QUESTIONS DE TEMPS ET DE LIEU
Nous abordons la tâche très délicate de chercher à déterminer l'époque et le lieu où a été faite notre traduction. La première question qui se présente à nous est celle de l'unité de l'ouvrage et, auparavant, de son intégrité. Le plus ancien manuscrit de notre version, en même temps que le meilleur à l'égard de la langue , le manuscrit/rancms 89 g , ne comprend , on s'en souvient , qu'une partie de la Bible, et les livres historiques de l'Ancien Testament n'y sont pas glosés. Il est naturel que nous nous demandions d'abord si ce texte plus court n'est pas le texte primitif. Mais le contraire est vrai. En effet, nous avons la preuve que le manuscrit en question a été abrégé et dégagé de ses gloses, comme à coups de ciseaux. A la fin du chapitre xiii de la Genèse, comme déjà au verset 8 du chapitre m du même livre, il reste des débris de la glose, et ces fragments oubliés ici se retrouvent dans le manuscrit de l'Arsenal. Le manuscrit 89c) a certainement été fait, soit pour un acheteur économe, soit plutôt pour un homme ennemi des longueurs et qui se préoccupait uniquement des faits de l'Histoire sainte. Nous savons, au reste, par l'étude de M. Reuss que, dans plusieurs endroits où la glose paraphrase le texte, le traducteur s'est borné à la paraphrase et n'a pas reproduit le texte lui-même: preuve nouvelle de ce fait, que la glose a été traduite en même temps que le texte.
Mais la Bible tout entière a-t-elle été traduite par la même main? Le premier coup d'œil nous fait voir que la Bible du xni" siècle est une œuvre mêlée et inégale, dont certains livres sont entièrement glosés, d'autres fort peu, d'autres point. Dans
1/iG LA BIBLE DLi \IIF SIECLE.
certaines parties, la traduction est d'un fort bon style, ailleurs elle est presque inintelligible; tantôt elle paraît l'œuvre d'un homme de talent, tantôt d'un scribe sans mérite, d'un vulgaire latmiev: c'est le mot employé par notre traduction elle-même'^'. Voici une observation qui semble confirmer cette diversité des traducteurs. Au chapitre x de l'Exode, au verset /i , on lit: c^Ge amenrai demain par toute ta contrée unes bestes qui sont apelées locuste en latin, et ge ne sai pas le françois. » Au contraire, au treizième chapitre des Nombres, au verset 34, et dans la glose du septième chapitre des Juges, le traducteur nomme les sauterelles langoustes; enfin le mot locustae est traduit par aosteieles au vingtième chapitre du livre de Job et par aoustereles au chapitre III de saint Matthieu, verset à. De même on lit au chapitre xvi de l'Exode, au verset 1 3 : et une beste qui a non cotiirniœv, tandis que, dans les Nombres (ch. xi, v. 3i), coturnices est traduit par quaiUes. Le traducteur peut s'être instruit dans l'intervalle et avoir en outre changé encore une fois de vocabulaire; mais il est plus naturel d'admettre, avec toutes les apparences, que c'est le traducteur qui a changé.
En revanche, il n'est pas difficile de remarquer, entre certains groupes de livres, une sorte de parenté. L'étude du détail confirme cette remarque générale. Ainsi nous avons remarqué dans les premiers versets d'Esaïe cette singulière et énergique traduction du mot vae : «Ils auront la mort d'enfer. » Il y a évidemment là une caractéristique et comme la signature d'un écrivain. Or cette expression se retrouve, dans le même cas, en deux endroits des Evangiles, Matthieu , xviii, 7 : k Vae homini illi, li hom aura la mort d'enfer, 55 et xxiii, 1 /i : « Vae vohis, scribae et Pharisaei, la mort d'enfer vos est apareilliée. v Cette circonstance confirme la ressemblance, basée surtout sur un égal mérite dans la traduction, qui paraît exister entre les Prophètes et les Évangiles. Au contraire, il serait fort étonnant que les Actes et les Epîtres catholic|ues , dont le traducteur nous a paru au-dessous du mé-
'" Genèse, xi.ii, -i'i : lalinimicr ( ms. Hcjc)).