PLAX DE CETTE ÉTUDE
rendre hommage à la vérité une fois reconnue, que de s'assurer le repos en la cachant. Les résultats positifs, auxquels sa critique a abouti , ne sont pas à tous égards de ceux que nous estimons être à Tabri de la contradiction ; mais son point de départ, Texamen de l'opinion traditionnelle, chose nouvelle en Angleterre, surtout par sa forme incisive et sa méthode rigoureusement mathématique, est si fortement établi et motivé, que les colères mêmes qu'il a provoquées ont dû trahir la faiblesse et l'embarras de Topposition ^ .
Nous allons maintenant aborder la discussion à notre tour, et exposer les faits sur lesquels devra se baser le jugement à porter sur Torigine et la composition du Pentateuque et de son appendice. C'est une longue besogne, maison aurait tort de vouloir Tabréger en la traitant d'une manière superficielle. Car il ne s'agit pas là simplement de l'histoire d'un livre ; il s'agit de l'idstoire d'un peuple, le plus petit, il est vrai, dont les annales de l'humanité aient gardé le souvenir, mais non le moins intéressant, et de l'histoire d'une religion qui nous touche de bien près. Cette histoire se dessinera très-diversement , elle changera éventuellement du tout au tout, selon l'opinion qu'on se fera des textes en question, et les résultats de l'examen auquel nous allons nous livrer.
Nous ne nous tromperons pas, sans doute, en supposant que pour un certain nombre de nos lecteurs français la question du Pentateuque est toute nouvelle. Au sein de l'église cathoUque, le doute relatif à son origine mosaïque n'est pas permis, et si tant est qu'on le mentionne, il passe pour l'un des symptômes les plus évidents des progrès de l'incrédulité. Mais dans les rangs protestants aussi, bien des gens sérieux et fermement attachés à la foi de leur église regardent comme une témérité subversive jusqu'à
1 On trouve des notices plus ou moins détaillées sur l'histoire de la critique du Pentateuque dans U plupart des I ntroductions modernes à TAncien Testament, ensuite dans le dernier ouvrage de Hartmann (cité ci-dessus page 21), dans un article de M. Kuenen, inséré dans la Tijdschrift de Leiden iS'iO, dans une note ajoutée par M. Merx à U seconde édition du commentaire de Tuch sur la Genèse , dans les additions de M. Wellhausen à la dernière édition de l'Introduction de Bleek, etc.
la facilité avec laquelle des questions de ce genre sont soulevées et traitées par nos contemporains. En face de cette défiance, il est doublement nécessaire de mettre de Tordre et de la clarté dans la discussion des faits, et de les exposer de manière que même les personnes les moins exercées à de pareilles investigations puissent suivre les raisonnements de la critique, contrôler ses assertions et apprécier la valeur des arguments sur lesquels elle s'appuie. Au fond, ces arguments se basant sur des textes généralement clairs, sur les données nettement formulées de l'histoire ou de la législation, le travail de contrôle, dont nous parlons, n'est pas chose bien difficile, même pour des laïques. Le premier devoir de la critique, c'est de laisser parler les faits par eux-mêmes, sans les amalgamer avec des hypothèses arbitraires, au moyen desquelles on se hâte de conclure avant d'avoir assuré la solidité des prémisses. Il faut donc, dans la tractation de ce vaste sujet, employer une méthode telle, que le novice même puisse arriver à se former une opinion en connaissance de cause, et sans être mis dans l'alternative d'accepter aveuglément ou de rejeter sans motif suffisant ce dont une discussion confuse et fatigante n'aurait pas réussi à le convaincre.
Voici noire plan. Notre travail se divisera en deux parties principales. La première sera consacrée à Tappréciation de la théorie traditionnelle, d'après laquelle le prophète Moïse, qui doit avoir vécu au quinzième siècle avant l'ère chrétienne, est l'auteur unique des cinq livres du Pentateuque, et Josué, ou l'un de ses contemporains, le rédacteur de celui qui porte son nom. Celte étude portera sur trois séries de faits. Nous ferons d'abord ce qu'on pourra appeler de la critique littéraire, en examinant si chacun de ces deux ouvrages peut être considéré comme l'œuvre d'une seule et même main. En second lieu, nous ferons de la critique historique, et cela à deux points de vue. Par l'analyse du contenu de ces livres, nous tâcherons de voir s'ils se font reconnaître comme provenant d'auteurs contemporains et témoins oculaires des faits qu'ils racontent. Enfin, nous consulterons l'histoire des Israélites, telle que nous la connaissons par les autres sources anciennes et nationales, pour voir si elle confirme ou contredit la tradition relative à l'origine du code mosaïque et de ce qui s'y rattache. Gomme cette triple étude fournira la preuve irrécusable que la tradition n'est conforme ni à la nature de l'ouvrage, ni aux faits les mieux constatés par des documents
hébreux authentiques et dignes de foi, la seconde partie de noire introduction sera consacrée à un essai de découvrir, à l'aide tant des textes mêmes que des renseignements puisés aux autres sources, quand et comment cette vaste composition s'est formée. Nous espérons ainsi mettre en évidence un fait que nous estimons être dès à présent acquis à l'histoire, savoir que cette grande charte du judaïsme est le fruit d'un travail séculaire et résume, sans les confondre absolument, les idées religieuses, les principes de droit civil, les institutions du culte et les traditions nationales de dix générations.
Les faits littéraires, sur lesquels nous appellerons d'abord Tattention de nos lecteurs, sont par leur nature, et tant qu'il ne s'agit que de la valeur de l'opinion vulgaire, les moins importants dans cette discussion. Cependant on verra par la suite qu'ils en sont un élément indispensable et, à vrai dire, la base même de tout essai de reconstruction de l'histoire du Pentaleuque. D'ailleurs il convient d'autant plus de commencer par ce qui rentre dans cette catégorie, que pendant assez longtemps la controverse a roulé sur elle presque exclusivement.
En parcourant les récits de l'histoire sainte des Israélites, on ne peut manquer d'être frappé des innombrables répétitions qu'on y rencontre. Elles se présentent quelquefois comme de simples doubles emplois des mêmes matériaux, dont on n'entrevoit pas la raison d'être ; plus souvent cependant elles constituent des contradictions patentes, ou du moins elles se distinguent par des modifications telles, que les deux formes se refusent à toute combinaison. Si ce phénomène se produisait dans la Genèse seule, nous voulons dire dans la partie de l'histoire antérieure à l'époque mosaïque, on s'en tiendrait, avec quelque apparence de raison, au vieil expédient des documents, plus ou moins nombreux et dififérents, dont le prophète législateur aurait pu se servir pour rédiger les annales du monde primitif et la biographie des patriarches. Il n'en resterait pas moins le fait que les divergences et les incompatibilités de ces récits parallèles seraient de nature à autoriser le doute au sujet de la certitude historique des détails.
Mais cet expédient ne suffit plus ; il est même implicitement écarté, dès qu^on aura constaté que des phénomènes analogues se produisent en assez grand nombre dans toutes les autres parties de louvrage, lesquelles sont censées avoir été rédigées par des mains contemporaines, et à Tégard desquelles Tidée de sources antérieures à exploiter est, dans ce cas, naturellement hors de propos. Nous pouvons donc choisir les exemples de ces répétitions dans le premier livre tout aussi bien que dans les cinq derniers, sans attribuer aux uns une valeur probante moindre qu'aux autres. Il y a même à dire que, pour autant qu'on s'est accoutumé, dans les rangs des défenseurs de l'origine mosaïque du Pentateuque, à faire fond sur l'hypothèse des documents anciens qui auraient servi à la rédaction de la Genèse, la constatation, dans les autres livres, du fait en question, aura une portée plus grande et pèsera davantage dans la balance de la critique.
Nous n'entendons pas épuiser ici la liste de tous les passages parallèles qu'il y aurait moyen de citer. Tout aussi peu nous proposons-nous de les discuter. Partout où cela sera nécessaire, le commentaire entrera dans les détails. Une indication sommaire suffira pour le moment ; dans la plupart des cas les faits sont si simples, que chaque lecteur pourra, sans notre aide, vérifier nos assertions en consultant les textes.
D'après Gen. XI, 29, Sarah est la bru de Térab, d'après chap. XX, 12, elle est sa fille.
Les promesses faites à Abraham au sujet de sa postérité nombreuse, et de la future possession de la terre de Canaan, sont reproduites, en partie en termes identiques, Gen. XII, 1 suiv. ; XIII, 14 suiv.; XV, 4 suiv.; XVII, 1 ss.; XVIII, 17 suiv.; XXII, 15 suiv.
Au chap. XII, nous lisons encore que le patriarche, contraint par la disette d'émigrer en Egypte, conseilla à sa femme de se dire sa sœur, parce qu'il craignait d'être tué à cause d'elle, les Égyptiens pouvant désirer de l'enlever à cause de sa beauté. En effet, à peine arrivée en Egypte, Çarah, considérée comme non mariée, fut conduite dans le harem de Pharaon. Mais celui-ci, puni par le ciel pour avoir enlevé une femme mariée, la rendit à son mari en le priant de sortir du pays. Cette même histoire est encore racontée dans deux autres endroits :
Chap. XX.
AJbraham séjourne à G'érar.
Craignant d'être tué à cause de sa femme, il la fait passer pour sa sœur.
Le roi Âbimélek la tait enlever, mais averti par Dieu de la véritable condition de Çarab, il la rend à son mari.
Après cela, Abraham fait une alliance avec Abimélek et son général Pîkol (chap. XXI, 22).
Chap. XXVI.
Isaac séjourne à G'érar.
Craignant d'être tué à cause de la beauté de sa femme, il la fait passer pour sa sœur.
Le roi Abimélek découvre la vérité et fait des reproches à Isaac.
Après cela, Isaac fait une alliance avec Abimélek et son générai Pikol (chap. XXVI, 26).
Cette alliance est faite auprès d*un puits dont la possession avait été entre eux un sujet de contestation (chap. XXI, 28suiv.). Abraham donne au Philistin sept agneaux et garde le puits. De là le nom de Beër-S'éba* (puits des sept ou du serment). Même histoire, chap. XXVI, 31; seulement cette fois c'est Isaac qui fait alliance avec Abimélek et l'endroit reçoit son nom à cette même occasion, comme si précédemment il n'en avait pas encore été question.
L'histoire de la servante Hagar est racontée deux fois avec des modifications très-sensibles. Au chap. XVI, $arah se plaint à Abraham de ce que sa servante, devenue enceinte, méprise sa maîtresse. Abraham lui permet d'en user envers elle comme il lui plairait. Hagar, maltraitée, s'enfuit. Auprès d'une source Dieu lui apparaît et lui dit de retourner chez ses maîtres, en lui faisant de brillantes promesses pour l'avenir de son fils. Au chap. XXI, il y a une autre version de cette histoire. Hagar est chassée sur les instances de Sarah, contre le gré d'Abraham. Elle est déjà mère et emporte son enfant. L'apparition et les promesses reviennent ici, ainsi que la mention d'une source. Si, d'après les deux formes de ce mythe, Ismaël est éloigné de la maison paternelle dès son jeune âge, il y en a un autre, d'après lequel il resta auprès d'Abraham jusqu'à la mort de celui-ci (chap. XXV, 9).
Le nom d'Isaac, d'après le dictionnaire de la langue hébraïque classique, peut se traduire par le Rieur, ce qui ne préjuge aucunement la signification véritable de ce nom, lequel remonte peutêtre à une antiquité dont le langage ne s'explique point par le vocabulaire d'une époque plus récente. Quoi qu'il en soit, il a certainement été expliqué ainsi quand l'histoire patriarcale fut rédigée. Car au chap. XVII, 17 il est dil qu'Abraham rit lorsque
Dieu lui annonça la naissance d'Isaac. A la page suivante, chap. XVin, 12, c est le rire de §arah qui motive le nom de l'enfant. Enfin, au chap. XXI, 6, ce sont les gens qui rient en apprenant que la vieille §arah est encore devenue mère. Si Ton devait douter que ces trois versions sont destinées. Tune comme l'autre, à motiver le choix du nom du nouveau-né, on n'a qu'à comparer les innombrables passages de la Genèse où la rédaction s'occupe d'étymologies semblables, et dans la plupart des cas tout aussi singulières.
Passons aux fils dlsaac, *ɧaw et Jacob. Le fait que ce dernier enleva à son aîné le droit de primogéniture et la bénédiction paternelle, est rapporté deux fois et ramené à des circonstances totalement difiérentes, chap. XXV, 31 suiv. et chap. XXVII.
D'après le chap. XXXII (comp. chap. XXXIII, 16), 'É^w était déjà établi hors de Canaan, dans le pays de Sé'îr, à l'époque où Jacob revenait de la Mésopotamie, tandis qu'au chap. XXXV, 29 les deux frères vivent encore ensemble dans la maison paternelle lors de la mort d'Isaac, et ce n'est que plus tard (chap. XXXVI, 6) que 'É^w quitte le pays pour s'établir ailleurs.
Les femmes de 'É^w sont nommées à plusieurs reprises et chaque fois il v a d'autres noms (chap. XXVI, 34 ; XXVIII, 9 ; XXXVI, 2).
La liste des descendants de *Ë$aw se lit une première fois chap. XXXVl, 1 suiv. ; une seconde fois au v. 9 suiv. du même chapitre, et une troisième fois au v. 15 suiv. Mais là les individus se trouvent tout à coup changés en tribus ou en localités.
Le nom d'Israël fut donné à Jacob, d'après chap. XXXII, 28, en suite de la lutte nocturne que le patriarche avait soutenue contre Dieu. Au chap. XXXV, 10, ce changement de nom est relaté une seconde fois à l'occasion d'une autre rencontre.
Bêt-El (demeure de Dieu) avait reçu son nom d'un autel consacré par Abraham, lors de son arrivée dans la terre promise (chap. Xn, 8). Cependant l'origine du nom de cette localité est aussi rapportée à Jacob.
Chap. XXVIII, 19.
Jacob^ en se rendant en Mésopotamie, s'arrête en route pour dormir. Couché sur une pierre, il a un songe qui lui révèle l'avenir. En se réveillant il consacre la pierre en y versant de l'huile et nomme l'endroit Bèt-El.
Chap. XXXV. 15
Jacob, revenant de la Mésopotamie, et rentré dans la terre de Canaan, voit Dieu qui lui apparaît pour lui révéler l'avenir. Il érige une pierre en cet endroit, la consacre en y versant de l'huile et nomme le lieu Bè(-E!.
Au même chapitre XXXV, v. 16, il est dit que Rabel accoucha de son fils Benjamin près de Bêt-Léhem. Et quelques lignes plus loin, v. 26, il est dit que tous les douze fils de Jacob, énumérés nominativement, Benjamin y compris, étaient nés en Mésopotamie, avant le retour du patriarche en Canaan.
A l'époque du second voyage des fils de Jacob en Egypte, Reouben n'a que deux fils (chap. XLII, 37) ; immédiatement après, quand toute la famille va s'établir dans ce même pays, il en a quatre (chap. XL VI, 9).
Nous empruntons un dernier exemple au chap. L. Il y est dit, V. 5, que Jacob avait exprimé le désir d'être enterré au pays de Canaan, dans le caveau qu'il s'était creusé, ou, d'après une autre exphcation, dans le champ qu'il avait acheté. Gela nous ramène au chap. XXXIII, 19, où il est en efiet question de l'acquisition d'un terrain près de Sichem, que Jacob avait faite autrefois. Mais au chap. XLIX, 27 et L, 23, ses fils, d'après ses ordres explicites, ensevelissent son corps dans le tombeau d'Abraham , près de IJébrôn. D'un autre côté, nous lisons (Jos. XXIV, 32) qu'on enterra Joseph dans ce même terrain acheté par son père, ce qui permet de supposer que, dans la pensée du rédacteur, Jacob y était enterré aussi.
Prenons maintenant, au hasard, quelques exemples de l'histoire mosaïque.
La généalogie du prophète et de son frère Aharôn, se lit Ex. VI, 16 suiv. Nombr. III, 1, 17; XXVI, 58 suiv.
Le beau-père de Moïse est appelé Re'ouël prêtre des Midy anites (Ex. II, 18. Nombr. X, 29). Ailleurs, il est nommé Yitro (Ex. III, 1 ; IV, I8;XVIII, 1). D'après le livre des Juges (chap. 1, 16; IV, 11), il était Qénite. Enfin, Nombr. XII, 1, la femme de Moïse est dite avoir été Kous'ite. Ces tribus des Midyanites, des Qénites et des Kous'ites n'ont rien de commun les unes avec les autres, au dire des généalogies de la Genèse.
Au chap. IV, 20 de l'Exode, nous lisons que Moïse, après avoir reçu la mission d'aller en Egypte, pour en ramener les Israélites, prit avec lui sa femme et ses fils. Mais plus loin (chap. XVIII, 2) nous apprenons que, lorsque déjà la grande caravane des émigrés était arrivée au Sinaï, Yitro alla au-devant de son gendre et lui amena sa fille et ses petits-enfants. La contradiction est tellement manifeste, que le rédacteur a glissé dans le texte une note d'après laquelle Moïse aurait répudié sa femme dans l'intervalle.
44 INTRODL'CnON.
La pluie de manne est mentionnée à plusieurs reprises, par exemple Ex. XVI et Nombr. XI^ mais comme le phénomène était permanent, d'après le récit du Pentateuque, nous ne parlons ici de cette répétition qu*à cause des détails inutilement reproduits et de la description tant soit peu différente de la substance. Mais aux mêmes endroits il est aussi question des cailles, et la seconde fois il en est parlé conmie d'un fait nouveau et inouï. Nous aurons à revenir sur cette narration.
Les récits relatifs à Teau sortie miraculeusement du rocher (£x. XVn. Nombr. XX) sont plus instructif encore. Dans les deux textes, la localité qui a été le théâtre du miracle est nommée Merîbah (lieu de la querelle), parce que les Israélites avaient murmuré contre Dieu et Moïse. Mais la première fois la scène se passe au ^oreb, presque aussitôt après la sortie d'Egypte, la seconde fois à Qades', à l'autre extrémité du désert, et les termes hébreux, par lesquels la rédaction désigne et le peuple et le rocher, sont également différents dans les deux endroits.
Dans deux endroits aussi, il est parlé de la nuée qui couvrait le tabernacle et qui réglait la marche à travers le désert (Ex. XL, 34 suiv. Nombr. EK, 15 ss.;.
L'arche ou le coffre où devaient être déposées les tables de la loi et dont parle le Deut. chap. X, est-il bien un autre que celui dont il est question Ex. XXXVII? L'un est fait par Moïse, Tautre par Bezaléel. Ne seraient-ce pas plutôt deux versions du même fait?
L'histoire des filles de Çelofhad et de leur droit d'hérédité est reproduite avec tous les détails, Nombr. XXVII et XXXVI, comp. chap. XXVI, 33 et Jos. XVII, 3 ss.
Si dans plusieurs de ces exemples il y a harmonie parfaite entre les passages parallèles, dans d'autres, au contraire, il y a des divergences frappantes. Ainsi, d'après Deut. H, 8 suiv., 19, 29, les Israélites traversent paisiblement et en bons termes le territoire des Moabiles et des 'Ammonites. Mais d'après chap. XXIII, 4, comp. Jos. XIII, 25. Nomb. XXV; XXXI (où il y a cependant une confusion sur laquelle nous aurons à revenir), c'est tout juste le contraire. Une observation semblable doit être faite à l'égard des Édomites. Le récit des Nombr. XX, 18 ss. affirme qu'ils refusèrent aux IsraéUtes le passage à travers leur territoire et qu'ils s'y opposèrent les armes à la main (comp. chap. XXI, 4. Gen. XXV, 23. Ex. XV, 15). Aussi Bile am prédit-il (chap. XXIV,
18), qu'ils fioiraienl par être subjugués et exterminés. Le Deutéronome, au contraire (chap. II, 4, 29; comp. chap. XXIII, 7. 6en. XXXII), rapporte que le passage a été effectué sans encombre et avec l'agrément du peuple -frère. Comme nous savons par Thisloire qu'il y a eu des guerres entre les deux voisins, et pour les Édomites des alternatives d'indépendance et de vasselage, cela ne prouve-t-il pas que les textes cités ont été écrits à différentes époques ?
Au chap. XXIV, 25 des Nombres, il est dit que Bile am, après avoir itérativement béni les Israélites et prédit leur glorieux avenir, bien qu'il eût été mandé pour les maudire, se retira dans son pays, sur les bords de l'Euphrate. Mais au chap. XXXI, 8 et Jos. XIII, 22, il est censé être resté dans le voisinage, car les Israélites l'égorgent, ce qui trahit une conception toute différente relativement à ses antécédents.
Une étrange confusion se fait remarquer dans les traditions relatives au fameux héros Kaleb, lequel joue, à côté de Josué, le principal rôle dans l'histoire de la conquête. D'après Nombr. XIII, 6, Kaleb, fils de lefounneh, est Judéen, et comme tel, l'un des douze explorateurs envoyés par Moïse dans le pays de Canaan (comp. Deut. I, 36) et l'un des dix répartiteurs du territoire (Nombr. XXXIV, 19). Mais au chap. XXXII, 11, il est Qenizzite, c'est-à-dire Édomite (Gen. XXXVI, 11). C'est là aussi l'opinion du rédacteur du livre des Juges III, 9. Ces deux données contradictoires sont amalgamées, Jos. XIV, 6, 14. Le texte de Jos. XV, 13 ss. dit explicitement que le fils de lefounneh, Qenizzite, reçut de la part de Josué un patrimoine parmi ceux de Juda, à cause de sa bravoure. Ceci est indirectement confirmé par Juges I, 12. Mais d'après la Genèse XV, 19, les Qenizzites étaient établis dans le pays de Canaan déjà du temps d'Abraham. La Chronique, au deuxième chapitre du premier livre, donne deux généalogies de Kaleb, qui ne s'accordent ni entre elles, ni avec les diverses données du Pentateuque.
Le rebelle Qorab est englouti vivant par la terre qui s'entreouvre sous ses pieds, avec sa famille et tout ce qui lui appartenait (Nombr. XVI, 32). Mais comme il existait une famille de Qorahites, branche notable de la tribu de Lévi (Ex. VI, 21 , 24. Nombr. XXVI, 58, etc.), une autre main a eu soin d'excepter les fils de ce même Qorabdela ruine de tout leur clan (Nombr. XXVI, 11).
Sur le partage du territoire conquis, il existe aussi des
traditions différentes. Au chap. XXVI, 52 des Nombres, Moïse reçoit Tordre de le répartir entre les douze tribus. Mais deux tribus et demie s*établisseni de leur propre chef dans la partie du pays envahie d'abord. Le prophète désigne en conséquence dix répartiteurs pour les tribus restantes (Nombr. XXXIV, 13 suiv.). Après cela, il n'est plus question de ces commissaires et de leur besogne. Le livre de Josué offre une relation toute différente de la manière dont chaque tribu arriva à s'établir pour son compte (chap. XIV suiv. et surtout chap. XVIII).
D'après Nombr. XIV, 21 suiv., tous les Israélites sortis d'Egypte et témoins des miracles opérés pendant le trajet du désert, devaient mourir avant d'entrer en Canaan, à l'exception du seul Kaleb. Au chap. XXXII, 10 suiv., la même chose est répétée textuellement, mais la réserve faite en faveur du fils de lefounneh est étendue à Josué. Le Deutéronome constate l'accomplissement de la menace, chap. II, 15. Mais au moment où la grande caravane est arrivée au terme de ses pérégrinations. Moïse adresse au peuple un discours (chap. XI) dans lequel il dit que ses auditeurs actuels étaient ceux-là mêmes qui s'étaient montrés récalcitrants et rebelles durant tout le temps de la migration et encore à Qades' (chap. IX, 7, 23 ss.), où, d'après l'autre conception, la menace avait été prononcée.
La localité où Aharôndoit être mort, est autrement déterminée, Nombr. XXVI, 33, 38, que Deut. X, 6 ss. Dans ce dernier passage, il est aussi dit qu'à la même occasion la tribu de Lévi fut désignée pour le service de Jéhova et de l'arche. Cette note a de quoi nous étonner, les Lévites fonctionnant régulièrement depuis de longues années, d'après les livres précédents.
A plusieurs reprises , il est dit que Dieu ne voulait pas permettre à Moïse d'entrer dans la terre promise, parce qu'il était irrité contre lui (Deut. I, 37; III, 25; IV, 21). Le motif de ce sentiment doit avoir été, d'après Nombr. XXVII, 12, la désobéissance du prophète à l'époque où le peuple, manquant d'eau, se montra rebelle et murmurait. Mais dans Ex. XVII, il n'y a point de trace d'une conduite blâmable de Moïse à cette occasion, et si dans Nombr. XX, 12, il est parlé d'un manque de confiance, cela ne semble pas justifier la sévère réprimande de l'autre texte. Surtout nous ne croyons pas que ce texte ait voulu insinuer que Moïse a péché en frappant le rocher deux fois, au lieu d'une fois.
Des faits analogues se font remarquer dans le livre de Josué. Voyez, par exemple, ce qui est dit de la prise de IJébrôn et de Debîr, chap. X, 36 et XV, 13 ss.
Le discours d'adieux de Josué est écrit deux fois, par deux mains dififérentes, chap. XXIII; XXIV.
Mais voici un fait curieux entre tous. Il doit y avoir eu des traditions dififérentes sur Torigine de la circoncision. D'après le texte le plus généralement suivi comme faisant autorité (Gren. XVII), ce fut Abraham qui, sur un ordre exprès de Dieu, introduisit ce rite dans sa famille, lequel doit avoir été observé jusqu'aux temps de Moïse (Jos. V, 5). Mais dans l'Exode (chap. IV, 24), nous lisons que le fils de Moïse ne fut circoncis que lors du retour du prophète en Egypte, qui avait alors accompli sa quatre- vingtième année ; le fait est mentionné comme quelque chose de nouveau et d'extraordinaire, et de plus, la circoncision est opérée par la mère. Enfin, dans le livre de Josué (chap. V), il est dit que pendant tout le temps que Moïse était à la tête du peuple, la circoncision n'avait pas été pratiquée. Comme une pareille désobéissance à un article fondamental de l'alliance théocratique, sous les yeux mêmes et avec la connivence du législateur, est inexplicable, nous ne saurions y voir que la trace d'une tradition diflFérente de celle de la Genèse, que la rédaction a cherché à voiler tant bien que mal. Du reste, la circoncision étant pratiquée par les Égyptiens et d'autres peuples, on ne voit pas comment elle pouvait êtrç un signe distinctif des Israéhtes.
Puisque nous en sommes à cette histoire de la circoncision décrétée par Josué, ajoutons encore une autre remarque qui rentre un peu dans la catégorie de celles qui précèdent. Quand on rapproche les deux dates indiquées avant et après l'incident dont nous parlons (chap. IV, 19 et V, 10), il est impossible de loger dans l'intervalle ce qui est raconté chap. V, 2-8. Indice patent d'une compilation.
n en est de même du récit de Jos. VIII, 30-35, qui interrompt la narration principale. Car après (chap. IX, 6; X, 6) comme avant (chap. V, 10), Josué est établi à G'ilgal ; il ne s'est encore emparé que de deux villes situées sur la frontière même de Canaan, et dans les quelques versets que nous venons de citer, il se trouve paisiblement au milieu du pays, procédant à une cérémonie qui n'a pu être accomplie qu'après une réduction ou défaite complète des indigènes.
Les futures limites du territoire à soumettre par les Israélites» sont diversement indiquées dans les passages assez nombreux où il en est question. Dans beaucoup d'endroits, les frontières sont portées jusqu'à l'Euphrate (Gen. XV, 18. Deut. I, 7 ; XI, 24. Jos. I, 4. Ex. XXIII, 31, etc.). Il est expressément ajouté cpie le pays de Canaan serait occupé jusqu'à la Méditerranée, de manière à comprendre même le domaine des Philistins (Jos. XV,. 12, 46, etc.). La fronlière méridionale s'étend jusqu'à la mer rouge. Au chap. XXXIV des Nombres, les limites sont singulièrement resserrées. Au midi, elles sont formées par une ligne allant de la pointe méridionale de la mer morte à l'angle sud-est de la Méditerranée, dont la côte reste acquise aux Israélites. Mais à l'orient, c'est le Jourdain qui doit former la limite et il n'est pas question du territoire situé au delà de cette rivière. A la page suivante (chap. XXXV, 14), il y a déjà, à cet égard, une autre disposition. Or, il est certain qu'à différentes époques les établissements des Israélites s'étendaient sur un terrain tantôt plus grand, tantôt plus restreint, et les frontières changeaient selon les succès ou les revers de leurs rois. On peut même dire que la théorie politique aura formulé des prétentions plus absolues ou s'est renfermée dans le cercle des réalités. Mais ce qu'il serait diflBcile de comprendre, c'est que le législateur, à quelques jours de distance, aurait changé de vues et modifié ses directions d'une manière si étrange.
L'énumération des douze tribus d'Israël se fait de diverses manières. Si, par la suite des temps, des changements ont pu se produire dans leur situation politique respective, de manière que l'une ou l'autre s'est trouvée refoulée surl'arrière-plan, ou même absorbée par ses voisins, on s'attendra du moins, à ce que, pendant les quelques dizaines d'années qu'embrasse l'histoire mosaïque, les choses soient restées dans l'état où elles se trouvaient au moipent de l'émigration. Nos textes ne s'accordent pas avec cette supposition. Le catalogue des noms propres revient on ne peut plus souvent (Gen. XXIX suiv. ; XXXV, 23 ; XL VI ; XLIX. Ex. I. Nombr. I, deux fois; II; VII; X; XIII: XXVI. Deut. XXVII ; XXXIII), et presque jamais il ne les donne dans le même ordre. Dans telle liste, la tribu de Lévi est comptée avec les autres ; ailleurs elle est omise, et la douzaine est complétée au moyen du dédoublement de celle de Joseph. Deux fois (Gen. XL VI et Nombr. XXVI) le recensement comprend aussi
les fils des douze patriarches ; il s'y rencontre dans les noms d'innombrables variantes, dont une partie peut être mise sur le compte des copistes; mais cet expédient ne suffit pas pour faire disparaître toutes les contradictions, qui sont d'autant plus significatives, que les noms ne représentent pas des individus, mais des clans. Voyez surtout ce qui se rapporte à S'ime'ôn, As'er et Benjamin ^ .
Une observation pareille s'applique aux diverses énumérations des tribus cananéenes. Si, dans la plupart des endroits, le texte offre six noms (Ex. III, 17 ; XXIII, 23 ; XXXIII, 2. Deut. XX, 17. Jos. IX, 1), on en trouve un septième, Deut. Vil, 1. Jos. III, 10. L'un ou l'autre manque dans Ex. XXXIV, 12. Gen. XV, 19. Nomb. Xin, 29. En revanche, dans les deux derniers passages il y en a plusieurs qui ne reparaissent pas ailleurs.
Nous pourrions aisément allonger cette liste d'exemples de répétitions, dont on ne voit pas la raison dans l'hypothèse d'une rédaction primitivement unique. Mais comme une série d'autres vont nous revenir plus loin à divers titres, ceux qu'on vient de lire peuvent suffire pour le moment. Nous pensons que dès à présent c'est un fait acquis à la critique, que les récits contenus dans le Pentateuque proviennent de sources différentes, qu'ils sont en partie contradictoires, ou tout au moins qu'ils représentent des versions d'un même fait modifiées de manière qu'ils excluent la conception traditionnelle de l'origine du code mosaïque. L'analyse des textes que nous venons de passer en revue nous a conduits à y reconnaître le travail de deux mains au moins ; nous allons en étudier d'autres, dont quelques-uns du moins nous révéleront l'intervention d'une troisième.
1 Dans l'Exode (chap. VI, 14 ss ), il y a un court fragment d'un recensement généalogique des tribus, qui reproduit le texte de Gen. XLVI, 8 suiv., et auquel se rattache une notice sur la famille de Moïse. Dans sa forme actuelle, ce fragment est positivement une interpolation.
A. T. 3« part. — I.
Ce que nous avons signalé jusqu'ici en fait de phénomènes littéraires dans les récits de l'histoire sainte des Israélites, est encore d'une moindre importance en comparaison d'une autre singularité à laquelle nous allons consacrer quelques pages. Le travail d'assemblage, dont nous parlions tout à l'heure, n'a pas été toujours et partout aussi simple, nous pourrions dire aussi naïvement mécanique, qu'il apparaît quand on ne prend en considération que les exemples cités dans le paragraphe précédent. Si, bien souvent, les éléments appartenant aux diverses compositions sont simplement juxtaposés, de sorte qu'on a pu croire qu'un second écrivain a voulu compléter l'ouvrage d'un devancier, il y a aussi des cas assez nombreux où ces éléments sont amalgamés ensemble ou enchevêtrés les uns dans les autres. C'est au point que la plupart des lecteurs ne s'aperçoivent guère de la chose et qu'il a pu se passer vingt siècles avant qu'on ait commencé à y regarder de plus près. Aujourd'hui encore beaucoup de ceux qui liront ces pages s'étonneront de découvrir, et cela avec la dernière évidence, les traces d'un travail de trois mains, de deux narrateurs primitifs et d'un compilateur, dans des récits où ils n'ont vu jusqu'ici qu'une narration unique, serrée et coulante.
Nous commencerons par rappeler ce que nous avons déjà dit à une autre occasion. Si ces morceaux combinés ne se trouvaient que dans la Genèse, on pourrait admettre, à la rigueur, que l'histoire des patriarches avait été écrite plusieurs fois dès avant Moïse, et que celui-ci a pris la peine de fondre ensemble ces anciens documents, quand ils semblaient pouvoir se compléter par la méthode indiquée. Cette supposition a souvent été faite depuis Astruc jusque vers le commencement de notre siècle, et en partie encore bien plus tard. Mais, encore une fois, les autres livres présentent le même phénomène, et les exemples à choisir dans les parties narratives de l'Exode, des Nombres et de Josué, irrécusables par eux-mêmes, détermineront aussi le jugement à porter sur ceux tirés de la Genèse. Par une analyse scrupuleuse des morceaux que nous avons ici en vue, notre commentaire fournira, à qui voudra voir, les preuves à l'appui de noire assertion, et nous pourrions nous borner ici à citer les passages qui rentrent dans cette catégorie. Cependant nous croyons devoir nous y
arrêter quelques instants, pour donner à nos lecteurs, au moyen de quelques exemples choisis, une idée plus nette des résultats auxquels la critique est arrivée à cet égard.
Nous ne ferons que mentionner provisoirement le fameux texte qui a donné l'éveil aux commentateurs attentifs, et qui sera, de notre part aussi, l'objet d'une sérieuse étude. Dans l'histoire du déluge (Gen. VI à VIII), il y a incontestablement au fond une double relation (sans compter quelques débris d'une troisième), si bien combinée, que le texte actuel et définitif passe, à plusieurs reprises, de Tune à l'autre, sans qu'on s'en doute à une lecture superficielle. Comme nous nous sommes proposé de réserver pour le commentaire tout ce qu'il y aurait à dire sur les onze premiers chapitres de la Genèse, nous passons tout de suite à l'histoire des patriarches.
Dès le début, nous rencontrons un premier exemple de cette méthode de combinaison.
Chap. XII, 1 ss. L'Éternel dit à Âbram : Quitte ta patrie [la Qialdée, chap. XI, 28] et va dans un pays que je te montrerai.
4«. Et Abram s'en alla comme l'Éternel le lui avait ordonné, et Lot s'en alla avec lui.
Chap. XI, 31. Térat quitte Ja Ghaldée avec Abram et Lot pour aller en Canaan.