CHAPITRE PREMIER
Le xiv^ siècle est, dans l'histoire de la Bible française, l'âge des princes. Le premier livre dont nous ayons à nous occuper ici sera la traduction des Epîtres et des Evangiles des dimanches et fétps exécutée par ordre de la reine de France, Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe de Valois. Pour mieux comprendre le caractère de cet intéressant ouvrage, nous le rapprocherons d'une autre version des Evangiles des dimanches, qui suit l'ordre du missel de Cambrai. Mais nous jetterons auparavant un regard sur une œuvre d'un titre différent, mais d'un caractère plus ou moins analogue, les Homélies ])our les dimanches et fêtes à l'usage du diocèse de Metz. Nous n'aurons que peu de mots à leur emprunter.
La Lorraine figurera donc, ici encore, au premier rang. A vrai dire, le texte que nous avons à examiner est antérieur au xiv^ siècle, mais ce n'est qu'en cet endroit que nous pouvions en dire quelques mots.
Le manuscrit 269 de la bibliothèque de Metz est un recueil du xuf et du xiv' siècle qui contient, à la suite de diverses pièces ecclésiastiques relatives au diocèse de Metz et à ]a province de Trêves, des Homélies pour les dimanches et pour les fêtes principales de l'année, qui, d'après dom Calmet, auquel Montfaucon devait ses notes, paraissent avoir stTvi à l'usage du diocèse de
Metz, et ont été écrites au mois de juillet de l'ani 286. Le manuscrit porte en effet cette date : Anno Dommi mcc oclogesimo qumlo, mense julii. L'ouvrage est incomplet, il commence au sixième dimanche après la Trinité ot finit par un sermon sur la fête de saint Thomas (21 décembre). On y trouve fort peu de textes de l'Evangile. Nous en citerons quelques-uns, d'après la copie qu'a bien voulu nous envoyer M. Grégori, à cause de l'intérêt c[ui s'attache aux anciens lexles lorrains.
\f dimanche après la Trinité (Luc, xvni, 9) : c^Cest ewangile nos ansoigne comment nos debvons le bien garder quant nos façons, que diaubles ne nos toille par orgueil. Nostre Seigneur parla a ces qui se façoient quite et despesoient les aultres, et leur dist ceste samblance : Duy homme alerent ansanble on temple pour aorer. Li uns estoit pharisiens et li aultre publicains. — Pharisées estoient cil qui, par la vesteure de religion, estoient dcsseure des publicains et se façoient quite, ne mie par ce qu'il le fussent, mai il on façoient le samblant. Publicain estoient cil (pii per les foires et |)er les raarchiés demandoient les rantes l'amparaor, et par force de l'amparaor façoient plusor maus as gens, et por ce estoient forment poicheor. — Li pharisées estoit et disoit quant il aoroit : Dex, a toy je ren grâces de ce que je ne suis pas auxi comme cil aultre, robeor, torturier, escoceor, ne cey que est cest publicains. Li publicains estoit a loins, ne ne voloit se ieus lever au ciel, mai feroit son piz et disoit : Dex, aiez merci de moy pecheor. . . v
Dimanche des Rameaux (Matthieu, xxi, 1): <:<;Si anvoia dous de ses disciples a Jherusalem, et si lor dist : Aulez on chastel qui est quontre vos'^^ S'i^'^^ troveroit i anesse atot un asnon, et si l'ameneroy, et se aulcun la vous chalonge, dite que ce est la besoigne Nostre Seigneur, se vos laura auler. — 11 apele la cité de Jherusalem chastel pour li abaissier et aviier, parce que li peuples don leu ne avoit sa créance. — Li disciples prinrcnt et amenèrent a Nostre Seigneur l'esnosse et l'asnon, si le montèrent
('' Mannscril : qualité vos. — '-' Maniiscril : li.
sus. Et li peuple, li |)etis et li grans, li vindrent a l'anqontre, et de cex y avoit qui prinrent lors vestures et an parèrent la voie par ou il debvoit venir. Et chantoient et benissoient Nostre Seigneur ... 55
if dimanche après Pâques (Jean x, 1 1) : «Nostres Sires nous monstre a la Vangile qu'il sofîri pour nos grans choses. Or il dona la sue vie pour la nostre. Or Nostre Seigneur dit an la Vangile de huy : Je suis, dist il, bons pastres. Bons pastres donne sa vie pour ses ouoilles, et cil cy ne sont mie les ouoilles propres, quant il voit venir le louf, si s'an fut, et li loul" ravit et esparpille les ouoilles. . . »
Ce texte est lorrain. Ainsi que M, Bonnardot veut bien me le dire, il se rapproche davantage du dialecte de la Vosge, dans ses traits généraux, que de celui de Metz. Comme il ne contient fjue quelques mots de l'Evangile, il ne nous arrêtera pas plus longtemps, et, sans nous occuper des divers sermonnaires français où l'on peut trouver une paraphrase ou une traduction libre des passages bibliques, nous aborderons l'examen de deux textes qui ont pour nous beaucoup plus d'intérêt, les Evangiles de Cambrai et les Epîtres et Evangiles selon l'ordre du missel de Paris ^^K
Les «Evangiles des domées et des sains de toute l'année ?? selon l'usage du diocèse de Cambrai se trouvent dans le beau manuscrit yK 1760, du xiv^ siècle; ce volume est orné de la bordure tricolore qui paraît avoir été la marque des meilleures librairies parisiennes. En tête se trouve une préface, dont on va lire les premiers mots :
ttPource que toutes gens désirent a savoir de pluseurs choses, et moult bêle chose est et moult joieuse de savoir parler de Nostre Seigneur Jhcsucrist et moult devoite, j'ai, a l'aide de Dieu , enro-
C Nous ne ferons que mentionner un texte qui n'existe que dans des manuscrits qui paraissent du xv^ siècle (/)-. ioa elMaz. 789, papier) et qui contient les Epîlres et les Kvan<'iies de l'année. Il commence ainsi : rrBiaus frères {Maz. : Beaulz frères) , sachiez que il est heure:) {Romains, xiii, 11)... et il finit par les mots : :-pour le forant amour de Jliesucrisl».
ma[n]ci(3 tous les Euvangiles des cloinées de tout l'an et de toiiz les jours de quaresme, et les un passions de la peneuse sepmaine, et tous les Euvangiles de la semaine de Noël, de Pasques et de Penthecouste, et les Euvangiles des sains, desquelz on fait grant solenipnité en sainte Eglise. Et pource que la matière est douce et belle, et que la bonne gent qui l'orront y aient devocion et aucun especial prouffit a l'ame, je l'ai enrommancié au plus près du latin que je puis. Et en aucuns lieux, pour le fort latin et pour plus bel enromancier, je en ai pris la sentence au plus près que je puis, selonc le sens et le povoir que Diex m'a preste. . . Et estl'ordenance de ces Euvangiles selonc l'ordenance de l'Eglise Nostre Dame de Cambrai, qui est li chiez de l'evcschié. . " Ainsi qu'on vient de lire, le livre que nous décrivons est conformé à l'usage de la cathédrale de Cambrai. En effet, les saints dont les Evangiles sont marqués à partir du folio C'y sont en partie des saints du Nord; on voit cd'elevacion saint Obert?? et les noms de sainte Waudru, de sainte <xAudegon», de saint Vaast et de saint Landelain.
Le livre des Epîtres et des Evangiles selon l'ordonnance du missel de Paris est signé de Jean du Vignay. Cet auteur n'est pas un écrivain obscur. Parmi ses traductions nous pouvons citer la Légende dorée, le Miroir historial, dont un manuscrit porte la dat<î de i333, le Miroir de l'Eglise, la Moralité des échecs, le Directoire à faire le passage de Terre Sainte, daté de i333, ainsi que plusieurs autres ouvrages qui sont énumérés dans le Cabinet des manuscrits (t. I, p. i4 et i5), et enfin la Chronique de Primat, qui a 'été publiée en 1876 dans le 2 3' volume des Historiens de la France. Jean de Vignay était hospitalier de Saint-Jacques, et c'est sur la demande de Jeanne de Bourgogne, reine de France, qu'il a ajouté, comme supplément, au Miroir historial qu'il avait traduit, la traduction de la Chronique de Primat^''.
Les Epîtres et les Evangiles traduits par Jean de Vignay se lisent dans deux manuscrits de la Bibliothèque nationale, qui sont
('' P. Mcycr, Uhtoriens de la France, I. XXI II, p. Tj et lof). Comparez le premier Tiapporl (le M. Meycr, j). lO ot siiiv.
tous deux du \v' siècle. Un Iroisième exemplaire existait autrefois dans noire l>ii)]iolhèque; il forme aujourd'hui le numéro i q5 du fonds Barrois à la bibliothèque d'Ashburnham-Piace.
Le premier des manuscrits de Paris (yi'. 22 890) est extrêmement fautif. Il provient de Saint-Victor, où il est entré en i638; on voit au bas de la première page les armes de la famille de Poitiers.
Le deuxième (/r. 22 gSG) sert de tome II à une Somme Le Roy. On trouve dans ce manuscrit le même texte que dans le précédent, mais avec bien des variantes. L'ouvrage commence |)ar une rubrique qui manque dans l'autre manuscrit et que voici : «Cî/ commcnccnl les Epistres et les EuiHwg'des de tout Van, trmislalécs de latin en françoys selon l'ordonnance du messel a l'usafre de Pans. Premièrement du premier dunenche de Vadvent. UEpistre de saint Pal aux Roinmains : Fratres, scientes cpiia hora est. Sachiez ^^' qu'il est ja heure de nous lever de dormir, car maintenant nostre sauvement est près.» (^Romains, xni, 1 1.) Aussitôt après l'épître, on lit l'évangile du même jour.
Après les vingt-quatre dimanches de la Trinité et «le jour de l'anniversaire de la dedicacion de l'église 55, on lit: «Cy finent (outes les Epistres et les Euvangilles de tout le temps selon l'usage de Paris, et commencent les Epistres et Euvangilles des sains, premièrement en la veille de saint Andry . . . 75 Un grand nombre de leçons du ])ropre des saints sont remplacées par des renvois : <:^Querez ou commun w, etc. Saint Bernard, saint François et saint Dominique figurent parmi les saints, mais non saint Louis. Le «commun des saints» vient après le «propre»; le dernier ollice est, dans le manuscrit 22890 : «de la couronne Nostre Seigneur», l'avant-dernier : «de saint Denis»; ces deux ofllices, lout parisiens, sont sans doute une addition du manuscrit de Saint-Victor, car ils manquent dans le manuscrit 22 986 , qui se termine par divers morceaux insignifiants.
Les Evangiles de Paris eld(! Cambrai présentent, dès la j)remière
''' Ms. //■. ;?:> 8()0 : Frcpps, sacliieï.
page, dos ressemblances qui ne sont pas l'effet du hasard. On en jugera par la lecture de l'évangile du premier dimanche de l'avent (Matthieu, xxi, i) :