CHAPITRE IV
L'APOCALYPSK.
Il est peu d'études aussi intéressantes que celle de l'Apocalypse française. Mais l'attrait que présente le groupe nombreux des manuscrits qui contiennent cette traduction ne provient ni du texte ni du commentaire ; il tient tout entier à la beauté des miniatures. Nous avons affaire, en effet, à une famille de manuscrits ornés avec un luxe et un art remarquables. Notre tâche n'est pas d'écrire ici un chapitre de l'histoire de la peinture au moyen âge ; il est réservé à M. Giry de traiter, avec le goût qu'il saura apporter à cette curieuse étude , de la décoration des Apocalypses latines et françaises. Mais ces mêmes manuscrits soulèvent un grand nombre de questions d'histoire littéraire, qu'il nous appartient d'indiquer et de résoudre en partie.
Le plus beau de tous les manuscrits de l'Apocalypse est celui que la Bibliothèque nationale conserve sous le numéro /r, /io3. C'est un volume de format moyen , écrit au commencement du xiii' siècle ; il provient de Louis de Bruges, et M. Delisle y a reconnu l'exemplaire de Charles V. Nous renvoyons, pour la description exacte du manuscrit, à l'Appendice de notre travail; on y lira une note d'une écriture courante, qui ne peut guère se traduire que comme il suit : «Qu'il soit fait un extrait de Costesey et d'Hugues de Vi. . . sur l'Apocalypse. Ecrivez-le autour et au-dessous des peintures qui suivent, et ainsi le tout s'accordera; et, s'il le faut, que l'on fasse des coupures dans le français. 55 S'il est vrai, suivant l'ingénieuse conjecture de M. Delisle, qu'il s'agisse ici d'Henri de Costessey, franciscain d'Oxford, qui mourut en i336, et d'Hugues de Virley, dominicain, qui vivait
vers i3/io dans la même ville, tous deux auteurs de commentaires sur l'Apocalypse, cette note n'a rien à faire avec l'origine de notre manuscrit. Mais celui-ci a été exécuté d'après le même procédé que recommande la note en question. Les peintures ont certainement été exécutées les premières, d'après un original écrit en latin, et le français, texte et commentaire, a été écrit audessous, de telle manière que les passages qui excédaient la page ont été rejetés, avec des signes de renvoi soigneusement marqués, aux endroits où il restait du blanc. Ces renvois sont accompagnés de notes en français telles que celle-ci : ^ Ici faut glose et tixt, et el premier fuill suiant a tien signe la troverez. 55 Ces notes, qui marquent la patrie du copiste, sont écrites, aussi bien que le texte même, dans un langage qui paraît le plus pur dialecte normand. Le texte commence au neuvième verset du premier chapitre seulement ; nous verrons tout à l'heure que ie commencement a disparu avec la préface, dans laquelle il était comm,e enchevêtré. Les miniatures des premières pages représentent la vie légendaire de saint Jean, le baptême de Drusiane, saint Jean traversant la mer et le supplice de l'huile bouillante en présence d'un prince, qui paraît être Domitien ; les derniers feuillets contiennent la suite de la même histoire , la résurrection de Drusiane, l'histoire des verges et celle des pierres, la chute de l'idole d'Ephèse, la légende du breuvage empoisonné et enfin la mort de l'apôtre : saint Jean, tonsuré, est couché dans son cercueil, les mains jointes, la tête relevée; il est vêtu de la chasuble bordée d'orfroi ; le couvercle du cercueil porte une sorte de croix pattée à longue tige ; un prêtre tonsuré, vêtu de la chasuble, prie auprès d'un autel qui porte la coupe couverte d'un linge; un clerc tonsuré tient un Jlabelhim ou un signet, et un livre où est écrit : Amodo beau , etc. En haut, l'âme nue est portée sur un linge par deux anges vers le ciel. Ces miniatures, pâles, d'un ton vert, sans or, sont toutes remplies de détails curieux et pris dans les mœurs. Les peintures de l'Apocalypse même ne sont pas moins belles ; les figures de guerriers y sont terribles et grandioses; et M. Coxe a pu comparer le tvne
gracieux de la femme qui se retourne en déposant son enfant dans les bras d'un ange à une peinture de Giolto à Santa-Crocc de Florence. Le manuscrit est incomplet à la fin comme au commencement ; il y manque le chapitre xxii. L'original de ces admirables miniatures ne nous est pas connu, mais nous pouvons affirmer qu'il était anglais ; nous avons une copie de cet original dans le manuscrit de la Bodléienne , qui a été reproduit en 1876, aux frais du Roxburghe Club, avec une remarquable introduction, par le Révérend H. 0. Goxe. M. Coxe a comparé avec soin, mais trop brièvement encore, le manuscrit de la Bodléienne avec le nôtre. Voici le résultat de ce rapprochement, que chacun peut faire aujourd'hui: les deux manuscrits sont, quant aux peintures, deux copies d'un même original, et la copie de Paris est infiniment supérieure. Il n'y a aucune comparaison entre les superbes tableaux du manuscrit /io3 et les faibles copies du manuscrit Bodléien, souvenir tardif d'un original admirable. Mais les miniatures de notre Apocalypse ne se comprennent que par le rapprochement avec le manuscrit d'Oxford , car le texte latin des légendes de ce manuscrit explique seul les peintures de notre Apocalypse, lesquelles n'ont nullement été faites pour le texte français qui les accompagne. Au reste, le manuscrit de la Bodléienne complète la collection des images du manuscrit /loS, et contient quelques miniatures qui ne se trouvent pas dans l'exemplaire de Paris.
L'Apocalypse elle-même commence par ces mots : ç^ Apocalipsis Cristi Jesu. Tlxt. Je Johan vostre frère e parcener en tribulatiun et règne et pacience en Jesu Grist, fu en ile c{ue est apelée Pathmos, por la paroUe Deu et tesmoigne Jhesucrist, et fu en espirite par un dimaine, et oi après moi une grant voiz ausi come de bosine, ki me dist : Escrivez en livre ceo ke vos veez, et envaiez au set yglises de Asye, ceo est asaver a Efesie,55 etc. La glose commence ainsi : «Par seint Johan sunt signifié li bon prélat de seinte glise qui unt la voiz del Evang(elie). . . •>•>
Voici encore quelques extraits de l'Apocalypse, d'après le manuscrit ^o3 (chnj). i, v. 1 a) :
LAFOCALV PSE. 81
«Et ge me returiiai por ver la voiz qui parla a moy, et vi set f handelabres de or, et en mi les set candélabres un qui resemblot le fiz de la Virge, qui estoit vestu de aube deske a terre, et ceint a mameles de une ceinture de or. Sun chief et ses cheveus furent blanc comme laine blanche et comme neif, et ses oilz comme flambe de feu, et ses piez resemblerent archal en forneise ardant. Sa voiz estoit autele comme voiz de multes eves, et il aveit en sa main destre set esteilles,et de sa bouche isi une espée Irenchant de ambedous parz, et sa face esloit autele corne nul soleil quant il luit plus cler. . .
^Et comme ge oi ice veu, chei a ses piez comme mort. Et il mist sa destre sur moi et me dist : Ne aez pour. Je sui le premiers et le darrains, et vif. Je fu morz, et ore vif a tuz jurs, et ge ai la clef de mort et de enfer. Escrivez donc ceo ke vos avez veu, et les choses ke sunt orendret, et ceo ke covient venir après. . .
«Ap^es ceo (chapitre ii) commanda Nostre Seignur''' a seint Johan cju'il escrivil a l'eveske de l'iglise de Ephesie : Ceo dist cil qui tient les set esteilles en sa destre, et va en mi les set rhandelabres de or: Je sai tes eovres, et tes labours, et ta pacience,et kevos ne poez suffrir les malveis, et cumvos avez asaé et ateint de fausine cens qui se funt apostles et ne sunt pas. Et ge sai les adversitez ke vos avez suffert pur moi. Mes une chose i a, ke vos avez guerpi la charité que vos aviez au commencement. Pur ceo vos membre il dunt vos estes chaez, et fêtes penance des eovres ke vos feites avant, ou, se^"-' ce nun, ge vendroi a toi tost, et moverai tun chandelabre de sun liu, si tu ne faces [)enance. Mes ceo avez vos de bien , ke vos avez haï les eovres as Nicholaites, ke je haz. Ki a oreilles a oir, oie ceo ke l'espirit dist as iglises : A celui qui veintra, dorai ge a manger del arbre lie vie, ke est en parais mun Deu. v
Ce langage est, ainsi qu'il serait facile de le démontrer, le
'' Ecrit d'abord : Signiir.
'^^ Mamiscril : op.
pur normand du xii" siècle. Le manuscrit est correct ; malheureusement il est incomplet, mais, comme nous le verrons, ce malheur n'est nullement irréparable. La glose , dont nous n'avons pas su retrouver l'original latin, si toutefois il en a existé un, présente peu d'intérêt. Voici pourtant un passage qui mérite d'être lu, c'est l'explication du chiffre de la Bête, 666 (chap.xui, V. j 8, f° 2 5 verso) :
t^Ceo qu'il distquesun numbre est sis cenz sexante sis signefie que ausi comme le fuilz Deu, a sa venue por nus sauver, fu et est veraie lumière, qui enlumine tuit cens qui bien croient en lui de sa grâce, toutausint le fuilz de perditiun, quant il vendra pur le poeple decevre et mener a perdiciun , sera dit lumière fausement, pur les vertuz qu'il fera et por essample qu'il donra, et ceo signefie les letres dei numbre de sun nun , kar d signefie cinc cenz, c un cent, l cinquante, x dis, v cinc, i un. Ore juingnez les lestres de cest numbre, et raestez i entre d et c, si avérez dic, mettez v entre l e x, e avérez lvx. Dune pout l'en dire : le numbre de sun nun, que est dglxvi, dit autant ^'^ comme [dic] lux, ceo est : «di lumière». Kar Antecrist sera fausement dit lumière, si comme Jhesucristveraiement est lumière. » Cette singulière explication se trouve déjà indiquée, ainsi que M. Reuss l'a fait remarquer ''^^, dans la Glose orcUnaire^^K
Nous ne dirons plus qu'un mot, en ce moment, des belles miniatures de notre manuscrit. Leur influence s'est étendue beaucoup plus loin qu'on ne pourrait penser. Les curieuses Apocalypses xylographiques du xv^ siècle sont toutes illustrées suivant le même type.
Il nous faut maintenant décrire un petit nombre de manuscrits, choisis parmi les plus beaux de ceux qui forment la grande famille des Apocalypses avec prologue. Tous commencent par ces mots : ^Seint Pol l'Apostre»; les plus anciens d'entre
'-'' Manuscrit : avant.
(2) Fragments, etc. Revue de théologie, XIV, 1857, p. 10 a,
W ... «Îp/ iilinis lilerix : DTC LVX, quia ipse se lucpiii esse (hcet,^^ etc.
eux sont tous écrits dans ie dialecte anglo-normand ou se ressentent de l'influence de ce dialecte.
Le manuscrit français 957 /i de la Bibliothèque nationale provient, comme le fameux manuscrit des Livres des Rois, de Blanche de France, la première princesse française, peut-être, qui ait porté intérêt aux Bibles en français. Il est écrit d'une belle écriture de missel du xiii* siècle ; on y voit 68 miniatures coloriées vivement, mais dessinées sans art et dénuées de caractère. Quoi qu'il en soit, c'est un beau manuscrit. Après une belle initiale qui représente l'apôtre Paul tenant en main une épée haute, le texte commence avec ces mots :
«Seint Pol l'Apostre dit ke tuz iceus ke veillent piement vivere en Jhesucrist sufTerunt persecucion. Mes nostre très duz Seignur Jhesu Crist ne veut pas ke ses esliz défaillent en tribulacion. Pur ce les reconforte il de sei meimes e done vertu de sa grâce, e dit : Ne eez pour, Jeo sui od vus tuz les jurs deskes a la fin de cest siècle. . . Mes pur ceo ke seint Johan les vit en espirit, e Seinte Escripture destincte treis maneres de visiuns : . . , Kar une veue est corporele, . . .espiritele ou ymagenerie, kant nus veum en dormant ou en veillant ymaginacions de aucune rien, dunt autres choses sunt signefiez ... La terce manere de vision si est apelé intellectule , kant li Seinz Espiriz enlumine le entendement del aime de home,. . . si cum seint Pol ki fu raviz deskes al teerz ceel. . .
c^ Seint Johan en ceste manere vist nemye solement les figures, mes entendi les signefiances e les escrit en un ysle de mer, ke est apelé Pathmos, la ou un cruel emperere, Domicien, le aveit exillé pur la parole Deu ke il preechout'^* al poeple , e pur le tesmoigne ke il porta de Jhesucrist. E fu une achesun de ceste livere escrivere, pur ceo ke, tant cum il fu en exil, surstrent mutes maneres de vices e hérésies en les Eglises de Asie, ke il aveit desuz^^^ Deu a governer. (7est sa matire en ceste livere,
'') Manuscrit : peechout.
^'' C'est-à-dire : dessous.
especiaunient le estât dcl Eglise de Asye, e generaument tutle seinte Eglise, nomement ceo ke ele sueffre en ceste vie. . , Al comencement met un petit prolonge ou il met le nun del livere. . , e cornent la revelacion lui est feite par le aungele (on voit que les huit premiers versets sont remplacés ici par un résumé). Apres bcneisquit tuz ceus ke le lisent e ki oyent les paroles de ceste prophétie, e salue les set Eglises ke sunten Asye, e demustre ke nostre très duz Seignur Jhesu Grist vendra al jugement, e tuz iceus ke ci le"^ unt pené, le verrunt. . . , et dit : Je Johan vostre frère 55, etc.
Cette longue préface, dans laquelle sont intercalés les huit premiers versets de l'Apocalypse, nous explique pour(|uoi ces premiers versets manquent dans le manuscrit /io3. En retranchant le prologue, le copiste a fait tomber également les premiers versets, qui en étaient inséparables, La suite de la traduction et du commentaire est identique au manuscrit /io3. Comme le dernier chapitre de l'Apocalypse manque dans ce manuscrit, il nous faut copier, dans celui de la sœur Blanche, les premiers mots delà glose du dernier paragraphe; ils sont à peu près, avec les quelques lignes qui ont été citées plus haut, les seuls qui, dans tout le commentaire, méritent d'être relevés.
kIscI sunt escumengez li'-' felun Jeu puaunt, qui reneent la verraie lettre de Seinte Escripture, e li hereges mescreans, ki la corrumpent par faus entendement; e li faus decrefistre, ki turnent Seinte Escripture, ki est de espirituauté, a pleiderie pur les'^' temporeus choses gaignerw. Le commentateur n'épargne pas d'avantage rtles faus prelaz ki coveitent les grant richesces. 55 Le dernier mot du commentaire est : ç^ sanz fin régner. Amen. 55 La langue est le français, mais avec bien des formes anglo-normandes.
Le manuscrit de Lauibcth, qui est écrit d'une grosse écriture
*'' Manuscrit: se.
(^) Manuscrit : lui.
(') Manuscrit : ces.
LM'OCALVPSË. 85
aiiL'laisc de la lin du xiu" siècle et qui est orné de miniatures assez médiocres, contient un texte semblable.
Le manuscrit i 5 D ii du Britisli Muséum est signé des initiales d'Henri VIII ; il est copié, d'une grande écriture du xiv siècle, à la suite du poème intitulé rJe Lucidaire , ou la lumière à lais». Les miniatures, admirablement conservées, sont plus belles de couleur que de dessin ; les initiales contiennent quelquefois des têtes d'hommes assez remarquables. Le dialecte est anglo-normand.
On trouve à la Bibliothèque de l'Arsenal, sous le num. 62 14, un manuscrit évidemment anglais, paraissant du xiv" siècle, mais dont les miniatures montrent, de même que celles du manuscrit précédemment décrit, le costume militaire du xiif siècle. Ces miniatures sont grandes et du plus vif intérêt. Le dessin est informe, mais les peintures sont pleines de vie et de caractère. On remarque au folio i3 verso un blason qui fait penser à celui que nous avons vu sur les voiles du vaisseau de saint Jean, dans le manuscrit Uoo \ il est de gueules à un chevron d'argent accompagné de trois besants de même couleur. Ce blason, proba^ bleraent de convention '^\ esta j)eu près le même c|ue nous retrouvons dans les miniatures 08 et /lo du beau manuscrit 19 Bxv (de gueules, à une bande, ou une fasce d'or, accompagnée de deux besants du même, ou à trois besants d'or). Les armes : de gueules à un chevron d'or accompagné de trois besants du même, se trouvent, dans le manuscrit de M. de Gousseniaker, sur l'écu des guerriers qui combattent le dragon : tant il est vrai (|ue, dans l'ornementation des manuscrits, et en particulier de ceux de l'Apocalypse, tout est tradition, même la fantaisie. De même, dans ce dernier manuscrit, nous retrouvons, à la 36"" miniature, le blason traditionnel des anges, la croix de Saint- Georges, de gueules sur argent.
Le manuscrit 19 Bxv, dont nous venons de parler, est l'un des plus beaux que l'on puisse voir; il est admirablement con-
f" Voyez Coxe à la pa<;o vi de rinliodiidioii ;i Y Apocalypse du Roxbttrghe Club.
serve. Il est écrit dans le dialecte anglo-normand, d'une main qui paraît anglaise et d'une écriture cursive qui date sans doute du XIV* siècle. Les miniatures sont peintes le plus souvent sur un fond bleu plain; elles sont admirables. On remarquera, en particulier, la charmante peinture 62 , qui représente les oiseaux du ciel s'assemblant pour manger la chair des rois et des capitaines (chap. XIX, vers. 17) et, au numéro 70, l'arbre de vie, dont les fruits sont destinés à la guérison des gentils (xxii, 2). La 61" miniature représente le Christ à cheval, accompagné de son armée. Les soldats du Christ portent un beau costume équestre tout de mailles, avec le casque ovoïde; leurs lances sont surmontées d'un pennon d'argent qui porte une croix de gueules; les chevaux portent la housse; les hommes, la cotte d'armes. Nous avons ici le plus bel exemplaire de l'importante et grande famille des manuscrits commençant par «Seint Poul li apostlew et finissant par wsaunz fin régner. Amen. 57
L'Apocalypse de M. de Coussemaker a été récemment acquise par la Bibliothèque royale de Bruxelles : c'est un beau manuscrit anglo-normand, qui paraît dater des premières années du XIV* siècle , et dont les miniatures suivent exactement le type des manuscrits 19 B xv et fi\ %^']^\ il est accompagné, comme plusieurs autres, du Lucidaire en vers.
L'Apocalypse de la sœur Blanche a 68 miniatures, celle qui est signée d'Henri VllI en compte 67 ; le beau manuscrit 1 9 B xv, qui appartient également au Brilisli Muséum, en a 72, ainsi que l'Apocalypse de l'Arsenal, et l'Apocalypse de M. de Coussemaker en compte 7 3. C'est assez dire que nous avons affaire à un groupe de manuscrits ornés avec soin et qui forment famille pour la décoration aussi bien que pour le texte. Il n'y a, en effet, qu'à comparer entre eux les quatre manuscrits que nous venons d'énumérer, pour nous assurer qu'ils sont tous copiés sur un même original.
Les manuscrits de ce texte sont innombrables. J'ai en ce moment sous les yeux, non seulement les numéros, mais la description et le classement, à un très petit nombre d'exceptions
près, de 80 manuscrits qui contiennent tous la même version. Je vais donner, dans une note, l'énumération de quelques-uns de ceux dont il n'est pas parlé dans ce chapitre "l On verra, par le nombre des manuscrits, de quelle faveur a joui, au moyen âge, la version de l'Apocalypse. Ce texte, si imparfait, a été imprimé bien des fois au xv^ et au xvi' siècles, soit à la fin de la Bible historiale, soit à part'-', mais toutes ces éditions présentent ce caractère commun , que le commentaire n'y commence qu'au chapitre onzième , avec les mots : r La beste qui monta d'abysme signifie Anticrist. w Cette anomalie, qui suffirait à taxer de négligence nos éditeurs parisiens, s'explique fort naturellement. Elle est très probablement un héritage des Bibles manuscrites du célèbre duc de Berry, fils du roi Jean. Jean de Bély, qui le premier a fait imprimer la Bible, a sans doute copié servilement un manuscrit provenant de ce prince, et dont l'original (car l'erreur est ancienne) avait été compilé de deux textes tout différents, le premier incomplet à la fin et sans glose, et le deuxième glosé. C'est ainsi que l'imprimerie a propagé la faute
^'' Apocalypses avec ia préface : trSainl Pol H apostren, copiées à part: Bibliothèque nationale,/»-. 875, xiii° siècle, et/r. 9675, xv° siècle; Arsenal, 6091, fin du xv' siècle ; Alençon, VII, ah, xiv° siècle {d'après Eaencl) ; British Muséum , 19 A II, fin du xv" siècle; Harléien ^972, commencement du xiv' siècle (d'après Planta); ndd. 17899, xv° siècle ; Cambridge, Univ. Library, Gg. 1, xiv° siècle; ibid., Corpus Christ i Collège, 3g li (d'après Nasmith) ; Glasgow, P. a , i3-, xv° siècle; Genève, 3 (compilé du texte complet et du prologue), xv" siècle; l'Apocalypse du duc de Sussex, xiv" siècle (d'après Westwood), et les deux Apocalypses qui sont à la suite des manuscrits picards de Guyart Desmoulins, /r. i55 et 162, du xiv° siècle, ainsi que les manuscrits /»•. 9562, xiv' siècle, et 6a6o, xv' siècle.
Apocalypses sans glose : cinq Bibles du xin° siècle et ai Bibles liistoriales , parmi lesquelles les plus anciennes.
Apocalypses sans glose, avec la préface : «Tous ceux qui. . . n : Le groupe des Bibles liistoriales avec prologues : /r. A , 10, etc. (sept manuscrits, dont les plus anciens paraissent de la fin du xiv° siècle).
Apocalypses avec la glose à partir du chapitre xi seulement : seize Bibles historiales, dont la plus ancienne (A f. 1 de Sainte-Geneviève) parait de la première moitié du xiv" siècle, et parmi lesquelles se trouvent toutes les Bibles du duc de Berry (/r. 169 et 30090, Harl. /i38a et Ashburnham App. 7), sans compter tous les textes iniprimés.
'"^' Paris, par Michel Lenoir, i5no,in-/r.
d'un copiste du xiv^ siècle, sans qu'un seul de nos anciens typographes ait eu même l'idée de rechercher un texte moins imparfait.
Après avoir montré quelle a été la célébrité de notre Apocalypse pendant le moyen âge, il nous faut en indiquer, s'il est possible, la patrie et l'époque.
Dès l'abord nous pourrons enfermer notre recherche entre deux limites assez rapprochées. Comme dernier terme, il nous est facile d'indiquer la fin du xif siècle. En effet , non seulement le plusancien manuscrit est de fort peu postérieur à l'an 1200, mais ce n'est qu'un manuscrit de seconde main, amputé et mutilé. Quant au point de départ, on peut le fixer, à peu près à coup sur, au milieu du xii' siècle. En effet, nous ne pouvons douter que le texte sur lequel a été copié le manuscrit /io3 n'ait été précédé de la préface qui commence par les mots : « Seint Pol li apostre?' ; or ce prologue, que l'on trouve généralement imprimé dans les éditions de la Bible avec la Glose ordinaire, a pour auteur le célèbre évoque de Poitiers, Gilbert de la Forée, qui mourut en 11 56. Il y a donc beaucoup de raisons de penser que l'Apocalypse a été traduite dans la seconde moitié du xn^ siècle. Mais, sans nous occuper encore des manuscrits qui nous restent à étudier, nous pouvons dire que la grande famille des textes que nous avons examinés jusqu'ici ne remonte sans doute pas beaucoup au delà des dernières années du xif siècle. En effet, l'original commun de tous ces manuscrits était certainement orné de blasons ; c'est dire que, lorsqu'il a été composé, le xif siècle tirait à sa fin.
La suite de notre recherche nous fera voir que l'Apocalypse française a eu toute une histoire avant l'an 1200, et que notre texte traditionnel n'est peut-être pas le plus ancien.
Quatre manuscrits nous restent à comparer avec la version usuelle.
Nous identifierons d'abord, sans hésiter, à la famille bien connue de nos Apocalypses le texte qui est contenu dans le
i;aim)(:ai.vi'se. 89
petit manuscrit île i3i3 (^jrmtçnis i.)oc)()j. (Jette Apocalypse est ornée de plus de deux cents remarquables miniatures très bien conservées, mais qui sont sans grande valeur artistique, sinon pour la couleur. On y voit, à la miniature l2 8^ sur la cotte d'armes et sur les armures des rois, les blasons des quatre plus grands princes de l'Europe, les fleurs de lis, les trois léopards d'Angleterre , l'aigle d'Empire et les tours de Castille. L'Apocalypse est précédée d'une courte préface historique, dont voici le commencement :
«Johans por le preecliement del Evangelie fut tenus de Domicien et devant la Porte Latine mis en un tonel de builliant oile, si s'en eissit nient malmis, dont en après, par le comant de celui meismes , si fut il envoiez en exil en l'isle Pathmos, liqueiz lius astoit astalez as dampnez, par ke il iloques talbant les marbres a construire les romains palais . . .
V L'Apocalypsis Jhesu Cristi, cui Deus ii donat por''^ aovrir a ses sers les choses cui tost covient estre, et ilh le saielat, si l'envoiat parmi son angle, si l'enseniat a son serf Johan, qui donat tesmoin a la parole de Deu, et tesmoin de Jhesu Crist en totes les choses que ilh vit. Bieneuros est cil qui list et qui ot les paroles de cest prophétie, et si gardet les choses qui en lei sont escrites. Car li tens est près. . .
r^Ge Johans vostre frères, et parceniers en la tribulation et el règne et en la patience en Crist Jhesu, ge fui el isle ^'-' qui est apelez Pathmos por la parole de Deu et por le tesmoingnement de Jhesu. Ge fui en espir en un jor de diemenche , si oi après moi une grans voiz, ausi cum la voiz d'une busine, qui disoit. . . 57
L'Apocalypse, qui se termine par les mots : t^ elle soit ensemble nos tos. Amen 57, est suivie d'une sorte de paraphrase commenrant par : ^^Ciz Apocaly|)sis, ce est ceste révélations, il est Jhesu Christi... 11, et finissant ainsi : «soit ensemble toz. Amen. »
''' Miiiuisi ni : j)ol.
'■'' Jjiscz : en Tisle.
Ce manuscrit contient à peu près exactement le texte traditionnel, tel qu'il se trouve, par exemple, dans le manuscrit de la Reine d'Angleterre, Jeanne de ^{iYarrc, français a.
L'Apocalypse du manuscrit /r. io36 ne résistera pas davantage à nos efforts, et acceptera de se ranger à son tour dans la grande famille des Apocalypses du type normand.
Le manuscrit qui la contient est un petit volume, écrit au xiii" siècle, qui contient, après le livre de la Révélation, divers morceaux dont le dernier est «la mort Adan nostre premier père, v L'Apocalypse est précédée du morceau que voici :
«Nos trovons en une estoire, qui est apelée ecclesiastiqua, que uns empereres qui estoit apelez Domicianus, qui fit molt de maus et de persecucions en sainte Eglyse , fist panre saint Jehan l'esvangelistre por l'amor de ce que il anonçoit au pueple la loi de Nostre Seingneur Jhesucrist, et faisoit bauptisier ceuls qui a crestienté vouloient venir. Et quant il l'ot fait penre, si fist il apareillier I vessel d'oille boullant, et fist mestre saint Jehan dedenz cel oiile, por lui tormenter; mes il ne fist a saint Jehan ne mal ne grevance. Adonques se porpenssa Domicianus que il li feroit encores souffrir graindres maus se il pooit. Si fist apareillier venim, et quant il fu apareilliez, si fist amener devant saint Jehan ii homes que il tenoit adonques en sa prison, et lor fist boivre de cest venim; et, si trestot comme il en orent beu, il cheirent mort. Et tôt ce fist il por saint Jehan mètre em peor et en esmay, et li dist que de tel bevrage comme cil qui estoient mort avoient beu li couvenoit il boivre. Et saint Jehan prist adonc le vessel a tout le venim, et fist le singne de la croiz par deseur, et puis em but tôt seurement, ne onques li venins mal ne li fist. Et quant cil qui la estoient assamblé virent la vertu que Diex i avoit faite, si crurent en Dieu, de tex i ot^^l Et saint Jehan s'aproucha adonques de ceuls qui estoient mort par le venim que il avoient beu, si dist en hault, que tuit cil qui la estoient assamblé l'oirent : Vos qui ci gisez mort por le vcnini
('' C'ost-à-flire : ]l y en eut de tels (un grainl nonihre).
que vos avezbeu, je vous cornant, de par Nostre Seingneur Jhesucrist en qui ge croi , que vos vos levez erranment sus , porce que li nons de Jhesucrist soit hennorez et glorifiez. Et tantost coume sains Jehans ot ceste parole dite, cil qui estoient mort se levèrent sus sain et haitie (sic) et sanz nule doulor. voiant touz çaus qui la estoient, et se couchierent as piez saint Jehan. Et saint Jehans les en leva et les fist bauptisier, et tuit cil qui orent veu cest miracle se convertirent a Dieu Nostre Seingnor et se firent bauptisier. Et quant Domicianus vit ceste chose, si fu raolt forment iriez en soi meesmes, quant il vit et aperçut qu'il ne povoit fere a saint Jehan nul mal qui ligrevast ; si l'envoia par consoeill en essil en une ille qui est apelée Pathmos, et la li demoustra Nostre Sires Jhesucrist molt de visions , et il les mist en escril, et en fist i livre qui est apelez la Pocalipse, qui est de molt fort et de molt haulte escripture , et comence en tel manniere :
«Pocalipse'^^ Nostre Seingneur Jhesucrist, que il volt demoustrer a ses sers, et révéla a ses serjanz molt de ses secrez, c'est a savoir a saint Jehan l'esvangeliste, qui em porta tesmoingnage, et de la parole Dieu Jhesucrist, en toutes les paroles que il vit. Beneoizef bons eurez est cil qui lit et qui ot les paroles de la prophecie, et garde les raisons de cest livre quii sont escrites. Car li tens est près, c'est a dire la fins, et aprouche chascunjor, et venra li Sires avec les nues del ciel, et le verront trestuit cil quili firent ne mal ne torment, et se plaindront, et demenront dueil seur aus toutes les lingniées de la terre, et est et fu et sera, dist einssint :
«Je sui Alpha et 0, comencemenz et fins. Jehans a vu Eglyses qui sont en Asia : A vos soit grâce et pais de par Dieu Nostre Père et de par iVos^re iSe/«^«or Jhesucrist, qui est loiaux tesmoinz , li premiers resuscilez des morz et li princes des rois de la terre, qui est et fu et sera, et qui est avenir. Sires tout puissanz. Je Jehans vostre frères et parconnieis empainne e/entribu-
<■' Grande initiale P , à histoire.
lacions et elreingnc ou nos serons et em pascience en Jliesiicrisl Nostrc Saiweor, foui en une ille qui est apelée Pathmos por la parole de Dieu et por le tesmoingnage </e A^os^re Seingnor Jliesucrist, et fu en esperit, ausuil comme en vision, en i jor de dienianche, et oi desrieres moi une grant voiz, auslnt corne d'une buisinne, qui disoit et me comanda : Ce que tu voiz, escri en livre, et l'envoie a sainte Eglyse, a Epliese, a Smyrne, a Pagamum , a Thyathyram et Sardis et a Philadelphyani et a Laodecion. Et quant fje oi ce entendu, si m'en tornai por veoir la voiz qui parloit a moi. Et quand ge fui retorncz, si vi vu cliandelabres d'or, semblance dou fill de la Virge'^^, vestu de nioU riche resteure et ceint as mameles d'une ceinture d'or, et si chief et si cheveill estoient blanc si comme laynne blanche et corne noif , et estoient si oeill ausint come flamme de feu, et si pie autresint comme u)ie nuintilcrc de nietal^^\ et come il fussent en une fornaise ardant, et sa voiz estoit ausint come la voiz de molt d'aiguës, et avoit a sa destre vn estoilles, et de sa bouche issoit une espée agûe de ii parz, et ses visages estoit ausint come li soulaux quand il luit en sa plus grant vertu... "
J'ai souligné, dans le texte qui précède, les mots qui sont ajoutés au texte classique ou au latin. Il n'en faut pas davantage pour nous assurer que le manuscrit io3(') ne contient pas autre cliose qu'une paraphrase , dans le dialecte de l'Ile-de-France, de notre texte normand.
Mais quelle est la Vie de saint Jean dont est traduite la préface de notre manuscrit ? Nous avouons ne pas pouvoir l'indiquer exactement. Les extraits de saint Jérôme, d'Abdias et de Mélilon . dans lesquels est racontée la vie de l'Apôtre, sont si nombreux au moyen âge, leurs mélanges et leurs interpolations montrent une si grande variété'^', que nous ne devons pas nous étonner
^'' La Vulgate a pour texte : similem Jilio hominis; le manuscrit /io3 traduit: rruii qui resemblot le fiz do ta Virgen, et le manuscrit 17^8 : tr une persone semblable a home. 75
'-' i4o3 : tfresemblerent archal.55 Cambr. : tt semblables a aieini.'î
(•'' Voyez, en attendant la publication de M. Max Bonnet : Lipsius, dic apooij-
i; APOCALYPSE. 93
de ne pouvoir mettre la main sur le texte précis dont notre courte légende est traduite. Le mot «estoire ecclesiastiqua 55 rappelle saint Jérôme, et le récit lui-même est peut-être imité librement d'Abdias.
Après avoir ramené à la source normande les deux versions divergentes que nous venons d'étudier, nous devons aborder l'examen d'un texte beaucoup plus important, qui est contenu dans deux manuscrits, l'un de Cambridge, l'autre de Paris.
Le manuscrit de Trmity Collège mériterait d'être étudié et décrit en détail, car il est d'une valeur et d'une beauté exceptionnelles. Nous n'avons malheureusement pu, dans notre rapide passage à Cambridge, le tenir que quelques instants entre nos mains.
C'est un grand volume de 3i feuillets, dont le dernier est blanc. Il est orné de 89 miniatures (le manuscrit /io3 en a 90), mais la dernière feuille est d'une autre main, et le manuscrit n'est pas achevé. Ces miniatures sont admirables ; elles sont peintes en couleurs très vives et sont généralement dans le style de celles du manuscrit koô. (îomme l'écriture , elles datent des environs de l'an ta 00, et on y relève les caractéristiques des manuscrits anglais de cette époque. Les huit premières miniatures, qui occupent les deux faces du premier feuillet et le recto du deuxième, et celles des quatre derniers feuillets représentent la vie de saint Jean; mais ici les personnages portent des légendes en français, et les peintures sont accompagnées d'un texte abrégé, dont voici les premiers mots : t^Ci cum sein Johan le ewangeliste prêche la parole Deu as mescreaunz. w «Si cum sein Johan baptize Drusieine. Dunt les paëns cureces felenessenient le espierent, ci le amènent devaunt le provost de Ephese, ki cumaunda ke il fust mené a Domicien le ampereur. . . 55A la lin : Ci coment les Romeins oscient le empereur, e ren ne volèrent aver estable de kaunt ke il establi ...» Voici la légende de la première miniature, c'est la confession des païens convertis :
phcn Aimslcll('ii-m(len iind Apostelaclon, Brunswick, i883; Zahn, yicta Jahannis, Erlangen, iHSo, ot le Coder npocryplma Novi Teslamenli rie Fabricius.
« [N]us refusums les ydles , e creum en le Deu ki sein Jolian prêche. ??
L'Apocalypse elle-même commence au folio 2 verso par ces mots : «De Apocalipse Jhesucrist, ke Deu li duna fere apert a sas serjaunz que choses kevent estre fet lost, e il signifia enveant par sun aungele a sun serjaunt Johan, ki porta tesmoine a le parole Deu, e tesmoine a Jhesucrist de kaunt ke il vit. Beneit''^ seit ki list e ki oit les paroles de ceste prophecie. . . » Les derniers mots de l'Apocalypse sont : «seit od nus trestus. Amen.» Comme on le voit, le manuscrit a, en plus du texte ordinaire, le commencement de l'Apocalypse; le texte en est fort défectueux, tant au point de vue de la langue, qui est un dialecte anglo-normand déjà assez corrompu, qu'au point de vue de la correction. Mais le seul mérite du manuscrit de Trinity Collège ne consiste pas dans ses admirables peintures et dans les légendes qui les accompagnent; son texte mérite toute notre attention , et l'on y trouve , en place de la glose trop connue que nous avons rencontrée partout, un commentaire tout différent, dont voici les premiers mots : « Verrai chose est seint Johan le ewangeliste aver esscrit cest livere. Apocalipse signefie demustrance, laquele le Père dona al Fiz en taunt cum il esteit houme.. . » Ce commentaire se termine par les mots : «Ki vit e règne od le Père e od le Seint Espirit en secle de secles. Amen » (fol. 96 v°). Tel qu'il est, le manuscrit de Cambridge est d'un grand intérêt; il aurait été plus digne d'être reproduit par la gravure que le manuscrit latin de la Bodléienne, l'Apocalypse du Roxburghe Club.
Si nouveau que soit pour nous le texte de Trinity Collège, il ne nous faudra pas une longue étude pour le placer à côté d'une Apocalypse du commencement du xiv^ siècle, contenue dans le manuscrit de Paris, fr. 1768.
Ce volume est un recueil factice qui comprend, avec d'autres morceaux, l'Apocalypse et la Passion. L'Apocalypse est oïnée
f'' En marge : Benuré.
(le 58 miniatures fort grossières, à fond de couleur pâle; la première représente saint Jean bouilli devant l'empereur; elles ne sont pas dans le stylo ordinaire des miniatures de l'Apocalypse. En tête, on lit la curieuse préface que nous allons copier :
«A Domicien^'^ très pit Cesaire et touz jorz augustes, li proconses^'-^ de Phese, salut. Nos façons savoir a vostre gloire que uns homs qui ha a nom Jehan , de la lignie des Hebrex , est venuz en Ayse et preoiche Jhesucrist quiest crucefiez, et afferme qu'il est verais^^' Dex et fiz de Deu,et aneanstit lou cultivemant de nos deus qui ne puent estre vaincu . . .
«Tantost com Domiciens out leue celle espistre, il fuit touz forsenez, si manda au proconses de Phese qu'il amenast de Phese a la cité de Rome S. Jehan loié de chaines, et adonc li proconses amena avec soi S. Jehan l'Apostre loié de chaines... Domiciens, desdoigneus et très cruelx, commenda a proconse que S. Jehans fuit mis en i tonneld'oile boillant, en la présence des sénateurs , devant la porte de Rome qu'est apellée Porte Latine; mais il fuit avant flaelez de corgies. . . Quant le proconse lou vit issir dou tonnel enoingt d'oile et néant brûlé, si fuit esbaiz et lou vont délivrer... Con ce fust noincié a Domicien, il commenda mener S. Jehan en essil en l'ille qu'est appellée Pathmos , en laquel il vit et escrist l'Apochalisse qui est leuz an siun nom.
«Domiciens fuit occis dou senator de Rome en ce meisme an que il fist essilier saint Jehan, et pour louer la constance dou très saint Apostre el euvangeliste saint Jehan, li cultiver dou nom Jhesucrist firent une ecclise de noble oevre devant la Porte Latine, ouleu^^^ devant dit, ou li pueples foyal font chascun an sollempnité jusque a jor d'ui.
«Apres ce, com Domiciens fuit occis, sainz Jehan fuit deli-
f') Manuscrit : Omicien.
(*' Manuscrit : proconnsos.
^^) Manuscrit : venuz.
^^' Manuscrit : lovant.
vrez de l'essil et s'an- repaira en Ephese, et d'enqui, por la malice des hérites, an fuit nfienez en Ayse, et l'on proierent que il lor feist aucune |)arole des choses devines et laissast aucune remembrance des choses qu'estoit a avenir, car il avoient jai assez antandu de l'umdité dou Salveor en m livres que il liavoient des Evang(eii)es, moismement por vaincre la herisie de ces qui disoient que Jhesucrist n'estoit pas avent que la Virge Marie.
r. Li bien aurez Apostres refusa a commancement a faire ce c'om li requeroit, et cum cil l'anchecessent et perseveressent en lor prières, il ne lou vont autremant outroier ce que il requeroient, s'il ne deproient tuit en commun ^^^ Nostre Soignour par*-^ III jors en jeunes. Et comme ce fuit fait, sainz Jehanz fuit si reimpliz de la grâce dou Saint Esperit, si com li exposicions de sun nom lou senefie. . . , que il fuit raviz en pensée por esgarder la divinité.. . Donques il comença sa Vangile en tel meniere :
t^ In principio erat Verbum, etc. V
Aussitôt après se lit l'Apocalypse. Voici le commencement du texte et de la glose qui l'accompagne :
rLi Apochalisse Jhesucrist, que il duna apert^^.' a ses serz les choses que il covient avenir pruchainement, et lou senefia a son ser saint Jehan par''^ sum ange que il envoia. Je Jehans vostre frères et parceniers en tribulacion, en reigne et en pacienceen Jhesucrist, fuis en l'ille apellée Pathmos por la parole JNostre Soignour et por lou tesmoignaige Jhesucrist. Je fui en i jor de diemoinche en esperit, et oiai une voiz , grant com de busine, qui me dit : Escri en i livre ce que tu voiz, et l'envoie es vu ecclises, c'est asavoir Ephese, Syrainc, Pergame,Thyaire, Sarde, Filadelphe et Thadyce, et escri ce a l'ange de l'iclese de Ephese, et escri a l'ange de l'icclese de Syraine, et en tel meniere escri a l'ange de l'icclese de chacune de» autres citez.
(') Manuscrit : commum.
(■-' Manuscrit : por.
W Restituez : que Dox li duna, fcre apei-|.
(''' Manuscrit : por.
«Apochalisse vaut autant com revelacions, laquex revelacions do Nostre Soignour li Pères dona au Fil selonc ce que li Fiz estoit homs...
«Nostre Sires dit a l'ange de l'ecclise de Phese : Je saip tes oevres et ton traval et ta pacience, et saip que tu ne puez sostenir les malvais. Je donnerai a celui qui vaincra maingier dou fruit de vie qu'est ou Paradis de mon Deu. A l'ange de l'ecclise de Syraine dit en tel meniere Nostre Sires : Escri, ce dit il qui ha la verge aiguez de ii parz . , .
«Por les VII ecclises est senefiée une ecclise, si com dit li interpretacions de lor noms. Car Ephese valt autant comme voluntez ou consolz. Syrene valt autant comme chanz decels..., Plîiladelphe senefie salvanz l'eritaige de Deu ...»
Ainsi qu'on a pu en juger, la traduction n'est guère autre chose qu'un résumé assez négligemment fait. Le commentaire est sans caractère, parfaitement orthodoxe, et tout entier dirigé contre Jcs Juifs et les païens. Quant à la langue, c'est évidemment le dialecte wallon. Mais, si mutilée qu'elle soit, notre Apocalypse wallone ne peut guère nous dissimuler sa parenté avec le texte de Trinily Collège.
Le commentaire est identique dans les deux manuscrits, et le texte est de même famille. Cette Apocalypse, nouvelle pour nous et fort différente du texte que nous avons rencontré partout, doit nous occuper un moment , et nous devons avant tout en rechercher l'original latin.
A cet égard, nous pouvons, sans retenir plus longtemps le lecteur, avancer les deux propositions que voici :
i" La glose de nos deux manuscrits, aussi bien que le texte de la Vie de saint Jean qui précède l'un d'entre eux , se retrouvent, en abrégé, dans la célèbre Apocalypse d'Oxford, qui a été publiée par le Roocburghe Club.
2° La Vie de saint Jean, telle qu'elle est résumée sous deux formes différentes dans le manuscrit latin d'Oxford et dans le manuficrit français 17^8, est empruntée, pour la première par-
tie, au texte interpolé de Méliton, et pour la fin, depuis les mots : «Apres ce, cora Domiciens fuit occis w, à saint Jérôme ou plutôt à une préface anonyme qui se trouve dans les œuvres de saint Augustin *^l
Tels sont les résultats d'une longue et délicate étude, dirigée par les conseils du savant le plus compétent en cette matière, M. Max Bonnet. Mais les origines de ce texte nouveau étant bien établies, il nous importe d'arriver à la question principale : Y a-t-il quelque rapport entre le texte des deux manuscrits et celui de l'Apocalypse normande? S'il fallait juger d'après le manuscrit 1768, nous devrions déclarer que la ressemblance cherchée n'existe pas. Mais ce texte est cruellement mutilé; au contraire, celui de Cambridge, qui est complet, semble avoir avec la traduction ordinaire plus qu'un air de famille. Cela est si vrai que, pour le commentaire, certains mots de l'original Bodléien, qui manquent dans la glose de Cambridge, se retrouvent dans celle du texte courant. L'Apocalypse de Cambridge ne nous est pas encore parfaitement connue. Néanmoins, les extraits que je dois à l'obligeance du savant M.A.Wright me permettront de mettre le lecteur à même déjuger de la parenté des deux textes, .l'ai écrit en italique tous les mots qui diffèrent quelque peu du texte normand.
^^ [J]o Johan vostre frère e parcener en tribulatiun e en reaume e pacience en Jhcsu, fu en le isle ki est apelé Pathmos pur la parole Deu e tesmoine de Jhesu. Jo fu en espirit en un jur de dimeine, e jo oi une vois après mai ausi cum de une busine disaimt : Escviveia ço ki vus veez en livere, e enveez a set Eglises, Ephesum e Smirnam. . . , etc. E jo me tiirnai a ver la vois ki parla o^hnai, e jo vi set orins chaundelabres, e en mi de set orins chaundelabres, semblable al fiz de homme, vestu de ime lunge ves-
^'' Le Méliton interpolé se trouve dans la Bibliothecn Casinensis , vol. II, Florilegium, p. 66, et dans le Sancluarium de Mombrilius (Lipsius, p. ^11). Le texte de saint Jérôme concernant la composition du quatrième Evangile se trouve dans la Préface des IV Evangiles et dans le de Viris, celui qui est attribué à saint Augusti» dans le tome III des Bénédictins, a" partie, p. 3, en léte des traités sur l'Evangile de saint Jean.
tureM'^ treske aspez, ^ ceint de une orine ceinture as mamcles. Sun chef e sas cheveus esteieni blauns ausi cume biaunche leine, e nusi cum neif, e sas ois nusi cum ilaumbe de feu, e sas pes semblables a areim en tme cJumenei ardaunt, e la vois de lu ausi cum la vos de mutes ewes. E il aveit en sa destre la set esteiles, c de sa bûche isseit une espeie agûe de ambes pars, e sa fece'-' hiseit SI cuin h solail en sa vertu ^^K .. »
Les différences de nos deux textes sont évidentes, mais leur parenté est plus évidente encore. On peut désormais regarder comme établi que les deux textes anciens de l'Apocalypse proviennent d'un même original. Peut-être arrivera-t-on un jour à reconstituer ce texte primitif, à dire quels accessoires l'accompagnaient, quelles en étaient les peintures. Mais, pour nous, il nous suffit d'avoir ramené à l'unité toutes les versions françaises de l'Apocalypse.
("' Fr. io36 : de molt riche vesteurc.
(^' Corrigez : face.
'•''' Fr. io3G : en sa plus granl vertu.