralement acceptée.

Mais on aurait tort de se prévaloir de ces longs et infructueux tâtonnements pour contester les droits de la critique. Car à chaque pas que celle-ci faisait en se livrant à ses investigations de plus en plus approfondies, elle reconnaissait avec une évidence croissante que Tancienne manière de voir était désormais insoutenable. Nous n'hésiterons pas à dire que le parti pris seul, qui, par principe, s'interdit tout examen ou s'aveugle par habitude sur les faits les plus palpables, peut encore s'en tenir à l'opinion traditionnelle ou essayer de la défendre. Cette défense, malheu-

reusement, ne se sert pas toujours d'arguments scientifiques plus ou moins spécieux ; elle opère souvent avec des assertions gratuites cent fois réfutées ou avec des élans de rhétorique qui doivent masquer l'absence des preuves ; quelquefois même avec des grossièretés à l'adresse des adversaires qui, pour toute réponse, se bornent à hausser les épaules, tandis que les amis trouvent que ce moyen de sauver une cause compromise est non seulement concluant, mais spirituel. Sans doute, la critique a fait maint faux pas, et Ton a eu raison de ne pas se hâter de Ten croire sur parole ; mais elle a presque toujours été la première à se corriger, et en tout cas ses erreurs mêmes n'ont jamais prouvé que la tradition seule n'avait pas tort. Il est plaisant de voir préconiser l'argument tiré de la diversité des solutions proposées, par des gens qui s'étonnent que le grand Bossuet ait pu croire avoir ruiné le protestantisme en signalant ses variations.

Ainsi le dernier mot n'est pas encore dit sur cette grave question, et rien n'est plus éloigné de notre pensée que de croire qu'il le sera dans les pages qu'on va lire. Mais par cette raison même nous ne pouvons nous dispenser, contrairement à la méthode assez généralement observée dans les différentes parties de cet ouvrage, d'entrer dans quelques détails sur les tentatives faites jusqu'ici pour découvrir la véritable nature des livres dits mosaïques et pour leur arracher à eux-mêmes le secret de leur origine. Il n'y a pas à dire, l'histoire des Israélites tout entière, civile, politique, littéraire et religieuse, dépend de la réponse qu'on donnera à la question de savoir si ces livres se placent aux débuts de la nation, comme la base première de sa vie et de son développement social et spirituel, ou s'ils ne sont que le fruit d'un travail séculaire, auquel ont concouru vingt générations et qui n'a été achevé qu'au moment où ce développement s'est arrêté et où la sève productive s'épuisait. Car c'est dans ces termes que le dilemme se pose de nos jours. Il s'est grandement simplifié dans les dernières dizaines d'années, et il n'est plus nécessaire qu'on s'arrête aux différentes combinaisons moins absolues qui ont été proposées à tour de rôle, depuis que les pionniers de la critique ont commencé à défricher le terrain. Cependant il serait injuste d'oublier les peines qu'ils ont consacrées à cette tâche hérissée de difficultés, et l'exposé sommaire des phases que le travail d'analyse a parcourues' sera d'autant plus utile qu'il fera ressortir ce fait, que les résultats obtenus ont

été de plus en plus sûrs et positifs et qu'ils constituent, dans leur ensemble, une marche essentiellement progressive.

Commençons par rappeler que les érudits de la Synagogue racontent que par suite des malheurs du temps et de la catastrophe qui engloutit le temple et la dynastie, les livres de la Loi avaient été perdus, comme à une époque antérieure déjà quelque chose de pareil avait eu lieu (2 Rois XXII), quoique dans des circonstances moins terribles et avec de meilleures chances de conservation. Mais ils ajoutent que la perte fut réparée en ce que le savant légiste Esdras, retiré au désert, parvint, sous la direction de l'esprit de Dieu et dans l'espace de quarante jours, à recomposer intégralement ce trésor national. Que ce soit là une pure légende, inacceptable sous la forqie sous laquelle elle es»! ici présentée, personne n'en doute. Mais comme cela n'empêche pas qu'elle puisse contenir un élément de vérité, il sera bon d'en prendre note provisoirement, sauf à y revenir dans l'occasion, s'il y a lieu. Du reste, il va sans dire que les Rabbins n'y ont rien vu qui put compromettre l'authenticité mosaïque des textes qu'ils nous ont transmis. Nous pouvons constater ici en passant, que même encore S. Jérôme et quelques autres Pères ont accepté cette tradition, et ont fait intervenir Esdras dans le travail définitif sans y voir un danger pour la foi.

Nous pourrons encore mentionner les philosophes juifs hellénistes, qui entrevoyaient, assez obscurément, il est vrai, les diflBcultés inhérentes à certains récils ou statuts du Pentateuque. Mais loin de s'engager pour cela dans la critique littéraire, ils prirent le parti d'écarter toutes les pierres d'achoppement au moyen d'une exégèse fantaisiste, laquelle réussit, non seulement à faire taire les scrupules, si tant est qu'il y en eût, mais à métamorphoser le code lui-même et son cadre historique en un répertoire de thèses de philosophie qui n'avaient plus rien de commun avec les conceptions de l'antiquité.

La théologie chrétienne naissante, laquelle, sous la direction de l'apôtre Paul, tendait également à s'affranchir du joug de la lettre , entra dans la même voie , et nous avons dans le Nouveau Testament de nombreux exemples de la méthode au moyen de laquelle on arrivait sans trop de peine à substituer aux faits concrets, racontés dans les livres mosaïques, et dont la réalité objective ne faisait point de doute pour le judaïsme traditionnel, des idées abstraites, étrangères à l'horizon de

celui-ci et souvent diamétralement opposées à la pensée des anciens auteurs^.

Si, dans le cours des siècles, certaines écoles ou sectes dissidentes, comme les Marcionites, les Manichéens, les Cathares, ont rejeté TAncien Testament tout entier, ou du moins sa partie légale, c'était la conséquence de leurs théories dualistes, et la critique littéraire n'y était pour rien.

Luther lui-même ne faisait pas grand cas du Pentateuque, et l'idée que Moïse pojurrait bien ne pas en être l'auteur, ne l'efirayait nullement. La théologie protestante ne s'y appuyait qu'autant qu'elle y découvrait des prophéties applicables à l'Évangile, soit dans les promesses faites aux patriarches, soit dans les institutions censées préfigurer le nouvel ordre de choses sous l'enveloppe plus ou moins charnellQ des rites. Nul ne songeait à contester à Moïse ses droits d'auteur, ni à distinguer^ dans les textes qui portent son nom, des éléments de provenance diverse. Nous n'excepterons ici que le seul Garlstadt, dont les vues sur l'histoire et la valeur du canon officiel étaient en général bien plus avancées que celles de ses contemporains et des théologiens protestants des deux siècles suivants.

Les choses en restèrent là jusque vers le dernier quart du siècle passé. Tout au plus pourrait-on citer quelques noms propres de savants, la plupart étrangers à la sphère .théologique^ qui hasardèrent des conjectures novatrices au sujet de l'origine de la Torah. Tels furent le célèbre exégète juif de Tolède, Aben-Esra (12^ siècle), qui exprima timidement ses doutes à l'égard de larédaction mosaïque du code dans sa forme actuelle ; le Belge André Macs (Masius), qui, dans son commentaire sur Josué (1574), rappela, en la rendant plus rationnelle, la notice du Talmud sur la part qui en revenait à Esdras ; le Français Isaac Peyrère, Tauteur de la fameuse théorie des Préadamites (1655), qui, tout en admettant que Moïse ait écrit l'histoire des patriarches et la sienne propre, pense que cet ouvrage original a été perdu après avoir servi, postérieurement au règne de David, à la composition de celui que nous possédons encore ; l'Anglais Thomas Hobbes, qui, dans son Lévialhan (1670), émet l'opinion qu'il n'y a dans le Pentateuque, en fait de textes authentiques de Moïse, que les

1 Citons seulement i Cor. IX, 9; X, 1 soiv. Rom. IV. Gai. IV, 22 suiv., etc.; comp. Jean XIX, 86. Hébr. VII, 1 suiv.

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chapitres XI à XXVU da Deatéronome ; Tilliislre philosophe Bartich Spinoza, qui, dans son Traité théologico-poUtique '1670), relève une série de passages trahissant une origine plus récente que répoque mosaïque, ei croit aussi que la rédaction de l'ensemble, dans lequel se trouTent sans doute des lois émanant du grand législateur, a été faite successivement et n'a été peutêtre achevée que par Esdras. Lui aussi accorde au Deutéronome le privilège de Tantiquité.

Richard Simon, le fondateur de la critique biblique, comprit aussi, moins vaguement déjà, que la tradition ne saurait satisfaire la science. Dans son Histoire du Vieux Testament (1678), il distingua Télément légal du Pentateuque, qu'il attribuait à Moïse, du cadre historique qu'il estimait être une composition plus récente ; mais son hypothèse, d*aprës laquelle il y aurait eu des écrivains archivistes chargés de la seconde partie de la besc^ne, ne trouva pas d'approbateurs. Il rencontra un adversaire dans la personne de Jean Le Clerc, qui, dans ses Sentiments de quelques théologiens de Hollande (1685;, revendiqua la gloire de Moïse dépossédé, pour le prêtre qui, d'après 2 Rois JLVil, 27 suiv., avait reçu la mission de réorganiser le culte israéUte dans Tancien royaume des dix tribus. Cependant il se rétracta dans son commentaire sur le Pentateuque et revint au système des simples interpolations de Touvrage mosaïque, à la base duquel il supposa même des écrits remontant jusqu'aux patriarches.

Mais il est inutile de continuer cette nomenclature. On voit bien que ces premiers essais de critique sont restés à la surface des choses et n'ont pas fait avancer la question. Les doutes qui les provoquaient étaient plutôt instinctifs que basés sur un examen méthodique des textes, et les hypoth^es, par lesquelles on tentait de les résoudre, étaient le produit d'un travail beaucoup trop superficiel pour avoir la chance de trancher le nœud gordien. Il n'en est pas moins clair que l'insuffisance des solutions proposées ne prouvait pas que les doutes eux-mêmes n'avaient pas de raison d'être. Encore moins étaientrils réduits au silence par le dédain ou par les anathèmes avec lesquels on les accueillait. Quoi qu'il en soit, et malgré la liberté que la pensée humaine s'appliqua à conquérir, dès la fin du dix-septième siècle, dans d'autres domaines de la science, il s'écoula encore plus de cent ans avant que le problème, entrevu par les savants que nous venons de nommer, fût sérieusement attaqué. Nous

pouvons même, sans faire tort à personne, et surtout sans que l'histoire de la critique en soit altérée, passer sous silence une série d'auteurs qui, dans le dernier quart du dix-huitième siècle et dans les premières années du nôtre, ont repris la question des origines du Pentateuque^ Pour la plupart ils n'ont réussi qu'à augmenter le nombre des systèmes morts-nés dont les défauts se révélaient sans trop de peine, mais qui, par la rapidité même avec laquelle ils se succédaient, démontraient l'impossibilité pour la science de se contenter de l'opinion reçue. Il n'y a pas d'époque de l'histoire Israélite, depuis Josué jusqu'à Esdras, à laquelle on n'ait songé à faire hommage de la rédaction définitive du Pentateuque. Quant au fond, toutes les combinaisons possibles ont été proposées tour à tour, les uns ne laissant à Moïse que le Décalogue, les autres lui attribuant la plupart des lois, la majorité étant disposée à ne faire que bien peu de cas de la partie historique, qu'on supposait volontiers être le résidu d'antiques poésies ou de légendes d'une valeur plus ou moins problématique.

Nous ne nous sommes arrêté à ces détails littéraires, qui n'ont fourni à la science actuelle que bien peu de matériaux qu'elle puisse encore aujourd'hui mettre à profit, que pour faire voir à nos lecteurs avec quelle force la nécessité de l'examen s'imposait à un cercle croissant d'érudits, et combien les moyens, avec lesquels on opérait, étaient encore imparfaits et insuflfeants, et les principes de la critique peu sûrs ou nettement formulés.

^ H. Corrodi, Beitr&ge zur Befôrdening des veroûDftigen Denkens in der Religion 1783 ; le même : Beleuchtung des Bibelkanons, 1*792 ; J. Gf. Hasse, Âussichlen zu kûnftigen Aufkl&rungen ûber das Âlte Testament, 1 785 ; le même : Entdeckungen in der ftltesten Gescbichte, 1805; F. G. Fnlda, in Paulus Repertorium, III, 1 791 ; VII^ 1795; J. G. Nachtigal, Fragmente ûber die allmftblige Bildung der heiligen Schrifl der Israeliten, in Henke's Magazin, II, V, 1794 ss. ; G. F. Stœudlin, Geschichte der christl. Sittenlehre, 1799 ; G. L. Bauer, Einleitung in 's Âlte Testament, 8. Aufl., 1806 ; J. G. Uerbst (catb.), de Pentateuchi quatuor 11. posteriorum autore et editore, 1817, etc., etc. — Il va sans dire qu'il parut aussi, dans la môme période, un grand nombre d'ouvrages apologétiques qui défendaient Tautbenticité mosaïque du Pentateuque. Noos citerons entre autres les ouvrages de J. D. Michaelis ; J. F. W. Jérusalem, Briefe €a>er die mos. Schriiten, 1783; J. Jabn (catb.), Einl. in's A. T., 1803; Gf. Kelle, Wûrdigung der mos. Schriften, 1811; G. F. Fritzsche. Prûfung der Grûnde, mit welcben die Aecbtbeit der m. S. bestritten worden ist, 1814; J. Gf. Kanne^ Bibl. Untersucbungen, 1819. — La France n'a guère pris part au débat. Nous devons cependant citer G. F. Volnej (Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, 1814J, lequel, sans connaître les travaux des Allemands, émit une hypothèse basée sur le récit de 2 Rois XXII.

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Malgré cela, rien n'est moins motivé qne Le repnxriie fait à la critique de cette époqoe et qui n'a pas cesâé depois d'être Targrïment capital de ses détracteors;. savoir qoe Le doute relatif à Torigine mosaïque du Pentateoque était ei est toujours un svmptôme manifeste de ITi^^stilité contre la ParoLe révélée. Le recours à de pareils arguments ne prouve qu'une chose, c'est que d'autres plus sérieux cooimencent a Êàire dé£iut. Les ennemis de la KHe. de nos jours, se soucient fort médiocrement des questions de critique littéraire. Leur opp«3sition s'adresse au toD des choses, aux principes religieux et moraux déposés dans les textes sacrés. Les théi^logiens qui s'occupent des recherches sur l'histoire des livres sont convaincus que la valeur ou Tautorité des idées est indépendante des dates et des noms propres avec lesquels on peut ou doit les mettre en rapport. Es peuvent se réclamer à ce sujet de tous les granis interprêtes de la prisée chrétienne qui ont su faire une distinetioc entre la lettre ei l'esprit.

Gîci dit une fois p3ur toutes, nous allons tâcher de présenter à nC'S lecteurs le tableau suo.inct des divers systèmes qui de nos jours ont été tour à tour appliques à l'examen du Pentateuque. et qui. se corrigeant et se complétant les uns Les autres, ont ODnJuit la scien.^ au point où elle est arrivée pour Le moment.

Vers le commencement du siècle, deux théories principales se disputaient les suirages du public qui pouvait s'intéresser à ce débat. L'une est désignée habituellement par le nom de l*hvpothèse des d^y^Tk^uà^t-U on diriit mieux des sources , l'autre par celui de l'hypothèse des /'/-'r/^i^r. «*•>•.

L'idée de la première avait ete émise d'abord, et bien antérieurement, par un Français - . qui. se fondant sur l'usage alternatif fait dans la Genèse des deux noms de Dieu. Jéhova et Elohim. en concluait que Moïse, pour écrire l'histoire des origines du monde et celles des patriarches, n'avait pas eu besoin d'être aidé par une inspiration particulière, ni de recourir à la tradition orale, mais qu'il avait devant lui. outre quelques autres pièces de moindre étendue, deux m^tt^tùr-fs principaux qu'il aurait simplement transcrits, en forme de colonnes juxtaposées, de manière à

- Gm;«sctar«s sur Les siemuires on^pnaxix icaî il paraît «rue Itoûst? $'<esfi sem poor cooiçoser > liTTç ie la Genèse. Bra^U** IT33 L .toùrar Aocajoie eciit !*• i&«àccm ïrï3»;ais Astnc.

laisser en blanc tantôt l'une, tantôt l'autre, selon que l'exigeaient les matériaux qu'il avait ainsi à sa disposition. Dans les copies ultérieures, les textes des diverses colonnes auraient été entremêlés pour ne plus former qu'un récit continu. Cette hypothèse était faite, comme on voit, pour sauvegarder la crédibilité des récits de la Genèse et ne contestait nullement Tauthenticité mosaïque de tout le Pentateuque. Cependant elle a été mise à profit par différents savants qui, à l'égard de ce dernier point, se plaçaient en partie sur un autre terrain, en accordant la possibilité ou la probabilité de retouches et d'additions faites à la rédaction originale^. Le fond sur lequel elle repose, savoir la dislinction entre les éléments jéhovistes' et élohistes (en vue de laquelle le nom de son auteur n'a cessé d'être nommé avec honneur dans l'histoire de la critique), est encore aujourd'hui considéré comme l'un des points de départ les plus solidement établis de ce grand et pénible travail. Mais il est facile de s'apercevoir que cette distinction entre les deux sources originales ne s'appliquait directement qu'à la Genèse, qu'on en perdait bientôt les traces dans les autres livres, et que surtout toute la partie législative échappait provisoirement au contrôle de ce critère.

L'autre hypothèse, celle dite des /^raff?}ients^ y était dès l'abord dune application plus générale. Elle se fondait sur l'observation que la plus grande partie des textes mosaïques (si Ton excepte le corps principal du Deutéronome) consiste en de petites compositions, à peine reliées entre elles, et souvent tout à fait incohérentes. On citait de préférence les onze premiers chapitres de la Genèse, le 36*" du même livre, une grande portion du quatrième li\Te, et surtout les sections légales, où il est généralement impossible de découvrir un ordre rationnel. La question de savoir comment ces fragments ont fini par être réunis, ne préoccupait pas trop les partisans de cette hypothèse, ou plutôt chacun la décidait à sa guise et d'après des appréciations plus ou moins superficielles.

Malgré l'insuffisance patente de ces deux théories, elles contenaient chacune en germe une idée féconde dont la génération suivante a su tirer profit. De Tune sortit bientôt la conviction

ï J. Gf. Eichhorn, Einleitung in 's A. T., 1780. 4«éd. 1823, etc.

^ J. S. Vater, AbhandIuDg Qber Moses und die Verfasser des Penlateuchs, dans le- 3* vol. de son Commentaire, 1805.

qu'il a dû exister dans le principe diverses compositions Aistoriques, combinées et amalgamées plus tard sans que les divergences en fussent eflFacées ; l'autre a servi ultérieurement à mettre en évidence le fait d'un travail législatif "prolongé, dont les éléments, de provenance également diverse quant à leur époque et à leur esprit, ont fini par être réunis dans un code unique. Les deux théories avaient cela de commun, qu'elles ne se préoccupaient que du côté littéraire du problème.

Cependant la critique n'en resta pas là. On finit par comprendre que le nœud de la question à résoudre se trouvait, non dans quelques phénomènes linguistiques ou dans la difficulté d'expliquer certaines répétitions ou incohérences que présentent *les textes, et qui révèlent le concours de plusieurs mains dans l'œuvre de la rédaction. On s'en prit aux faits mêmes qui en forment la substance et on les examina à deux points de vue également importants. D'un côté, on étudia la nature des récits compris dans les livres mosaïques, et l'on acquit la conviction qu'il y avait là plus de poésie que de véritable histoire. On entrevit et on affirma qu'il n'y avait rien de plus contraire à l'esprit de ces antiques récits, que de vouloir les rendre plus acceptables par une explication prétendue naturelle des miracles qu'ils racontent, méthode mise à l'ordre du jour par le rationalisme de ces temps-là. Et au lieu d'y découvrir, comme autrefois, des mémoires originaux remontant à un temps antérieur à la migration, ou au moins les traces d'un journal du prophète législateur, on ne voulait plus y voir que le résidu de traditions populaires, postérieures elles-mêmes de beaucoup à son époque, et définitivement fixées par l'écriture alors qu'il n'y avait plus moyen de les vérifier. On hasarda même le mot d'épopée nationale, assimilant ainsi la plus grande partie des textes narrateurs, notamment la Genèse et les premiers chapitres de l'Exode, aux compositions analogues qui représentent, sous des couleurs poétiques et de convention, les origines de différents autres peuples. On croyait reconnaître ce qui appartenait à cette épopée à l'emploi du mot d'Élohîm, et cela conduisit directement à l'hypothèse que les éléments qui se distinguaient par l'usage du nom de Jéhova étaient des additions plus récentes qui n'avaient servi qu'à masquer le plan grandiose de la conception primitive et à en détruire l'économie. Provisoirement cette dernière combinaison ne fut pas encore proposée avec une parfaite netteté, ni surtout

démontrée rigoureusement ; mais nous la verrons bientôt reproduite pour devenir pendant assez longtemps la théorie préférée. D'un autre côté, cette même critique historique fut appliquée à la législation et l'on chercha à faire voir que celle-ci ne pouvait pas appartenir à une période du développement national pendant laquelle sa mise en pratique était encore impossible. Le ritualisme pointilleux du culte, les règlements de police, les lois agraires, et d autres éléments de ce genre, qui forment le caractère distinctif du code dit mosaïque, semblaient supposer une civilisation déjà beaucoup plus avancée que celle des hordes de nomades qui^ parties de l'Egypte pour chercher une autre patrie, campaient dans les déserts du Sinaï. Le célèbre savant, qui le premier porta ses investigations sur ce terrain à peine entrevu avant lui (au moins dans la sphère d'une science sérieuse, et indépendante des prétentions hostiles des éclaireurs du siècle passé), conclut eu pensant que les quatre premiers livres n'ont pu être écrits avant le temps de David, mais il était convaincu en même temps que le cinquième datait d'une époque bien plus récente ^ Le système de De Wette n'a été que la première ébauche d'une idée non encore mûrie. Aussi l'auteur n'a-t-il cessé de le retoucher et de le modifier dans ses ouvrages subséquents.

Mais nous n'avons pas l'intention d'analyser toutes les publications qui ont paru dans la suite, et nous nous bornerons à celles qui ont mis en avant quelque principe nouveau, ou dont les résultats ont fait faire un pas à la science. Pour le moment, et jusque vers 1840, on se mouvait toujours dans le même cercle, en s'ingéniant surtout à faire la juste répartition des textes entre la composition primitive supposée et les éléments accessoires, poussant en avant sur le terrain du mythe ^, et variant à l'infini, et d'après des appréciations purement subjectives, la fixation chronologique des diverses rédactions qu'on prétendait établir^.

1 De Welte, Beitrftge zur Einleitung in's A. T., 1807. — Idem, Diss. de Deuteronomio a prioribus Pentateuchi libris diverse et recentiori. 1805. — Âugusti, EiDleitoDg iû's A. T., 1806.

2 Vaike, Biblische Théologie, T. I, 1835. — George, Die ttlteren jûdischen Fesle, mit einer Kritik der Gesetzgebung des Pentateuchs, 1835. — Ces deux auteurs ont lussi revendiqué la priorité pour la législation du Deutéronome, mais ils ne furent point écoutés.

3 Ant. Th. Hartmann, Aufklftrungen ûber Asien, 1806; le même : Linguistische Bmleitang in das Studium des A. T., 1818 ; et: Forschungen ûberBildung. Zeitalter

D'un autre côté, plus la critique affectait un langage décidé, malgré le manque d'évidence de beaucoup de ses arguments, et le manque d'homogénéité dans ses conclusions, plus l'opinion vulgaire trouvait des défenseurs, dont les moyens apologétiques paraissaient gagner des forces en proportion des progrès que faisaient les découvertes, réelles ou imaginaires, de leurs adversaires ^. Du reste, parmi les autres aussi il y en eut qui revendiquaient pour Moïse une part plus ou moins grande à la législation comprise dans les textes du Pcntateuque^.

Voilà où en était la critique il y a quarante ans. On entrevoyait dans le Pentateuque en général, et dans la Genèse en particulier, un plan suivi avec une régularité non méconnaissable. On constatait, d'un autre côté, la présence d'un certain nombre de morceaux qui ne s'accordaient pas avec le reste ou qui du moins semblaient avoir une origine différente, et être des hors d'oeuvre qu'il fallait retrancher pour retrouver la forme primitive et authentique de la composition principale. De là se dégagea finalement, et d'une manière très-nette, comme nous l'avons déjà fait pressentir, l'hypothèse dite du supplément^.

und Plan der B. Mosis, I83i. — Bertholdt, Einl. in die Schriften des A. u. N. T., T. III, 181 3. — Gesenius, Comm. de Pentateucho Samaritano, 1815; le même, Gesch. der hebr. Sprache, I8l7. — Bleck, Beitr&ge zu den Untersuchungen Ober den Pentateuch, 1822, l83l. — v. Bohlen, Die Genesis hist. kritisch erlâutert, 1835.

^ G. W. Meyer, Apologie der gescbichtlichen Auffassung der bist. B. des A. T., 1811. — Scheibel, Untersucbungen Qber Bibel und Kircbengescbicbte, Th. I, I8I6. — £. F. G. RosenmûUer, Scbolia in Pentateucbum, éd. III, l82l. — Krammacher, Paragraphen zur heil. Gescbicbte, I8I8. — H agel. Apologie des Moses^ 1828. — Hertz, Spuren des Pentateucbs und der mos. Gesetze in den Bûcbern der Kônige, 1822. — Pareau, de mythica s. codicis interpretatione, 1824. — StsBudlin, Die Ecbtbeit der mus. Gesetze, 1825. — F. H. Ranke, Untersuchungen Qber den Pentateuch, 2 t., 1834. — Ilengstenberg, Die Authentie des Pentateucbs, 2 t., 1836. — Ilsvernick, Einl. in's A. T., 1836. — Drechsler, Die Einheit und Echtheit der Genesis, 1838. — Kœnig, Alttestamentliche Stuiien, Th. II, 1839. — Welte, Ntchmosaisches im Pentateuch beleucbtet, 1841, etc.

^ Tels furent Eicbhom, jusque dans la dernière édition de son Introduction à TA. T., 1823; Bertholdt ; Bleek, encore dans son Introduction, 1 860 ; Pustkuchen, Untersuchung der biblischcn Urgeschichte, 1823; S. Munk, La Palestine, 1845, p. 132 suiv.

<* Tuch, Commentar ftber die Genesis, 1838. — Stœbelin, Kritische Untersuchungen ûber die Genesis, 1830; le même: Untersuchungen Qber den Pentateuch, Josua, Richter, Samuel und Kônige, 1843. — De Wette, dans les dernières éditions de son Introduction à l'A. T. — v. Lengerke, Keuaan, Volks- und Religionsgeschichte Israels bis zum Tode Josua 's, 1844. — G'est la aussi à peu près le point de vue de M. Renan dans son Histoire des langues sémitiques (1855), p. 110. sauf la détermination chronologique.

On admettait un original {Gnmdschrift), ampUGé par des additions partielles et incohérentes [ErgànzMngen). C'était un essai de concilier les deux hypothèses proposées antérieurement et qui jusque-là s'étaient disputé le terrain ; seulement il n'était plus question que d'un seul document complet, et de fragments multiples. Si déjà en se hâtant de conclure, avant que l'examen des détails eût été terminé, on était allé trop vite en besogne, on embrouillait encore la question par les noms qu'on employait pour désigner les deux éléments qu'on voulait distinguer. L'auteur supposé de l'original fut appelé VÉlohiste, les additions furent attribuées au Jéhoviste^ et l'on crut pouvoir regarder ce dernier comme le rédacteur définitif, sans avoir besoin d'un troisième écrivain, compilateur de deux ouvrages antérieurs. Encore faut-il remarquer que cette double désignation empruntée à Astruc et à ses successeurs, ne s'appliquait bien qu'à la Genèse, de sorte que la critique des autres livres n'y gagnait pas grand'chose. Le tout devait avoir été rédigé pendant les règnes des premiers rois, de Saul à Salomon*.

I Je demanderai la permission d'intercaler ici une note qui me concerne personnellement. Je n'ai rien publié de complet jusqu'ici sur la question du Pentateuque ; les quelques articles insérés soit dans l'Encyclopédie universelle d'Ersch et Gniber (notamment celui de JudaUme)^ soit dans la Gazette littéraire de Halle [1839 et suiv.], ne traitent que des points spéciaux ou ne donnent qu'en substance les résultats de mes trayaux de cabinet. Si je prends la liberté de revendiquer pour moi une petite place dans la nomenclature des pionniers de la critique, ce ne peut donc être que pour rappeler la part que j'y ai prise dans mon enseignement académique, déjà semiséculaire à llieure qu'il est, et portant dès le début sur la littérature biblique. A l'égard des livres mosaïques, j'ai formulé dès 1 833 un certain nombre de thèses fondamentales qui peuvent être mentionnées ici en passant, pour deux raisons. D'abord elles étaient en partie diamétralement opposées à ce qu'admettait l'opinion générale, si bien que j'hésitais à les produire devant le public provisoirement encore trop engagé dans l'ancienne ornière. En second lieu, si aujourd'hui cela n'est plus le cas à plusieurs égards, elles le doivent sans doute en partie à ce que, dans la suite, et indépendamment de moi, elles se sont aussi recommandées, et pour ainsi dire imposées, à plusieurs critiques éminents, mais en partie aussi à ce qu'elles étaient devenues le point de départ des études plus complètes, entreprises par quelques-uns de mes élèves qui, à leur tour, et de l'aveu de nos contemporains, ont fait faire de grands pas à la solution du problème. Leurs noms reviendront à leur place.

Voici les principales de mes thèses: 1° L'élément historique du Pentateuque peut et doit être examiné à part et ne pas être confondu avec l'élément légal. 2° L'un et l'autre ont pu exister sans rédaction écrite. La mention, chez d'anciens écrivains, de certaines traditions patriarcales ou mosaïques, ne prouve pas l'existence du Pentateuque, et une nation peut avoir un droit coutumier sans code écrit. 3<* Les traditions

Dès qu'il fallut reconnaître le travail de plusieurs mains dans la grande composition dite mosaïque, il n y avait pas moyen de réduire les résultats de l'analyse à une expression plus simple que celle qui vient d'être caractérisée. Aussi a-t-elle dominé longtemps dans le camp des bébraïsants qui se sont intéressés à la critique littéraire du Pentateuque et qui étaient accessibles aux idées modernes. A la longue cependant on reconnut qu'elle ne suffisait pas pour expliquer toutes les singularités du texte, et Ton donna dans l'extrême opposé. Nous avons à mentionner ici deux auteurs qui ont substitué, à l'bypotbèse du simple supplément, des systèmes extrêmement compliqués et construits sur des bases peu solides, mais qui n'ont pas fait école, malgré la réputation scientifique bien fondée de l'un et les études exégétiques on ne peut plus exactes et méritoires de l'autre.

nationales des Israélites remontent plus haut que les lois du Pentateuque et la rédaction des premières est antérieure à celle des secondes. 4° L 'intérêt principal de Thistonen doit porter sur la date des lois, parce que sur ce terrain il a plus de chance d'arriver à des résultats certains. Il faut en conséquence procéder a l'interrogatoire des témoins. 50 L'histoire racontée dans les livres des Juges et de Samuel , et même en partie celle comprise dans les livres des Rois, est en contradiction avec les lois dites mosaïques ; donc celles-ci étaient inconnues à l'époque de la rédaction de ces livres, à plus forte raison elles n'ont pas existé dans les temps qui y sont décrits. 6° Les prophètes du 8* et du 7* siècle ne savent rien du code mosaïque. 7** Jérémie est le premier prophète qui connaisse une loi écrite et ses citations se rapportent au Deutéronome. S*' Le Deutéronome (chap. IV, 45-XXVIII, 69) est le livre que les prêtres prétendaient avoir trouvé dans le temple, du temps du roi Josias. Ce code est la partie la plus ancienne de la législation (rédigée) comprise dans le Pentateuque. 9^ L'histoire des Israélites, en tant qu'il s'agit du développement national déterminé par des lois écrites, se divisera en deux périodes, avant et après Josias. 10^ Ezéchiel est antérieur à la rédaction du code rituel et des lois qui ont définitivement organisé la hiérarchie. 11^ Le livre de Josué n'est pas, tant s'en faut, la partie la plus récente de l'ouvrage entier. 12° Le rédacteur du Pentateuque se distingue clairement de l'ancien prophète Moïse.

Je parle de ces thèses, formulées il j a plus de quarante ans, comme simple historien et non comme avocat. Plusieurs d'entre elles ont dû, depuis ce temps-là, subir des modifications, ou être mieux précisées, et l'on verra par le travail que je publie aujourd'hui que je n'ai pas manqué d'être, à mon tour, le disciple de mes anciens élèves. Mais la plupart, loin d'être ébranlées par les travaux subséquents entrepris par un nombre croissant de savants, font partie aujourd'hui des principes les plus généralement admis. Le côté faible de ma critique a été que, à Tégard de tout ce qui ne rentrait pas dans les points énumérés ci-dessus, je restais dans l'ornière tracée par mes devanciers, admettant sans plus ample examen que le Pentateuque était l'ouvrage de V historien élohiste, complété par l'historien jéhoviste, et ne me rendant pas compte de la manière dont l'élément légal, dont je m'étais occupé exclusivement, serait venu se joindre à l'élément historique.

Le premier ^ qui s'est fait un nom par l'étonnante sagacité avec laquelle il prétendait découvrir des différences de style, d'époque et de tendance jusque dans»les moindres parcelles d'un texte où jamais on n'avait rien entrevu de semblable, énumère une longue série de travaux historiques qui auraient été successivement élaborés, pour finir par être amalgamés dans l'ouvrage actuellement existant. Il y a d'abord quelques maigres fragments qui remonteraient à Moïse même ; puis le livre dit des Guerres de Jéhova (Nombr. XXI, 14j, d'où seraient tirés quelques vers ou versets de différentes parties de notre Pentateuque ; de plus, une ancienne biographie de Moïse, du 13® siècle avant notre ère, dont il ne reste plus qu'une seule page ; ensuite le livre dit des Alliances, histoire commençant à Abraham et comprenant jusqu'à des parties de notre livre des Juges, et rédigée du temps de S'imes'ôn ; après cela, le livre dit des Origines, écrit par un prêtre contemporain de Salomon et embrassant l'histoire depuis la créalion du monde jusqu'à la construction du temple. Plus tard, du temps du prophète Élie et dans le royaume éphraïmite, auraient été écrites plusieurs parties de ce qui forme aujourd'hui la Genèse, l'Exode et les Nombres ; un autre écrivain, dit le quatrième, serait survenu vers la fin du neuvième siècle ; vers le milieu du huitième siècle, un cinquième auteur, un Judéen, aurait combiné tous ces éléments, de sorte que dès lors nos quatre premiers livres, terminés par ce qui se lit aujourd'hui dans les derniers chapitres du Deutéronome, auraient été définitivement achevés. Seulement un exilé Éphraïmite y aurait encore inséré comme supplément une toute petite portion du Lévitique. Enfin, un Judéen vivant en Egypte du temps du roi Menass'eh (première moitié du 7** siècle) aurait écrit un grand ouvrage sur l'histoire de Moïse, dont une partie seulement aurait été conservée par un contemporain de Josias, qui la joignit à ce qui existait déjà, de manière à former ce que nous appelons le Deutéronome, et qui mit la dernière main à cette grande compilation en y ajoutant la bénédiction de Moïse. Il faut convenir qu'il y avait de l'ingratitude à ne pas s'incliner avec respect devant de si prodigieuses découvertes.

L'autre auteur^ que nous avions en vue, ne va pas aussi loin, et

1 H. Ewald, Geschichte des VoJks Israël, 1843, tom. I, 3« éd., 1864. ^Knobel, Commentar ûber den Pent. uDd das B. Josua, 1852-1861. 3 t.

la base de sa critique est essentiellemenl pbilologicpie, c'est-à-dire qu'il se donne une peine infinie à refaire, pour chacun des auteurs qu'il suppose avoir concouru à la composition du Pentateuque, un vocabulaire particulier, de sorte qu'on peut dire qu'il les reconnaît à leur manière de parler plutôt qu'à d'autres signes. Il admet, à côté de l'ouvrage primitif {Orundschrift), écrit par un Judéen du temps de Saûl, deux autres documents originaux : le livre du Droit {Rechtshichy Jos. X, 13), d'origine éphraïmite, rédigé peu de temps avant la ruine de Samarie, et le livre des Guerres {Kriegsbuch, Nomb. XXI, 14), d'origine judéenne, remontant à l'époque de los'afat. Ces trois ouvrages auraient été combinés, vers la fin du règne de IJizqiyah, par le Jéhoviste, lequel aurait puisé du reste une partie de ses matériaux dans la tradition orale. On trouverait donc, dans les quatre premiers livres de notre Pentateuque actuel, ainsi que dans celui de Josué, des éléments tirés de trois sources indépendantes et en outre les additions du rédacteur jéhoviste. Enfin, le Deutéronome aurait été ajouté, du temps de los'iyah, par quelqu'un qui ne toucha pas aux autres livres dits mosaïques, mais qui remania aussi celui de Josué.

Si ces deux auteurs ont proposé des systèmes beaucoup trop compliqués, sans parvenir à leur donner le caractère de l'évidence, nous avons maintenant à en enregistrer un autre dont l'extrême simplicité n'a pas davantage eu la chance de le faire accepter comme la solution définitive du problème. Le seul auteur français prote stant ^ qui de nos jours ait abordé la question du Pentateuque d'une manière parfaitement indépendante, et qui, à vrai dire, l'a mise à Tordre du jour en provoquant la contradiction, a encore pris pour point de départ la différence des deux noms de Dieu, mais en séparant, d'après eux, les éléments du texte d'une manière beaucoup plus tranchante et plus conséquente que ne l'ont fait ses devanciers. Il appliqua ce critère à tout le Pentateuque et non pas seulement à la Genèse, et, ce qui est plus important, il considéra l'emploi de ces deux noms, non pas comme accusant de simples habitudes de style, mais comme représentant deux tendances religieuses très-différentes l'une de l'autre^. Dans la suite des temps, ces deux tendances se seraient

1 M. Nicolas, Études critiques sur la Bible^ Ancien Testament, 1862.

^ Depuis longtemps les défenseurs de l'authenticité et de lunité du Pentateuque avaient insisté sur la sig^nification différente des deux noms, mais ils en avaient déduit une conséquence tout opposée.

incarnées, pour ainsi dire, dans deux partis politiques, dont la lutte est attestée par les historiens de la monarchie. UÉlohisme serait ainsi une forme de la religion israélite plus antique et plus simple, on pourrait dire plus naïve ; le Jéhovisme serait le produit d'études plus complètes et plus approfondies, faites sur le principe monothéiste et ses conséquences, ainsi que sur l'idée de la théocratie; en d'autres termes, il serait le résultat de l'enseignement fait dans les écoles des prophètes. Cette seconde conception aurait fini par avoir le dessus, par absorber l'autre et par devenir la religion officielle du judaïsme après l'exil. Or, il est facile de constater que le nom d'Élohîm ne se rencontre fréquemment et d'une manière suivie que dans les récits de la Genèse et de plus en plus rarement dans les trois livres de l'Exode, des Nombres et surtout du Lévitique. 11 en résulte que la partie législative du Pentateuque, pour autant qu'elle est contenue dans ces trois livres, appartient à peu près en entier à l'élément jéhoviste. Gela revient à dire qu elle est le produit d'un travail conscient et systématique, facile à distinguer des usages et des croyances populaires qui avaient prévalu dans le principe. D'après cela, on supposera l'existence de deux ouvrages divers, l'un élohiste, dont la patrie a peut-être été le royaume éphraïmite, l'autre jéhoviste, et très-probablement judéen, ce dernier devant être attribué, non à un auteur unique, mais à toute une école qui peut y avoir travaillé pendant plusieurs générations. Les deux ouvrages appartiendraient à la période de la monarchie et seraient bien antérieurs à la destruction du premier temple, quoique leur date précise ne puisse plus être déterminée. Quant à leur base historique, il n'y aurait pas de raison pour ne pas admettre l'existence de documents plus anciens que les auteurs auraient eus à leur disposition, par exemple, des généalogies, des données statistiques, des chants populaires, des recueils tels que le Livre du Juste et le Livre des guerres de Jéhova. Peut-être même y a-t-il eu des pièces remontant jusqu'à Moïse, dont l'activité législative, qui n'est pas à confondre avec la rédaction du Pentateuque, ne doit pas être contestée d'une manière absolue. Les deux ouvrages ont dû être réunis par un compilateur, qui paraît les avoir simplement enchevêtrés l'un dans l'autre, sans y rien ajouter ni en rien omettre, et en tout cas à une époque où l'antagonisme des deux tendances religieuses était déjà oublié et n'exerçait plus aucune influence sur la constitution ecclésiastique du peuple. Le Deuté-

28 lyTROV'.cnos.

roiiome, qui est d'une origiiit piu^ récent*' et qui ûaie or reçut de IfMs'iyaL, u'a pa*? été compris dan? ce trarail d'aaynn^açfparce qu'il était trop nouveau pour qu'on pût l'assnuftg na deux autres ouvrages plus anciens, qui étaient déjà tomlfês ôss le domaine public. Avec c-ette combinaison on peut, si Tan Tîm, descendre jusqu'au temps d'Esdras. pour c^e qui comoerae 3a rédaction finale du Code entier. Voilà, en substance, la théofîe très-originale de notre savant compatriote. Nous n'en ferais pas la critique, tout aussi peu que nous ne discutons les autres srstèmes proposés : mais nous tenons à faire remarquer que. si la forme particulière, sous laquelle elle a été présentée, n'a pas èLé accueillie en Allemagne, en revancLe l'une des idées-mères qui lui sont propres a passé depuis, et de plus en plus, dans la convictiou des continuateurs du travail critique relatif au Pentatenque. Cest celle d'après laquelle la législation lévitique (abstraction faiU^ du nom qu'il lui donne) est ]x>sitivement distinguée et détachée d*une conception plus ancienne de TListoire nationale *.

(^pendant malgré la grande faveur dont jouissait Thypothèse du supplément jéljoviste intercalé dans l'original élohiste, le travail critique sfi poursuivait en Allemagne et y arriva même à des découvertes qui ne tardèrent pas à devenir des axiomes pour la science. On constata d'alK)rd^, et dès avant l'apparition de Touvrage français dont nous venons de rendre compte, qu'il était impossible de considérer Fauteur jéhoviste comme un écrivain qui sfî serait borné à interpoler une relation plus ancienne, les éléments qui étaient censés lui appartenir se trouvant très-souvent en (X)ntradiction manifeste avec celle-ci. Il fallait de toute nécessité voir en lui un auteur indépendant, qui aurait écrit l'histoire de son côté et sans connaître Tautre composition, et attribuer le travail d'assemblage à une tierce personne. On dut supposer ainsi

* On a pu voir, par la note de la page 23,. que cette même idée était à la base de ma propr« critique, mais avec cette différence capitol.» que j'en dérivais la thèse de Tantënorité du Deutéronomo.

« H. Hupfeld, Die Quellen der Genesis, 1853. — Antérieurement déjà le terrain avait été préparé dans ce sens, mais avec des arguments insuffisants et sans conclurioM immédiatement acceptables, par C. D. Ilgen, Die Urkunden des ersten B. Moses. H., 1*798.. et parGramberg, Libri Geneseos sec. fontes rite dignoscendos adumbratio nora, L. 1828. Les principes de Hupfeld furent développés par Ed. Bœbmer, Das erste Bock dnr Thora, H. 1862 (qui imprima même le texte hébreu de la Genèse en diflëWBtf caractères, pour mieux constater les résultats de sa critique, 1860).

deux rédactions fondamentales, représentant deux formes diflFérentes de la tradition nationale, lesquelles tantôt se rapprochaient au point de devenir presque identiques, de manière que le rédacteur définitif pouvait en omettre Tune pour ne pas se répéter, tantôt restaient à une distance plus ou moins grande Tune de l'autre, de sorte que le rédacteur ne pouvait les laisser subsister côte à côte, qu'en se trompant sur la possibilité de les considérer toutes les deux comme également fondées. Ceci n'a rien d'étonnant, quand on voit que depuis des siècles tous les lecteurs du Pentateuque, y compris les plus savants, se sont trompés à cet égard à leur tour. Mais on alla plus loin encore, en ce qu'on crut pouvoir prouver que parmi les morceaux élohistes il y en avait un certain nombre qui, par la même raison, ne pouvaient pas être mis sur le compte de ce qu'on appelait la rédaction primitive [Orund$chrift)y ou l'Élohiste proprement dit. On parla dès lors d'un second Élohiste dont on ne retrouva que des fragments. On estimait que le premier Élohiste, judéen, avait été contemporain de David; le Jéhoviste, éphraïmite, fut placé au commencement du neuvième siècle; le second Élohiste, réputé également citoyen du royaume des dix tribus, l'aurait suivi un siècle plus tard. Ailleurs^ cependant on considérait ce dernier écrivain comme antérieur au Jéhoviste, qui lui aurait emprunté, sans changer le nom de Dieu, une partie de ses matériaux. Le rédacteur, qui de cette façon n'aurait eu devant lui que deux ouvrages à combiner, était placé à l'époque du roi lôs'iyah. Dans toutes ces combinaisons, le Deutéronome était hors de cause et Ton ne songea pas, quant à lui, à revenir sur les opinions courantes.

Nous n'avons mentionné dans ces dernières pages que des ouvrages inspirés par une critique indépendante de la tradition, par cette critique que certains théologiens croient avoir réfutée en affectant de la qualifier de négative. Au bout du compte toute critique est négative, en tant qu'elle commence par n'accepter une opinion reçue que sous bénéfice d'inventaire. Mais au fond il

1 Nœldeke, Untersuchungen zur Kritik des A. T.« Kiel 1869. — Schrader, dans la huitième édition de l'Introduction de De Wette (1869), adopte le même système, en distinguant un Annaliste, auteur de la rédaction sacerdotale (élohiste), a placer sous David, un auteur théocrate, éphraïmite (2* élohiste), au 10* siècle, mu prophète é^hx^HmïlQ (jéhoviste) écrivant vers 800, et le deut&onomiste, rédacteur de Tensemhle. Le même avait publié en 1863 : Studien zur Kritik der bibl. Urgeschichte. Voyez aussi A. Dillmann, Die Genesis, 1875.

n'y a rien de plus négatif que le système qui, par principe, s'interdit le doute et Texamen, ou qui est décidé d'avance à repousser tout ce qui serait contraire à la théorie qu'on professe soi-même, parce qu'elle a été professée autrefois et consacrée par l'usage. L'authenticité mosaïque du Pentateuque a encore trouvé de très-vaillants défenseurs dans ces vingt dernières années ^ mais il sera superflu de dire ce que tout le monde sait, c'est que leurs travaux n'ont pas arrêté la marche de celui dont nous venons de signaler les diflérents stades. Se bornant, dans la plupart des cas, à reproduire des arguments désormais sans force probante, quelquefois même à n'en produire pas du tout, ils ont laissé à la critique elle-même la tâche de reconnaître ses erreurs et de les corriger, et n'ont guère contribué à élucider la question pendante. Il est même arrivé que des théologiens éminemment conservateurs sur le terrain du dogme ^ ont été amenés à faire de notables concessions sur celui de l'histoire de la littérature hébraïque, soit à l'égard d'autres livres, soit spécialement en ce qui concerne ceux auquels l'orthodoxie croit devoir attacher le nom de Moïse comme auteur. Pour notre but prochain, il sufllt de les nommer ici en passant.

D'un autre côté, nous ne nous sommes pas proposé d'énumérer en détail toutes les innombrables modifications que les diverses théories sur les origines et la composition du Pentateuque ont subies dans ces derniers temps. Elles ne portent en partie que sur des points spéciaux, et une trop riche nomenclature, loin de rendre ce résumé plus instructif, ne pourrait qu'embrouiller les questions et désorienter nos lecteurs. Nous nous bornons donc à un choix de noms propres et de titres d'ouvrages, en prenant en môme temps la liberté de réunir sous une même rubrique des auteurs qui ne se sont pas accordés à tous égards. Ainsi, par

^ C. Schœbel (catb.}, DémonstratioD critique de l'authenticité du Pentateuque, 1858 suiv. — Eug. Arnaud, Le Pentateuque mosaïque défendu contre les attaques de la critique négative, 1865. — B. Neteler (cath.;, Studien ûber die Echtheit des Pentaleuchs, 1867. L. Reinke (cath.), divers articles dans ses : Beitrilge zur Erklftrung des A. T., t. III, V, 1855. — J. H. Kurtz, DieEinheit der Genesis, 1846. — F. Sauzède, Étude sur la formation de la Genèse. 1863. — C. F. Keil, Einleitung in's A. T., 1853, et Commentar, 1861 f.

2 F.Delitzsch, Die Genesis, 1852, 3' éd.. 1860. — CF. A. Kahnis, Die lutherische Dogmatik. 1861, tom. I, 278 suiv. — J. H. Kurtz, Geschichte des Alten Bundes, t. II, 1855.

exemple, on se divise le plus souvent sur la fixation chronologique des divers éléments qu'on arrive à distinguer par l'analyse des textes, tout en tombant d'accord sur les résultats de celle-ci. C'est chose assez naturelle, parce que, pour décider la question des époques de la rédaction, la critique n'a pas eu les moyens d'établir ses points de repère aussi facilement que pour la séparation des originaux. Il nous reste cependant à enregistrer quelques autres travaux encore, qui ne sauraient être confondus avec ceux qui ont été caractérisés jusqu'ici. Ouvrant à la critique de nouveaux horizons, ils ont fait faire à la science des pas notables vers la solution définitive du grand problème, quoique pour le moment on ne puisse pas encore dire qu'ils aient conquis la pluralité des suffrages.

Nous mentionnerons d'abord un ouvrage ^ qui prit à tâche de fixer le jugement sur celui des livres du Pentateuque qui. à la vérité, avait depuis longtemps été considéré comme occupant une place à part, et sur Tépoque duquel on était même près de s' entendre, mais sur les rapports duquel avec les autres les opinions n'étaient pas arrivées à une grande maturité. Depuis près d'un demi-siècle, le Deutéronome passait pour être la partie la moins ancienne de la législation mosaïque, et l'on n'hésitait plus guère, dans le camp critique, à en rapporter la composition au dernier tiers du septième siècle. Mais on le considérait encore de préférence comme l'œuvre d'un rédacteur qui aurait travaillé en vue de ce qui existait déjà antérieurement, et qui, par la manière dont il rattachait son code aux textes plus anciens, aurait contribué intentionnellement à modifier la forme de l'ensemble. En d'autres termes, on comprenait la -tâche que le Deutéronomiste s'était imposée comme un travail d'incorporation. C'est contre cette manière de voir que réagit le livre que nous venons de citer. Il démontra que le code deutéronomique est un ouvrage à part et indépendant, qu'il contient une législation calculée pour une situation donnée (précisément celle dont nous indiquions la date tout à l'heure), que l'auteur, en parlant de la loi, de cette loi, a exclusivement en vue celle qu'il rédige lui-même, et non les prescriptions comprises dans les autres parties de notre Pentateuque, que, par conséquent, cet écrit n'a jamais été destiné à servir de chapitre final à un corps de lois et d'histoires plus

' Riehm, Die Gesetzgebung Mosis im Lande Moab, 1S54.

étendu. Si plus tard il a été rattaché à un pareil ouvrage, cela s*est fait indépendamment de la volonté et du but de Tauteur. Tout cela se fonde sur une analyse nette et consciencieuse de la législation deutéronomique. C'était là un résultat très-important et que les progrès ultérieurs de la critique n'ont nullement invalidé. Mais pour le moment l'auteur s'en contenta, et persista à regarder le Deutéronome comme la partie la plus récente du Pentateuque, en rejetant assez dédaigneusement, et comme une illusion, l'opinion contraire, laquelle, il est vrai, était celle de la petite minorité, ou plutôt n'avait plus été soutenue par personne depuis bien longtemps.

Une révolution complète fut inaugurée dans la marche de la critique du Pentateuque, et par suite dans les résultats auxquels elle parvint, par un savant d'origine alsacienne ^ qui mit à profit, en les triant et en leur donnant les développements méthodiques nécessaires, les principes qu'il avait entendu recommander trente ans auparavant quand il était encore sur les bancs de l'école. Sa critique s'occupa essentiellement de l'élément législatif, comme étant celui qui pouvait fournir la base la plus solide à un examen entravé par tant de diflScultés, dont les préjugés séculaires n'étaient pas la plus grande. Il reconnut que l'analyse du Pentateuque devait prendre pour point de départ le Deutéronome, dont la publication, faite peu avant l'an 622, était suffisamment documentée par le récit du Livre des Rois. Le code compris dans les chapitres V à XXVIII de cette dernière partie du grand tout (sauf toutefois l'avanl-dernier de ces chapitres), et précédé d'un titre spécial (chap. IV, 45 suiv.), est un ouvrage à part, le vrai noyau de la législation dite mosaïque, le plus ancien essai d'une codification sur une grande échelle que renferme le Pentateuque. Il y a bien eu antérieurement des lois, mais dans la rédaction définitive que nous en possédons il n'y a que quelques chapitres de l'Exode (XX à XXIII et quelques fragments du XIIP et XXXIV«) qui les représentent, et l'on peut constater qu'elles ont été connues et même modifiées par les auteurs du nouveau code. D'autres lois, en bien plus grand nombre, sont postérieures à celui-ci et datent, soit de l'exil, soit d'une époque plus récente encore. C'est à cette catégorie

1 C. H. Graf, Die geschichtlichen Bûcher des A. T., L. 1865. — Od a du même auteur d'autres ouvrages relatifs à l'A. T.: Der Segeu Mosis, 1857; Jérémie, 1863: Zur Geschichte des Staminés Levi, 1867; Detemplo Silonensi, 1855.

qu'appartiennent des éléments considérables de TExode, la plus grande partie du livre des Nombres, et tout le Lévitique. Dans ce dernier on peut même trouver une série de chapitres (XVIII à XXII, XXV, XXVI) qui sont probablement dus à la plume d'Ézéchiel.

En y regardant de près, on verra que, d'après cette hypothèse, les lois concernant le culte et la caste sacerdotale, et bien d'autres encore qui ont donné au judaïsme sa direction caractéristique, auraient été faites pour la petite communauté de la restauration, et non pour les nomades du désert, ni pour le peuple des temps héroïques , à peine sorti de la barbarie , ni même pour les contemporains des prophètes. Car ceux-ci combattaient toujours encore pour faire prévaloir le monothéisme et pour amener un état social tolérable, sans jamais invoquer une loi écrite, et surtout sans attacher un prix excessif à ces rites si minutieusement réglés, auxquels les trois livres intermédiaires du Pentateuque accordent une autorité tout aussi grande, et une place plus large, qu'aux principes du droit et de la morale. Après cela, le disciple, suivant en cela aussi les traces de son ancien professeur, négligea un peu l'examen de l'élément historique du Pentateuque et continua à regarder les récits élohistes comme la partie la plus ancienne de l'ouvrage entier que le Jéhoviste aurait complétée, de sorte que, dans une certaine mesure, et quoique parti d'un tout autre poini de vue, il se rencontra avec l'auteur français dont nous avons fait connaître le système plus haut. L'histoire était ancienne, la législation récente.

Or, c'est précisément sur ce point que se dirigèrent les objections très-sérieuses qu'on fit à cette théorie, laquelle se présenta pour la première fois au monde savant dans un exposé lucide et méthodique. On prouva qu'il était impossible de scinder, d'une manière absolue, les deux éléments du texte, l'histoire et la législation, et que notamment les récits élohistes étaient inséparables de la série des lois, lesquelles se trouvaient ainsi rejetées à la dernière phase du développement national , après avoir toujours passé comme ayant été à la base de celui-ci, même au gré de ceux qui ne croyaient pas à une rédaction mosaïque.

Mon regretté ami reconnut la justesse de cette objection et en profita pour donner à son système une forme plus parfaite et plus rigoureuse dans ses déductions. Il en conclut très-judicieusement que, puisque sa thèse relative à la partie légale était soli-

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dément établie, et reposait sur des faits qu*oii avait vainement essayé de contester, la partie narrative, la seule qui prêtât encore au doute, devait la suivre. Ainsi rÉlohiste , à la fois historien et législateur, finit par se trouver avoir été le dernier des écrivains qui ont concouru à entasser les matériaux dont Esdras a fait le code national. Ce résultat, ébauché en quelques pages, fut inséré dans une Revue consacrée spécialement à Tétude de l'Ancien Testament ^ et parut au moment même où s'éteignait une vie des plus laborieuses, ajoutant ainsi une découverte, aussi importante que nouvelle, à une série d'autres précédemment proposées au jugement des érudits.

Mais dès avant cette publication, et indépendamment d'elle, deux autres savants avaient entrevu cette solution du problème, et purent à juste titre revendiquer l'honneur de l'avoir trouvée, en poursuivant jusqu'au bout, et d'après les méthodes dictées à la fois par le sens historique et la logique, la route jalonnée par tant de travaux antérieurs. Ceux-ci, pour être restés incomplets, n'en ont pas été moins méritoires, en ce qu'ils ont servi à déblayer le terrain et à frayer le chemin à d'autres plus récents. C'est avec les noms de ces derniers que nous clorons cette liste. L'un est le coryphée des hébraïsants contemporains, le digne successeur de ceux que la mort nous a enlevés récemment. Il s'est principalement appHqué à étudier l'histoire des croyances et des institutions religieuses des Israélites , comme la voie la plus sûre pour arriver à l'intelligence des origines du Pentateuque et de la littérature hébraïque en général^. L'autre, actuellement mon collègue, a réussi à instruire la cause et à arriver à des conclusions solidement établies et nettement formulées, au moyen d'un interrogatoire des témoins indépendant de tout préjugé traditionnel ^. Je

* Merx, Archiv, I, 466.

^ Abr. Kuenen, Histoire critique des livres de l'A. T.» traduite du hollandais par M. A. Pierson. P. 1866, t. l**". Cette traduction est malheureusement encore inachevée. Dans cet ouvrage, les vues de l'auteur sur le Pentateuque ne sont pas encore exposées dans toute leur maturité. Il faut y joindre une série d'articles insérés dans la Revue théologique de Leiden, 1 870 suiv. et surtout l'ouvrage capital : La religion d'Israël (deGodsdienst van Israël tôt den ondergang v. d. joodschen Staat. Harl. 1869, 2 t.], dont il n'existe pas encore de traduction française. Une traduction anglaise a paru à Londres, 1874, en 3 vol.

3 A. Kayser, Das vorexilische Buch derUrgeschichte Israelsund seine Erweiterungen. Str. 1874. — Nous nous faisons un devoir de mentionner à cette occasion quelques

n*ai pas besoin de m'arrêter ici à Texposé des systèmes de ces deux savants, qui d'ailleurs s'accordent sur tous les points essentiels. L'idée génératrice dont découlent ces systèmes est précisément celle qui m'a guidé moi-même dès le principe, et ce en quoi ils ont amendé le mien me paraît aujourd'hui si bien établi, que je me l'approprie volontiers. Du reste, nous ne devons pas oublier que la théorie proposée par ces auteurs, et démontrée avec un véritable luxe de preuves et d'arguments, n'est pas tout à fait nouvelle. Elle a déjà été formulée, il y a plus de quarante ans, par deux savants allemands que nous avons mentionnés plus h aut ^ ; mais elle était trop en dehors du courant des idées dominantes et avait trop l'air d'une combinaison arbitraire et aventureuse, pour s'imposer à l'opinion comme une brillante découverte. Négligée alors et depuis , elle se présente aujourd'hui comme la mieux fondée de toutes celles qui ont été émises jusqu'ici, et celui de ses premiers patrons, qui vit encore et qui n'a pas jugé à propos de continuer ses travaux et de soutenir sa cause, doit éprouver une grande satisfaction en voyant maintenant mettre à l'ordre du jour ce que ses premiers lecteurs avaient à peine honoré d'un regard. Enfin , tout récemment , nous avons vu adopter et développer cette même théorie , modifiée dans les détails de l'application, par un critique qui, pour être le dernier venu pour le moment, a su conquérir une place éminente parmi les historiens du peuple israélite, et qui a surtout compris qu'avant de raconter les faits, il faut procéder à l'examen des sources ^. Dans ces derniers temps la critique s'est engagée de préférence dans la discussion de nombreuses questions spéciales , au point de créer des ennuis au lecteur laïque, ou du moins de lui faire perdre de vue les faits généraux qu'il s'agit de démontrer. Gela prouve que le travail d'assemblage, qui a fini par réduire en un seul corps d'ouvrage les divers éléments fournis par la tradition, les rédactions partielles antérieures et la législation progressive, est extrê-

travanx spéciaux émanés anténearement de l'école de Strasbourg : J. Orth^ La tribu de LéTÏ et la loi (Nouvelle Revue, III, IV), iS59. — J. Dablet, Jérémie et le Deutéronome, iS72.

^ Vatke et George, page 21 .

* Wellbausen, Die Composition des Hexateuchs (JahrbQcher fflr deutscbe Théologie). 1876 suiv. Le môme, Geschicbte Israels. Berlin 1878, tome \". — Comp. aussi Duhm, Théologie der Propheten. Bonn 1 875. — Popper, Der Ursprung des Monotheismus. B. 1879.

mement compliqué, et rend en maint endroit le triage de ces éléments très-diflScile, si ce n'est impossible. Notre but à nous ne saurait être de pousser ici nos investigations jusque dans ces régions épineuses. L'essentiel est que nos lecteurs reçoivent une notion claire de ce que nous osons appeler les résultats positifs de la critique, avec des preuves suflSsantes à l'appui. Les obscurités qui peuvent rester à Tégard de l'un ou de l'autre texte, sur la provenance et la composition duquel les savants qui partagent notre point de vue ne sont pas encore tombés d'accord, peuvent subsister sans compromettre le système en lui-même. Ceux de nos lecteurs qui sont au fait de ces questions, et qui connaissent la littérature sur la matière , pourront donc trouver plus d'une lacune dans notre exposé ; mais c'est à dessein que nous ne le surchargeons pas de trop de détails. Il nous suffit qu'on ne puisse pas nous reprocher d'avoir omis des éléments qui* seraient de nature à infirmer nos conclusions.

Nous aurions pu nommer bien d'autres noms encore dans cette esquisse, peut-être déjà trop longue au gré de nos lecteurs, mais comme il s'agissait moins d'une bibliographie que de l'histoire de la science , considérée comme la préparation indispensable à l'étude qui doit nous occuper tout à l'heure, nous croyons pouvoir nous en tenir aux représentants des principales phases de la criticpie.

Il y a cependant un dernier nom qu'il serait injuste de passer sous silence. C'est celui du vénérable évêque de Natal *, dont le vaste ouvrage, fruit d'un travail aussi consciencieux qu'approfondi, nous intéresse déjà à un haut point parce qu'il nous arrive de l'autre bout du monde, et qu'il nous prouve par son apparition même que l'esprit d'investigation, et le besoin de mettre les croyances dans un rapport intime et normal avec l'histoire, n'est plus confiné dans quelques cercles privilégiés qui auraient le monopole de la science biblique. Quand on songe combien l'empire du préjugé est encore puissant dans la sphère où l'auteur a fait son apprentissage, et quelle réprobation y attend quiconque ose s'émanciper de son étreinte, on s'incline avec respect devant le courage et la sincérité d'un homme auquel sa position même semblait interdire des études indépendantes, et qui a mieux aimé

^ J. W. Colenso, the Pentateuch and book of Joshua critically examined, 1862 suiv., 6 t.

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