CHAPITRE II
Il existait aux environs de l'an i3oo deux Bibles françaises, toutes deux en possession d'une certaine faveur, mais qui toutes deux étaient médiocrement répandues. L'une, la Bible parisienne, avait l'inconvénient d'être longue et encombrée de gloses sans \ dleur ; la Bible historiale , de son côté, n'était pas une Bible, à proprement parler, mais plutôt une Histoire sainte. Néanmoins, le livre du doyen d'Aire s'était fait une place à part dans la littérature du temps; cet ouvrage répondait au besoin d'une Bible populaire. UHistoire scolastique , sur laquelle s'était moulée la Btbk historiale, est, en effet, un des livres les plus remarquables qu'ait produits le moyen âge. Pierre Comestor avait au plus haut degré le sens populaire et le sens de l'histoire. Il avait su choisir heureusement ses extraits, mais surtout il avait saisi avec beaucoup de finesse le lien qui unit la Bible à l'histoire profane comme à l'histoire de l'Eglise. Guyart Desraoulins avait beaucoup moins d'érudition et peut-être moins de sens historique que Pierre le Mangeur, mais il a fait une œuvre excellente pour son temps et qui lui fait grand honneur, en se bornant à imiter YHislowe scolastique. Il a inséré fort à propos dans les Histoires ccolâtrcs le texte d'une partie de la Bible, et il a ainsi remis en honneur l'Ecriture sainte, dont les Histoires menaçaient de prendre la place. Son œuvre ne fut pourtant pas jugée suffisante. Je n'en veux d'autre preuve que cette observation, que nous n'en avons pas un seul manuscrit qui ne contienne quelque interpolation. Le lecteur voulait une plus grande part encore du texte biblique, et «ependant la forme même des Histoires lui plaisait
188 LA BIBLE IIISTORIALE.
et lui était devenue comme indispensable. Aussi voyons-nous la Bible historiaîe, dès son apparition, retouchée et complétée de plusieurs manières. Quand ce travail fut-il fait pour la première fois? On ne peut le dire, mais il est certain que ce fut du vivant de Guyart. Guyart, en effet, vivait encore en 1 3 1 3 , et c'est à cette année que remonte le plus ancien manuscrit à date certaine de la Bible historiaîe complétée. Chose étrange, ce manuscrit (^Brit. Mus., I A xx) a été écrit dans une prison de Paris. La Bible du prisonnier n'est, il est vrai, qu'un deuxième volume, c'est-à-dire qu'un lecteur peu attentif pourrait n'y voir que le volume II de la version du xnf siècle , puisque ce volume est à peu près le môme dans la vieille Bible et dans la Bible de Guyart complétée. Mais nous pouvons reconnaître sans peine, dans la Bible de 1 3 1 2 , le même texte que dans la deuxième des Bibles datées, la Bible hisloriale de iSiy (Arsenal, 5 00 9), qui fut copiée à Paris, dans la rue des Ecrivains. C'est ainsi qu'il est prouvé que la Bible de Guyart a été complétée par l'addition de la bonne moitié de la Bible textuellement traduite, du vivant même de son auteur.
Si la Bible de Guyart complétée date d'avant i3i9, nous pouvons affirmer également que , selon toute probabilité , ce travail de fusion des deux Bibles a été fait à Paris. J'en pourrais donner pour preuve ce fait que tous les manuscrits de cette famille (j'en exclus les essais, sans doute antérieurs, d'additions partielles, que nous avons passés en revue plus haut) sont écrits dans la langue de l'Ile-de-France, à l'exception de trois manuscrits du xv'' siècle. Mais j'ai à faire valoir un autre argument beaucoup plus précis. Qu'on veuille bien comparer la signature des deux plus anciens manuscrits; on y trouvera d'étranges ressemblances.
British Muséum, I A xx. Arsenal, aoag. Anno milleno tricenteno duo- Anno Domini miilesimo Irecendeiio, hoc opus Iranscriptum est a Icsimo septimo decimo, lioc opiis BobertodcMarchia clcrico, Pai'isius transcriplnm est a Joliaime de Pain carcerc mancipato : a qiio velit pclcu clerico, l'arisius coninioraiiti
(leliberare Deus, cjiii est rclribulor in vico Scriptorum : quem velit ser-
omnium bonorum in secula secu- vare Deus, qui est retributor oni-
lorum. Amen. Te Deuni laudainus, nium bonorum in secula seculorum.
Et cetera. Amen.
Après cette lecture, il est difllcile de se refuser à la conclusion que voici : si le premier manuscrit à date certaine a été copié à Paris, dans une prison et sans doute par ordre; si le second, plus récent de cinq ans, a été exécuté également à Paris par un libraire de la rue des Ecrivains, et copié sur le premier, on peut considérer la compilation elle-même comme parisienne.
Nous n'avions du reste pas besoin de la signature des deux manuscrits de i3i2 et de iSiy pour reconnaître, par l'étude des variantes, qu'ils représentent un même texte.
Je continue la démonstration de l'origine parisienne du Guvart complété, sans me dissimuler que la recherche où j'entre est hérissée de difficultés. Il est rare qu'une argumentation de ce genre n'ait pas quelque côté faible; mais, si difficile qu'il soit de classer des manuscrits qui sont, pour ainsi dire, composés de pièces et de morceaux, nous pouvons dès maintenant avancer sans trop de chances d'erreur la proposition que voici :
Les plus anciens manuscrits de la Bible historiak complétée contiennent une litanie évidemment parisienne.
Anticipons en effet sur les résultats qui seront acquis tout à l'heure, et disons qu'on peut déterminer trois familles de Bibles historiales complétées :
1° Petites Bibles historiales, sans la traduction textuelle des Paralipomènes, des livres d'Esdras et de Néhémie, et du livre de Job;
2° Bibles moyennes, ajoutant le Grand Job au texte des premiers manuscrits;
3° Grandes Bibles historiales, contenant, en plus des manuscrits précédents, les Paralipomènes et les livres d'Esdras et de Néhémie d'après la version du xnf siècle.
Or aucun des manuscrits de la deuxième ni de la troisième
famille ne contient la litanie parisienne en vers. Au contraire, tous ceux des manuscrits de la première famille dans lesquels le Psautier est suivi d'une litanie, à deux exceptions près, présentent une litanie en vers d'un caractère évidemment parisien. Nous pouvons dire dès maintenant que la litanie en prose des deuxième et troisième groupes est d'origine normande, mais que ce fait n'oblige pas à croire que la seconde et la troisième relouche aient eu lieu en Normandie, attendu qu'il est possible que le compilateur de la deuxième ait eu sous les yeux un Psautier latin à l'usage du diocèse de Rouen; la chose est pourtant vraisemblable.
Nous pouvons réserver à plus tard la critique fort délicate des Bibles à litanie normande, mais c'est le lieu de citer la litanie de Paris; elle est intimement liée à l'origine du Guyart complété. On la rencontre, parfois modifiée ou altérée, dans les manuscrits Ars. 6069 , Ashb., Barrois, 887 , Sainte-Geneviève A f . 2 ,fr. 162, 2 de Genève [B de M. Reuss),/r. 8 et 1 5 892. Nous en donnerons quelques extraits, pris dans le manuscrit de 1817 (Ars. 5069). On voudrait pouvoir citer en entier ce remarquable morceau, d'un intérêt tout parisien :
Kyrie leyson , douz Diex , Souez nous soies et piteuz.
Xpe leyson, biauz douz Sire, Ne noz demoustre ''^ mie t'ire.
Grist oi nouz , ce te requérons , Par les sains que nouz em prions.
Père du ciel , aiez pitié De nous par ta sainte amistié.
Filz Dieu, rerabeour ''' de la gent, Giete nouz hors de tout tourment.
En Paradiz la suz nouz maint Dieu nostre Père Esperit saint ^^\ Qui vit '*' et règne en Trinité, Trois personnes en unité.
(') Fr. 15392 : moustre. — '^' lôSga : ramenbres. — <^' i5 892 : ot tuit li saint. — ^*' Manuscrit : vent.
Sainte Marie, eure pour nouz A ton chier fil qui est si douz.
Sainte mère Dieu ^'', a ton filz prie Qu'il nous doinst pardurable vie.
Sainte Virge , dame des virges , Prie a Dieu qu'il nouz face dignes . . .
La litanie invoque d'abord les saints archanges, les apôtres et les évangélistes :
. . . Prie pour nous, sire saint Pol, Qui pour Dieu estendi le col.
Prie a Dieu pour nous , saint Andrieu . Qui crucefiez fus sanz gieu.
Saint Jaque , prie pour nouz touz A Jhesucrist ton cousin douz . . .
Prie por noz, saint Barnabe', Qui niiex vauz que prestre n'abbé . . . Prie por noz Dieu, saint Maci :
N'a meillor saint jusqu'à Paci . . .
Après les saints Innocents viennent saint Etienne, saint Laurent, saint Vincent '^^, «saint Denis et sa corapaingnie w . . ., saint Maurice et tous les martyrs, puis saint Martin.
Prie por noz, saint Nicholas, Qui les ni clers resuscitas.
Ensuite la litanie invoque saint Benoît, saint Léonard, saint Vaast (dont le nom manque dans le manuscrit yî-. 15892), saint Amand et saint Merri, tous les confesseurs, et un petit nombre de saintes , sainte Marie-Madeleine , sainte Marie l'Egyptienne, sainte Catherine, sainte Marguerite, sainte Avonde (qui est omise dans le manuscrit 1 5 892) et sainte Geneviève :
Filz Dieu , filz Dieu , ce te prionz , Que tu oies nos croisons.
Agniauz de Dieu, qui tout pecbié Ostez, aies de nouz pitié.
Agniauz de Dieu qui tout consenz, Oste nous hors de touz lourmens.
'') 15392: Sainte Marie. — '^) Il est remplacé par Saint Clément dans ie manuscrit i5 Sga.
Agniauz de Dieu qui aimes pais , Oste nous de pecliié le fois.
Sire Diex , oies m'oroison , Viengne a toi mon cri et mon ton.
Orons a Dieu Nostre Seignor, Jhesucrisl noslre Sauveour.
Suit, en prose, l'oraison: t«;Die.\ a qui propre chose est de nouz avoir pitié 'j, puis de nouveau :
Sire Diex, oies m'oi'oison,
A toi mon cri vieagne et mon ton.
Beneissons ''' Nostre Seignour,
Rendons grâces a a Gréa tour,
[Et li prions de cuer entier.
Qu'il nous voille touz essaucier,
Eni Paradis sanz encombrier. Amen '"'.]
Cette litanie est toute parisienne. Pour le prouver, s'il était nécessaire, nous nous appuierions moins encore sur la liste des saints, qui figurent à peu près tous dans le bréviaire parisien, que sur le singulier vers pour lequel le versificateur va chercher la rime k jusqu'à Passy??. Or la litanie en vers se trouve dans le manuscrit de iSiy (le premier volume de la Bible de i3i2 est perdu) et dans tous les plus anciens manuscrits de la même famille. On peut donc admettre que la Bible dont cette litanie en vers fait partie a été compilée à Paris même.
Cela dit, nous allons donner quelques-uns des éléments de la classification des manuscrits de la Bible liistoriale complétée. Nous ne disons pas : le classement lui-même. En effet, il faut renoncer à établir un tableau généalogique des Bibles iuslonales. k Autant de manuscrits, autant de textes. 5? Ou plutôt il est parfaitement possible de réunir par petits groupes nos manuscrits; on peut aussi établir trois grandes familles de textes; mais quand le critique veut pousser trop loin sa méthode et lui demander un classement rigoureux, il reste court à tout moment et se voit
'') Manuscrit : Enuaissons. — '^* Ces trois derniers vers se trouvent dans le manuscrit 15392, mais non dans celui de l'Arsenal.
abandonné par sa méthode, reconnue insuffisante. Voici la raison de cette impuissance de la critique à classer exactement nos Bibles histonales. Nous avons affaire à do gros livres, chacun de plus de mille pages in-folio, et qui sont le plus souvent divisés en deux volumes. Le copiste, accoutumé à prendre son bien où il le trouve, empruntait le premier volume d'une Bible et le deuxième d'une autre, et des deux il faisait une troisième Bible. Le Psautier, qui était entre les deux volumes, et qui, pour le texte, marche d'ordinaire avec le premier, suit quelquefois la loi du second : nouvelle cause de trouble, à laquelle vient se joindre la longue série des difficultés provenant des lacunes qui existaient dans les manuscrits, surtout au commencement et à la fin des volumes. Mais lorsqu'on opère sur un assez grand nombre de manuscrits, le classement, impossible dans l'ensemble , se montre très facile à établir pour chaque livre en particulier. Au reste, l'impossibilité où l'on est aujourd'hui, malgré le grand nombre des manuscrits conservés, de classer rigoureusement les Bibles historiales, donne à penser que ces manuscrits ont été incomparablement plus nombreux que ceux qui nous sont parvenus.
Après cette remarque, nous reprenons l'examen des litanies qui terminent le Psautier dans un grand nombre de manuscrits ; aucun élément n'est plus apte à nous donner pour ainsi dire la géographie des diverses leçons de notre texte. Commençons par écarter deux litanies, pour ainsi dire individuelles, qui ne se rencontrent que dans un seul manuscrit.
La Bible historiale qui figure à YAppenclix de la bibliothèque Cottonienne sous le numéro v date certainement du xiv" siècle; le texte en est difficile à classer; on y lit, à la fin du Psautier, après cinq cantiques en prose traduits autrement qu'à l'ordinaire, une litanie en vers c[ui ne se voit pas ailleurs, et qui commence ainsi :
Dieux, Sire Pères posleis, Qui ciel et terre et mer feis, Otroie moi par ta puissance, Que face sainte penitance.
V,)li LA BIBLE HISTORIALE.
Voici les saints locaux qui sont invoqués dans cette litanie :
Sains Martins , qui Dieu revestis
Du mantel que par mi parlis ,
Prie a Dieu que aussi le serve,
Que s'amour en joie en deserve.
Saint Nicholas, je te requier
Dévotement , de cuer entier,
Par tes croisons me racorde
Au haut Roy de miséricorde.
A ! saint Bernart, noslre bon mestre,
Priez pour moi le roi celestre ,
Que je tel pénitence face,
Qu encor voie sa clere face.
Si pri, sire saint Lienart,
Que tu , du feu qui tous jors art ,
Par ta prière me deffendes .
Et en la fin a Dieu me rendes
Ce texte est, avec le manuscrit 1906 de la bibliothèque de Sir Th. Phillipps et avec le Psautier lorrain, le seul où nous ayons rencontré le nom de saint Bernard. Il ne serait pas impossible qu'il eût été versifié dans quelque couvent de l'ordre de Gîteaux.
La litanie de Besançon se trouve dans le remarquable manuscrit yr. 153-70; on y voit saint Ferréol et saint Fergeux, saint Dizier, saint Walbert, saint Deile, etc.
Les litanies en prose qui se lisent dans un grand nombre de nos Bibles se groupent en deux familles : la première est la famille des saints normands. Onze manuscrits, dont le plus ancien peut-être {^Ashhurnham y Barrois, 110) remonte à la première moitié du xiv" siècle, contiennent une litanie où saint Ursin, le patron du diocèse de Bourges, est invoqué après les saints Innocents, et où l'on trouve, après les docteurs de l'Eglise, dix-huit saints locaux , dont une douzaine sont Normands ; ce sont : saint Mello, premier archevêque de Rouen, saint Gergut, saint Romain, saint Sulpice, saint Servais, saint Eloi, saint Gilles, saint Germain, saint Nicolas, saint Louis, saint Julien, saint
LA BIBLE HISTOIUALE COMPLÉTÉE. lOÔ
Aul)in, snint Maximien, saint Amand, saint Benoît, saint Philibert, saint Vaast et saint Wandrille. Parmi les saintes, on trouve sainte Opportune après sainte Péronelle, et à la fin sainte Geneviève, sainte Luce, sainte Colombe, sainte Jame, sainte Anastasie et sainte Bautheust, qui est la reine Bathilde; le manuscrit fr. 2. ainsi que d'autres peut-être, ne contient pas le nom de saint Ursin; celui de saint Louis est absent du manuscrit Ashhurnham, Barrois, iio, qui en revanche montre, seul de son espèce, les noms de saint François et de saint Dominique. Tous ces manuscrits, excepté celui de Munich, sont dos Bibles lustorudes incomplètes, c'est-à-dire auxquelles il manque toujours les Paralipomènes et les livres d'Esdras et de Néliémie, et souvent le Grand Job.
Au contraire, un nombre égal de manuscrits, (|ui sont tous, sauf un seul {^PhiUtpps, 1906), des Bibles historiales complètes , ont une litanie où l'on ne voit pas saint Louis, mais où l'on trouve, après les docteurs de l'Eglise, saint Sulpice, saint Eloi, saint Gilles, saint Germain, saint Romain, saint Nicolas et saint Benoît. Saint Ursin figure, après les saints Innocents, dans doux des Bibles du duc de Berry (Jr. 169 et Ashb., App., 7). Au reste, ce groupe présente souvent des omissions ou des additions; c'est ainsi que le manuscrit yr. 20 090 (du duc de Berry) porte les noms de saint Eutrope (ce saint figure aussi dans le manuscrit/r. 896), de sainte Thévcnice (?), de sainte Christine et de sainte Barbe, et celui de Sir Th. Phillipps, le nom de saint Bernard, entre saint Marc et saint Luc.
Nous appellerons Grandes Bibles historiales les manuscrits qui contiennent le Grand Job, les Paralipomènes, EsdrasetNéhémie; Bibles moyennes, ceux auxquels manque le Grand Job, et Petites Bibles ceux qui n'ont aucun des livres énumérés tout à l'heure.
Comme les manuscrits de la famille aux dix-huit saints contiennent, avec addition d'une douzaine de saints normands, tous les saints de la petite litanie, on pourrait admettre ([u'une courte litanie, contenant des saints parisiens et berrichons, aurait été interpolée en Normandie. Mais rien n'est moins certain.
Nous avons, an contraire, toutes raisons de croire que la petite litanie n'est qu'une réduction de la grande litanie des dix-huit saints, dont on aura fait disparaître les saints normands les moins connus. La remarque que nous venons de faire ne nous autorise pas à affirmer que l'addition du Grand Job, qui coïncide avec l'introduction de la litanie des dix-huit saints, a été faite en Normandie, mais simplement que le reviseur avait un Psautier du diocèse de Rouen entre les mains. C'est en effet le texte latin de la litanie rouennaise qui a mis saint Ursin de Bourges, dont la légende fait le bon Israélite, Nathanaël, après les saints Innocents, et qui a donné une place d'honneur aux archevêques de Rouen '^^. Il est pourtant curieux de remarquer que les plus anciens des manuscrits qui contiennent la litanie normande sont d'origine anglaise, comme le manuscrit 1 1) D iv et v et comme la Bible de la reine Jeanne de Navarre i^fr. 2), ou ont appartenu à de grands personnages anglais. Mais il ne faut pas attacher trop d'importance à ces détails.
La dernière addition qui ait été faite à la Bihle liistorinJc est celle des Prologues de saint Jérôme.
Un certain nombre de manuscrits de la Bible Instonale contiennent en effet la traduction d'une partie des Prologues de la Vulgate. Ce sont tous de Grandes Bibles historialcs. Les livres qui y sont accomj)agnés de la préface de saint Jérôme sont : les Parahpomènes (t^Se l'edicion de lxx esponneurs. „ . w) '■-^, le Grand Job (deux préfaces : ^Je sui contraint. . . », et : «Se je tissaie une boucele de jons. . . "), le Psautier (et Comme il soit ainsi que selon la dottrine du philosophe. . . « C'est le Prologue de Jean de Blois), l'Ecdésiaste (c^Je me remembre que sainte Blesiie. . . ^i), puis tous les livres jusqu'à la fin '^). On remarque
'■' Bréviaire de Rouen , Bibl. nat. , ins. ht. 1 266 A.
^■^' Maniiscriiyr. 30087 et 20088 (xv" siècle).
^^) Prologue d'Ésaïe : crNulz homs ne cuidc quant il verra les prophéties escrips par vers. . .;« des Machabées : cfJa soit que li livres des Macliabex n'est mie eus aux HeLrieux. . . '> Prologues de saint Matthieu : tcMathieu de Judée est mis le premier en Tordres. . . " «Comme Mathieu preschast premièrement." L'Epître aux
que ni Esdras et Néliémle, ni les Proverbes n'ont de prologue dans le manuscrit yi'. 20087 et 20088; mais dans le manuscrit fr. 3 et /i, du xiv" au xv" siècle, le livre d'Esdras a un prologue commençant ainsi : c^ Je ne sçai pas se c'est plus grief chose. . . r>\ le même manuscrit n'a que le deuxième prologue de saint Matthieu. Dans les manuscrits y^*. f) et 10 et 1 5 3c)3 et suivant (l'un et l'autre du xiv'' au xv' siècle), le livre de Tobie est pnkédé du prologue : «A Chiromacien et a Eliodoro evesqucs, Giroimes prestres. . . 55; les livres d'Esdras, de Judith et d'Esther ont aussi leurs prologues dans certains manuscrits, tels que le dernier cité et le manuscrit Bodley 690. Il faut remarquer que les prologues du deuxième livre des Machabées ne sont pas de saint Jérôme, mais de Raban Maur; dans le manuscrityj'. 1 5 3()3 et suivant, ce deuxième livre a trois prologues («A seingneur très excellant et preux. . ., a Loys roy, Rabanus très vil des sergens de Dieu. . . » «A très redoutable. . ., a Jeroldo arcediacre du saint palays, Rabanus. . . v «Les deux premiers livres de devant. . . 55), dont le premier devrait appartenir au premier livre. Cette version des Prologues n'est pas celle de la Rible du xiif siècle.
Certains manuscrits, qui n'ont pas les Prologues, en ont néanmoins conservé la trace. Telle est la Bible du roi Jean ( i () D II). Dans ce manuscrit, nous lisons, en tête des diverses Epîlres de saint Paul : « Ci a prologue. Ci a prologue saint Pois. Prologue ad Galatas : Les Galatiens sont Grieux,v etc., mais les Prologues ne sont pas dans le manuscrit. De même on lit, en rouge, en tête des Actes des Apôtres: r Ci a prologue des Fez des Apostres qui se commence : Lucas d'Anlioche, 55 et aussitôt après : kI. 0 tu Theophyle. . . » Ainsi, dans le manuscrit add. 1 5 2/17, du xiv" siècle, qui parait d'origine anglaise, la rubrique des Epîtres de Paul est : kC?/ a prologue -ij , et nous lisons, en tête des
Romains a les deux prologues et l'argument. Actes : f' Lucas d'Anlliioche, de la nacion de Syre. . . n Epilros catholiques : tt Telle ordre n'est mie aux Grieux. . . n Apocalypse : ffTous ccuk (]ui veullent vivre debonnairement en Crist soufFreront persccucion . . . ?i
198 LA BIBLE HISTOBIALE.
Actes, pour toute préface, la note citée tout à l'heure; les Epîtres catholitpies sont également précédées du seul mot : « Cy a 'prologue, n Il en est de mémo du Nouveau Testament 20 B v et des Bibles de Saint-Pétersbourg' et de Munich, qui sont du xiv" siècle, (^elle anomalie s'explique par une note que nous trouvons dans la Bible du roi Jean, en tête du livre de Baruch : v^ Cl fine les LamcntaciouH Jcremies, et puis s en suit l'oroison nul est cl haier ou h prologue sont cscrlpt, puis s'ensuit le prologue Barut.')^ Cette note, destinée sans doute au copiste par Véditcur, est parvenue jusqu'à nous en place du Prologue qu'elle annonçait.
Quant au texte lui-même, les manuscrits à prologues forment plusieurs familles; c'est ainsi qu'on y rencontre, pour douze manuscrits, cinq Psautiers différents; le plus grand nombre ont le Psautier à Prologues de Jean de Blois, trois manuscrits ont un Psautier [)arent de celui de Baoul de Presles, mais avec les Prologues de Jean de Blois. On voit, par ce seul exemple, combien il est difficile de classer les Bibles lilstorlales.
Les Prologues de saint Jérôme ont été traduits une troisième fois, au xv*" siècle. Cette œuvre, genevoise ou lausannaise par son origine, s'est conservée à nous dans deux curieux manuscrits, la Bible n" 3 de Genève (Cde M. Beuss) et l'intéressant manuscrit de Jean Servion, qui est à Lausanne. Cette traduction, de basse époque, ne doit pas nous arrêter longtemps.
Le manuscrit n" 3 de Genève a été copié en 1/17/1 pour un bourgeois de cette ville. Il représente un texte tout à fait à part, et l'on y trouve les Prologues de saint Jérôme, «translatés par maistre Pierre Aronchel» : tel est du moins le nom du traducteur des Prologues du Psautier, de l'Ecclésiastique et d'Esaïe (variante : Arrenchel). Quant au Prologue de Jérémie, il est attribué à «Monsieur Martin Le Franc», protonotaire du siège apostolique et prévôt de Lausanne. Pierre Aronchel nous est entièrement inconnu; Martin Le Franc, le secrétaire du Pape Nicolas V, est renommé comme auteur de YEslrlf de Fortune et (hi Chumpion des Dames.
La Bible tle Jean Servion est un pou [)lus ancienne; les vo-
lûmes IV et V sont datés des années i /i58 à i /iG-j ; les premiers volumes, aujourd'hui perdus, doivent donc être contemporains de Martin Le Franc. On pourra, lorsqu'il sera question des propriétaires de la Bible , retracer l'intéressante figure du chevalier J. Servion. La recension de la Bible que nous trouvons sur les bords du lac de Genève est une oeuvre tout individuelle, produit d'une époque où la tradition perdait de son autorité et oii les textes anciens se rajeunissaient sans s'améliorer.
200 LA BIBLE HISTOBIALE.