‹ La Bible française au moyen ageChapitre 58 sur 137 · ÉVANGILES DE CAMBRAI · texte numérisé non relu

ÉVANGILES DE CAMBRAI

Comme Jhesus aprochast a Jlierusalem et venist a Bethfage, au mont d'Olivet, dont envoia il ii de ses disciples et leur dist : Alez, fist il, ou cliaslel qui est contre vous, et tantost vous trouverrez une asnesse et son poulain avec li. Desliez la et si la m'amenez. Et se aucuns vous dist aucune chose, si dites : Li Sires a niestier d'eulz, et tantost il les laira. Trestout ce est fait pour ce que ce feust acompli qui esloit dit par le Prophète qui disoit: Dites aus filles de Syon, vois ci ton roy qui vient a toi dehonnaires, seans seur l'asnesse et le poulain son filz...

Comme Jhesus fust approchiés de Jherusalem et fust venus a Bethphage,aIamontaigned'Olivet,adonc envoia il deux de ses disciples et leur dist : Alez ou chastel qui est contre vous, et tantost vous trouverez une asnesse a tachée et son poulain avec lui. Desliez le et le m'amenez. Et se aucuns vous dit aucune chose, ditles que le Seigneur a mestier de ses bestes , et tantost il le vous laira. Tout ce fut fait pour acomplir ce que le Prophète avoit dit : Dittes a la fdle de Syon , veez ci ton roy débonnaire qui vient a toy, séant sur l'asnesse et son poulain filz de la beste portant fes , . .

Lne autre remarque s'impose à nous. Entre ces deux textes, d'une [»art, et la version du \iif siècle, de l'autre, il n'y a, par endroits, pas d'autres différences que celles de l'orthographe ou de la construction. Cette ressemblance est intermittente. Dans certains passages, le texte de Jean de Vignay, en particulier, diffère absolument de l'ancienne traduction, mais dans d'autres il s'en distingue à peine. Nous allons le faire voir en imprimant en regard la parabole du pauvre Lazare (Luc, xvi ,19) dans la Bible du xiii" siècle (ms. yr. 899) et dans l'Evangéliaire de Jean de Vignay [ms.fr. 22 9*36, 1" dimanche après la Trinité). Nous soulignerons toutes les variantes.

BIBLE DU Xlir SIECLE.

Uns hom estait riches et estoit vesluz de j)orpro et de hongueran ,

llfti ifn homme qui estoit riche, etostoit vestu de pourpre et de hou-

et menjoit chascun jor vicltcs viandes plenteivement ...Et m\s povres estoit qui avoit a non Ladres, et jesoit a la porte del [riche], covoitant estre saoulés des raietes qui chacient de la table del riche home, et nus estoit qui ii donast. Et cil poires estoit plains de perceures , meis Ii chien venoient et lechoient ses plaies. Il avint que Ii povres morut et fu portez des angeles el sain Abraham. Et Ii riches morut et fu enseveliz en enfer. // regarda eu haut quant il estoit es torraenz, et vit Abrabam de loing, et ie ladre en son sain . . . Lors cria U riches. . . Abraham, père Abraham, aies merci de moi, et envoie le ladre, qu'il boute son doi en eve, et refroide ma langue, car ge sui tormentez en ceste flambe. Et Abraham lu dist : Filz , recorde toi que tu receuz les biens en ta vie et Ii ladres ensement reçut les maus . . .

Mes il est ore confortez ... et tu es tormentez . . .

gueran, et mengoit chascun jour très plentureusement. Ore avoit il un mendiant lequel avoit nom Lazariis, qui gisoit a sa porte plain de bosses, qui avoit désir d'e?,tre aaoulez des miettes qui cheoient de la table du riche, et nul homme ne lui en donnoit, mais les chiens venoient et lechoient sa roigne. Ore avint que le mendiant fu mort et fu porté ou sain Abraham des angels. Et le riche aussi fu mort mais il fu enseveli en enfer. Et comme ilfust es tourmens et, levant ses yeulx , il vit Abraham de loing, etLazarus en son sain, si lui dist en criant: Père Abraham, ayes pitié de moy, et envoie Lazarus, qu'il mouille le bout de son doy en Teaue, et qu'il refroide ma langue , car je sui tourmentez en ceste flambe. Et Abrabam lui dist : Filz , remembre toy que tu as receu biens en ta vie et lepovre ensement a receu les maulz. et maintenant il est cy reconfortez et tu ez la tourmentez . . .

Si Jean de Vignay s'est borné, à certains endroits, au rôle modeste de reviseur, il faut avouer qu'il s'est acquitté de sa tâche avec beaucoup de conscience. On retrouvera peut-être un jour la source commune de nos deux Evangéliaires, et alors il sera possible de rendre à chaque auteur ce qui lui est dû.

La traduction des Evangiles et des Epîtres a été demandée à Jean de Vignay par une reine. A la fin du manuscrit^. 22 890 , on lit la note suivante : « Cy fenissent les Espistres et les Euvangilles translatées de latin en françoys selon l'usaige de Paris. Et les translata frère Jehan de Vignay, a la roqueste de Madame la Royne de Bourgoingne, femme jadix Phelippe de Valoys, Roy de France ou temps qu'il vivoit. Ce fut fait l'an de grâce Mcccxxvr, ou moys de may. xnf jour entrant. Deo gracias, n Mais M. Delisle

228 VERSIONS DU XiV^ SIECLE.

commente ainsi cette note '^^ : «Il y a sans doute une erreur clans la date énoncée à la fin de ce n]anuscrit. La Bibliothèque possédait jadis (n° 7888 de l'Inventaire de 1 682) un autre exemplaire de la traduction de Jean de Vignay, portant la date de i336, exemplaire que je suis porté à reconnaître dans le numéro iqS du fonds Barrois chez lord Ashburnham. w C'est donc, au jugement de M. Delisle, une double faute du manuscrit de Saint- Victor qui attribue notre version des Epîtres et des Evangiles à l'inspiration de la première Jeanne de Bourgogne, qui fut veuve de Philippe V en 1822. La reine à laquelle Jean de Vignay a dédié le Mirotr historial, la Chronique de Primat et le Livre roijal, ainsi que les Epîtres et Evangiles, est certainement la première femme (et non la veuve) de Philippe VI de Valois. Cette reine, qui montra un goût si éclairé pour les lettres et particulièrement pour les livres français, semble avoir pris Jean de Vignay à son service comme traducteur. C'est cette même princesse qui fut en correspondance avec le pape Jean XXII au sujet de certaines traductions autour desquelles il s'est formé une véritable légende. On lit partout qu'en i332 elle avait exprimé au pape le désir qu'on travaillât à dos traductions de l'Ecriture sainte et des Pères. «C'est, dit Lebeuf, ce que nous apprenons par une lettre du pape Jean XXII, qui, étant informé que Pierre Boger, archevêque de Bouen (ce fut le pape Clément VI), n'avait pu donner cette satisfaction à la princesse, qui ne savait pas le latin, en chargea Gautier de Dijon, de l'ordre des frères Mineurs ^-^ . . » Le fait est que la lettre du pape '^' ne dit rien de semblable. Jean XXII avait fait faire, pour la reine, un recueil d'extraits de l'Ecriture et des Pères (^auctorilates^, peut-être destiné à quelque objet particulier, comme à la controverse contre l'hérésie, et comme l'archevêque de Bouen lardait à mettre en français ce recueil, le Pape chargea, le

C' InvenUiire , l. I, p. 'Àh. Cf. Bibl. de VKcnU den rharlo.a, 6" série, II (1866), p. 2 56.

'^' Lebeuf, Recherches, p. 7/12.

'•'' Madone, Thexonriis. t. I, p. i38'i.

1 /i mai i333, le confesseur de la reine, Gauthier de Dijon, de les lui traduire à mesure et probablement de vive voix (^(juasi loco solalii recitare paidal'mi). Voilà à quoi se réduit l'histoire de la traduction ordonnée par la cour d'Avignon. Quoi qu'il en soit, nous trouvons ici une nouvelle preuve de l'amour de la reine pour la Bible. Cet amour ne cessera pas, jusqu'à la Réforme, d'inspirer les reines et les grandes princesses de la cour de France.

^. c.^ Oi^ClAt^ ^'' '^'''^'

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