‹ La Bible enfin expliquéeChapitre 5 sur 19 · Tome I. E · texte numérisé non relu

Tome I. E

était fa femme , penfant qu'ils le tueraient à caufé de la beauté de fa femme. Et comme ils avaient demeuré plufieurs jours en ce lieu, Abiméleck, Roi des Philiflins , ayant vu par la fenêtre Ifaac qui carerTait fa femme, il le fit venir , & lui dit: il efl; clair qu'elle e(t ta femme ; pourquoi as-tu menti en diiant qu'elle eft ta feeur ? Ifaac répondit : j'ai eu peur qu'on ne me tuât, à caufe d'elle. Abiméleck lui dit: : pourquoi nous as-tu trompés ? Il s'en eu peu fallu que quelqu'un n'ait couché avec ta femme ( 107) , & tu nous aurais attiré un grand péché. Et il fit une ordonnance à tout le peuple , difant : quiconque touchera la femme de cet homme, mourra de mort.

Or Ifaac fema dans cette terre ; & dans la même année il recueillit le centuple (108). Et le

il y avait donc quatre-vingt ans entre le menfonge d'Abraham & le menfonge d'Ifaac 5 & Abiméleck avait alors cent-dix ans.

( 107 ) ïl femble toujours, par le texte , que les gens de Gérar reconnaiiïaient le même Dieu qu'Iiàac & Abraham. Nous marchons à chaque ligne fur des difficultés infurmontables à notre faible entendement.

( 108 ) On ne voit pas comment Ifaac put femer dans une terre qui n'était pas à lui. On voit encore moins comment il put iemer dans un défert de fable } tel que celui de Gérar. On ne comprend pas davantage comment il put avoir une récolte de cent pour un. Les plus fertiles terres de l'Egypte , de la Méfopotamie , delà Sicile , de la Chine, ont rarement produit vingt-cinq pour un : & quiconque aurait de tel récoltes poiTederait des richelies immenfes. Les contes qu'on nous fait du terrein de Babylone , qui produifait trois-cent pour un , font abfurdes. Il arrive fouvent que dans un jardin un grain de bled , tombé par hazard, en produife une centaine & davantage 3 mais jamais cela n'eit arrivé dans un champ entier.

GENESE. éy

Seigneur le bénit , & il s'enrichit , profitant de plus en plus , & devint très grand. Et il eut beaucoup de brebis , & de grands troupeaux, & de ferviteurs , & de fervantes. Les Philiftins , lui portant beaucoup d'envie , ils bouchèrent avec de la terre tous les puits que fon père Abraham avait creules. Abiméleck lui-même dit à Ifaac : retire-toi de nous ; car tu es devenu plus puifTant que nous. Et Ifaac s'en allant vint au torrent de Gérar & y habita, & y fit de nouveau creufer les puits que les gens de Ton père y avaient creu- £és. Et ayant creufé dans le torrent , ils y trouvèrent de l'eau vive ( 109 ). Mais il y eut encore une querelle entre les Palteurs de Gérar & les Parleurs d'Ifaac , difant cette eau erl à nous (110). C'efl pourquoi Ifaac appella ce puits le

puits de la calomnie Et les ferviteurs d'Ifaac

vinrent lui dire qu'ils avaient trouvé un puits ;

c'efl: pourquoi Ifaac nomma ce puits l'abondance'-

Et Èfàtï , âgé de quarante ans , époufa Judith ',

fille de Beri héthéen ( 1 1 1 ) j & Bafamath , fille

( 109) Il n'y a point de torrent dans ce pays } fi ce n'eft quelques fiiets d'eau fomache' qui s'échappent quelquefois des puits qu'on a creufés lorfque le lac Alphaltide étant enflé , êc fe filtrant dans la terre , en fait fortir fes eaux , dont à peine les hommes & les animaux peuvent boire. Les Caravanes , qui paiTent par ce défert , font obligées de porter de l'eau dans des ou-" très. Quand ils ont trouvé par hazard un puits , ils le cachent très foigneufement. Et il y a eu pluileurs voyageurs que la foif a fait mourir dans ce pays inhabitable;

(110) Ces difputes continuelles pour un puits confirment ce que nous venons de dire fur la difette d'eau & fur la ftérilité du pays.

( 1 1 1 ) Malgré les défenfes pofitives du Seigneur d'é* poufer des filles Cananéennes ; voilà pourtant Efaii qui

<5g GENESE.

d'Elon du même lieu, qui toutes deux ofFeiîferent Ifaac & Rébecca.

Ifaac devenu vieux , fes yeux s'obfcurcirent > il ne pouvait plus voir. Il appella donc Efaù fon fils aine , & lui dit : mon fils ! Efaù répondit , me voilà. Son père lui dit : tu vois que je luis vieux , & que j'ignore le jour de ma mort. Prends ton carquois & ton arc ; va t'en aux champs ; apporte-moi ce que tu auras pris ; fais m'en un ragoût , comme tu fais que je les aime ; apporte le moi , afin que j'en mange , & que mon arae te bénifïè avant que je meure. Rébecca ayant entendu cela , & qu'Efaù était aux champs félon l'ordre de fon père , dit à Jacob fon fils : j'ai entendu Ifaac ton père qui difait à ton frère Efaù , apporte-moi de ta chane , fais en un ragoût afin que j'en mange , ôc que je te béniiTe devant le Seigneur avant de mourir. Suis donc mes con- {èils , va t'en au troupeau ; apporte-moi deux des meilleurs chevreaux , afin que j'en fafie à ton père un plat que je fais qu'il aime. Et quand tu les auras apportés ôc qu'il en aura mangé , qu'il te bénifiè avant qu'il meure. Jacob lui répondit : tu fais que mon frère eil tout velu ( 1 12 )

en époufe deux à la fois , & Dieu ne lui en fait nulle réprimande.

(112) Cette fupercherie de Rébecca & de Jacob eft regardée comme très-criminelle ; mais le ïuccès n'en elt pas concevable. Il paraît impoffible qu'Ifaac 3 ayant reconnu la voix de Jacob , ait été trompé par la peau. de chevreau dont Rébecca avait couvert les mains de ce fils puîné. Quelque poilu que fut Efaii } fa peau ne pouvait reffembier à celle d'un chevreau. L'odeur de la peau d'un animal fraîchement tué devait le faire Cenjir. Ifaac devait trouver que les mains de fon fils n'a-

GENESE. ffp-

8c que j'ai la peau douce. Si mon père vient à me tâter , je crains qu'il ne penfe que j'ai voulu le tromper , & que je n'attire fur moi fa malédiction au lieu de fa bénédiction. Rébecca lui dit : que cette malédiction foit fur moi, mon fils ; entends feulement ma voix , & apporte ce que j'ai dit. Il y alla , il l'apporta à fa mère , qui prépara le ragoût que fon père aimait ( 113 ). Elle habilla Jacob des bons habits d'Efaii , qu'elle avait à la maifon ; elle lui couvrit les mains & le cou avec les peaux des chevreaux , puis lui donna la fricalfée & les pains qu'elle avait cuits. Jacob, les ayant apportés à Ifaac , lui dit , mon père ! Ifaac répondit , qui es- tu : mon fils ? Jacob répondit ; je fuis Efaù ; j'ai fait ce que tu m'as commandé : leve-toi, afïieds-toi , mange de ma chafïè , afin que ton ame me bénifïè. Ifaac dit à fon fils : comment as - tu pu fitôt trouver du gibier ? Jacob répondit : la Volonté de Dieu a été que je trouvafïè fur le champ du gibier. Ifaac dit : approche -toi que je te touche , & que je m'aifure fi tu es mon fils ou non. Jacob s'approcha de fon père ; & Ifaac , l'ayant tâté , dit : la voix eft la voix de Jacob , mais les mains font

vaient point d'ongles. La voix de Jacob devait l:infbuïre aftèz de la tromperie ; il devait tâter le refte du corps. Il n'y a perlonne qui puiiTe fe laitier prendre à un artifice fi groffier.

( 11$ ) Rébecca paraît encore plus méchante que Jacob : c'ert elle qui prépare toute la fraude : mais elle accompliflait les décrets de la Providence ians le fa-, voir. On punirait dans nos tribunaux Jacob & Rébecw ca , comme ayant commis un crime de faux. Mais la Sainte Ecriture n'eft pas faite comme nos loix humaines.' Jacob exécutait les arrêts divins } même par fes fautes^'

7o GENESE.

les mains d'Efaù j & il ne le connut point , parce que fes mains , étant velues , parurent femblables à celles de fon fils aine, il le bénit donc, & lui dit : es-tu mon fils Eiaù ? Jacob répondit : je le fuis. Ifaac dit : apporte-moi donc de ta chat iè , mon fils ; afin que mon ame te bénifTe. Jacob lui préfenta donc à manger, il lui préfènta aufli du vin qu'il but, & lui dit : approche-toi de moi & baife-moi , mon fils ; & il s'approcha, & baifa Ifaac, qui, ayant fenti l'odeur de fes habits , lui dit en le bénifïmt : voilà l'odeur de mon fils , comme l'odeur d'un champ tout plein béni du Seigneur.

Et il dit ( 1 14 ) : Que Dieu te donne de la rofée du ciel , & de la graifTe de la terre , abondance de bled & de vin 1 Que les peuples te fervent ï Que les Tribus t'adorent ! Sois le Seigneur de tes frères ? Que les enfans de ta mère loient courbés devant toi. ...... A peine Ifaac

avait fini ion difeours , que Jacob étant forti , Efaiï arriva , apportant à fon père la fricafïee de fa chafïè , en lui difant : leve-toi , mon père , afin que tu manges de la chafïè de ton fils , & que ton ame me bénilïè. Ifaac lui dit : qui es-tu ?

(114) On demande encore comment Dieu put attacher fes bénédictions à celles d'Ifaac , extorquées par Une fraude fi puififiable & fi aifée à découvrir ? C'eft rendre Dieu efcla-ve d'une vaine cérémonie , qui n'a , par elle-même , aucune force. La .bénédiction d'un père n'efi autre chofe qu'un fouhait pour le bonheur de fon fils. Tout cela , encor une fois , étonne l'efprit hu- £nain , qui n'a > comme nous l'avons dit fouvent , d'autre parti à prendre que de foumettre fa raifon à ia foi. Car puifque la Sainte Eglife , en abhorrant les Juifs «Se lp Judaïfme , adopte pourtant toute leur hiftoire > il faut. fcroire aveuglément toute cette hiftoire.

Efaii répondit : je fuis ton premier - né Efaii, Ifaac fut tout épouvanté &tout ftupéfié ; & admirant la chofe plus qu'on ne peut croire , il dit : qui eft donc celui qui m'a apporté de la chaffe ? jai mangé de tout avant que tu vinffes ; je L'ai béni , & il fera béni. Elaù ? ayant entendu ce difcours , fè mit à braire d'une grande clameur ; & concerné il dit : béni-moi auffi , mon père. Ifaac dit : ton frère eft venu frauduleufement , & a attrapé ta bénédiction. Efaii répartit : c'eft jui~ tement qu'on l'appelle Jacob ; car il m'a fupplanté deux fois; il m'a pris mon droit d'ainene , & à préfent il me dérobe ta bénédiction. N'y a-til point aulfi de bénédiclion pour moi ( 115 )?

( 1 1 $ ) Efaii a toujours raifort : cependant fon père lui •dit qu'il fervira Jacob. Efaii ne fut point afïujetti à Jacob. Une partie de ceux qu'on croit ies defcendans d'E-. faii furent vaincus à la vérité par la race des Afmonéens ; mais ils prirent toujours leur revanche. Ils aidèrent Nabuchodonofor à ruiner Jérufaiem. lis fe joignirent aux Romains. Hé rode Iduméen fut créé par les Romains > Roi des Juifs } ÔC longtems après ils s'affocierent aux Arabes de Mahomet. Ils aidèrent Omar , & enfuite Saladin , à prendre Jéruiaiem ; ils en font encore les maîtres en partie , & ils ont bâti une belle Mofquée fur les mêmes fondemens qu'Hérode avait établis pour élever fora fuperbe temple. Us partaient avec ies Turcs toute la Seigneurie de ce pays , depuis Joppé jufqu'à Damas. Ainfî , prefque dans tous ies temps , c'eft la race d'Efaii qui a été véritablement bénite ; & celle de Jacob a été tellement infortunée , que les deux Tribus êc demi qui lui relièrent font aujourd'hui auffi errantes , auffi difperfées , & beaucoup plus méprifées que les anciens Par- • ils , & que ne l'ont été les reftes des Prêtres Iliaque s.

Avis de l' Editeur.

Ici U Commentateur s' eft arrêt ê ; & celui qui lui a J accédé $

Ifaac répondit : je l'ai établi ton maître , & je lui ai fournis tous lés frères ; il aura du bled & du vin : que puis-je , après cela , faire pour toi ? Efaii dit : Père , n'as-tu qu'une bénédiction ? Bénis-moi , je t'en prie. Et il pleurait en jettant de grands cris.

Ifaac ému lui dit : eh bien ! Dans la graiffe de la terre & dans la rofée du ciel fera ta bénédiction. Tu vivras de ton épée ; & tu ferviras ton frère ; & le temps viendra que tu fecoueras le joug de ton cou

Jacob , étant arrivé en un certain endroit , & voulant s'y repofer après le foleil couché, prit une pierre , la mit fous fa tête , & il dormit en ee lieu. Il vit en longe une échelle appuyée d'un bout fur la terre , & l'autre bout touchait au ciel, ies Anges de Dieu montaient & dépendaient par cette échelle ; & Dieu était appuyé fur le haut de l'échelle , lui difant . je fuis le Seigneur de ton père Abraham , & Dieu d'Ifaac : je te donnerai la terre où tu dors , à toi & à ta femence ; & ta femence fera comme la poulïiere de la terre (H5): je te donnerai l'occident, & l'orient ?

•voyant que cet ouvrage ferait trop volumineux > fi on conù-= nuait à traduire & a commenter ainfi çrefque tout l'ancien & le non-veau Tefiament , s'ejl rejlraint à ne donner que les principaux endroits > qui femblent exiger des notes , en liant feulement par des transitions le précis de la Bible 3 & en con-t gavant le texte , fans jamais l'altérer.

( 116) Les favants Critiques en hiftoires anciennes remarquent que tGutes les nations avaient des oracles , des prophéties , & même des talifmans , qui leur affuraient l'empire de la terre entière. Chacune appellait l'univers |« peu qu'elle connaiiTait autour d'elle. Et depuis TE%

le nord & le midi : toutes les nations feront bénies en toi , & en ta fèmence : je ferai ton conducteur par-tout où tu iras.

Jacob s'étant éveillé , dit : vraiment le Seigneur eft en ce lieu , & je n'en favais rien ; & tout épouvanté il dit : Que ce lieu efl: terrible t C'eft la maifon de Dieu , & la porte du ciel. Jacob , fe levant donc le matin , prit la pierre qu'il avait mife fous fa tête ', il l'érigea en monument , répandant de l'huile fur elle ; il appella Béthel la ville qui lé nommait auparavant Luz (117);

phrate juiqu'à la mer méditerranée , & de même dans la Grèce , tout peuple qui avait bâti une ville l'appellait la ville de Dieu , la ville fainte , qui devait iubjuguer, toutes les autres. Cette fuperftition s'étendit enfuite ju£. ques chez les Romains. Rome eut Ton bouclier facré qui tomba du ciel } comme Troye eut fon Palladium. Les Hébreux, n'ayant alors ni ville , ni même aucune po£ feiîion en propre , & étant des Arabes vagabonds , qui paiflaient quelques troupeaux dans des deferts , virent Dieu au haut d'une échelle y ÔC ces vifions de Dieu > qui leur parlait au plus haut de cette échelle , leur tinrent lieu des oracles & des monumens dont les autres peuples fe vantèrent. Dieu daigna toujours le proportionner } comme nous l'avons déjà dit , à la fimplicité grolEere & barbare de la horde juive , qui cherchait à imiter , comme elle pouvait , les nations voilînes.

(117) Il n'y avait alors ni ville de Luz 3 ni ville de Béthel dans ce défert. Béthel fignifie en Chaldéen habitation de Dieu , comme Babel } Balbec 3 6c tant d'autres villes de Syrie. C'eft ce qui a fait croire à plufieurs Critiques que la Genefe fut écrite longtems après l'établiiTement des Arabes hébreux dans la Paleftine. Beth étant un mot qui fignifie habitation j il y a un nombre prodigieux de villes , dont le nom commence par Beth,

A l'égard de la pierre fervant de monument } c'eft encore un ufage de la plus haute antiquité . On appellait ces monumens groiSers Béthillet , ibit pour marquer des jbornes , foit pour indiquer des routes. Elles, étaient ré3

& il fit un vœu au Seigneur , difant : Dieu demeure avec moi ; s'il me conduit dans mes voyages , s'il me donne du pain pour manger & des habits pour me couvrir , & fi je reviens fain & fauf chez mon père , le Seigneur alors fera mon Dieu ( i s 8 ) ; & cette pierre , que j'ai érigée en monument, s'appellera la Maifon de Dieu; &je te donnerai la dixme de ce que tu m'auras donné ( 119).

Jacob , étant donc parti de ce lieu , il vit un puits dans un champ , près duquel étaient couchés trois troupeaux de brebis. Rachel arriva avec les troupeaux de fon père : car elle gardait fes moutons. Il abreuva fon troupeau , & baifa Rachel , & lui dit qu'il était le frère de fon père & le fils de Rébecca. Or Laban avait deux filles , l'ainée était Lia, & la cqdette était Rachel;

putées confacrées , les unes au foleil , les autres à la ïune ou aux planètes. Les ilatues ne furent fubftituées à ces pierres que longtems après. Sanconiaton parle des Béthilles , qui étaient déjà facrées de fon temps.

(118) Ce vœu de Jacob a paru fort fingulier aux Critiques : h t'adorerai , fi tu me donnes dît ^aïn & un habit &c. femble dire : Je ne t'adorerai pas^ fi tu ne me donnes rien. Les prophanes ont comparé ce difcours de Jacob aux ufages de ces peuples qui jettaient leurs idoles dans la rivière } lorfqu'elles ne leur avaient pas accordé de la pluie. Les mêmes Critiques ont dit que ces paroles de Jacob étaient tout-à-fak dans fon ca~ ra&cre > & qu'il fefait toujours bien fes marchés.

(119) Les mêmes Critiques ont obfervé , qu'il effc parlé déjà . deux fois de dixmes offertes au Seigneur ; la première , quand Abraham donne la dixme à Melchifédec , Prêtre , Roi de Salem ; & la^fe.conde } quand Jacob promet la dixme de tout ce qu'il gagnera : Ce qui a fait conjecturer mal-à-propos que cette hiftoire avait été compofée par quelqu'un qui recevait la dixme.

mais Lia avait les yeux chafïieux , Se Rachel était belle & bien faite. Jacob l'aima & dit à Laban : je te fervirai fept ans pour Rachel , la plus jeune de tes filles. Laban lui dit : il vaut mieux que je te la donne qu'à un autre ,• demeure avec moi. Jacob fervit donc Laban fept ans pour Rachel ; & il dit à Laban : donne-moi ma femme j mon temps efl accompli,- je veux entrer à ma femme ( 120 ).

Laban invita grand nombre de fes amis au ferlin, & fit les noces. Mais le foirillui amena Lia au lieu de Rachel ( 121 ) ; & Jacob ne s'en apperçut que le lendemain matin. Il dit à fon -beau-pere : pourquoi as-tu fait cela ? Ne t'ai-je pas fervi pour Rachel? Pourquoi m'as-tu trompé ? Laban répondit : ce n'eft pas notre coutume dans ce lieu de marier les jeunes filles avant les ainées. Achevé ta première femaine le mariage avec Lia , & je te donnerai Rachel pour un nouveau travail de fept ans.

Jacob accepta la propofition ,• & au bout de la femaine il épouia Rachel. Et Jacob , ayant

( 120 ) Ce marché fait par Jacob avec Laban fait voir évidemment que Jacob n'avait rien , ÔC que Laban avait très peu de chofe. L'un fe fait valet pendant fept ans pour avoir une fille ; & l'autre ne donne à fa fille aucune dot, Un pareil mariage ne femble pas préfager ï'Empire de la terre entière que Dieu avait promis tant de fois à Abraham, à Ifaac & à Jacob.

( ni ) Jacob , qui avait trompé fon père, trouve ici un beau -père qui le trompe à fon tour. Mais on ne conçoit pas plus comment Jacob ne s'apperçut pas de la friponnerie de Laban , en couchant avec Lia } qu'on ne conçoit pas comment Ifaac ne s'était pas apperçu de la friponnerie de Jacob. On n'attraperait p'erfonne aujourd'hui avec de pareilles fraudes ; mais ces temps- là n'étaient pas les nôtres.

fait les noces avec Rachel qu'il aimait , fervît encore Laban pendant fept autres années (122).

Mais Dieu , voyant que Jacob méprifait Lia > ouvrit fa matrice , tandis que Rachel demeurait ftérile. Lia fit quatre enfans de fuite , Ruben , Siméon , Lévi & Juda .

Rachel dit à fon mari : fais-moi des enfans , ou je mourrai. Jacob en colère répondit : me prens-tu donc pour un Dieu? Eif-ce moi qui t'ôte le fruit de ton ventre ? Rachel lui dit : j'ai Bala ma fervante j entre dans elle ( 123 )?- qu'elle enfante fur mes genoux , & que j'aie des fils d'elle. Et Jacob ,* ayant pris Bala , elle accoucha de Dan. Bala fit encore un autre enfant ; & Rachel dit : le Seigneur m'a fait combattre contre ma fœur 5 c'eft pourquoi le nom de cet enfant fera Nephtali.

Lia , voyant qu'elle ne fefait plus d'enfans , donna Zelpha fa fervante à fbn mari ; & Zelpha , ayant accouché , Lia dit : cela eft heureux ,* & appella l'enfant Gad. Zelpha accoucha encore, & Lia dit : ceci eft encore plus heureux ; c'efl

( 12,2) Voilà donc Jacob, le père de la nation jui-' Ve 3 qui fe fait valet pendant quatorze ans pour avoir Une femme. Les origines de toutes les nations font petites & barbares 3 mais il n'en eft aucune qui reffemble à celle-ci.

( 1 23 ) Non feulement Jacob époufe à la fois deux (œurs , dans un temps où l'on fuppofe que la terre était îrès peuplée ; mais il joint à cet incefte l'incontinence de coucher avec la fervante de Rachel , & enfui te avec la fervante de Lia. On a prétendu que tout cela était permis par les coutumes des Juifs ; mais il n'y a point de loi polïtive qui le dife ; nous n'en avons que des exemples. On époufait les deux fœurs ; on époufait fa propre fœur ; on couchait avec fes fervantes. Telles jetaient les mœurs juives ; nos loix font différentes.

pourquoi on appellera l'enfant Azer.

Or Ruben , étant allé dans les champs pendant la moiiïbn du froment , il trouva des mandragores. (124). Rachel eut envie d'en manger, & dit à Lia : donne moi de tes mandragores. Lia répondit : n'eil-ce pas allez que tu m'aie pris mon mari, fans vouloir encore manger mes mandragores que mon fils m'a apportées ? Rachel lui dit : eh bien , je te cède mon mari ; qu'il dorme avec toi cette nuit , & donnemoi de tes mandragores ( 135 ).

(12.4) Dans des temps très-poftérieurs , les racines dç mandragores ont parlé pour être prolifiques. C'eft une erreur de l'ancienne Médecine s c'eft ainft qu'on a cm que Je Satyrion Se les mouches cantarides excitaient à la copulation ; mais de pareilles rêveries ne furent débitées que dans les grandes villes , où la débauche payait le charlatani ime. C'eft encore une des raiibns qui ont fait penfer aux Critiques que les événemens de la Gene£b n'avaient pu arriver, & qu'ils n'avaient pu être écrits 3 dans le temps où l'on fait vivre Moyfe ; mais cette cri», tique nous paraît la plus faible de toutes. Nous penlons que des ^ardeurs de moutons ôc de chèvres , teis qu'on nous peint les Patriarches, pouvaient avoir imaginé la. prétendue propriété des mandragores tout auin bien que les charlatans des grandes viiles. Ces plantes chevelues pouvaient être aifément taillées en figures d'hommes ÔC de femmes avec les parties de la copulation 5 6ç peutêtre eft-ce la première origine des Friapes.

(12?) Tous ces marchés font affez Singuliers. Elaiï ' cède fcn droit d'ainefie pour un plat de lentilles , & Rachel cède fon mari à fa fœur pour une racine qui refiemble imparfaitement au membre viril. Quelques perfonnes ont été fcandaiilees de toutes ces hiftoires ; elles les ont prifes pour des fables groilieres , inventées par des Arabes groiïïers aux dépens de la raifon, de la bienfeance & de iavraifemblance. Elles n'ont pas fongé combien ces temps -là étaient différents des nôtres ; elles ont,--

Lia alla donc au devant de Jacob qui revenait des champs , & lui dit : tu entreras dans moi cette nuit ; parce que je t'ai acheté pour prix de mes mandragores. Et Jacob coucha avec elle cette nuit-là. Dieu écouta la prière de Lia; elle fit un cinquième fils , & elle dit : Dieu m'a donné ma récompenfe , parce que j'ai donné ma fervante à mon mari (126).

Jacob après cela dit à fon beau-pere : tu fais comme je t'ai fervi ; tu étais pauvre avant que je vimTe à toi; maintenant tu es devenu riche $ il eft jufte que je penfe aufïi à mes affaires. Je ferai encore ton valet, paiffant tes troupeaux. Mettons à part toutes les brebis tachetées & marquées de diverfes couleurs; & déformais toutes les brebis & les chèvres qui naîtront bigarrées feront à moi ; & celles qui naîtraient d'une feule couleur me convaincraient de t'avoir friponne. Laban dit : j'y confens. Or Jacob prit des branches de peuplier , d'amandier & de plane toutes vertes , les dépouilla d'une partie de leur écor-

voulu juger des mœurs de l'Arabie par les mœurs de Londres de de Paris : ce qui n'eft ni honnête ni yraifèmblable de notre temps , a pu être l'un & l'autre dans les temps qu'on nomme héroïques. Nous voyons des chofes non moins extraordinaires dans toute la mythologie grecque & dans les fables arabes. Nous l'avons déjà dit, & nous devons le répéter : ce qui fut bon alors } ne 1-eft plus.

(125) On croirait en effet que les mandragores opérèrent dans Kachel; puifqu'elle conçut un fils après ère avoir mangé 3 & quelle en remercia le Seigneur. Cette propriété des mandragores a été luppofée chez toutes les nations & dans tous les temps. On lait que Machiavel a fait une Comédie établie iiir ce préjugé rul-* gaire.

ce ? enforte qu'elles étaient vertes & blanches. Lors donc que les brebis & les chèvres étaient couvertes au printemps par les mâles , Jacob mettait ces branches bigarrées fur les abreuvoirs , afin que les femelles conçuffent des petits bigarrés. Par ce moyen Jacob devint très riche : iî eut beaucoup de troupeaux , de valets & de fervantes, de chameaux & d'ânes ( 127).

Or Jacob , ayant entendu les enfans de Laban qui difaient , Jacob a volé tout ce qui était a notre père ; 8f le Seigneur ayant dit fur-tout à Jacob , fauve- toi dans le pays de tes pères & vers ta parenté , & je ferai avec toi ; il appella Rachel &■ Lia , les fit monter iiir des chameaux ,

(12,7) j> Quoiqu'en dife le texte, cette nouvelle 35 fraude de Jacob ne devait pas l'enrichir. Il y a eu }> des hommes affez fimples pour eflayer cette méthode ; y, ils n'y ont pas plus réuffi que ceux qui ont voulu fai- -, re naître des abeilles du cuir d'un taureau , & une 3). verminiere du fana de bœuf. Toutes Ces recettes font 3) auiiï ridicules que la multiplication du bled qu'on 3, trouve dans la Maifon-Rujlique , Se dans le Peùt-Àlr> bert. S'il fuffifait de mettre des couleurs devant les !•> yeux des femelles pour avoir des petits de même » couleur , toutes les vaches produiraient des veaux 3} verds 5 & tous les agneaux , dont les mères paiffenc » l'herbe verte } feraient verds auffi. Toutes les femy> njes , qui auraient vu des rofiers , auraient des fa- » milles couleur de rofe. Cette particularité de l'hif- » toire de Jacob prouve feulement que ce préjugé im- » pertinent eft très ancien. Rien n'eft fi ancien que y> l'erreur en tout genre. Caknet croit rendre cette » recette recevable 3 en alléguant l'exemple de quel- 3) ques merles blancs. Nous lui donnerons un merle s» blanc , quand il nous fera voir des moutons verds. Cette remarque éft de Mr. Freret. Nous la donnons telle que nous l'avons trouvée. Elle eft bonne en phyfique , & mauvaife en théologie.

So GENESE.

& partit. Et prenant tous fes meubles avec Ces troupeaux , il alla vers Ifaac fon père au pays de; Canaan. Ayant paiTé l'Euphrate , Laban le pourfuivit pendant fept jours , & l'atteignoit enfin vers la montagne de Galaad. Mais Dieu apparut en fonge à Laban , & lui dit : garde-toi bien de rien dire contre Jacob ( I2g )•

Or Laban étant allé tondre fes brebis, Râchel , avant de s'enfuir , avait pris ce temps pour voler les Théraphirn, les idoles de fon père. Et JLaban , ayant enfin atteint Jacob , lui dit : je pourrois te punir ; mais le Dieu de ton père m'a dit hier : prends garde de molefter Jacob. Eh bien ! veux-tu t'en aller voir ton père Ifaac ? fbit ; mais pourquoi m'as-tu volé mes Dieux ? Jacob lui répondit : je craignais que tu ne m'enlevafTes tes filles par violence ; mais , pour tes Dieux i

je

('ii8) Il y a bien des chofes dignes d'obfervatîorr. iD'abord Dieu défend à Abraham , à Ifaac & à Jacob id'époufer des filles idolâtres 3 & tous trois , par l'ordre ,<te Dieu même , époufent des filles idolâtres : car ils époufent leurs parentes idolâtres , petites-filles de Tha-* ré Potier de terre , fefeur d'idoles. Laban eft idolâtre . Hachel ôc Lia font idolâtres. Enfuite Laban & Jacob fbn gendre ne font occupés , pendant vingt-ans ? qu'à jfe tromper l'un l'autre. Jacob s'enfuit avec fes femmes '& fes concubines } comme un voleur 3 & il traîne de; l'Euphrate avec lui douze enfans qui font les douze Patriarches qu'il a eus des deux fœurs & de leurs deux fervantes. Dieu prend fon parti , & avertit Laban l'idolâtre de ne point molefter Jacob. C'eft , dit-on, une figure de l'Eglife Chrétienne. Nous refpecîons cette figure } & nous ne fommes ni aifez favants pour 3a comprendre , ni arfez téméraires pour entrer dan» ïes jugemens de Dieu. (Iz?l

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je conferis qu'on fane mourir celui qui les avH rà volés ( 129 )<

Laban entra donc dans les tentes de Jacob j de Lia Ôc des fervantes , & ne trouva rien, Eg étant entré dans les tentes de Rachel , elle cacha promptement les idoles fous le bât d'un chameau , s'aiftt deffus & dit à fon père : ne te fâche pas > mon père , fi je ne puis me lever ; car j'ai mes ordinaires. Alors Jacob & Laban fe querellèrent & fe racommoderent , puis firent

( i %9 ) On ne voit dans toute cette hiftoire que des larcins. L'idolâtre Rachel } quoiqu'elle foit la figure de[ FEglife , volé les Théraphim , les idoles de fon pere4 Etait-ce pour les adorer ? Pour avoir une fauvegardeï contre les recherches , elle feint d'avoir fes ordinaires pour ne fe point lever devant Laban ; comme fi* ung femme , qui paifait fa vie à garder les troupeaux 3 nq, pouvait fe lever dans le temps de fes règles.

On demande ce que c'était que ces Théraphim ? C'é-4 taient fans doute de ces petites idoles , telles qu'erg fefait Tharé le Potier ; c'étaient des Pénates. Les hommes de tous les temps & de tous les pays ont été anez fous pour avoir chez eux de petites figures } des an-J neaux , des amulettes , des images } des caractères aux^j quels ils attachaient une vertu fecrette. Le pieux Enée i en fuyant de Troye au milieu des flammes y ne manque pas d'emporter avec lui fes Théraphim } fes Péna-' tes , fes petits Dieux. Quand Genferic , Totila , & Ief Connétable de Bourbon } prirent Rome , les vieilles femmes emportaient ou cachaient les images en qui elles avaient le plus de dévotion.

Il refte à favoir comment l'auteur facré > qui plufieurs fiecles après écrivit cette hiftoire } a pu favoir toutes ces particularités , tous ces difcours , & l'anecdote des ordi-; naires de Rachel. C'eft fur quoi le ProfeiTeur de Méde^ cine Afiruc a écrit un livre intitulé : Corijeclures fur Fan~ sien Tejlarmnt: mais ce livre n'a pas tenu ce qu'il pro^; snettait.

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