‹ La Bible française au moyen ageChapitre 30 sur 137 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Cette deuxième partie comprend un grand nombre de morceaux qui n'ont rien de commun entre eux que leur caractère fragmentaire. Ils remontent tous, au moins par leur origine, au milie^ ou à la seconde moitié du xif siècle ou à la première moitié du xiif . Cette époque est celle des essais et des fragments : telle est toute l'unité de notre deuxième partie. Nous commencerons cette étude par la recherche des célèbres versions des Vaudois.

La légende de la Bible des Vaudois n'est plus à détruire. Assez longtemps les auteurs ont cherché et ont cru avoir trouvé , tour à tour dans nos versions du Nord et du Midi, ce précieux livre, «la perle de grand prix», que les colporteurs vaudois portaient en tous lieux , cachée sous leurs vêtements grossiers. La critique a fait raison de toutes ces découvertes. Personne aujourd'hui ne songe plus sans doute à reconnaître la Bible de Pierre Valdus dans la grande version anonyme du moyen âge, à laquelle le souvenir des « pauvres de Lyon» avait fait donner le nom de Bible des Pauvres. Cette version n'est pas de beaucoup antérieure aux environs de l'an i 2 5o , et l'on ne peut douter que Paris ne soit son lieu d'origine. Quant aux versions méridionales, il fallait avoir l'esprit singulièrement prévenu pour reconnaître l'œuvre d'un Lyonnais dans des traductions proven-

cales. Au reste M. Reuss a coupé court à la légende en établissant que le manuscrit de Dublin de la Bible vaudoise est daté de 162 9, et que celui deZurich est postérieur à l'édition d'Erasme. Pour ce qui est du célèbre manuscrit de Lyon, on sait également par M. Reuss qu'il n'est pas vaudois mais cathare '^^. En général , l'homme qui a vu, dans les précieux manuscrits de Cambridge, les preuves répétées de la fraude par laquelle on a vieilli la date des livres vaudois conservera une défiance très grande à l'égard de toute cette littérature des Vallées , qui ne remonte sans doute guère au delà du xv*" siècle. Il nous faut donc, en cette matière, où la passion, du reste la plus noble, c'est-à-dire le respect pour une race persécutée, et l'imagination toute saisie par tant de souvenirs poétiques sont si promptes à troubler le jugement, procéder avec une grande prudence, et nous défendre contre les illusions d'un esprit trop empressé à découvrir «la Bible des Vaudois 55. Si pourtant nous avions pu apporter notre modeste contribution à cette recherche , ce serait pour nous un honneur et un bonheur.

Trois textes forment toute la littérature de notre sujet. Les deux premiers sont encore incompréhensibles pour nous. Peutêtre pourrons-nous fournir le commentaire du troisième.

Le dominicain Etienne de Bourbon ou de Belleville (Belleville est un lieu voisin de Lyon) écrivait, peu après l'an laBo, son livre Des sept Dons du Saint-Esprit ^^\ Il y dit avoir très bien connu un prêtre de Lyon, nommé Bernard Ydros, rrqui, tandis qu'il était jeune et faisait profession d'écrivain, écrivit pour Valdensîs, moyennant argent, les premiers livres qu'ait eus sa secte ; ils lui étaient traduits et dictés par un grammairien nommé Etienne d'Anse (Anse est une ville en amont de Lyon, sur la Saône), qui eut plus tard un bénéfice dans la cathédrale

('^ Fragments littéraires et critiques relatifs à l'histoire de la Bible française. Revue fie Théologie, v, décembre 1862; Geschichte (1er fleiUgen Schriften des Neuen Testaments, 5" éd., i874,SS 465 et suiv.

(-' Anecdotes d'Etienne de Bourbon , ytahMées par M. Lecoy de la Marche, Société de l'Histoire de France, 1877, p. 291-293,8 3i3.

de Lyon. . . Un homme, riche de biens, nommé Valdensis, qui était habitant de cette ville, entendant les Evangiles et désireux, comme il était peu lettré, de comprendre ce qu'ils voulaient dire, fit pacte avec ces deux prêtres, avec l'un pour qu'il les lui traduisît en langue vulgaire, avec l'autre pour qu'il écrivît ce que le premier lui dicterait; ce qu'ils firent. Ils écrivirent également ( ?) plusieurs livres de la Bible et de nombreuses citations des saints réunies par titres et qu'ils appelaient Sentences"'. . . Celte secte commença vers l'an de l'Incarnation 1180 (variante:

I 170), sous Jean dit Bellesmains, archevêque de Lyon (1 181-

I I (jS). w

Le deuxième texte est celui du frère Walter Map , qui raconte ce qui suit dans son livre De nugis Curialium '"-' : « Nous avons vu au concile (c'est le concile du Latran, 1179) Valdesios homines, gens du commun et illettrés, appelés ainsi de Valdes, leur chef, autrefois citoyen de Lyon . . . , qui présentèrent à Notre Seigneur le Pape un livre écrit en langue française, dans lequel étaient contenus le texte et la glose du Psautier et d'un grand nombre de livres des deux Testaments'^'.» Quels sont ces textes? Nous renonçons à les chercher. Nous avons plusieurs Psautiers glosés fort anciens, dont aucun du reste n'est écrit dans le dialecte de Lyon, et quant aux autres livres, ils sont insuffisamment décrits. En tous cas, Walter Map, qui avait été chargé de discuter avec les représentants des Vaudois, devait parler d'eux en connaissance de cause. Mais voici un texte plus exact ; il est rédigé avec la précision que les rédacteurs des bulles mettaient à reproduire les propres termes des lettres auxquelles le pape avait à répondre.

Vers la fin du xif siècle, il s'était formé à Metz des conventicules où on lisait la Bible. Nous les connaissons par deux bulles

^'' «Similiter multos libres Bibliœ et auctoritales sanctorum muitas per titulos congregatas, quas senlentias appellabant.ri

^^* Edit. Th. Wright. Cambden Society, i85o, p. G'i. Dist. I, c. xxxi.

^^) ftin qno textus et glosa Psalterii plurimorunique Legis ulriusque librorum continebantur.n

d'Innocent III, dont la dernière est datée du 12 juillet 1199, et qui sont adressées, la première aux fidèles du diocèse, la deuxième à i'évêque et au chapitre de Metz ^^^ : k Une multitude nombreuse de laïques et de femmes, dit le Pape, entraînée par une sorte de passion de l'Ecriture sainte, se fit traduire en langue française les Evmigilcs, les Epîtres de saint Paul., le Psautier, les Moralités sur Job, et plusieurs autres livres'^'^^ ...» Le pape s'exprime avec prudence au sujet de ces versions, qu'il n'a pas vues, et de ceux qui les ont faites: rxLe désir de comprendre la sainte Ecriture, dit-il, n'a rien que de louable, w et il engage I'évêque et le chapitre à faire une sérieuse enquête sur ces versions, sur leurs auteurs et sur ceux qui en font usage, sur leurs intentions et leur doctrine ^^'. Mais on ne peut se dissimuler sa pensée quand on lit ces lignes : ^11 a été sagement décrété dans la loi divine que toute bête qui toucherait à la montagne sainte devait être lapidée . . . Ceux qui ne voudront pas obéir librement apprendront à se soumettre malgré eux ( Ut qui noluerint obedire spontanei, discant accjutcscere vel invitiy n

L'enquête dont le pape avait si exactement précisé les termes est celle à laquelle nous nous livrons en ce moment.

Celui qui lira avec attention les trois passages que nous venons de citer se persuadera d'abord qu'il ne s'agit en aucun cas d'une traduction complète de la Bible, ni même du Nouveau Testament, mais du livres isolés, le plus souvent accompagnés d'un commentaire, qui ont pu être, entre les mains des Vaudois qui se rendirent au concile du Latran, réunis en un volume, mais qui différaient d'origine et de caractère. Puisqu'il faut renoncer, faute de renseignements suffisants, à retrouver en ce moment les versions faites par les soins de Valdès et celles que

('' Livre II, n°' ihi et suiv. Baliize, t. l", p. /iSq el suiv. ; Pollhast, n°' 780 et suiv.

t^^ trEvangelia, Epistoias Pauli, Psalterium, Moralia Job et plures alios libres sibi fecit in gallico sermone transferri.n

t') «Inqiiiratis etiani sollicite verilatem, quis luerit auctor translationis illius, quœ intentio transferentis, qiiœ fides utentium, quœ causa doceridi, si Sedem Aposlolicaiii el Catliolicam Ecclesiani venerentur. 75

ses disciples ont présentées à Alexandre 111, nous bornerons notre recherche aux livres saisis en 1199 ^ntre les mains des bourgeois de Metz.

Ces laïques, hommes et femmes, qui lisaient la Bible dans leurs assemblées , étaient-ils des Vaudois? Assurément. Quand nous n'aurions pas, à cet égard, le témoignage formel du chroniqueur Albéric, presque contemporain de la persécution de 1199, qui nous dit que les lecteurs de la Bible étaient des Vaudois et que leur secte c^pullulait:? alors dans Metz''^, nous saurions encore, parbeaucoup d'autres preuves, que, sousl'épiscopat de Bertram ( 1 180-1 212), l'hérésie vaudoise eut à Metz le plus grand développement. C'est sans doute dans les premiers temj^s de son administration que le clairvoyant évêque reconnut du haut de la chaire deux Vaudois qu'il avait vu condamner à Montpellier; mais alors déjà leur parti devait avoir pris ferme pied dans la bourgeoisie messine, car l'évéque ne put jamais mettre j a main sur eux, protégés qu'ils étaient «par quelques grands personnages de la cité ^^1^5 En 1192, on trouve des Vaudois dans le diocèse de Toul, car l'un des premiers actes du nouvel évêque, Eudes de Vaudemont, est d'ordonner à tous les fidèles, clercs et laïques, de les saisir en quelque lieu qu'ils les trouvent, et de les conduire chargés de chaînes à son tribunal ^^^. En 1211, par ordre d'Innocent III, Bertram de Metz prêche contre eux la croisade ; le comte de Bar et beaucoup de grands seigneurs et de chevaliers s'enrôlent dans cette guerre sainte'*^; mais il est probable que leurs armes ne purent pas beaucoup plus contre l'hérésie que les sermons des abbés qui se vantaient d'avoir k extirpé ?5 la secte vaudoise, car en 1221 Césaire d'Heis-

C Chronica Albrici {Monum, Germ.,Scr., XXIII, p. 878), an. 1199: «Item in urbe Metensi pullulante secta, qiue dicitur Valdensiiim, direct! sunt ad prœdicandum quidam abbates, qui quosdam librosde latino in romanum versos combusserunt et prœdictara sectam cxtirpaverunt."

^-* Cœsarii Ileislcrhac. Mirac, Dist. V, cap. \v [liiblioih. Cisterc, II, i38).

(•^' SlaluUi siiiioilnlia Odonis episc. TulL, aiino i lyj, idiis iiiaii (JVIansi, WII, p. 6.^)0).

''' Giillin chrlstùinri , \lll , -j^h.

/lO FRAGMENTS ANCIENS.

terbach nous dit «que l'hérésie n'était pas encore éteinte dans la ville de Metz, v Au reste , l'esprit d'indépendance religieuse est resté longtemps vivant dans la bourgeoisie messine, et au XIV* siècle les Amis de Dieu y trouvèrent le terrain bien préparé pour leur influence mystique et pour leur prédication laïque.

«Les Evangiles et les Epîtres de saint Paul 55, tels étaient les premiers ou tel était le premier des livres des laïques messins. A-t-on réfléchi qu'il peut s'agir ici de tout autre chose que d'une traduction, qui aurait disparu sans laisser de traces, des quatre Evangiles et des quatorze Epîtres de saint Paul ? Et si l'on retrouvait un manuscrit des Evangiles et des Epîtres des dimanches et fêtes, accompagné d'un commentaire étendu; si ce manuscrit était lorrain par sa langue, messin par sa provenance, et si sa date nous ramenait presque exactement à l'époque d'Innocent III, pourrait-on se refuser à reconnaître en lui un des débris de la littérature vaudoise et peut-être un témoin des persécutions de 1 1 99 ? Combien plus, si la dimension même et tout le caractère du manuscrit semblaient nous montrer un de ces petits livres écrits sans luxe et qui pouvaient se cacher, tels que devaient être les livres des bourgeois de Metz et des pauvres de Lyon !

Lebeuf, au siècle dernier, avait vu un manuscrit semblable dans la bibliothèque du cardinal de Rohan, et il ne s'était pas trompé sur son caractère. Mais depuis cent ans le précieux volume était perdu. Il a été retrouvé par un Messin, M. L. Larchey, à la bibhothèque de l'Arsenal, oij il porte le numéro 9o83. C'est à l'obligeance de ce savant bibliothécaire que je dois d'avoir tenu entre mes mains l'Evangéliaire des laïques deMetz'^^.

C'est un petit volume écrit en longues lignes, le texte en rouge, la glose en noir. L'écriture est au plus tard du commencement du XIII* siècle. En tête, on lit une note de la main de Lebeuf. Le dernier feuillet contient des indulgences accordées aux frères Mineurs et écrites cent ans plus tard. Au premier feuillet , recto

t'î M. Bonnardot nous fait espérer fédilion de ce beau texte.

LES LIVRES DES VAUDOIS. li\

et verso, on voit le blason de la famille d'Esch, la guimbarde, qui était l'emblème de cette famille noble de Metz, et la devise, écrite au xv" siècle : « Espeir en Dieu Escb a Jaique » ^^\

Metzer-Esche est une commune du canton de Metzerwisse, ancien arrondissement de Thionviile. La famille d'Esch était célèbre pour son esprit lettré et pour son goût pour les livres ^-\

Le volume signé de Jacques d'Esch contient , ainsi que l'a fait remarquer l'abbé Lebeuf, les Evangiles de la quinzaine d'avant Pâques, avec quelques Epîtres du même temps et la paraphrase attribuée à Haimon, En voici le commencement : « Ciatune letceon de la pistle saint Pol k'il ûst as Hebreiis, et l'esposicton Haimon cum lelst lo diemenge davant les Palmes : Freire , Criz estant eveskes des biens k'a venir estaient, plus granz et plus parfeiz tabernacles, ne mw faiz par main^^^ , c'est ne mies de ceste création (^Hébr., ix, 1 1 ). Li eveskes des Geus ki entreivet une sole fieie en l'an a tôt sanc dedanz lo voile el saintuaire , por orer por lo peule , signifievet Crist. . . Eveskes des biens k' a venir estoient l'apelet om en dous manières. Car les biens k' a venir estoient, k' il nos aministrat, furent les celestials paroles , sa passions, sa résurrections, li baptismes ,li remissions des péchiez et parfeiz justifiemenz . . . Mais par plus hait entendement poons nos entendre les biens k'a venir estoient, les joyes del celestial païs, ke par Crist nos sunt aministreit. Et porceu l'apelet om eveske, qu'il nos moslret lo pont, c'est la voie de justice, et la voie de monteir al celestial païs. »

On a pu juger par ces mots de l'esprit qui animait le commentaire attribué à Haimon. Jamais on n'a vu une œuvre plus religieuse, plus sobre de sentiment, moins scolastique, plus convenable , en un mot, à l'édification de ces hommes simples et

^') Jacques d'Esch, mari de Françoise de Gournay, t lASg ( d'Hannoncelles , Met::, ancien, II, p. 54-68).

'"-' F. Boiinardot, Bulletin de la Société des anciens textes, 1876, p. 65 et suiv.

(^' trPer amplius et perfecliiis tabernaciilum non mannfacliim."

religieux qu'on appelait Vaudois, sans qu'à ce moment ce titre impliquât un reproche quelconque fait à leur doctrine. En même temps , le commentaire est irréprochable au point de vue de l'orthodoxie, et c'est bien le caractère que devait avoir, non point un livre vaudois, car les Vaudois ne faisaient point de livres à ce moment, mais un ouvrage de piété tel qu'ils pouvaient le faire traduire et qu'ils devaient l'aimer. Parmi les centaines de manuscrits de la Bible française qui se sont conservés, presque tous plus ou moins glosés et commentés , celui-ci est assurément le seul dont le commentaire aussi bien que le texte conviendraient presque encore aujourd'hui à un chrétien, quel que soit le culte qu'il professe. Pour donner une meilleure idée de la beauté du langage de notre traduction, je vais reproduire des extraits assez étendus des Evangiles, dégagés du commentaire.

^Lo macredi, de Vewangede saint Johan (f" 20, Jean, x, 22). En icel tens fistom dedication en Jherusalem; et yvers estoit , et Jhesus aleivet par lo porche Salomon. Et li Geu l'avironerent, se disoient : De ci a quant nos torras tu noz ainmes? Se tu es Criz, di lo nos auvertement. Jhesus respondeit a ois : Ju parole a vos, et se ne me croiz, les oyvres ke ju faiz el nom de mon Peire me portent tesmoignaige. Mais vos ne me croiz mies. . ., ke vos n'estes mies de mes berbiz. Mes barbiz oient ma voix , et ju les conoix, et aies me sevent, et ju lor doig la parmenant vie, ne ne perisserunt mies parmenanment, ne nuls ne's osteret de ma main. Geu ke mes Peires m'at doneit est plus granz chose de tôt ceu, et nuls ne's puet osteir de la main mon Peire. Ju et li Peires sons une chose. Cil prisent pieres por ruer en lui. Jhesus respondeit : Mainte bone oyvre vos ai mostreie de mon Peire ; por la quel oyvre de ceas me lapideiz vos?. . . »

f^De Veivangede saint Matheu (f° 89, Matth., xxi, 1). En icei tens, quant il orent aprochiet Jherusalem, et il furent venuit Betphage a mont d'Olivete, s'envoieit dous de ses disciples, et se dist a ois : Aieiz el chastelat ki est encontre vos, aleiz, se troveroiz une anesse loieie, et un asnun avec Ici; desloiez les, se's m'amoneiz. Et s'ancuns vos dist aucune chose, dites (jue li

LES LIVRES DES VAUDOIS. /i3

Sires a mestier de ceas, se's vos laisseront maintenant. Et tôt ceu avint, ke ceu fust emplit, ke li prophètes avoit dit : Dites a la fille Syon : Voi ke tes rois vient a toi, suels [lisez : suefs), seanz sor une anesse et sor un polignun d'une anesse. Li disciple s'en alerent, se fisent ensi cum Jhesus lor ot comandeit, s'amenèrent l'asnesse et l'asnun, se misent sor ois lor vestimenz, se r fisent soir sus. Et granz partie de la gent sternirent lor vestimenz par la voie, li altre tranchievent les rains des arbres, se sternivent par la voie; et les torbes ki davant aleivent et ki lo sevoient, escrievent et se disoient: Osanna a fil David, beniz est ki est venuiz el nom del Signor, Osanna en hait ! ^^

v^Li passions Nostre Signor Jhesu Crist selonc saint Matheu... (folio A 9 verso, Matth., xxvi, 26). Et quant il ceneivent, se prist Jhesus pain, se 1' benist et se l'briseit, se l'doneit a ses disciples et se dist : Prennez, se maingiez... Se prist assi lo calice, se randeit graices, se lor doneit et se dist : Beveiz de ceu tuit, car cist est li sans del novel testament, qui por mainz iert espanduiz en remission de péchiez. . . (Folio 5o verso, verset 3o) Et quant il orent inine dit, s'isserent el mont d'Olivete. Dons dist a ois : Tuit seroiz scandaliziet en mi en ceste noit, car il est escrit : Ju ferrai lo pastor, se's parderunt les berbiz de la bergerie. Et quant ju serai releveiz, se vos adevancerai en Galileie. Pieres respondeit et se dist : Se trestuit sunt escandaliziet en toi, ju ne serai ja escandaliziez. Jhesus dist a lui: Anzois ke li jas chant, me noierés trois foiz. Pieres li dist : Et si me covient morir avoc toi, ne te renoierai je mies. Ensi dissent tuit li altre. Donc vint Jhesus avoc ois en la vile ki at a num Gessemani; se prist Pieron et les dous fils Zebedeu, s'encomenceit estre dolanz et anoious. Dons dist a ois : M'ainme est triste de ci a la mort. Atendoiz ci, se veilliez avoc moi. S'aleit un petit avant, se cheut en sa face, s'oreit et se dist: Meis Peires, s'il puet estre, trespast cist calices de moi. Mais ne mies totevoie si cum je voil, mais si cum tu vuels. Se vint a ses disciples, se's trovat dormanz. Se dist a Pieron ensi : Ne pois tu une hore vaillier avoc moi? Veilliez et orez, ke vos n'entriez en tempta-

h!\ FRAGMENTS ANCIENS.

lion. Li espirs est voiremenl aparilliez, mais li chars est flave. Lo parax aleit seconde fieie, si oreit et se dist: Mes Peires, se ciz calices ne puet passeir, ke ju ne l' boive, ta volenteiz soit faite... (Folio 60 verso) Pilâtes dist a os: Ke ferai dons de Jhesu ki at nom Griz ? Se dient tuit : Criicifiet i'ora ! Cil dist a ois : Quel mal at il fait? Et cil huchievent plus et se disoient : Crucifiet l'om ! Quand Pilâtes vit ke lui n'aidievet niant, et li noise cressoit plus, se prist auve, se laveit ses mains davant tôt lo peule, et se dist: Ju sois senz colpe del sanc de cest juste homme, ceu vairoiz vos. Toz li peules respondeit et se dist : Ses sans soit sor nos et sor noz fils !. . . (Folio 64 verso) Et entor hore de none, escriet Jhesus a grant voix, et se dist: Hely, hely, lama zabactani! C'est a dire: Mes Deus, mes Deus, porkai m'as tu laissiet? Li aquant de ceos ki lai esteivent, ki ceu oivent, disoient.- Cist apelet Helye... Jhesus, lo parax, huchanz a grant voix, rendeit espir. Et li voiles del Temple xireit en dons parties de desor de ci a desoz, et li terre crosleit, et les pieres xirerent, et li monument ovrirent. . . 5?

«De l'ewangeile saint Matheu (folio 122, Matth., xxviii, 1). En icel tens, a la vespreie de samedi, k'escla[ire] a primier jor de la semaine, vint Marie Magdalene et li altre Marie, veor lo sépulcre... Dons avint granz croslemenz de terre, etli engles Nostre Signer dessendeit del ciel, s'aproclieit avant, se retorneit la piere, se seoit sor lei. Et li reswarz de lui estoit assi cum foldres, et sei vestiment assi cum nois (folio 128). Et de la pavor de lui furent espoenteies les wardes, se devinrent assi cum mort. Et li engles respondeit as femmes, et se dist: Vos, ne cremeiz mies. Car ju sai ke vos quareiz Jhesum , ki fut crucifiez. N'est mies ci, car releveiz est, si cum il dist. Veneiz, et se veez lo leu ou Nostres Sires fut mis. Et tost vos en aleiz, se dites a ses disciples e a Pieron k'il est releveiz, et il en irat davant vos en Galileie. Lai lo varoiz, or lo vos ai davant dit. «

Il nous importe avant tout de préciser, s'il est possible, le langage de notre Evangéliaire, pour déterminer plus ou moins exactement le lieu où le [)récieux manuscrit a été copié. Nous

LES LIVRES DES VAUDOIS. /i5

avons, pour cette recherche, un auxiliaire d'une utilité inap- ])réciable , c'est la Notice sur les actes en langue vulgaire du 17/;'' siècle contenus dans la collection de Lorraine à la Bibliothèque nationale, par M. de Wailly ''l Nous n'en séparerons pas le Rapport sur wie mission littéraire en Lorraine, par M. F. Bonnardot^-'. Pour nous approcher autant que possible de la patrie de notre texte lorrain, nous avons d'abord écarté de notre étude tous les textes d'un dialecte évidemment étranger à celui de notre livre, et, conservant seulement, parmi les 38/i actes publiés par M. de Wailly, les chartes locales de Metz, les chartes épiscopales messines et les chartes locales de Nancy, nous avons pointé exactement les analogues que rencontre, dans ces textes, le glossaire de l'Evangéliaire lorrain.

Nous pouvons affirmer dès l'abord que notre document n'est écrit ni dans le dialecte de la Vosge ni dans celui du diocèse de Verdun. Il ne semble pas reproduire le même langage que les charte? ducales, qui paraissent écrites dans une sorte de langage moyen, plus ou moins classique. Mais écoutons M. de Wailly (p. 9) : «Le A: employé au lieu de qu comme initiale de ki ou de ke, les lettres ei substituées à Va tonique latin pour la désinence des substantifs veriteit et volenteit, des infinitifs salineir et alleir aussi bien que du participe doneit.,. sont des caractères qui concourent habituellement dans les chartes lorraines, v Parmi les traits de l'orthographe messine, M. de Wailly mentionne (p. 10) : «1° le remplacement de l'a simple par ai dans le régime singuher de l'article lai et du pronom possessif sai, dans la préposition ai, dans le verbe ait pour il a...; 2° le remplacement de la double voyelle au par l'a simple dans des mots tels que atre, amone, Thiebat'^^^; 3° la substitution de l'^ à Ys simple ou à Y s double dans des mots tels que maixon, xurteit, laixier, pouxons pour poissons, v De tous ces caractères, le dernier est le seul qui ne se rencontre pas constamment

(') Notices et Extraits, XXVIII, 3, 1878, p. 1-288. (^' Archices des Missions, 3° série, I, 1878, p. 2^7. ^^' Ainsi i'évêque de Toul écrivait en iiga : De hœreticis qui vocaniur Wadoys.

ou fréquemment dans notre manusrril; mais l'orthographe x pour ch, qui y est fréquente et qui ne paraît pas dans les chartes de Metz publiées par M. de Wailly, se rencontre aujourd'hui encore dans les noms de lieu des environs de Nancy et de Metz. M. Bonnardot veut bien me dire que cette orthographe se trouve dans de nombreuses chartes messines de la première moitié du xiif siècle. En somme, le langage est plus archaïque, comme cela est naturel, que celui des chartes, dont la plus ancienne est de 1219. Il serait imprudent de vouloir préciser davantage, et il nous suffira de répéter que l'Evangéliaire lorrain présente tous les traits de l'orthographe messine dans ses plus anciens monuments.

On pourrait se demander encore si notre manuscrit, qui est écrit tout entier de la même main , ne présente pas des variétés de langage qui pourraient autoriser à conclure à une différence entre le dialecte où il a été écrit et celui dans lequel il a été copié. Quelques-uns remarqueront certaines différences d'orthographe entre le récit de la Passion dans saint Marc et dans saint Matthieu, précisément pour l'usage de Vx, etc. De plus prudents répondront qu'avec l'orthographe variable qui a toujours régné en Lorraine, de semblables détails sont trompeurs, et que nos résultats doivent nous suffire quant à présent.

Mais quel est cet Haimon auquel est attribué le commentaire que lisaient les bourgeois de Metz? Tout le monde répondra: l'évêque de Halberstadl. C'est une erreur. Les Homélies qui sont attribuées à cet ancien et célèbre auteur n'ont rien de commun avec les Expositions de notre manuscrit. Mais on voyait, au moyen âge, dans la bibliothèque de la Sorbonne, les Expositiones et sermones Haymonis deferiis Quadragesimœ^^K Cet ouvrage, aujourd'hui perdu, paraît avoir ressemblé fort à l'original de notre livre. Rien n'empêcherait de l'attribuer tour à tour à chacun des nombreux Haimon qui ont vécu avant l'an 1200; mais nous avons un document précis et fort important; le voici ;

('' Le Cabinet des Manuscrits, 111, loo.

LES LIVRES DES VAUDOIS. àl

il nomme et désigne Haimon pnr son nom et par son caractère (le moine de Savigny en Normandie.

M. Gauthier, archiviste du Doubs, a récemment publié, dans la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes '", le catalogue des manuscrits de i'abbaye cistercienne de la Charité, au diocèse de Besançon, rédigé au xviii^ siècle par un moine de cette abbaye. On y trouve, sous le numéro 36, un ouvrage ainsi désigné:

«Un manuscrit en vélin, in-folio parvo, qui contient des sermons sur les épîtres et les évangiles des dimanches de l'année, par le vénérable Aymon, religieux de Savigny, ordre de Gîteaux, mort en 1176, copié par dom Etienne au xiif siècle, v

Get Aymon n'est pas pour nous un inconnu. Tout porte à croire qu'il n'est pas autre que ce moine de Savigny, le bienheureux Hamon de Landacob, «cher à Dieu et aux hommes 55, qui mourut en 1 178, d'après la chronique de Robert de Thorigny, et dont la vie a été écrite par un de ses contemporains ('-^. En attendant que les œuvres latines de ce religieux nous soient mieux connues, nous renonçons à retrouver l'original de l'Evangéliaire messin, et c'est sans tarder davantage que nous reprenons l'examen des livres des bourgeois de Metz.

Après les Evangiles et les Epîtres, la bulle d'Innocent III mentionne les Moralités sur Job. Ce dernier texte est parvenu jusqu'à nous; il a même été publié par M. Leroux de Lincy à la suite des Livres des Rois, d'après le manuscrit 2/176/1 du fonds français , qui provient de Notre-Dame. Ce manuscrit est un volume plus petit encore que l'Evangéliaire. Il est accolé, sous la même couverture, à une traduction des Dialogues de saint Grégoire, qui est d'une autre écriture; lui-même est écrit de deux mains, d'une écriture qui remonte au commencement du xiii" siècle ou plutôt aux dernières années du xu% c'est-à-dire à peu près au temps même d'Innocent III. Ce manuscrit, qui est incomplet puisqu'il commence avec le cahier 7, est un véritable problème

^'' 1881, n° 1, p. 19 et suiv. ; voyez p. a/i.

f"^' Delisle, Robert de Torigni, II, p. 7; Daunou, Histoire lilléraire de lu France, XTll, 11.592.

48 FRACxMENTS ANCIENS.

pour le lecteur. 11 contient les Moralités sur Joh, du pape saiiii Grégoire, mais incomplètes et copiées par extraits, ou plutôt ^ ainsi que M. L. de Lincy l'a établi, imitées et reproduites sans ordre, et de telle manière que le commencement de Job s'y trouve deux fois à la suite. Je ne donnerai ici que quelques mots, dégagés du commentaire, du premier texte de Job.

c^Uns lîom astoit en la terre Us ki out num Job, simples e droituriers, cremmanz Deu e repairanz en sus del mal. Net li furent set filb e trois filhes...w Le commentaire de saint Grégoire commence au folio i par les mots: f^Par ce est dit u li sainz hom demoroit, ke li mérites de sa vertut soit expresseiz... n et recommence au folio 89 verso comme il suit: t^Se Job dist altant com dolanz et Hus altant com conseilbiers...» Nous no trouverions pas prudent de parler davantage en ce moment de ce singulier manuscrit, qui aurait besoin d'être étudié avec beaucoup plus de détail. M, Leroux de Lincy a cru y reconnaître les caractères du dialecte de la Bourgogne. L'opinion qui prévaut aujourd'hui est toute contraire. M. Meyer (^Revue des Sociétés savantes , 5^ série, t. VI, 2" semestre, 187/1, p. 286) l'a rapproché de la langue liégeoise, et M. W. Fœrster, dans la préface de son édition des Dialoge S. Gregore lo Pape, a approuvé le jugement du savant français. Nous n'en dirons qu'un mot: le langage des Moralités sur Job est certainement peu éloigné , en dehors des formes proprement lorraines, de celui de l'Evangéliaire lorrain, avec lequel il présente plus de rapprochements qu'on ne pourrait croire au premier abord.

Nous avons retrouvé tous les textes mentionnés dans la bulle d'Innocent III, excepté le Psautier. Une chose paraît certaine, c'est que ce Psautier n'est pas le même que le Psautier messin , que M. Bonnardot publie en ce moment d'après plusieurs manuscrits du xiv*" siècle. La preuve en sera donnée plus tard. Comme nous l'avons déjà fait remarquer, les Psautiers, glosés et non glosés, étaient nombreux à la fin du xii" siècle, et il faut renoncer à savoir quel est celui qui a été saisi entre les mains des habitants de Metz. A vrai dire, ils ont pu en avoir plusieurs

LES LIVRES DES VAUDOÎS. Ii9

aussi bien qu'un seul. Ceci est tout ce que nous pouvons savoir jusqu'à présent des versions des Vaudois.

Il n'est pas possible, à l'heure présente, de remonter jusqu'à l'œuvre de Pierre Valdus ou de ses traducteurs. Mais il est certain que les environs de l'an 1 1 ■70 ont été marqués, dans toute la contrée qui s'étendait de Lyon aux pays wallons, par un mouvement biblique des plus remarquables. En même temps que le chef des Vaudois, le fondateur de la secte des Béghards, Lambert le Bègue, s'occupait de la traduction de la Bible.

La Chronique d'Albéric,moinede Trois-Fontaines,un des ouvrages qui ont été les plus recherchés au moven âge, a répandu l'histoire de maître Lambert de Liège, ^ fervent prédicateur de la religion nouvelle, qui remplit Liège et les régions voisines... Il a traduit, dit le chroniqueur, du latin en roman beaucoup de livres, et particulièrement les Vies des saints et les Actes des apôtres'^'. 5? On n'a pas jusqu'ici ajouté grandement foi au récit d'Albéric, auteur de seconde main, qui écrivait assez loin du temps et du lieu où vivait le fondateur des béguinages. Mais nous pouvons remonter de main en main jusque fort près des faits eux-mêmes. La source à laquelle Albéric avait puisé l'indication qui nous intéresse est la Chronique des évêques de Liège, écrite en 1261 par un religieux des environs de Liège, Gilles d'Orval (^).

Lambert le Bègue, le fondateur de la secte des béguines, K quoiqu'il fût peu instruit de l'étude des lettres «, se distingua, au temps de l'évêque Raoul (iiGy-iic)!), par sa prédication. Enfermé par l'évêque au château de Rivogne, «comme il y était quelque peu de temps retenu en captivité, il traduisit les Actes des apôtres de latin en français, et l'on dit que, comme il écrivait, l'apôtre Paul, qu'il aimait d'une affection particulière et qu'il avait longtemps servi dans son église à Liège, lui apparut et lui donna un objet qui lui était nécessaire pour écrire, v

Absous par le pape, Lambert éleva, à son retour de Rome,

^'^ Monunienta Germaniœ, Sa-{ptores,XXUl, p. 855.

^^' Monumenla Gentiaulce , Scriptores, XXV, p. lia. L. III, § /i 3.

l'église Saint-Christophe, où il reçut la sépulture en l'an 1177. Qu'est-ce qui pourrait nous faire clouter de ce récit? Nous savons «|ue Gilles d'Orval l'a emprunté à la vie de sainte Odile, qui vivait à Liège dans les premières années du xni" siècle. Cette Vie est perdue aujourd'hui; mais si les mémoires d'une extatique ne sont pas faits pour inspirer une confiance absolue, le fait luimême ne nous semble nullement contestable. Rien n'est plus convenable, et au caractère du fondateur de la grande secte des Béghards, et au mouvement de l'époque, que la tradition qui nous montre cet homme remarquable traduisant les Actes des apôtres, qui étaient vraiment l'Evangile de la réformation qu'il prêchait. La traduction de Lambert de Liège paraît perdue. Nous possédons plusieurs versions des Actes des apôtres, mais il n'en est aucune qui paraisse avoir été écrite primitivement en dialecte wallon. Nous n'oublierons pas c[ue c'est probablement dans le pays de Liège qu'ont été traduites, vers le même temps, les Moralités sur Joh.

GHAPITKE IL

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