‹ La Bible enfin expliquéeChapitre 6 sur 19 · Tome L F · texte numérisé non relu

Tome L F

un paéle enfemble. il élevèrent un monceau de pierres pour fervir de témoignage , & l'appellerent le monceau du témoin, chacun dans fa Langue. Comme il était fèul en chemin pendant la nuit , voici qu'un phantôme lutta contre lui du foir jufqu'au matin ; & ce phantôme , ne pouvant le terraffer , lui frappa le nerf de la cuiflè qui fe fécha auffitôt ; & le phantôme , Payant ainfi frappé , lui dit : laiilè-moi aller ; car l'aurore monte. — Je ne te lâcherai point, répondit Jacob-* que tu ne m'ayes béni. Le fpeclre dit : quel eft ton nom ? Il lui répondit : on m'appelle Jacob. Le ipectre dit alors : on ne t'appellera plus Jacob : car fi tu *as pu te battre contre Dieu , combien feras -tu plus fort contre les hommes l (130).

. '( 130 ) Ici vous voyez la paix faite entre le Beau-pere '& le Gendre , qui s'accufaient mutuellement de vol. Enfuite Jacob lutte toute la nuit contre un fpeétre , un phantôme , un homme ; & cet homme 3 ce fpedre 3 c'eA â)ieu -même. Dieu, en fe battant contre lui y le frappe au nerf de la cuifTe. Mais il y a fix fortes de nerfs qui fe perdent dans le nerf crural antérieur & dans le portérieur. Il y a 3 outre ces nerfs , le grand nerf fciatique qui fe partage en deux. C'eft ce nerf qui caufe la gouteftiatique , & qui peut rendre boiteux. L'auteur ne pouvait entrer dans ces détails 5 Fanatomie n'était pas con-? lïue. C'eft un ufage immémorial chez les Juifs d'ôter un nerf de la cuifTe des gros animaux dont ils mangent } quoique la loi ne l'ordonne pas.

Une autre obfervation , c'eft que la croyance que tous les fpedres s'enfuient au point du jour eft immémoriale. L'origine de cette idée vient uniquement des rêves qu'on fait quelquefois pendant la nuit } & qui ceiTent quand On s'éveille le matin.

! Quant au nom de Jacob changé en celui d'Ilraël , il eft à remarquer que ce nom eft celui d'un Ange chaldéen. Philon , Juif très favant , nous dit que ce nom

G Ë N E S t. «jf

Jacob , étant donc revenu de Mélbpotâmie' » vint à Salem , & acheta des enfans d'Hémor * père du jeune Prince Sichem > une partie d'un champ pour cent agneaux , ou pour cent ârag-, monim.

Alors Dina , fille de Lia , fortit pour voie les femmes du pays de Sichem ; & le Prince Sichem , fils d'Hémor Roi du pays , l'aima 3 l'enleva & coucha avec elle , & lui fit de grandes careiïes , & fon ame demeura jointe avec elle. Et courant chez fon père Hémor, il lui dit : mon père 1 je t'en conjure , donne-moi cette fille pour femme ( 131 ).

éhaldéen fîgnifîe Voyant Dieu , & non pas Fort contre Dieu. Ce nom de Fort contre Dieu femblerait ne coii-ï Venir qu'à un mauvais Ange.

Il eït furprenant que Jacob , frappé à la cuirTe , Sd Cette cuiffe étant dérféchée ;, ait encor aïfez de force; pour lutter contre Dieu , & pour lui dire : je ne te; lâcherai point que tu ne m'ayes béni. Tout ceia eflj inexplicable par nos faibles connaiffances.

( 13 1 ) Maimonide fut le premier qui remarqua les cori-i tradi&ions résultantes de cette avanture de Dina. Il crut «nie cette fille avait été mariée au même Job 3 à cet Arabe iduméen } dont nous avons le livre , qui eft 1© plus ancien monument de nos Antiquités. Depuis ce tems , Aben-Efra , & enfuite Aiphonfe Evêque d'Avila * dans fon commentaire fur la Genefs } le Cardinal Gayé-» tan } prefque tous les nouveaux Commentateurs } & furtout Aftruc } ont prouvé , par la manière dont les Livres iaints font difpofés , qu'en fuivant Tordre chronologique Dina ne pouvait tout au plus être âgée que de iïx ans quand le Prince Sichem fut fî éperdument amoureux d'elle ; que Siméon ne pouvait avoir qu'onze ans } 8c fon frère Lévi dix , quand ils tuèrent eux feuls tous les Sichémites ; que par conféquent cette hiftoire eft impoffible } G. on laiffe la Genefe dans Tordre où elle eft. Uno réforme paraîtrait donc néceuaire pour laver le Peuple

Hémor alla en parler à Jacob ; Se ïl en parla auffi aux enfans de Jacob. Il leur dit : allionsnous enfemble par des mariages ; donnez-nous vos filles , & prenez les nôtres , demeurez avec nous. Cette terre eft à vous : cultivez-la , pofiedez-la , faites y commerce. Sichem parla de même ; il dit : demandez la dot que vous voudrez , les prélens que vous voudrez ; vous aurez tout, pourvu que j'aie Dina.

Les fils de Jacob répondirent frauduleufèment à Sichem & à fon père : il eft illicite &c abominable parmi nous de donner notre foeur aux Incirconcis : rendez - vous femblables à nous ; coupez vos prépuces -y ôc alors nous vous

rde Dieu de l'opprobre éternel dont cette horrible action l'a fouillé. Il n'y a perfonne qui ne fouhaite que '■deux Patriarches n'aient pas affaffiné tout un peuple , ôc qne les autres Patriarches n'aient pas fait un défert d'une ville qui les avait reçus avec tant de bonté. Le crime efl Û exécrable que Jacob même le condamne expreffément. Les Savans nient absolument toute cette avanture <le Dina & de Sichem. Mais auffi comment nier ce que le Saint - Efprit a di&é ? Pourra - t - on adopter une partie de l'Ancien Teftament , & rejetter l'autre ? Si ï'atrocité horrible des Hébreux révolte le Lecteur dans l'hiftoire de Dina ; nous lui verrons commettre d'autres horreurs , qui rendent celle - ci vraifemblable. Dieu > qui conduifit ce peuple , ne le rendit pas impeccable; On fait aflez combien il était greffier & barbare. Quel que fût l'âge de Dina & des Patriarches enfans de Jacob , le Saint - Efprit déclare qu'ils mirent à feu & à fang toute une ville où ils avaient été reçus comme frères -y qu'ils maffacrerent tout , qu'ils pillèrent tout , qu'ils emportèrent tout , & que jamais affaJfins ne furent ni plus perfides , ni plus voleurs , ni plus fanguinaires 3 ni plus facrileges. II faut abfolument ou croire cette hi^à «oire ) ou rdufer de croire le relie de la Bible.

donnerons nos filles , & nous prendrons les vôtres, & nous ne ferons qu'un peuple. La propofition fut agréable à Sichem , à Hémor & au peuple. Tous les mâles fe firent couper le prépuce ; & au troifîeme jour de l'opération , Siméon ôc Lévi , frères de Dina, entrèrent dans la ville , maffacrerent tous les mâles , tuèrent fur-tout le Roi Hémor & le prince Sichem ; après quoi tous les autres fils de Jacob vinrent dépouiller les morts, faccagerent la ville, prirent les moutons , les bœufs & les ânes , ruinèrent la campagne & emmenèrent les femmes & les enfahs captifs.

Sur ces entrefaites, Dieu dit à Jacob (132);

( 131 ) Plusieurs Critiques ont remarqué avec étonnement & avec douleur que le Dieu de Jacob ne marque ici aucun reifentiment du rmanacre des Sichémites , lui qui menaça de punir fept fois celui qui tuerait Caïn , & foixante & dix-fept fois fept fois ceux qui tueraient Lamech.

On ne dit point quels étaient ces Dieux étrangers que fes dôme (tiques avaient amenés de Méfopotamie : on croit qu'ils étaient les mêmes que les Théraphims de Racheî.

Dieu bénit encore Jacob , êc lui promet que des Rois fortiront de fes reins. Des Critiques ont fuppofé que Dieu feul étant le Roi des Hébreux , Moyfe 3 qui était le Lieutenant de Dieu , ne pouvait regarder comme un bénédiction la promeffe de faire ibrtir des Rois des reins de Jacob , attendu que lorlque dans la faite les Juifs eurent des Rois , le prophète Samuel regarda ce changement comme une malédiction , & dit expreU'ément au peuple que c'était, trahir Dieu & renoncer à lui que de reconnaître Un Roij De là ces Cenfeurs concluent témérairement, qu'il eft impoiîible que -Moyfe ait' écrit le Pentateuque. Nous ne nous arrêterons point à de telles critiques. Seulement nous remarquerons encore que

leve-toi, va à Bethel, habites-y, dreffè un autel au Dieu qui t'apparut quand tu fuyais ton frère Efaiï. Jacob , ayant raffemblé tous fes gens , leur dit : jettez loin de vous tous les Dieux étrangers qui font parmi vous; purifiez-vous & changez d'habits. Ils lui donnèrent donc tous les Dieux qu'ils avaient , èc les ornemens qui étaient aux oreilles de ces Dieux ; & Jacob les enfouit au pié d'un thérébinte , derrière la ville de Sichem. Quand ils furent partis , Dieu jetîa la terreur dans toutes les villes des environs , & perlbnne n'ola les pourfuivre dans leur retraite.

Dieu apparut une féconde fois à Jacob depuis fon retour de Méibpotamie , 6c Dieu lui dit : ton nom ne fera plus Jacob > mais ton nom fera Ifraël ; & il lui dit : je fuis le Dieu très punTant; je te ferai croître & multiplier -, tu feras père de plufieurs nations; ck; des Rois fortiront de tes reins.

Jacob partit enfuite de Béthel , & vint au printems au pays qui mené à Ephrata , Rachel étant prête d'accoucher. Ses couches furent fi douloureufes qu'elles la mirent à la mort. Son sme étant prête de fortir , elle donna à fon fils le nom de Benoni, le fils de ma douleur. Mais Jacob Pappella Benjamin, le fils de ma droite. Rachel mourut , & fut enterrée fur le chemin qui mené à Ephrata , c'eft-à-dire à Bethléem. Jacob mit une pierre far le lieu de fa fépulture > qu'on voit encore aujourd'hui,

tes Iduméens , fils d'Efaii , furent toujours plus puiffants } plus nombreux , plus riches , que les defcen-. dans de Jacob qui furent fi fouvent efckves,

Or étant parti de ce lieu , il tranfporta fes tentes dans un endroit appelle la Tour des troupeaux ; & ce fut là que Ruben , fils aîné de Jacob, coucha avec Bala ( 133 ) , femme ou concubine de fon père.

Or Jacob avait douze fils. Les fils de Lia font Ruben , Siméon , Lévi , Juda , Iffachar , ôc Zabulon. Les fils de Rachel font Dan 6c

( 133 ) Ce que dit le texte de la ville d'Ephrata & du bourg de Bethléem , donne encore occafion aux Critiques de dire que Moyfe n'a pu écrire le Pentateuque. Leur raifon eft que la vilie d'Ephrata ne reçut ce nom. que de Caleb du tems de Jofué , & que ni Bethléem , ni Jérufalem n'exiftaient encore. Bethléem reçut ce nom de la femme de Caleb j qui fe nommait Ëphrata. Cette nouvelle critique eft forte ; nous y répondons ce que nous avons déjà répondu aux autres.

Nous avouons qu'il eft étrange que Ruben , le premier 'des Patriarches > prenne précilément le tems de la mort de Rachel pour coucher avec la concubine ou la femme de fon père , fans que la Sainte Ecriture marque fon horreur pour ce nouveau crime. Les voyes du Seigneur ne font pas les nôtres* La fervante Bala, fouillée de cet incefte , eft la première des proftituées .dont il foit parlé dans l'Ecriture : elle eS femme de ce même Jacob dont Jefus-Chrift lui-même a daigné naître , pour montrer fans doute qu'il lavait tous les péchés. Jacob ne témoigne ici aucune colère de^^tte abomination. Il attendit l'article de fa mort pour reprocher à Ruben fa turpitude , & le maffacre des Sichémites à Siméon & à Lévi. On lui fait dire à Ruben en mourant 3 mon fils premier-né , ut étais ma force , \ maïs la catife de ma douleur : ut t'es répandu comme l'eau ; tu ne croîtras point ; parée que tu as monté fur le lit de ion père , & que tu as maculé fa couche. Et il ajouta : les deux frères Siméon & Lévi ont été dés vafes belliqueux d'iniquités : que leur fureur foit maudite &c

Nephtaïi. Les fils de la fervante Zeîpha fort Gad & Azer. Voilà les fils qui font nés à Jacob en MéTopotamie.

Or voici les générations d'Efaù , qui font nées d'Efali, qui eft le même qu'Edom. Efaû époufe des filles Cananéennes , Ada , Olibama ? Béfémath, ôc il en eut plufieurs fils qui furent Princes , & qui firent paître des ânes.

( Ici fauteur facré , après avoir ?wmmé tous ces Princes Arabes , ajoute : ce font là les Rois qui régnèrent dans le pays d'Edom , avant que les enfans d'Ilraël euflènt un Roi, (134).

. Or , Jacob habita dans la terre de Canaan , où fon père avait voyagé ; & voici les affaires

( 134 ) Ce pafîage de l'auteur facré a enhardi plus qu'aucun autre les Critiques à foutenir que Moyfe ne pouvait être l'auteur de ce livre : ils ont dit qu'il était de la plus grande évidence que ces mots 3 avant que les enfans d'Ifraè'l euffent un Roi , n'ont pu être écrits que fous les Rois d'Ifraël. C'eft le fentiment du lavant Le Clerc , de plufieurs Théologiens de Hollande } d'Angleterre & même du grand Newton. Nous ne pouvons nous empêcher d'avouer que fi la Bible était un livre ordinaire ; écrit par les hommes avec cette fcrupuleufe exactitude qu'on exige aujourd'hui , ce pauage aurait été tourné autrement. Il eft certain que H un auteur moderne avait écrit , voici les Rois qui ont régné en Efpagne , avant que l'Allemagne eut fept Electeurs , tout le monde conviendrait que Taxiteur écrivait du temps des Electeurs. Le Saint Efprit ne Te règle pas fur de pareilles critiques 5 il s'élève audemis des temps & des loix de l'hiftoire ; il parle par anticipation ; il mêle le préfent & le parle avec le futur. En un mot ce livre ne rerTemble à aucun autre livre ; & les faits qui y font contenus ne reifemblent à aucun des autres événemens qui fe font palTés fur I3 £erre<

e ïa famille de Jacob. Jofeph , âgé de feize ans , menait paître le troupeau avec fes frères ; & il accula fes frères auprès de fon père d'un très grand crime. Or Ifraël aimait fon fils Jofeph plus que tous fes enfans 5 parce qu'il l'avait engendré étant vieux ; & même il lui avait donné une tunique bigarrée : c'eft pourquoi fes frères le haïûaient.

Il arriva aufïi qu'il leur raconta un fonge qui le fit haïr encore davantage. Il leur dit : écoutez mon fonge. J'ai fongé que nous étions occupés enfemble à lier des gerbes , que ma gerbe s'élevait & que vos gerbes adoraient ma gerbe. J'ai fongé encore un autre fonge. C'efl que le foleil & la lune & onze étoiles m'adoraient Et fes frères fe difaient : tuons

notre fongeur , & nous dirons qu'une bête l'a mangé ; & nous verrons de quoi lui auront

fèrvi fes fonges Et s'étant affis enfuite

pour manger leur pain , ils virent des Ifmaëlites qui venaient de Galaad avec des chameaux chargés d'aromates ; ils vendirent à ces marchands leur frère Jofeph qu'ils avaient jette tout nu dans un puits fec , après l'avoir dépouillé ■de fa belle robe bigarrée ? & ils le vendirent vingt pièces d'argent (135). Alors ils prirent

( 13 y ) Le peuple de Dieu n'était alors compofé que de quatorze nommes , Ifaac , Jacob & Tes douze enfans } dans le temps qu'on voyait par-tout de grandes nations. Les î*eres ont remarqué que c'eft la figure du petit nombre des Elus. Mais , parmi ces Elus, Jacob trompe fon père & fon frère, & il voie fon Beau-pere. Il couche avec fes fervantes. Ruben couche avec fa Belle-mere. Deux enfans de Jacob égorgent tous les mâles de Sichem. Les autres enfans pil*

la tunique de Jofeph , & l'ayant arrofée du fang d'un chevreau ils renvoyèrent à leur père , &c lui firent dire : nous avons trouvé cela ; vois fi c'eft la robe de ton fils ou non. Et Jacob , ayant déchiré fes vêtemens , il fe revêtit d'un ciiice , pleurant longterns fon fils ; & il dit : je defcendrai avec mon fils dans l'enfer ; &z il continua de pleurer.

Les Ifmaëlites , ou Madianites , vendirent Jofeph en Egypte à Putiphar , Eunuque de Pharaon , & Maître de la Milice (136).

lent la ville. Ces mêmes enfans veulent affaffiner leuf frère Jofeph , & ils le vendent pour efclave à des marchands. Cette famille femble bien abominable aux Critiques. Mais le révérend Père Don Calmet prouve-que ; Jofeph , vendu par fes frères pour vingt pieces d'argent ,. annonce évidemment Jefus-Chrift vendu trente pièces par Judas-Ifcariot. Encore une fois t les voies de Dieu ne font pas nos voies.

A l'égard des fonges,' qui attirèrent à Jofeph la. haine de fes frères., ils ont toujours été regardés comme envoyés du ciel ; ôc dans toutes les nations il fe trouva des Charlatans qui. les expliquaient. Cette explieation des fonges eft expreffément défendue dans le Lévitique , chapitre 19 ; & il eft dit dans le chapitre 13 du Deutéronome : que le fongeur de foriges doit être mis à mort dans certains cas. Mais pour Jofeph , on verra qu'il ne réufïït en Egypte , & qu'il ne fut le ibutien de fa famille , qu'à caufe de fes fonges.

Quan/ aux marchands Ifmaëlites , on voit qu'ils fefaient déjà un prand commerce d'aromates & d'efclaves : ce qui marque une extrême- population. Les douze enfans d'ïfmaël avaient déjà produit un peuple immenfe ; & les douze enfans de fon neveu Jacob paraiffent • être encore dans la mifere , réduits à garder les moutons , malgré les richeffes que le fac de la ville de Sichem devait leur avoir procurées. ^(135) Les enfans de Jacob mettent le comble à

En ce tems -là Juda alla en Canaan , 6c ayant vu la fifle d'un Cananéen nommé Sua , il la prit pour fa femme & entra dans elle , & en eut un fils nommé Her, 8c un autre fils nomleur crime , en défolant leur père par Ja vue de cette tunique enfanglantée. Jacob s'écrie dans fa douleur , j'en mourrai , je defcendrai en e,nfer avec mon fils. Le mot Sliéol , qui lignifie la foffe , le fouterrein , la fépulture , a été traduit dans la Yulgate par le mot d'enfer , înfernum , qui veut dire proprement le tombeau , & non pas le lieu appelle par les Egyptiens Se par les Grecs Tartare , Ténare } Aàes 3 fejour du Styx & de l'.Achéron , lieu où vont les âmes après leur mort , royaume de Pluton & de Proferpine , caverne des Damnés , Champs Elizées , &c Il

cft indubitable que les Juifs n'avaient aucune idée d'un pareil enfer , & qu'il . n'y a pas un feul mot dans tout le Pentateuque qui ait le moindre rapport ou avec l'Enfer des Anciens > ou avec le nôtre , ou avec l'immortalité de l'ame , ou avec les peines & les récompenfes après la mort. Ceux qui ont voulu tirer de ce mot Shéol traduit par le mot Infernum une induction que notre enfer était connu de l'auteur du Pentateuque , ont eu une intention très louable & que nous révérons ; mais c'eft au fond une ignorance très grofîi&re j & nous ne devons chercher que la vérité.

Le cilice , dont fe revêt Jacob après avoir déchiré fes vétemens , a fourni de nouvelles armes aux Critiques , qui veulent que le Pentateuque n'ait été écrit que dans des fiecles très poftérieurs. Le cilice était une étoffe de Cilicie ; & la Cilicie n'était pas connue des Hébreux avant Efdras. Il y avait deux fortes d'étoffes nommées cilices , l'une très fine & très belle , tiffue de ^poil d' Antelop , ou de ehévre fauvage } appellée Mo dans l'Afie mineure , d'où nous vient la véritable Moëre , à laquelle nous avons fubftitué une étoffe de foie calendrée. L'autre cilice était une étoffe plus groiîîere , faite avec du poil de chèvre commune > & qui fervit aux payfans & aux moines. Les

mé Onan, & un troifieme appelle Séîa ( 137}» Or Juda donna pour femme à fon fils Her une fille nommée Thamar.

Critiques difent qu'aucune de ces étoffes n'étant connues des premiers Juifs , c'eft une nouvelle preuve évidente que le Pentateuque n'eft ni de Moyfe 3 m d'aucun auteur de ces tems-Jà. Nous répondons toujours que l'auteur facré parie par anticipation ; & qu'aucune critique , quelque vraifemblable qu'elle puiiïe être, ne doit ébranler notre foi.

Il leur paraît encore improbable que les Rois -d'Egypte euffent déjà des Eunuques. Ce raffinement affreux de volupté & de jaloufïe eft , à la vérité , fort ancien ; mais il fuppofe de grands royaumes très peuplés & très riches. Il eft difficile de concilier cette grande population de l'Egypte du temps de Jacob , avec le petit nombre du Peuple de Dieu qui ne confiftait qu'en quatorze mâles. On a déjà répondu à cette queftion par le petit nombre des Elus.

(137) Le Seigneur a beau défendre à Ces Patriarches de prendre des filles Cananéennes , ils en prennent fouvent. Juda., après la mort de fbn fils aîné Her y donne la veuve à fon fécond fils Onan , afin qu'Onan lui faffe des enfans qui hériteront du mort. Cette coutume n'était point encore établie dans la race d'Abraham & d'Ifaac ; & l'auteur facré parle par anticipation , comme nous l'avons déjà remarqué plufieur fois.

Les Commentateurs prétendent que cette Thamar fut bien maltraitée par fes deux maris ; que Her , îe premier , la traitait en Sodomite , &c que le fécond ne voulait jamais confommer l'acte du mariage dans ïe vafe convenable , mais répandait fa femence à ter- ■ re. Le texte ne dit pas pofitivement que Her traitait ià femme à la maraiere des Sodomites ; mais il fe fert de la même expre'îion qui eft employée pour défigner le crime de Sodome. A l'égard du péché d Oïian , il eft expreffément énoncé.

C'eft une chofe bien finguliere que Thamar } ayant été fi maltsaitée par les à^ux enfans de Juda , veuil-

GENESE, $j

Or Ton premier - né Her étant méchant devant le feigneur , Dieu le tua. Juda dit donc à Onan fon fécond fils : prends pour femme la

le enfuite coucher avec le père , fous prétexte qu'il ne> lui a point donné fon troifierae fils Séla qui n'était pas encore en âge. Eile prend un voile pour fe déguifer en? iille de joie. Mais au contraire le voile était & fut toujours le vêtement des honnêtes femmes. Il eft vrai que dans les grandes villes , où la débauche eft fort connue , les filles de joie vont attendre les paffans dans de petites rues , comme à Londres , à Paris , à Rome , à Venife. Mais il n'eft pas vraifemblable que le rendez-vous des filles de joie dans le miférable pays de Canaan fût à la campagne dans un chemin fourchu. Il eft bien étrange qu'un Patriarche couche en plein jour avec une fiile de joie fur le grand chemin , & s'expofe à être pris fur le fait par tous les Paffans.

Le comble de rimpoiEbilité eft que Juda, étranger dans le Canaan, & n'ayant pas la moindre pofièffion, ordonne qu'on brille fa Belle-fille , dès qu'il fait qu'elle eft groffe ; & que fur le champ on prépare un bûcher pour la brûler, comme s'il etaii le Juge & le Maître du pays .

Cette hiftoire a quelque rapport à celle de Thye£ te , qui , rencontrant fa fille Pélopée , coucha avec elle fans la connaître. Les Critiques difent que les Juifs écrivirent fort tard , & qu'ils copièrent beaucoup d'hiftoires grecques qui avaient cours dans toute l'Afie-Mineure. Jofeph & Phiion avouent que les livres Juifs n'étaient connus de perfonne. ; & que les livres grecs étaient connus de tout le monde.

Quoiqu'il en foit , ce qu'il y a de plus fînp-uliex dans l'avanture de Thamar , c'eft que Notre Seigneur Jéfus-Chrift naquit , dans la fuite des tems , de fora ïncefte avec le Patriarche Juda. Ce n'eji pas fans ds bonnes raifons ( dit le révérend Père Don Calmet ) qu& le St. Efpriv a permis que i'hijîoire de Thamar , de liahab , de Rmh , de Betzabé , Je trouve mêlé dans la g%% ghlogie de Jéfus-Chrift,

veuve de ton frère ; entre dans elle , & rufcite la femence de ton frère. Mais Onan , fâchant que les enfans qu'il ferait ne feraient point à lui ; mais feraient réputés être les enfans de feu fon frère , en entrant dans fa femme , répandait fa femence par terre. C'eft pourquoi le Seigneur le tua aufli.

C'efl pourquoi Juda dit à Thamar fa Bru ; va t'en ,• relie veuve dans la maifon de ton père ? jufqu'à ce que mon troifieme fils Séla foit en* âge. Elle s'en alla donc & habita chez fon père*

Or Juda , étant allé voir tondre fes brebis , Thamar prit un voile , & s'aifit fur un chemin fourchu ; Se Juda l'ayant apperçue , crut que c'était une fille de joie , car elle avait caché fon vifage ; & s'approchant d'elle , il lui dit % il faut que je couche avec toi; car il ne favait pas que c'était fa Bru. Et elle lui dit : que me donneras-tu pour coucher avec moi ? Je t'enverrai , dit-il , un chevreau de mon troupeau. Elle répliqua : je ferai ce que tu voudras ; mais donne-moi des gages. Que demandes-tu pour gage , dit Juda ? Thamar répliqua : donne-moi ton anneau, ton braffelet ôc ton bâton. 11 n'y eut que ce coït entre Juda & Thamar ; elle fut engroffée fur le champ. Et ayant quitté fon habit , elle reprit fon habit de veuve.

Juda envoya par fon valet le chevreau promis , pour reprendre fcs gages. Le valet, ne trouvant point la femme, demanda aux habitans du lieu : où eft cette fille de joie qui était affife fur ce chemin iourchu ? Ils répondirent toUs : il n'y a point eu de fille de joie en ce lieu. Juda dit: eh bien! qu'elle garde mes ga-

GENESE. p?

ges; elle ne pourra pas au moins m'accufer de n'avoir pas voulu la payer.

Or trois mois après on vint dire à Juda : ta Bru a forniqué ; car fon ventre commence à s'enfler. Juda dit : qu'on l'aille chercher au plus vite , & qu'on la brûle. Comme on la conduisit au fupplice , elle renvoya à Juda fon anneau , fon braflèlet & fon bâton , difant : celui à qui cela appartient m'a engroffée. Juda , ayant reconnu ^es gages , dit : elle eil plus jufle que ^ moi. ^

Cependant Jofeph fut conduit en Egypte ; & Putiphar l'Egyptien, Eunuque de Pharaon & Prince de l'armée , l'acheta des Ifmaëlites. Et après plufieus jours , la femme de Putiphar , ayant regardé Jofeph , lui dit : couche avec moi. Lequel ne conlèntant point à cette action mauvaile , lui dit : voilà que mon maître m'a confié tout fon bien j en forte qu'il ne fait pas ce qu'il a dans fa maifon ; il m'a rendu le maître de tout , excepté de toi qui es fa femme. Cette femme follicitait tous les jours ce jeune homme ; & il refufait de commettre l'adultère. Il arriva un certain jour que Jofeph , étant dans la maifon & fefant quelque chofè fans témoin , elle le prit par fon manteau , 8c lui dit : couche avec moi. Jofeph , lui laifïant fon manteau , s'enfuit dehors. La femme , voyant ce manteau dans fes mains & qu'elle était méprifée , montra ce manteau à fon mari , comme une preuve de fa fidélité , & lui dit : cet efclave hébreu , que tu as amené , eft entré à moi pour fe moquer de moi, &ç m' ayant ea~

tendu crier , il m'a laine fon manteau que je tenais, & s'en eft enfui ( 138).

Après cela, il arriva que deux autres Eunuques du Roi d'Egypte , fon Echanfon & fon Panetier ( 139 ) , furent mis dans la prifon du Prince de l'armée , dans laquelle prifon Jofeph était enchaîné. Et ils eurent chacun un fonge dans la même nuit. Ils dirent à Jofeph : nous a- Vons eu chacun un fonge , & il n'y a perfonne

pour

( 158 ) Cette hiftoîre a beaucoup de rapport à celle rde Bellérophon & de Praetus ; à celle de Théfée & d'Hippolyte , & à beaucoup d'autres hiftoires grecques Se asiatiques. Mais ce qui ne reflemble à aucune fable des mythologies prophanes , c'eft que Putiphar était Eunuque & marié. Il eft vrai que dans l'Orient il y 3 quelques Eunuques , & même des Eunuques noirs > entièrement coupés , qui ont des concubines dans leur harem 5 parce que ces malheureux , à qui on a coupé toutes les parties viriles , ont encore des yeux & des mains. Ils achètent des filles , comme on acheté des animaux agréables pour mettre dans une ménagerie. Mais il fallait que la magnificence des Rois d'Egypte fût parvenue à un excès bien rare , pour que les iiunuques euffent des Ser^ails , ainfi qu'ils en ont aujourd'hui à Conftantinople & à Agra.

( 139 ) Il iè peut que dans des tems très poftérieurs le mot Eunuque fût devenu un titre d'honneur 5 & que les peuples , accoutumés à voir ces hommes , dépouillés des marques de l'homme , parvenus aux plus grandes places pour avoir gardé des femmes , fe foient accoutumés enfin à donner le nom d'Eunuques aux principaux Officiers des Rois Orientaux : on aura dit l'Eunuque du Roi , au lieu de dire le Grand Ecuyer } le Grand Echanfon du Rôi ; mais cela ne peut être arrivé dans !des tems voiiins du déluge. Il faut croire que Putiphar Se ceux des Officiers, qualifiés Eunuques } l'étaient vérigablement.

G E N E S Ëi pf

ir Pexpliquer. Et Jofeph leur dît ( 14Ô ) i iVeft-ce pas Dieu qui interprète les longes ? Raconte-moi ce que tu as vu. Le Grand E-s crianfon du Roi lui répondit : j'ai vu une vigne 5 il y avait trois branches qui ont produit des boutons j des fleurs & des raifins mûrs ; je te-^ riais dans ma main la coupe du Roi; j'ai prefc fé dans fa coupe le jus des raifins , & j'en ai donné à boire au Roi. Jofeph lui dit : voici l'interprétation de ce fonge. Les trois branches font trois jours * après lefquels Pharaon te ren-s dra ton emploi , 8ç tu lui fèrviras à boire eomJ me à l'ordinaire. Je te prie feulement de te fouvenir de moi , afin que le Pharaon me faflfe fortir dé cette priion ; car j'ai été enlevé , par

( 140 ) L'explication des longes doit être encore» plus ancienne que l'ufage de châtrer les hommes que* lès Rois admettaient dans l'intérieur de leurs palais*' Oeil une faibleiTe naturelle d'être inquiet d'un fonge; pénible ; & quiconque manifefte fa faibleffe , trouve bientôt un Charlatan qui en abufe* Un fonge ne lignifie rien ; & fi par hazard il lignifiait quelque chofe , il n'y* aurait que Dieu qui le fdt &t qui pût le révéler. Il eft défendu dans le Lévitique d'expliquer les fonges ; mai» le Lévitique n'était pas fait du temps de Jofeph. Ôrï doit croire que Dieu- même l'inftruiftt : puifqu'il dit que$ ♦Dieu eft l'Interprète des fonges.

Ce qui peut embarraifer , e'eft qu'il fembîe ici qùd le Pharaon & fes Officiers & Jofeph reconnaifTent lé même Dieu. Car , lôrfque Jofeph leur dit que Dieuf. envoie les fonges & les explique , ils ne répliquent rien j ils en conviennent. Cependant l'Egypte & lés enfant dé Jacob n'avaient pas la mêrrîe religion : mais on peut reconnaître le même Dieu que les Juifs 3 Se différer dans les dogmes. Les Catholiques' Romains & les Ca-' tholiques Grecs , les Luthériens & les Calviniftes , les Turcs & les Perfans , ont le menthe Dieu , & ne foh$ point d'accord enfemble*

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