‹ La Bible française au moyen ageChapitre 47 sur 137 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

GUYART DESMOULllNS.

Le nom de Bible historiale peut se prendre en plusieurs sens : c'est pourquoi nous devons commencer par en déterminer l'emploi. Nous appellerons Histoire scolastiqiic l'histoire de la Bible rédigée en latin par Pierre Comestor, Btdk hislonalc la traduction libre de ce livre, qui est due à Guvart Desmoulins, et Bible historiale complétée l'édition de l'œuvre de Guyart, augmentée de la traduction textuelle d'une grande partie de la Bible.

La Bible du xin' siècle avait plusieurs défauts : elle était longue , inégale , encombrée , au commencement , de commentaires sans valeur. Cinquante ans après son apparition, un chanoine d'Aire en Artois, Guyart Desmoulins, entreprit de donner au public une œuvre qui fut parfaitement populaire, et il prit ])our modèle l'un des livres les plus goûtés du moyen âge, l'Histoire scolastique du tt maître des histoires w, Pierre le Mangeur. On aurait tort de vouloir écarter l'œuvre de Guyart Desmoulins d'une étude des versions de la Bible. La Bible historiale est en effet tout autre chose qu'une simple traduction de l'ouvrage de Comestor. Comme on le verra dans la suite, c'est fort souvent une juxtaposition de la Bible et de XHistoire, c'est-à-dire du texte biblique et d'une traduction libre de ['Histoire scolastique. En outre, cet important ouvrage a pour nous un intérêt tout particulier, car c'est en sa compagnie que la Bi])l(> du snf siècle a fait sa for-

lune. Moins de dix-huit ans après que la Bible historkk avait été mise en notre langue, les copistes l'enrichissaient des trois quarts de la Bible parisienne, et c'est ainsi agrandie qu'elle a formé le livre si riche qu'on appelle encore aujourd'hui la Bible historiale. Loin d'être étrangère à notre sujet, la Bible de Desmoulins y est mêlée à chaque instant, et ce sera nous instruire que de lui prêter une attention particulière. M. Reuss a consacré à la Bible historiale une étude excellente'^'. Mais la comparaison d'un grand nombre de manuscrits nouveaux ne peut pas ne pas rajeunir un sujet comme celui-ci; en outre, depuis la publication du travail du professeur de Strasbourg, l'histoire de la ville d'Aire et l'étude du langage qu'on y parlait ont fourni une véritable moisson de documents nouveaux relatifs à l'auteur de la Bible historiale ^'\ M. de Wailly a consacré aux chartes françaises d'Aire une étude classique f^', et il se trouve que deux de ces chartes sont signées de Guyart Desraoulins. Ce qui doit donner à nos yeux un prix tout particulier à l'étude du dialecte que parlait Guyart Desmoulins, c'est la découverte d'un manuscrit de la Bible historiale qui reproduit si exactement les particularités les plus personnelles de l'orthographe du doyen d'Aire, qu'il semblerait écrit de^ sa main , s'il ne datait de cent ans plus tard. Nous ne ferons, en cette étude, que résumer les développements dans lesquels est entré M. Reuss, et nous nous efforcerons de continuer ses recherches, en les reprenant au point où il les a laissées.

Guyart Desmoulins était né, sans nul doute, en juin laôi, dans la ville d'Aire, oii nous rencontrons, en avril 13/17, "^'^ Jean Desmoulins (^Johannes de Molendiiiis), sergent de la ville, qui avait pris la croix, et qui comparaît à cette date, avec Béatrix sa femme, dans un acte public. On célébrait, le 01 juillet, dans

''^ Fragments, etc. {Revue de théologie, xiv, janvier 1857).

^"^) Revue des Sociétés savantes, a' série, V (1861), p. hgb : Un opuscule de Gmnrd des Moulins, par Fr. Morand.

'2) Bibliothèque de l'École des chartes, XXXI, 1870 (texte), et XXXII, 1871 (observations); Mémoires de l'Académiedes inscriptions , t. XXVII, i" pnrtie(i874), p. i35.

GUVAIIT DESMOULINS. 159

l't'gli.se d'Aire, un service en mémoire des père et mère de Guyart Desmoulins, autrefois doyen de cette» église : Johannes du Molin, cmn uxore, parentes dommi Gutardi du Molin, quondam decani Ariensis. Il est vraisemblable que Guyart était fds de Jean et de Béatrix ''^En 1297, le jour de la Saint-Remi(i" octobre), le chapitre de Saint-Pierre d'Aire, auquel il appartenait comme chanoine, l'élut doyen. Mais auparavant il avait laissé une trace de son administration comme membre du chapitre. En isgB, Matthieu Wilquin, prédécesseur de Guyart comme doyen, fonda une chapellenie dans l'église d'Aire, et le chapitre donna tous ses pouvoirs à Guyart Desmoulins pour le représenter dans tous les actes qui devaient régler les effets de cette fondation '-' : c^Nous faisons et establissons no procureur sengneur Guiart des Molins no concanoine d'Aire, w Une autre charte française, datée du lendemain '^^ est rédigée en son nom : «Sire Guiars des Molins, canoines d'Aire. 5; M. Morand énumère plusieurs actes de 1295, 1998 et i3iâ dans lesquels figure le nom de Guyart; le 19 juin i329 , il avait un successeur.

Nous possédons deux ouvrages de Guyart Desmoulins. Le premier a été publié par M. Morand : c'est la relation de certains événements relatifs au chef de saint Jacques le Majeur et aux débats dont cette relique a été l'objet, en l'an 1279, entre la collégiale d'Aire et l'abbaye de Saint-Vaast d'Arras. Cet opuscule, écrit en latin, est postérieur de plusieurs années à l'an 1297; Guyart s'y appelle ego Guiardus de Molendmis. L'autre ouvrage est la Bible lustoriale.

Voici ce que l'auteur nous apprend, sur lui-même et sur son livre, dans la préface de la Bible historiale. Je cite le seul texte picard de cette préface qui soit conservé, celui du manuscrit fr. 160, qui paraît de la première moitié du xiv" siècle :

« Pour ce que li deables , qui chacun jour empeeche et destourbe et enordit les cuers des hommes par oiseuse et par mil las qu'il

(') Morand, mémoire cité, p. ^97.

'^' Charte P, du f,5 juillet 1 -y.çfi) : Métnoires, elc, p. 198; BibL Ec. Ch., p. 2(Si.

W Cliarlo Q, p. 195.

IGO LA BIBLE HISTOBIALE.

a tendus pour nous prendre, entre en nos cuers. . ., ai''^ jou, (|ui sui priestres et chamnonnes de Saint Piere d'Aire, de l'eveschié de Terouenne '-', et Guiars des Molins sui apielés ^^' . . . , translaté les livres liystoriaus de la Bible de latin en roumans [en la manière] que li maistres en traite [par] les Histores les escolastes, en laissans des ''*' histores ce dont il n'est mie mestiers en traire ''^^ les histores de translater, et en faisant plainement le teuxte des livres historiaus de la Bible. Si pri a trestous chiaus qui ces tranlations liront que, se il y a aucune coze a reprendre en l'ordenanche du roumans, que il m'aient pour escusé. Car, seur l'ame de moi, je n'i ai riens ne mis ne ajousté, fors tant seulement pure vérité, si com je l'ai el latin de la Bible trouvé, et des Histores les escolastres. . . Je ai tret dou latin tout mot a mot. . . En l'an de grasce mil deus cens quatre vins el onse, ou mois de juing, ou quel jou fui nés, et a quarante ans acomplis, comença je ces translations, et les oy parfaites en l'an de grasce mil deus cens quatre vins et quatoze (lagô, nouveau style), ou moins de février. Et en l'an de grasce mil et deus cens et nouante sept, el jour saint Bemi, fui jou esleus et fais doiiens de Saint Piere d'Aire, dont jou estoie chanoinnes, si comme devant est dit. ?5 L'ouvrafre de Guvart est daté d'une autre manière encore. Une glose marginale de Vliistoire, au chapitre culu sacrefice Abram^^^?, cite une parole de Métbodius : ^Et chi ochiront les prestres es sains lieus, et es sains lieus girront avoec les femes, et loieront lor chevaux as sépultures des sains, pour le mauvaisté des crestiiens qui adonc seront, 55 et elle ajoute: rJl sanle que cheste cose soit avenue en le destruction d'Acre et de Triple '''^ et de toute crestiienté delà le mer. Car on seit

''' Manuscrit : et.

'-' Variantes des Bibles Itistoriales complétées : Tremonl, Teremcnt, Tiement, Trêves, Trêves en Alemaigne.

■^' Le nom de Guyart Desmoulins est omis dans im grand nombre de Bibles Itistoriales complétées.

(''' Manuscrit : Içs.

'*' Manuscrit : traite.

('*) Manuscrit .532 de la bibliothèque Mazarino, fol. xii v".

('' Manuscrit : Craple.

Page 1