IX
i^ Les Paroles (ou Actes, ou Histoire) de Gad le voyant^ nommées
également à propos de David.
5® Pour Salomon on trouve encore, au passage indiqué, la Prophétie d^Ahiyah le SHlonite^ ainsi que 6® La Vision (roracle) de Ié*edî (ou Ié*edo) le voyant contre
larobe'atn fils de Nebat,
7® Les Paroles (ou Actes, ou Histoire) de S'ema'yah le prophète^ et
8^ de 'Iddô le voyant^ sont mentionnées à propos du règne de
Re)]iabe*am (chap. XII, 15). A cette mention est ajouté le
mot : aux généalogies,
9* Pour le roi Abiyah on renvoie au Midras' du prophète 'Iddô
(chap. XIH, 22).
10° Le Livre des Rois de Juda et d'Israël est cité à propos des rois Asâ (chap. XVI, il), Amaçyah (chap. XXV, 26\ et Abaz (chap. XXVHI, 26).
11° L'histoire de los'afat était racontée en détail dans les Paroles (Actes, Histoire) de léhoû fils de Hananî^ insérées dans le Livre des rois d'Israël (chap. XX, S4). 12° Celle de loas' pouvait être complétée par le Midras' du Livre
des Rois (chap. XXIV, 27).
13° Le prophète Ésaie fils d'Amoç a écrit l'histoire du roi 'Ouzziyah
(chap. XXVI, 22).
14° Le Livre des Rois d'Israël et de Juda est cité pour l'histoire des rois lotam (chap. XXVII, 7), los'iyah (chap. XXXV, 27) et loyaqîm (chap. XXXVI, 8). 15° Pour Qizqiyah, l'auteur nous renvoie à la Vision (le livre des prophéties ou oracles) du prophète Ésaie fils d'Amoç dans le Livre des Rois de Juda et d'Israël (chap. XXXII, 32). 16° Pour Menass'eh, on pouvait consulter les Paroles (Actes,-^
Histoire) des Rois d'Israël (chap. XXXIII, 18), et de plus 17° Les Paroles (Actes, Histoire) de Hozai (ib., v. 19).
Voilà la nomenclature complète des ouvrages cités dans la Chronique, comme pouvant fournir, sur les différents règnes, des détails que le rédacteur de notre manuel n'avait pas cru devoir rapporter à son tour. Nous allons maintenant faire quelques observations sur ce catalogue, si riche en apparence.
On remarquera d'abord qu'il n'est fait aucune citation spéciale pour les règnes de loram, d'Abazyah, d'Amôn, et des trois derniers rois. Ensuite on relèvera ce fait, que presque pour chaque règne l'auteur cite une autre source, ce qui, à première vue, est d'autant plus curieux, que parmi les ouvrages cités il y en a plusieurs qui auraient dû comprendre l'histoire de tous, ou de presque tous les rois de Jérusalem.
Mais ces premières remarques ne touchent pas le fond de la question. Il y en a d'autres, beaucoup plus importantes, que nous allons soumettre à l'appréciation de nos lecteurs. Tout d'abord on a de la peine à se familiariser avec l'idée que, du temps d'Alexandre-le-Grand, il ait encore existé une telle masse d'ouvrages historiques, assez généralement connus et assez accessibles à ceux qui pouvaient vouloir faire des études sérieuses, pour qu'un compilateur pût se borner à les y renvoyer. Si à cette époque ces ouvrages existaient encore, comment ont-ils pu se perdre, sans laisser d'autre trace, entre les mains d'une génération si soucieuse de conserver les quelques restes du trésor littéraire de ses ancêtres, qui avaient échappé comme par miracle à toutes les catastrophes nationales ? Faut-il donc admettre, en tout état de cause, que notre auteur les a eus entre les mains lui-même ? Lui, qui copie servilement en maint endroit les textes de ses prédécesseurs, ne peut-il pas avoir transcrit ces titres, de manière où d'autre, en les empruntant à une source unique qui en faisait mention, sans que nous ayons besoin de le regarder comme l'heureux possesseur d'une bibliothèque si exceptionnellement riche ?
Ce n'est là encore que l'expression d'un doute, instinctif si l'on veut, et qu'on aurait bien raison de ne pas accepter comme un argument péremptoire. Mais continuons. En examinant attentivement tous les titres énumérés ci-dessus, on est frappé aussitôt du fait que plusieurs se ressemblent au point qu'il n'est guère possible de se refuser à l'idée qu'ils désignent un seul et même ouvrage. A qui persuaderait-on que le Livre des rois de Juda et d'Israël (n** 10, 15) est autre chose que le Livre des rois d'Israël
et de Juda (n® 14) ? De même, le Livre des rois d'Israël (n® 1,11) et les Paroles des rois d'Israël (n** 16) pourront être identifiés sans peine, dès qu'on se rappelle que le mot hébreu debarîm (paroles) est employé dans le sens de choses, aCFaires, histoire, comme le prouve le titre même de notre Chronique. Mais alors qu'est-ce qui nous empêche de rapporter tous les titres que nous venons de mentionner à une seule composition historique? Comme du temps de Menass'eh (n** 16) il n'existait plus d'autres rois d'Israël que ceux de Jérusalem, qui ne voit que ce nom ne se rapporte pas, au gré de Tauteur, à ceux du royaume des dix tribus, et que par conséquent l'emploi qu'il en fait ne nous oblige pas à songer à deux ouvrages distincts, dont l'un se serait occupé des rois d'Éphraïm et l'autre de ceux de Juda? Bien plus, la diversité même des titres, loin de nous révéler l'existence d'une pluralité de chroniques de la monarchie, autorise le soupçon que ces citations sont faites avec une certaine négligence, et nous laisse entrevoir que l'auteur n'a puisé lui-même que dans un travail de seconde main.
Et ce que nous disons ici des titres de livres d'histoire, nous le dirons à plus forte raison des titres qui nomment des prophètes : Samuel, Natan, Gad, Ahiyah, Ie*edo, S'emayah, *Iddô, etc. (n°2 à 9, 12, 13, 17). Peut-on admettre que des récits, auxquels s'attachaient des noms en partie si illustres, aient disparu seulement du temps de la domination macédonienne, à une époque où la collection des prophètes était probablement formée? Qu'on n'objecte pas que les rédacteurs de ce recueil ne voulaient y comprendre que les discours mêmes des anciens prophètes. Car non-seulement ils y ont mis le livre de Jonas, mais ils ont eu soin de placer en tête, sous le même titre général de Prophètes, les livres de Josué, des Juges, de Samuel et des Rois, ce qui nous permettra de dire qu'ils n'auraient pas manqué d'accorder le même honneur à des ouvrages historiques de Natan, d'Ésaïe, etc., si de pareils ouvrages avaient existé de leur temps. Le rédacteur de notre Chronique ne les a donc pas connus non plus : il en emprunte les titres à quelque autre compilation qui a dû précéder la sienne.
Mais à propos de ces titres de livres de prophètes, nous poserons la question préalable : s'agit-il bien réellement d'ouvrages spéciaux composés par les personnages désignés dans la Chronique ? Nous laisserons ici de côté le n** 2, l'histoire de Samuel le
voyant, citée comme source de celle de David. Car à cet égard la supposition qu'il s'agit de notre livre de Samuel, aujourd'hui existant, se présente si naturellement, que nous ne nous donnerons pas la peine de la discuter. Et si elle se recommande d'ellemême, on en conclura aussi que le nom de Samuel n'est pas cité comme celui de l'auteur, mais comme une formule littéraire empruntée à la première partie du livre : l'histoire du roi David a été racontée en détail dans l'ouvrage où il est question de Samuel. Cette manière d'expliquer la formule s'appUquera facilement à deux autres citations : Sous le n° 15, nous sommes renvoyés à la Vision (document de l'activité prophétique) du prophète Ésaïe, dans le livre des Rois. Ici nous ne devrons pas recourir au livre d'Ésaïe que nous possédons, et dans lequel nous lisons eflectivement, aux chap. XXXVI et suiv., des détails sur plusieurs événements du règne de yizqiyah ; nous pouvons provisoirement nous borner à dire que ces mêmes faits, dans lesquels le prophète intervient très-directement, mais qui n'ont pas passé tels quels dans la Chronique, se lisent aussi dans le Livre des Rois, que nous avons encore entre les mains. On cite donc ici, comme nous dirions aujourd'hui, dans les Annales des Rois, le chapitre relatif à Ésaïe. Il nous sera permis de juger de même des Paroles de léhoû (n^ 11), insérées également dans les Annales. Seulement comme ce prophète n'est mentionné qu'en passant dans notre livre des Rois, et cela même à propos d'un règne un peu antérieur à celui de los'afat, pour lequel il est cité ici comme source (1 Rois XVI, 7), nous voyons dès à présent que ce n'est pas l'histoire des Rois qui existe encore, que l'auteur dé la Chronique peut avoir eue en vue. Mais cela n'empêche pas que l'ouvrage qui lui a servi de source, c'est-à-dire les Annales des Rois, ait compris un chapitre relatif au prophète léhoû, mêlé aux affaires du roi los'afat. Cette manière de citer certaines parties d'ouvrages étendus était très-naturelle tant que la division des livres en chapitres numérotés n'était pas en usage. Ainsi dans le Nouveau Testament même (Marc XII, 26. Luc XX, 37), une parole adressée à Moïse est introduite par la formule : dans le (récit du) buisson; ailleurs (Rom. XI, 2), une autre est citée comme se lisant dans Élie. Mais ces citations ne soulèvent pas de difficultés ; personne n'ira dire que les évangélistes ont pu lire un livre spécial relatif au buisson ardent, ou que Paul a possédé un ouvrage du prophète Élie.
Ceci établi, nous n'hésiterons pas à voir dans les n** 3, 4, 5 et 7 des parties des mêmes Annales des Rois qui ont dû être la source principale de notre auteur ; parce que nous savons, par celles que nous pouvons consulter nous-mêmes, que les prophètes Natan, Gad, Ahiyah, S'ema*yah ont joué un rôle sous David, Salomon et Rehabe*am ; et si les noms de Ié*edô et de 'Iddô ^ (que nous estimons désigner un seul et même personnage, n" 6 et 8) ne se retrouvent pas dans notre livre des Rois actuel, ce ne sera qu'une preuve de plus que l'auteur de la Chronique n'était pas réduit à ce livre-là pour sa compilation, mais cela ne renversera pas notre hypothèse ^^,
Ce qui nous confirme dans notre opinion relativement à ces prétendus ouvrages spéciaux écrits par des prophètes, c'est que Tauteur n'en cite aucun à propos des derniers règnes, et pourtant il aurait pu citer, que disons-nous, exploiter avant tout les mémoires de Jérémie, qui sont bien pour cette époque la source la plus riche qu'il aurait pu consulter. S'il ne le fait pas (chose facile à constater), c'est qu'il n'a pas consulté non plus d'autres écrits particuliers de prophètes.
En fin de compte, il ne reste donc que trois articles de la série des citations énumérées plus haut (n^* 9, 12 et 13), qui ne paraissent pas pouvoir être considérés comme de simples éléments ou parties de ce que nous avons appelé les Annales des Rois de Juda et d'Israël, dans lesquelles nous croyons avoir découvert provisoirement, si ce n'est l'unique, du moins la principale source de l'auteur de la Chronique. En effet, quand celui-ci dit: Ésaïe a écrit Vhisioivt du roi *Ouzziyah, cette formule, à moins que nous ne voulions l'accuser d'une grossière erreur, doit nous faire croire soit à l'existence d'un ouvrage spécial composé par le prophète, mais dont il n'y a pas la moindre trace, ni dans le recueil de ses discours, ni dans notre Livre des Rois, soit au moins à la mention d'un pareil ouvrage dans la source principale du Chroniqueur. En tout cas nous n'admettons pas que
^ Si dans le passage 2 Chron. XII^ 15 (q° 8} il est ajouté, après le nom de ce prophète : aux généalogies, il est évident que cela doit indiquer d'une manière plus précise l'endroit où il faudra chercher les autres détails.
* Pour ce qui est des Paroles de Hozaî (n° 17}, nous estimons que ce personnage est le produit d'une faute de copiste, c'est-à-dire que l'auteur a écrit : Paroles des prophètes [hoztm], comme dans la ligne précédente.
cet ouvrage ait encore passé sous les yeux de notre auteur. Il aura copié cette citation dans le texte de son prédécesseur, lequel pourrait bien avoir eu en vue le passage Es. VI, 1. Quant aux deux Midras*, nous y reviendrons plus bas. Car aVant de conclure, nous avons à signaler d'autres faits d'une grande importance.
Dans le paragraphe précédent nous avons cherché à rendre plausible l'opinion que la principale source de notre livre des Chroniques, en dehors des documents statistiques que nous y avons relevés antérieurement, a dû être un ouvrage comprenant l'histoire de la monarchie des Isaïdes de Jérusalem. Comme nos livres actuellement existants, de Samuel et des Rois, embrassent la même période, on est amené à demander dans quel rapport ces deux compositions sont entre elles. L'auteur de la Chronique a-t-il puisé directement dans les deux autres livres que nous venons de nommer, sauf à y faire entrer, de son chef, des éléments nouveaux, et de temps à autre des changements? ou bien les deux écrivains, nous voulons dire le rédacteur de la première composition et celui de la seconde, ont-ils puisé à une même source indépendamment l'un de l'autre ? ou enfin, les Annales citées dans la Chronique étaient-elles autre chose que celles dont il est si fréquemment fait mention dans le Livre des Rois ?
A première vue on inclinera facilement vers la solution la plus simple, qui consiste à dire qu'à une certaine époque un membre du clergé juif a pu juger utile d'écrire l'histoire de la ville sainte et du culte qui s'y rattachait du point de vue de sa caste, et qu'il s'est borné, pour ce qui concernait le cadre des événements politiques, à l'emprunter à un ouvrage qui en disait plus qu'il n'en fallait. Cette explication semblait surtout recommandée par les nombreux passages parallèles des deux textes, qui offrent maintes fois une rédaction tellement identique, qu'on est presque forcé d'y reconnaître un rapport de dépendance. Nous n'aurons pas besoin d'en citer ici des exemples, notre commentaire prenant à tâche de faciliter au lecteur la comparaison à faire. Il va sans dire que les différences d'orthographe, ou d'autres variantes assez nombreuses, dans les noms propres, dans les
chiffres, dans le langage même, lequel a dû changer tant soit peu dans le cours des siècles, ne tirent pas ici à conséquence, une partie de ces différences pouvant même être mises sur le compte des copistes. Cette explication n'est pas contredite non plus par les nombreuses lacunes qu'on découvre en mettant en regard Tune de l'autre les deux rédactions qui sont entre nos mains. Ces lacimes sont très-considérables. De l'histoire de David il manque dans la Chronique tout ce qui est antérieur à la mort de Saiil (1 Sam. XVI-XXX), puis les faits qui ont précédé la proclamation du fils d'Isaï comme seul roi de toute la nation, y compris la longue guerre civile (2 Sam. I-IV) ; enfin, tout ce que raconte le second livre de Samuel, chap. XI à XXI, 14, l'affaire de Bat-S'éba', la révolte d'Abs'alom, etc., sans parler des poésies ajoutées à la fin du même livre. Dans l'histoire de Salomon, il manque les détails relatifs à son avènement (I Rois I et II), et toute une série d'autres faits (I Rois III, IG - V, 5, 9-14 ; VI, 5-15, 29-35 ; VII, 1-14 ; XI). En examinant ces éléments de plus près, on voit que la Chronique a omis surtout ce qui était de nature à amoindrir la gloire de ces deux rois. Cette observation pourrait servir à corroborer la supposition qu'il n'y a là que des extraits faits dans un but spécial. Pour le reste de l'ancien ouvrage, il manque ici tout ce qui est relatif aux rois d'Éphraïm, l'auteur n'ayant en vue que l'histoire de Jérusalem. Citons seulement les textes les plus étendus qui rentrent dans cette catégorie : 1 Rois XII, 26- XIV, 20; XV, 25 -XXI. 2 Rois I-VIII, 15; IX, 1-26, 30-36; X; XIII; XIV, 23-29; XV, 8-26; XVII; XVffl, 7-12, 28 -XIX, 34; XXV. En quelques endroits, le besoin de procéder par abréviation est manifeste ; par exemple, dans l'histoire de la maladie de IJizqiyah, 2 Rois XX ; dans les détails de la réformation de los'iyah, 2 Rois XXIII ; dans la relation du règne de loyakîn, 2 Rois XXIV, etc.
S'il n'y avait pas d'autres faits à signaler par suite de la comparaison des deux textes, on se serait certainement arrêté de tout temps à ridée que l'auteur de la Chronique a puisé tout simplement les faits qu'il raconte dans les livres de Samuel et des Rois, en laissant de côté ce qui ne rentrait pas dans son plan, ou ce qui ne lui paraissait pas propre à l'édification de ses lecteurs. Car on comprend que dans la suite des temps, les grandes figures de David et de Salomon aient dû briller d'un éclat tel, que les ombres s'effaçaient de plus en plus, et que d'un autre côté l'histoire des
A. T. 4« part. 3
ancêtres des Samaritains schismaliques apparaissait sous un jour tel, que le silence était encore une espèce de faveur.
Mais dans la Chronique, comparée aux autres livres, nous ne découvrons pas seulement des omissions. Elle ajoute aussi bon nombre de détails qu'on ne trouve pas dans ces anciens textes. Et parmi ces additions, il y en a plus d'une à l'égard de laquelle on ferait positivement tort à l'auteur si l'on voulait les taxer d'amplifications arbitraires, au lieu d'y voir la preuve qu'il a eu à sa disposition autre chose encore que les livres que nous possédons. Il serait même possible, comme nous l'avons déjà dit, qu'il ait rédigé son ouvrage, non point avec le secours de ces livres, mais directement à l'aide d'une autre source, soit que les deux rédacteurs que nous pouvons confronter aujourd'hui aient eu entre les mains une seule et même composition diversement exploitée par eux, soit que cette composition antérieure leur ait été connue elle-même déjà dans deux éditions différentes. Un choix d'exemples pourra nous édifier sur la solution à donner à ce problème.
Un des passages les plus intéressants de l'histoire de David, c'est la longue liste des preux du roi (2 Sam. XXIII, 8 suiv.) , laquelle est comme le dernier écho des chants populaires de l'âge héroïque, bien que ce qui nous en reste ne soit guère qu'un assez maigre extrait. Cette même liste, avec des fautes de copistes, tantôt dans l'un, tantôt dans l'autre texte, se retrouve 1 Chron. XI, 10 s., mais plus longue et plus riche d'une douzaine de noms ajoutés à la fin. Immédiatement après, il y a encore deux listes, l'une des principaux compagnons d'armes de David pendant sa vie d'aventures au désert, l'autre des personnages qui vinrent à Hébrôn le reconnaître comme roi d'Israël, au nom des diverses tribus (chap. XII). Nous ne voyons vraiment pas comment on pourrait dire que ces listes sont dépure invention, tandis qu'il est assez naturel de supposer que l'auteur de la Chronique les a trouvées dans l'ouvrage où le rédacteur des livres de Samuel a puisé ce qu'il donne de la première. Le chap. XXVII contient également plusieurs notices qui ont tout l'air d'être empruntées à un document écrit : il s'agit là de l'organisation militaire de l'état, avec les noms des chefs de corps qui nous sont déjà connus par le catalogue mentionné tout à l'heure ; puis viennent les noms des émirs des différentes tribus ; ensuite ceux des intendants du domaine royal ; enfin ceux des ministres ou chefs de l'administration centrale. Cette dernière liste surtout nous intéresse ici.
parce qu'eUe contient le nom d'un homme qui n'est nommé dans l'autre source qu'à l'occasion de la conspiration d'Abs'alom. Dans le second livre on trouve des détails relatifs à des guerres et à des constructions, détails qui manquent dans le livre des Rois, à propos des règnes de Rehabe'am (chap. XI), d'Abiyah (chap. XIII), de 'Ouzziyah (chap. XXVI), de lotam (chap. XXVII), d'Ahaz (chap. XXVIII), etc. Comme ces données, concernant des aflaires militaires et civiles, ne se rapportent pas à ce qui forme la substance essentielle de la Chronique, on ne peut guère se refuser à l'idée que ce sont là également des extraits d'une composition historique plus ancienne. Il est vrai que ces passages renferment encore d'autres éléments d'une nature différente, sur lesquels nous aurons à revenir ; mais pour ce qui est de ceux que nous venons de signaler, l'explication proposée nous paraît assez plausible. Nous pourrions multiplier ces citations si nous voulions relever un certain nombre de petits traits accessoires que l'on trouve par une comparaison minutieuse des deux textes. Mais nous croyons qu'il suffit de ce qui vient d'être aUégué, pour établir que le rédacteur de la Chronique n'a pas simplement travaillé sur les deux autres livres qui sont encore entre nos mains. Pour arriver à la même conclusion, on a quelquefois insisté siur l'emploi de la formule : jusqu'à ce jour^ qui se rencontre dans divers endroits du texte, à propos de faits qui n'ont certainement plus été les mêmes du temps de l'auteur; par exemple : l'arche sainte est dans le sanctuaire (2 Chron. V, 9), les Cananéens sont soumis à la corvée depuis Salomon (chap. VIII, 8), les dix tribus ne reconnaissent plus la royauté de la maison de David (chap. X, 19), etc. Sans doute, ces passages prouvent que l'auteur a simplement copié un texte beaucoup plus ancien, dans lequel cette formule était à sa place ; mais comme les endroits parallèles du li\Te des Rois (1 Rois VIII, 8 ; IX, 21 ; XII, 19) la contiennent également, cette particularité ne nous révélera rien que nous n'ayons déjà constaté par d'autres observations.
Cependant à côté de ces éléments, qui paraissent avoir été fournis à notre auteur par une source non suspecte et comparativement riche de détails, il se trouve dans son ouvrage une série bien plus grande de récits, d'allégations, d'incidents d'un autre genre qui ne se lisent pas dans les relations correspondantes, bien qu'ils eussent pu y avoir leur place tout aussi bien qu'ici, ou qui y apparaissent sous une forme plus ou moins différente, ou eiiiîn
qui, pour diverses raisons, soulèvent des doutes relativement a leur origine. En voici des exemples.
L'un des plus frappants, c'est l'histoire de la construction du temple de Jérusalem. Tandis que le livre des Rois en attribue tout le mérite à Salomon, et se borne à dire que David en avait bien conçu le projet, mais que le prophète Natan l'en dissuada (2 Sam. VII), la Chronique consacre une longue suite de chapitres (P^ livre, chap. XXII-XXVI ; XXVIII ; XXIX) à la description des immenses préparatifs faits parce premier roi, non seulement pour les constructions elles-mêmes, mais encore pour l'organisation du culte futur et du nombreux personnel qui devait y présider ; il amasse des quantités inouïes de pierres, de bois, de fer, d'or et d'argent ; il enrôle tous les ouvriers nécessaires, en iin mot, il ne laisse à son fils que la besogne de mettre les choses à leur place, et tout cela pour le singulier motif qu'il a versé trop de sang pour que Dieu pût accepter de sa main la maison à laquelle il veut bien attacher son nom ; comme si Salomon, qui, du fond de son harem, débuta par un fratricide et d'autres meurtres politiques, avait eu les mains plus pures que son père, le vaillant guerrier. Il y a ici contradiction flagrante avec le livre des Rois qui nous représente Salomon comme étant dans le cas de chercher au loin, et à grands frais, les matériaux nécessaires, et de demander à l'étranger jusqu'aux personnes les plus indispensables pour l'accomplissement des travaux. En présence de ce fait, ne sera-t-on pas amené à dire que la tradition, en entourant de plus en plus d'une auréole légendaire la tête du glorieux fondateur d'une monarchie trop tôt déchue, n'a pu manquer de lui attribuer, autant que cela était encore humainement possible, et sans trop se préoccuper des alSSrmations contraires de l'histoire, la meilleure part de l'œuvre capitale qui, dans les siècles de servitude et de misère, rappelait du moins encore et l'antique splendeur et les promesses qui s'y rattachaient ?
Le récit du transport de l'arche à Jérusalem (chap. XV) est beaucoup amplifié ; mais on y voit surtout combien l'auteur tient à assurer, dans cette solennité, la première place aux Lévites, qui, dans l'autre texte (2 Sam. VI), brillent par leur absence. Dans la liste des ministres de David, où figuraient autrefois (2 Sam. VIII, 18) des fils du roi comme prêtres, la Chronique (chap. XVIII, 17) leur attribue d'autres fonctions, et cela, sans nul doute, pour sauvegarder le privilège de la caste lévitique. Quand l'ancien historien
raconte (2 Sam. V, 21) que David emporta les idoles des Philistins, celui-ci veut qu'il les brûla (chap. XIV, 12), cela étant conforme à la loi. Une étude très-instructive pourra encore être faite sur les deux récits concernant le recensement du peuple et la peste qui doit en avoir été la conséquence (2 Sam. XXIV. 1 Chron. XXI). Nous nous bornerons à les signaler à Tattention de nos lecteurs ; faisons seulement remarquer, en passant, Tintervention de Satan, mis à la place de Jéhova, puis la différence du prix payé pour la place du temple futur, et le besoin que le dernier auteur éprouve d'excuser David (et cela d'une manière assez singulière), d'avoir fait un sacrifice ailleurs qu'au tabernacle de Moïse.
Pour l'histoire de Salomon (liv. II), nous avons déjà parlé de la suppression de tout ce qui pouvait nuire à la réputation de ce roi ; mais il y aura encore à noter plusieurs traits significatifs. Comme il était dit (1 Sam. III) que Salomon alla offrir un sacrifice sur le haut-lieu de G'ibeon, notre auteur (chap. I, 3) y transporte de son chef le tabernacle mosaïque, de l'existence même duquel, à cette époque, les autres relations ne savent absolument rien. Lors de la dédicace du nouveau temple, il fait tomber le feu du ciel pour allumer l'holocauste (chap. VII, 1). Le livre des Rois avait raconté que Salomon, pour se libérer des engagements contractés à propos de ses constructions, dut livrer vingt villes au roi de Tyr (1 Rois IX, 11) ; la Chronique (chap. VIII, 2) fait céder ces viUes par les Ty riens à Salomon, sans qu'on apprenne la cause de cette cession. Le roi avait épousé une princesse égyptienne et lui avait bâti une maison particulière (1 Rois VII, 8) ; notre texte ajoute (chap. VIII, 11) que c'était parce qu'il ne voulait pas qu'elle fût sous le même toit sous lequel David avait logé autrefois l'arche sainte.
Passons rapidement sur les autres règnes. Toutes les fois que l'histoire vient à mentionner une alliance faite avec un roi voisin, Éphraïmite, Syrien ou autre, l'auteur de la Chronique ne manque pas d'ajouter que c'était chose blâmable ; et ordinairement il met à ce sujet un discours dans la bouche de quelque prophète (Ex. XVI, 7 s.; XX, 35 s.; XXV, 7 s., etc.). Lors du schisme des dix tribus il parle d'une émigration en masse des pieux Israélites, qui vont se rendre à Jérusalem parce que là seulement on professait le vrai culte, le culte lé^al {chap, XI). De cette manière, il n'est tenu aucun compte du culte célébré par le prophète Élie lui-même sur le territoire du royaume dissident. Ensuite le récit
s'étend longuement sur des réformes tentées par les rois Asft (chap. XIV; XV), los'afat (cliap. XVII), Hizqiyah (chap. XXIX à XXXI), los'iyah (chap. XXXV), et comprend une série de discours, calqués sur les textes des prophètes, et mis dans la bouche des rois (chap. XIII ; XX), des prêtres (chap. XXIV) ou de Tun ou de l'autre prophète dont il n^existe pas d'écrit (chap. XV; XX). Tout cela donne à l'histoire sa physionomie particuUère. Mais ce ne sont là que des généralités qui se rapportent moins à la question des sources exploitées qu'à celle du point de vue de l'auteur. Signalons donc encore quelques autres détails caractéristiques. On connaît l'histoire de la conspiration qui amena la chute de la reine Athalie et l'avènement du jeune prince loas'. L'ancienne relation (2 Rois XI) nous représentait comme les principaux acteurs dans cette révolution, outre le prêtre loyada', les officiers de la garde royale ; la Chronique laisse ces derniers de côté et les remplace par des Lévites (chap. XXIII). Le premier narrateur (2 Rois XV, 5) avait trouvé dans sa source que le roi 'Ouzziyah fut atteint de la lèpre, vers la fin de son long règne, et dut être remplacé de son vivant par son fils ; la Chronique (chap. XXVI, 16 s.) nous dit que cette maladie apparut subitement au temple même quand le roi prétendit y entrer avec un encensoir. Elle parle d'une victoire remportée par les Éphraïmites sur le roi Ahaz (chap. XXVIII, 9), après laquelle un prophète vint enjoindre aux vainqueurs de rendre la liberté à 200,000 captifs, femmes, filles et enfants, qu'ils avaient emmenés. Dieu leur ayant bien permis de tuer aux Judéens, qu'il voulait punir, 120,000 hommes en un seul jour, mais non de réduire en esclavage les survivants. Citons encore la lettre du prophète Élie au roi loram (chap. XXI, 12), lettre qu'on peut supposer tombée du ciel, le prophète étant mort longtemps avant l'avènement de ce roi ; la conversion du roi Menass'eh (chap. XXXIII, 11), pendant sa captivité chez les Assyriens, etc.
Ce que nous venons ae dire au sujet de la bataille livrée au roi Ahaz nous remet en mémoire une multitude de passages où notre auteur est singulièrement prodigue de chiffres, au point que ceux que nous nommions tout à l'heure, sont de véritables bagatelles. Rehabe am, pour soumettre les tribus rebelles, met sur pied, des deux tribus qui lui sont restées fidèles, une armée de 180,000 hommes (2 Chron. XI, 1). Amaçyah y enlève une de 300,000 hommes, et non content de cela, il prend encore à ses
gages 100,000 étrangers (chap. XXV, 5). Abiyah fait la guerre à larobe am, roi d'Épliraïm, avec 400,000 hommes contre 800,000, el 500,000 de ces derniers restent surplace, sans qu'il soit question d un seul mort d'entre les vainqueurs (chap. XIII, 3, 17). Asâ avait une année de 300,000 Judéens et de 280,000 Benjaminites; il est attaqué par un conquérant Éthiopien, à la tête d'un million d'hommes, dont il périt tant, qu'il n'en resta point (chap. XIV, 7 suiv.). Enfin, los'afat peut lever sur son petit territoire généralement montagneux et en partie composé de landes, 1,180,000 hommes (chap. XVII, 14). Déjà David, lors de son avènement, passe en revue, dans une parade tenue à IJébrôn, sur le territoire de Juda, une armée de 350,000 hommes, dans laquelle les Judéens eux-mêmes ne figurent qu'avec un faible contingent de 6,800 (1 Chron. XII).
Mais tout cela n'est rien en comparaison des sommes fabuleuses que David amasse pour fournir à son fils les moyens de bâtir le temple. D'après 1 Chron. XXII, 14, David dit à Salomon qu'il laisse à sa disposition cent mille talents d'or, et un million de talents d'argent; les provisions' en autres matériaux de toutes sortes sont incalculables. En outre (chap. XXIX, 3), il veut y consacrer encore, de sa fortune personnelle, trois mille talents d'or et sept mille talents d'argent. Nous dirons seulement que le talent est évalué à 45 kilogranmies, et nous laissons à ceux qui connaissent le système monétaire français le plaisir de calculer le nombre de milliards de francs que ces quantités auraient dû représenter à une époque où les métaux précieux ne se trouvaient pas dans le pays même et où les Israélites n'avaient pas les moyens de s'enrichir par le commerce. Mais nous ne sommes pas encore au bout. Le roi, craignant de n'en avoir pas assez, provoque une souscription parmi ses officiers et autres personnages de bonne volonté, et cet appel de fonds produit en or cinq mille talents et dix mille dariques, en argent dix mille talents, en airain dix-huit mille talents, et en fer cent mille talents (v. 7). On voudra bien remarquer que les dariques, monnaie persane, n'apparaissent dans l'histoire des Juifs (comme de raison) qu'après l'exil, et que notre auteur n'a pu les prendre, en aucun cas, dans une source ancienne. Et tous ces milliards pour un édifice dont on fera bien de rechercher les dimensions assez mesquines dans le sixième chapitre du premier livre des Rois.
Un dernier mot encore pour établir que nous n'avons pas à
considérer l'auteur de la Chronique comme un écrivain critique dont les assertions pourraient être acceptées sans réserve. En parlant des entreprises maritimes de Salomon il dit (chap. VIII, 17), que ce roi se rendit sur les bords de la mer rouge et que le roi de Tyr, son allié, y envoya des vaisseaux et des équipages pour diriger l'expédition projetée. Mais comment devons-nous comprendre ce récit? Les Phéniciens ont-ils doublé le cap de Bonne-Espérance, ou bien les vaisseaux ont-ils été transportés par terre de la Méditerranée au golfe de Suez ? L'auteur ne s'occupe pas de ce détail. Dans un autre endroit (chap. IX, 2Ij, il dit que les vaisseaux de Salomon allaient à Tars'îs' pour y chercher des métaux précieux, de l'ivoire, des singes et des paons. Il y a ici une autre méprise. Tars'îs', en tant que nom de lieu, désigne toujours l'Espagne, à laquelle on n'arrive pas, de la côte de Syrie, en passant par le golfe arabique. Et ce n'est pas en Espagne, mais dans le pays d'Ofïr (Arabie méridionale) que Salomon a fait chercher les marchandises en question. (Même erreur, chap. XX, 36.) Mais il est temps de conclure. Il résulte de tout ce que nous venons de dire, que la Chronique relate des faits assez nombreux que nous ne connaissons que par elle. Parmi ces faits, il y en a que la critique la plus soupçonneuse n'a pas de motifs suffisants de révoquer en doute ; mais dans une proportion bien plus grande encore, l'histoire est présentée sous un jour tout différent de celui que lui prêtent les relations plus anciennes. C'est que l'ouvrage dont nous nous occupons en ce moment la raconte comme on la concevait de son temps, et nous sommes si peu disposé à lui en faire un reproche, que nous soutenons que c'est là plus ou moins le cas de tous les historiens, notamment de la plupart de ceux qui ont traité l'histoire ecclésiastique. Les institutions établies et consacrées au quatrième siècle avant notre ère, après avoir mis un certain temps à recevoir leur forme définitive, sont reportées par l'opinion publique, partagée par notre auteur, à une lointaine antiquité. David est devenu l'organisateur du culte célébré dans un temple qui n'existait pas encore à son époque ; il est même regardé comme le véritable fondateur de ce temple, absolument comme dans l'Eglise chrétienne les apôtres ont été regardés comme les auteurs de maintes choses, livres, formules, rites, doctrines (surtout doctrines), qui n'ont pris naissance que longtemps après leur mort. Notre auteur ne reconnaît comme légitimes que les coutumes et usages qui passaient pour tels au
moment où il écrivait, et il suppose naïvement qu'ils ont dû toujours avoir ce privilège. Il y a plus : dans sa composition il poursuit un but pratique ; il écrit en vue de l'enseignement religieux ; il veut faire ressortir le caractère providentiel des destinées d'Israël, l'intervention permanente de la justice céleste dans les aflFaires des hommes, et surtout dans celles du peuple élu. Tout est subordonné à ce point de vue, qui est incontestablement aussi celui des précédents historiens dont nous possédons encore les écrits, et dont les récits portent l'empreinte de ce pragmatisme didactique, en partie même dans une proportion beaucoup plus forte que la Chronique. Ce serait donc une grande injustice que de faire à l'auteur de ce dernier ouvrage un crime de ce qui s'explique si naturellement, et de l'appeler un faussaire.
Cependant ces considérations générales ne sont pas les seules que nous voudrions faire valoir pour mettre nos lecteurs à même de formuler un jugement équitable sur un ouvrage qui a été l'objet de tant d'attaques. Nous soutenons que l'auteur n'a pas façonné librement et à sa guise les faits qu'il raconte. Il n'est pas davantage exclusivement dans la dépendance d'un préjugé populaire contemporain. Il peut couvrir sa responsabilité, vis-à-vis de la critique, d'une manière plus efficace encore. En effet, quand on étudie bien la forme qu'il donne aux faits, on constate deux choses qui ont aussi leur grande importance dans l'histoire du canon, à l'égard de laquelle la plupart de nos contemporains se contentent encore de ce que nous nous permettrons d'appeler la fable convenue.
En premier lieu on voit ici que le Pentateuque, avec ses lois et ses institutions, avec son organisation détaillée du culte et la sanction pénale sous laquelle il place ses moindres règlements, régnait en maître absolu dans la communauté juive lorsque la Chronique fut écrite. Et comme dès lors aussi il passait pour l'œuvre de Moïse, on se persuadait facilement que depuis plus de mille ans il avait été le code national, universellement reconnu et rigoureusement appliqué par tous les dépositaires des pouvoirs Ihéocratiques. Comment croire qu'un David, qu'un Salomon, ou tel autre prince pieux et fidèle, ait pu se permettre la moindre déviation de la lettre de cette loi? Tout au contraire, c'étaient ces princes qui à leurs autres titres de gloire ont dû joindre celui de la plus stricte observation de ses statuts.
Voici maintenant un second fait non moins évident et plus
instructif encore. Il est vrai que l'histoire, telle qu elle est consignée dans les livres des Juges et de Samuel, et même jusqu'à un certain point dans celui des Rois, prouve de la manière la plus irréfragable que les choses ne se sont pas passées comme le dit la Chronique. Nous y voyons que pendant toute la période écoulée depuis la conquête jusque vers la chute de la monarchie, le code dit mosaïque ne réglait point les formes de la vie religieuse, qu'il n'était même ni invoqué ni connu. Eh bien, du temps de notre auteur on ne tenait aucun compte de ce fait, on ne l'entrevoyait même pas, ou bien on s'en débarrassait par toutes sortes d'expédients exégétiques. Ces procédés ont été généralement en usage jusqu'à nos jours. Or, en ce qui concerne l'époque de la composition de la Chronique, nous en concluons que les livres que nous venons de citer étaient loin d'avoir une autorité égale à celle de la Loi; en d'autres termes, qu'ils n'avaient pas encore la dignité canonique, comme on s'exprime aujourd'hui ; et nous y voyons une nouvelle preuve, et non la moins évidente, de ce que l'histoire du canon hébreu, telle qu'on la construit aujourd'hui assez bénévolement, ne repose sur aucun fondement solide. En effet, de deux choses l'une : ou bien notre auteur ne connaissait pas du tout les livres de Samuel et des Rois, alors il est clair que le canon lui-même, tel que nous l'avons reçu, n'existait pas encore; ou bien il les connaissait, mais ne voyait pas de raison péremptoire qui l'aurait empêché de les contredire, de raconter bien des choses tout autrement qu'eux, alors la notion de la canonicité, c'est-à-dire de l'inspiration, de l'autorité absolue, ne s'y appliquait pas encore au gré des contemporains.
Ce n'est pas tout. Nous prétendons que l'histoire, telle qu'elle est écrite ici, avec son point de vue tout théorique, avec ses additions très-souvent sujettes à caution, avec ses exagérations colossales dans les chiffres, n'est pas l'œuvre personnelle de l'écrivain dont nous avons le livre entre les mains. C'est d'abord l'œuvre du temps et de la transmission orale et populaire. Nous avons jusque dans le Nouveau Testament des exemples assez nombreux de ce travail incessant de la tradition, s'appliquant, la plupart du temps d'une manière presque inconsciente, à compléter, à vivifier, à enjoliver les récits de l'Ancien Testament^ ; et de ce
1 Exemples : les trois ans et demi dans Luc IV, 25 ; la courtisane Rahab, aïeule de David [Matth. J, 5), les devins de Pharaofi nommés dans 2 Tim. III, 8 ; le rocher
qiie la littérature juive en fournit à son tour, on peut faire, et l'on en a fait, des volumes entiers. Ensuite nous sommes persuadé que riiistoire ainsi étudiée, retouchée, travaillée, a déjà été mise par écrit antérieurement, et que la Chronique, à cet égard aussi, n'est qu'un ouvrage de seconde main. Nous croyons en avoir la preuve dans ce que l'auteur dit de ses sources.
Nos lecteurs voudront bien se rappeler maintenant que dans la nomenclature de celles-ci, que nous avons donnée plus haut page 27, il cite deux fois des compositions qu'il appelle des Midras' (n° 9 et 12).. Dans la discussion des divers titres d'ouvrages, recueillis dans les textes de la Chronique, nous nous sommes réservé de revenir sur ces citations particulières, les seules que nous ayons laissées de côté à cette occasion. Or, c'est ce titre même de Midras\ peu remarqué ou très-superficiellement traité par la majorité de nos prédécesseurs, et sur lequel ont peu insisté ceuxlà même qui en ont entrevu l'importance et la portée, c'est ce titre, disons-nous, qui nous donnera la clef de toutes les énigmes auxquelles nous a fait toucher l'examen des rapports de la présente rédaction avec les textes antérieurs. Le mot Midras' ne peut être mieux rendu en français que par le terme d'étude. Seulement il ne faut pas perdre de vue que toute étude, dans le sein du judaïsme, en tant qu'elle se rapporte à la religion, au culte, ou à la législation civile, se fonde toujours et exclusivement sur des textes écrits. La racine drs' signifie proprement chercher, rechercher, et par suite, dans le langage des écoles, scruter des textes, faire de l'exégèse. Ici cependant il importe qu'on sache qu'il y a une immense différence entre l'interprétation des Écritures telle que nous la concevons aujourd'hui, et celle que pratiquaient les docteurs de la synagogue (et, à vrai dire, aussi les docteurs de l'Église chrétienne dans tous les siècles). Nous, nous voulons savoir, d'une manière authentique et positive, ce qu'ont dit les auteurs que nous expliquons ; eux, au contraire, voulaient y trouver leurs propres conceptions, dogmatiques ou juridiques, lesquelles, dans la plupart des cas, dépassaient plus ou moins le cadre des idées exprimées dans les textes, ou lui étaient même
mobile et voyageur dans 1 Cor. X, 4 ; les anges au Sinaï, Gai. III, 17 ; les quarante années du roi Saûl, Actes XIII, 21 ; l'histoire du corps de Moïse, Jude 9 ; une 'série de faits mentionnés dans le discours d'Etienne [Actes VU) et dans le 11' chap. de l'épître aux Hébreux, etc.
complètement étrangères. Un hêt midras' (maison de recherche) était donc ce que nous appelons un auditoire, une salle de cours, une école, où, sous la direction d'un professeur censé avoir fait une étude spéciale des textes, des jeunes gens apprenaient les méthodes reçues pour ce genre de travail. Ces écoliers s'appelaient talmîdîm, d'un nom que nous trouvons pour la toute première fois dans notre Chronique même(P'* livre, chap. XXV, 8). Le midras' y c'est-à-dire l'étude exégétique, ou ce qui était le résultat d'une pareille étude, que c'ait été une règle pratique ou une conception historique, se transmettait, pendant des siècles, dans les écoles par la voie orale. Mais il va sans dire que très-anciennement déjà on peut avoir eu l'idée de mettre par écrit des élucubrations basées sur le fondement scripturaire. Notre Chronique, dans deux passages (2° livre, chap. XIII, 22, et chap. XXIV, 27, surtout dans ce dernier, qui est plus général), atteste, de la manière la plus positive, l'existence d'un travail de ce genre sur l'histoire des rois d'Israël ; et rien ne nous empêche de ramener à cette source, bien que le terme de Midras' ne soit pas explicitement reproduit à chaque occasion, une bonne partie des allégations et des faits que nous cherchons aujourd'hui en vain dans les sources plus anciennes, et qui ont amené la critique à se défier des récits de notre auteur. Le besoin de concevoir et de raconter l'histoire d'après la théorie découlant de la loi immuable de Dieu, censée promulguée au Sinaï, existait depuis le moment où cette loi réglait souverainement la vie nationale et la vie domestique. Et comme cette histoire était la base même de tout enseignement, elle avait une tendance prononcée à s'enrichir de détails de provenance purement fortuite et traditionnelle qui finirent par en former une partie intégrante et consacrée. L'auteur de la Chronique, en puisant à une pareille source, ne mérite donc pas le reproche d'avoir travesti les annales de sa nation, d'avoir inventé arbitrairement certains faits, ou de leur avoir donné une couleur qui les dénaturait. Il donne ce qui de son temps était la forme reçue, populaire, et, comme il Taffirme lui-même, déjà rédigée antérieurement. Il ne faut pas demander à l'antiquité ce qu'elle n'a jamais eu, pas plus chez les Israélites que chez les autres nations, le sens historique, l'investigation critique, la notion d'un développement graduel de ce qui, à un moment donné, est considéré comme d'institution divine. Ajoutons que les hommes placés de manière ou d'autre en
évidence participent à ce genre d'appréciation. Ils auront parlé et agi comme la théorie veut qu'ils l'aient fait ; ils appartiendront beaucoup plus aux générations plus récentes, qu'à la leur propre. Leur biographie devient une légende, et c'est sous celte forme qu'ils sont plus propres à servir aux fins de l'enseignement que si on leur conservait leur physionomie primitive et naturelle. Ces remarques sont largement applicables à l'histoire mosaïque, à celle des prophètes, et en général à celle de tous les personnages qui ont joué un rôle dans la théocratie Israélite. Nous n'y insisterons pas autrement à cette occasion. Ajoutons seulement encore que le fait du Midras' une fois constaté, il nous sera permis de dire que le besoin de considérer l'auteur de la Chronique comme l'heureux possesseur de toute une riche bibliothèque d'anciens ouvrages d'histoire, besoin qui déjà plus haut nous est apparu comme imaginaire, est définitivement écarté. Son ouvrage, d'un bout à l'autre, est puisé dans un Midras', et c'est ce Midras' qui est responsable de tout ce qui provoque nos doutes, y compris riiistoire du roi *Ouzziyah écrite par Ésaïe. Mais ce même Midras', en tant qu'il se fondait, dans une certaine mesure, sur une source plus ancienne, a pu conserver des détails authentiques, négligés par les historiens antérieurs.
Avant d'aborder les textes, nous devons encore entretenir nos lecteurs d'un fait littéraire assez singulier, et qui mérite de fixer pour quelques instants l'attention des personnes qui s'intéressent à rhistoire de la littéraire hébraïque.
Dans la Bible grecque et dans la Vulgate latine, ainsi que dans plusieurs autres éditions, tant anciennes que modernes, l'histoire du temple de Jérusalem, depuis la réformation du roi los'iyah jusqu'à celle du législateur Esdras, se trouve relatée une seconde fois dans un livre différent de ceux dont nous venons de parler. D'après la place que les copistes latins lui ont assignée, il est communément appelé le troisième livre d'Esdras, celui de Néhémie étant compté comme le second. Dans la Bible grecque cependant il occupe la première place, tandis que notre Esdras canonique ne vient qu'après lui, et que Néhémie est ainsi le troisième. Dans l'un de nos plus anciens manuscrits il porte le
titre : Le Prêtre, lequel a passé dans une série d'éditions imprimées. Il est hors de doute que par ce nom on n'a voulu désigner personne d'autre qu'Esdras lui-même. Luther a jugé superflu de traduire ce livre et on ne le trouve que dans un petit nombre de Bibles protestantes. Il en est de même des Bibles catholiques modernes, le concile de Trente ne l'ayant pas compris dans sa liste des livres canoniques.
Pour la presque totalité de son texte, ce livre, qu'on a bien tort de mettre au nombre des Apocryphes, fait double emploi avec la partie correspondante des autres écrits que nous avons compris sous le titre commun de la Chronique ecclésiastique de Jérusalem. Pour qu'on puisse se faire une idée nette du rapport existant entre les deux rédactions, il importe que nous mettions sous les yeux de nos lecteurs le tableau comparatif des passages parallèles. A cet effet, nous plaçons dans la première colonne (à gauche) les sections de l'écrit en question qui ont leur parallèle dans le texte canonique, et dans la seconde colonne (à droite), les sections correspondantes du texte hébreu.
Chap.