‹ La Bible française au moyen ageChapitre 50 sur 137 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Il nous sera permis d'ouvrir ici une sorte de parenthèse, et, puisqu'il nous faut renoncer, dans l'intérêt de la brièveté, à donner le classement des principaux livres de la Bible, de consacrer du moins quelques pages à la comparaison des quatre-vingtdix-neuf Psautiers que nous avons réunis ^^K Dans cette revue , nous reviendrons en arrière en même temps que nous anticiperons sur l'étude du xiv" siècle, elle résultat de notre examen sera celuici : 11 n'y a pas un Psautier qui ne dérive de celui de Montebourg.

Au Psautier de Montebourg se rattachent en premier lieu celui de la Bible /r. 5, du xiv^ siècle ^-^ qui reproduit, pour les derniers psaumes, le texte du manuscrit yK i6/i, et le Psautier de la Bible de Copenhague {Thotl, 6), du même siècle , identique au Psautier du manuscrit^. 5.

Une autre famille importante, et assez pure de texte, est formée par les Psautiers, glosés ou non, dont nous avons donné la description plus haut : Harl. 278 (Psautier de Ludlow), f)\ 2/181, Maz. ^^S^fr. 22892 et 968 (Psautier avec la glose traduite de Pierre Lombard), enfin par la grande Bible anglonormande fr. 1. Il faudrait rapprocher de cette famille une version en vers, du plus haut intérêt, qui a été publiée par M. F. Michel, d'après le manuscrit yj-. 18092, de la fin du xiir siècle, à la suite de l'édition de 1860, et dont l'étude est réservée à M. Bonnard. Ce Psautier en vers forme famille avec les Psautiers en prose; il a sa place parfaitement marquée au

C' Nous ne parlons que des Psautiers gallicans.

*"'' «Boneuros ([iii ncn ala ou conseil des félons. . . n

milieu d'eux. On peut affirmer qu'il a été composé, non pas exclusivement sur le latin, mais sur un Psautier en prose dérivé du Psautier de Montebourg.

A côté de ces manuscrits, directement dérivés de l'original normand, il faut placer le Psautier lorrain. Ce texte sera étudié plus loin. On verra que c'est une œuvre de seconde main, qui emprunte tour à tour ses éléments à plusieurs des anciens textes du Psautier, et qui pourrait bien n'avoir pas été compilée en Lorraine. On peut ranger à la suite du Psautier lorrain le Psautier qui se trouve égaré dans une Histoire de la Bible (manuscrityr. 6260 , du xv'^ siècle). Ce texte paraît, au premier abord, une version faite à neuf; mais une collation attentive y fait voir un Psautier fortement retouché, mais provenant d'un texte ancien.

Nous arrivons à la grande famille qui a pour père le manuscrit 5o56 de l'Arsenal. Ce texte appartient, par adoption, à la Bible historialc, mais il se trouvait déjà dans un des plus anciens manuscrits de la Bible du xiif siècle. Nous en donnerons quelques extraits ^^' :

(Psaume xliv) : a Mes cuers raconta bonne parole, je dis mes ocvres au roi. Ma langue est corne le chalumel de l'escrivain escrif isnelement . . . n

(Psaume li) : ^Porquoi te glorefies tu en malice, qui es poissanz en équité? Ta langue pensa toute jour on joustice, tu fois tricherie come rasooir aguz . . , »

(Psaume ci) : r^Sire, oies m'oroison, et ma clameur viengne a toi. Ne destorne mie ta face de moi, encline t'oroille a moi en quelconque jor que je soie troublez. Oies moi isnellement, en ([uelconque jor je t'apelerai. Car mi jor défaillirent aussi come fumée, et mi os sunt séchiez aussi come cremilliée (^slcut crciniumy Je sui feruz come foing, et mes cuers sécha, car je oubliai a mangier mon pain. Mes os s'aert a ma char, de la voiz de mon

''' Le Psaume 1 est imprimé à la paye i3i. Commencement: «Bencurez est li lioiii qui n'ala pas ou conseil des félons ...»

gémissement. Je sui samblabics au pellican du désert et sui aussi come essaie en solive de meson. Je veillai, et sui fait corne raoisnel qui est sollitaire en son nit . . . v

(Psaume cxxxvi) : «Nos seimes sus les fluves de Babiloine, et plorames ilec, quant nos recordasmes de toi, Syon. Nos pendismes noz estrumenz es saucées ou mileu d'icele. Cil qui nos menèrent de chestivoison nos demandèrent illec paroles d'encbantemenz, et cil qui nos menèrent de cbestivoison nos distrent : Cbantez nos loanges des cbanz de Syon. . . Sire, remanbre toi des fiuz Edom, ou jor de Jherusalem, qui dient : Vuidiez, vuidiez deci au fondement. 0 tu, fdle de Babiloine, tu es raaleurée. Cil est beneurez qui te rendra la retribucion que tu nos guerredonnes. Cil est beneurez qui ses enfanz tendra et hurtera a la pierre. »

A la suite du manuscrit 5o56 de l'Arsenal se rangent un grand nombre de manuscrits, et en premier lieu la Bible franccomtoise (Jr. lôSyo et loSyi, du xv^ siècle; ce manuscrit a quelques traits du groupe du manuscrit^. 2) et la famille des manuscrits /r. i53c)i et 20089, Sainte-Geneviève, A f. 1 et Montpellier, li 9 , tous du xiv ' siècle , et Genève , 1 ( yl de M. Rcuss) , du xiv*' au xv' siècle.

Le groupe nombreux des dérivés du Psautier de l'Arsenal a pour principaux représentants les Bibles de la reine Jeanne (fr. 2) et du roi Jean (1 9 D 11), la belle Bible royale de l'Arsenal (5212), la Bible de J. de Vaudétar, au musée Westreenen , les manuscrits yr. 1 5 /i, 17 E vu, Phdhpps, 1 906 et add. 1 5 2/17 et le Psautier add. 19 58^, et à peu près la Bible de Troyes; tous ces manuscrits, sauf l'avant-dernier, sont du xiv'^ siècle. J'en donnerai en note quelques variantes ^^*.

*'' Ms.fr. 3 (Psaume i) : « . . .Mes la {sic) volenlé et (sic) la loy Nostre Seigneur. . . ?5 (Psaume xliv) : «Mes cuers enseijjna bonne parole. . . .Ma langue, lu es comme li clianieus de l'escrivain qui escrit isnelemont. . .« (Psaume ci): tf . . . En quelque jour que je soie triboulé. . . Je sui semblans au pellican soliluilez et sui ausi comme la cliauve souriz en sa petite meson. Je veillai et sui fait comme momel (jui est soliteres en son ni. . . -o (Psaume cxxxvi): . . . «Nous pendismes nos orjjues u milieu de ses sales. . . Cilz est beneurez qui le rendra retribucion ([ue lu nous redonnes. Cilz est beneurez qui tendra ses enlans ahurler u In pierre-

Mais voici une remarque qui ne manquera pas d'intérêt. Quatorze Psautiers sont identiques au texte du manuscrit /r. 2, mais jusqu'au Psaume cxx seulement, et la fin est complétée d'après des textes ditFérents. Ces divers manuscrits proviennent certainement tous d'un exemplaire du xiv" siècle , mutilé après le verset /i du Psaume cxx (cxxi de l'hébreu), et l'on sait d'après quels textes ont été complétés nos divers Psautiers mutilés : les Psautiers de la 13ible de la Chambre des députés et des manuscrits^. i5() (il Aslib., App., 7 (tous deux du duc de Berry),^. Gaôc) et i5 3()5, 1 () D IV , Ashb, , Barrois, 110, Cotton. Append., v et 1 8 D x ( Bible d'Edouard IV) sont complétés d'après un manuscrit semblable aun'^Boôô de l'Arsenal; le Psautier du ms. îio de la bibliothèque Mazarine est identique pour la fin avec le manuscrit/r. 8; enfin (ce fait est curieux) les manuscrits^. 20090 (du duc de Berry) et 8c)6 (du xv" siècle) et peut-être celui que mentionne M. F. Michel '^' ont la fin du Psautier en vers. Qu'on nous pernjelte de citer le Psaume cxx d'après le manuscrity}-. 20 090 :

et Je eslevay mes yeux es montaignes, dont aide me venra. M'aide sera de Nostre Seigneur qui fist ciel et terre. Il ne doigne îuie ton pié en commocion, et cil qui garde toy ne dormira mie. ('il qui garde Israël ne dormira mie ne ne soumillera.

Dieux te deffent et si te garde , Sur ta main destre te regarde.

Le solleil par jour ne t'ardra.

Lune ])ai' nuit ne le nuira.

Dieux de tous maulx le gardera , El Dieux t'anie deliverra.

« Nostre Sires gart ton entrée et ton issue pardurablement. jj

Ainsi nous voyons le Psautier en vers rentrer, pour ainsi dire, dans la circulation de la grande famille en prose dont il est sorti. Nous trouvons au reste, dans l'existence de trois Psautiers, incomj)lels au même endroit, tous contenus dans des manuscrits du duc de Berrv, une preuve de jdus de ce fait, que ce

"' Edilioii lit' i8()0, Iiiliotl., p. XXII, note.

20/t LA BIBLE HISTORIALE.

grand bibliophile n'achetait pas ses Bibles françaises , mais qu'il les faisait copier.

Passons de la famille du ms. 5o56 de l'Arsenal à celle de la Bible/r. 899. Cette famille , quoiqu'elle soit représentée par le plus ancien et le meilleur manuscrit de la Bible du xuf siècle, est peu nombreuse; on peut y ranger la Bible de 1817 (Ars., 5 0 59) et, en grande partie, le manuscrit A. 68 de Bouen, puis, à un étage inférieur, trois textes qui se ressemblent sans être identiques : le fragment picard de l'Arsenal (aoSS), la Bible fr. 6 (avec quelques variantes) et le manuscrit brûlé de Strasbourg.

C'est évidemment ici le texte même qu'a compilé le traducteur du xiii" siècle. Les gloses dont ce Psautier est accompagné ont un tel air de ressemblance avec celles dont est remplie la Bible du xiii^ siècle, qu'on ne peut ne pas y voir l'ouvrage du même traducteur. Citons-en quelques mots ^^^ :

(Psaume xliv) : çtMon cuer a routé bone parole, ce est a dire mon cuer a mis fors par ma bouche bone parole, ge di mes ocvres au roi. Ma langue est come li chalcmeaus a l'escrivain escrivant tost et isnelcment. . . n

(Psaume Li): rtPorquoi te glorifies tu en malice, et porquoi es tu poissanz a fere iniquité ? Ta langue pensa toute jor injustice , tu feis tricherie comme rasoir bien trcnchant. Tu amas malice plus que debonereté et a parler iniquité plus que a parler leauté. 0 tu langue tricherresse , tu amas toutes paroles de trebuchement.. . v

(Psaume ci) : ç^Sire, oies mon oroison, et mon cri viegne a toi. Ne destorne mie ta face de moi, encline ton oreille a moi en quelconques jor ge serai troublé et aurai tribidacion. Oies moi isnelement en quelconques jor ge t'aurai apelé. Carmesjorz sont défailli come fume, et mes os sont sechié si come creton. Ge fui feruz come fain, et mon cuer sécha , car ge oubliai a mengier

C' Le Psaume 1 est imprimé à la page i3i. Commencement : ce Li liom est beneoiz qui n'iila pas el conseil des l'clons. . . '■>

mon pain. Mon os s'aert a ma char, de la voiz de mon gémissement. Ge fui fez semblables a pellican, et fui fez come fresaie en solive de meson. Ge veillai et fui come moisnel qui est solitaire en meson.

(Psaume cxxxvi) : «Nos seismes seur les fiueves de Babyloine et plorasmes iluec quant nos nos recordasmes de toi, o tu Syon. Nos pendismes noz instrumenz de chanter es sauz qui estoient enmi iccle. Cil qui nos menèrent en chetivoison nos demandèrent iluec paroles de chantement, ce est a dire que nos chantissons iluec, et cil qui nos menèrent nos distrent : Chantez nos loenges des chançons de Syon. . . Sire, remembre toi des filz Edom el jor del jugement (Edom etSey et Esaû sont non d'un seul home qui fu frero Jacob). Il dient : Vuidiez, vuidiez en col desi au fondement. 0 tu, fdle de Babyloine, tu es maleurée. Cil soit beneoit qui te rendra le mal que tu nos as fait. Cil sera beneoit qui tendra tes enfanz et les hurtera a la paroi, ce est a la pieri'e. v

Comme on le voit , le Psautier dont on vient de lire des extraits est compilé de deux textes différents; les synonymes y sont sans cesse juxtaposés. Mais c'est en vain que l'on tenterait de remonter aux originaux immédiats du Psautier de la Bible du xiif siècle. Nos textes ne sont pas assez purs pour que leurs rapports puissent être retrouvés.

Voici maintenant deux familles qui tiennent de près l'une à l'autre, et qui toutes deux dérivent directement du texte du manuscrit 899. La première est composée des Psautiers qui ont au Psaume i la leçon : «et ja fueille nen charra ^'^ » ; le manuscrit fr. i52, type de cette famille , commence ainsi : «Beneois est li hom qui n'ala mie au conseil des pecheeurs . . . v Tout à côté de ce groupe nous placerons la famille du ms. SoBy de l'Arsenal (-',

'■' Mss. /(•. i52, Sainte-Geneviève, A f. 2,//-. iBSga;/)'. 8 et 2 de Genève (6 de M. Reuss);/;-. ii)6 el i6o(Li hom est beneoiz . . .).

''^' Maz. 53^, Ashhurnham, Barrais, 887, Bodky , 971; Copenhague , Tlwtt, 7, Saint-Pétersbourg , Bruxelles, 902^ et, sauf pour la fui, la Bible du duc de Berry, Harl. /i3.8i . Counnenccmcnt : «Benois est ii homs. . . n

à laquelle vient se joindre la grande famille des Psautiers avec les Prologues de Jean de Blois^^'. Ce texte est, au fond, de la famille du manuscrit /r. Sqcj, et quant à celui du manuscrit Ars. 5 067 et de ses congénères, il est également parent du même texte et presque identique au Psautier que nous attribuons à Jean de Blois.

J'aborde maintenant une double famille : celles des Psautiers de Raoul de Presles et de Jean de Rély. Ce dernier Psautier, qui est contenu dans toutes les Bibles imprimées '-^ et dans le beau manuscrit de Charles VllI [lat. 77^), est assez rapproché de celui de Raoul de Presles et, pour la fin, du beau Psautier du duc de Berry [Jr. 1 3 09 1). Quant à Raoul de Presles, le Psautier qui se trouve dans sa Bible (mss.yî-. 1 53 et autres) se rencontre encore dans les Psautiers yr. 9 6 2 et 1 (j 2 3 /i et add. 1 5 29^, ainsi que dans deux Bibles de Bruxelles (9001 et 900/1). Nous en parlerons plus tard, et nous nous bornerons en ce moment à dire que les Bibles ^r. 3 et add. 18 856 y ajoutent les sommaires de Jean de Blois, et que le manuscrit d'Iéna (Dde M. Reuss) est encore de la même famille. Le Psautier de Raoul de Presles commence ainsi : «L'omme est beneuré qui n'est pas allé. ..•>■>, et celui de Jean de Rély [lat. 77^1) : «Bieneuré est l'omme qui n'est point allé ...»

Enfin nous avons à mentionner l'admirable Psautier du duc de Berry '-^^ et les manuscrits fr. 16 4 ''^' et 1 de Munich, qui en dépendent, mais qui ont subi l'influence du texte du manuscrit //'. 2. Le Psautier du duc de Berry remonte assez directement à l'original commun de tous les Psautiers, au Psautier de Monte-

^') «Benois est li bonis. ..m Fr. 9, 15893 et 20087, Bndley, 690, i5 D m, 19 D VI, Cambrai, 876, et les mss. fr. 96^, Ashb., Barrois, 36 el 19 D m, ces trois derniers plus rapprochés du ms. fr. 899. Un texte identique a été publié en 1872 {Les Psaumes de David et les Cantiques d'après un inunnscrit français du xv' siècle, Paris, Tross).

^■'' Ainsi que dans le Psautier dédié à Charles VIII (Le Psaullier avecfjties l'^xpvsition sur de Lira en françoys, 2 vol. in-^", Paris, Pierre le Rouge, s. d.).

f^) Fr. i3 091 : «Benoit soit Tomme qui n'ala. . . n

f*' «Beneis est li homs qui u'ala. . . 1

bourg, (i'est sur le nom de ce vénérable texte que nous finissons la longue série des Psautiers, tous dérivés, si notre recherche ne nous a pas trompé, du Psautier normand.

Pour rendre visible aux yeux l'unité du Psautier, nous allons imprimer, en quatre colonnes parallèles, le texte du Psaume cxxxvi d'après les principaux manuscrits. Le Psautier lorrain et celui de Raoul de Presles, qui seront étudiés plus tard, ont leur place dans ce tableau, ainsi que le Psautier en vers. Pour ce dernier texte, nous avons corrigé l'édition de M. F. Michel à l'aide du manuscrit A î. h, in-li", de Sainte-Geneviève et des excellentes notes de M. Mussafia ^^K

''' Sitzungsberichte de rAcadémie de Vienne, xl, 1863, p. 891.

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