OUESTIONS DE TEMPS ET DE LIEU
iicu. Le résultat de cette recherche a été, au fond, aussi satisfaisant que possible. Nous avons pu établir que le texte de la Bible française est pres(]ue partout celui de la Vulgate corrigée à Paris vers 1226. Pour certains livres, en particulier pour les Evangiles et les Actes, il semble y avoir prescpie identité. Nous n'avons pas à nous étonner qu'il n'en soit pas partout de même. Le traducteur avait sans doute sous les yeux, à côté d'une Bible complète de la recension de 1926, divers livres glosés dont le texte pouvait être fort dilïérent. Quant au Psautier, il conserve ici ce caractère de compilation que nous lui avons déjà reconnu ailleurs. Le texte latin n'en est pas plus celui de l'Université que celui de l'ancienne version normande; la division des psaumes elle-même est toute particulière et ne se rencontre nulle part ailleurs. Le texte latin de notre Psautier est l'incorrection même; il trahit, nous le répétons, la main du compilateur.
Au point où nous en sommes, nous n'aurons pas à aller loin pour chercher la ville où notre traduction a été faite. La langue dans laquelle le traducteur écrit s'appelle « le françois" (Exode, x, /i; glose ad Ps. cxlix, 3; Marc, v, /ii ; Jean, xv, 22 , et xix, 1 3). Cette langue est un très beau français, tel sans doute qu'on le j)arlait dans l'Ile-de-France au milieu du xiii" siècle. Nous écartons, pour apprécier ce langage, tous les manuscrits autres que celui de De Thou (899), qui est le plus ancien : le manuscrit de la bibliothèque Alazarine, meilleur au point de vue du texte, est moins pur de langage; il a beaucoup de formes en n pour i, telles que proiier [iouv proier. Quant au manuscrit 899, la règle de la déclinaison y est très bien observée, à de rares exceptions près; on n'y trouve ni archaïsmes ni provincialismes. Le tutoiement y est la règle ordinaire, tant pour parler à Dieu qu'aux hommes, mais il y a à cet usage beaucoup d'exceptions; ainsi Jésus dit à son Père (Luc, x, 21): «Ge regehis a vos;?5 au psaume cxv. verset 16, on lit : ccSire, {je sui vostre serf et filz de vostre ancele,» tandis que le singulier est employé au psaume cxviii, verset 89 : «Sire, ta Parole, ce est ton Fil, parmaint pardurablement el ciel. " On trouve même des passages
où les deux formes sont mélangées; ainsi dans les Actes (ch. i, V. ay): «Sire, qui conoissiez lescuers des homes, monstre nos..."
Pour le dire en un mot, le langage de notre meilleur manuscrit paraît être celui qui était parlé à Paris au milieu du xiif siècle.
Nous pourrions encore, pour chercher à reconnaître la patrie de notre traduction, relever les noms de monnaies qu'on y trouve. Dans saint Marc (ch. xii, v. /la), duo minuta, quod est qiutdrnns est rendu par cui demies poitevines 57; au cinquième chapitre de saint Matthieu (v. 26), quadrans est traduit par poujoise, et ce mot est encore employé dans saint Luc (xii, 09) pour mlnutum. Une poitevine ou ptie (^picta) avait la même valeur qu'une pougeoise (monnaie du Puy). Ces noms ont été usités en français depuis le milieu du xiif siècle. Mais sans nous perdre en tous ces détails, nous résumerons ainsi ce qui nous paraît résulter de notre recherche : La version qui nous occupe a été faite par plusieurs traducteurs travaillant sous une même direction, d'après plusieurs manuscrits latins, dont le principal était un exemplaire de la Bihle corrigée par l'Université. Notre version a été faite à Paris, dans l'Université, entre l'an 1226 et l'an laBo environ.
Peut-être n'y a-t-il pas eu une grande différence entre la manière dont la Bible a été revisée dans l'Université et celle dont elle a été traduite. On se souvient des termes dans lescjuels Roger Bacon décrivait, vers 1266, le travail de correction de l'Université : «Un grand nombre de théologiens et de libraires, gens illettrés et mariés, sans souci et sans science de la vérité du texte sacré, ont mis au jour des exejnplaires fautifs, que des copistes sans nombre ont continué de corrompre par leurs nombreux changements'^', v Serait-il vrai que les origines de la Bible française ont pu ressembler, par plus d'un trait, à l'histoire de la correction du texte de la Bible latine?
*•'' Nam circd ho annos siint miilli Tkeologi infinili et slationarti Parisiis . . . , qui ctiin illUcrattfuerint et uxorati, non curantes , non scientes de veritate lextus sacrî, pr<'posuerunt exemplaria vitiosa , et scriptures infinili nddiderunt ad curruplioneni, mullan mutationes. (Hody, De liibliurnm Icxdlms, etc., p. /i;2i.)