CHAPITRE V
Le jour où l'histoire de la Bible française sera assez avancée pour permettre à l'historien quelque généralisation, on trouvera sans doute qu'une large part d'honneur revient à la race picarde dans l'œuvre de la traduction de la Bible. Pour ne parler que des auteurs qui ont écrit en prose, c'est à la Picardie qu'appartient le plus populaire de nos traducteurs, Guyart Desmoulins. Les fragments que nous allons faire connaître montreront que la, Bible a été, au xiv* siècle, traduite plusieurs fois en langage picard, et, s'il nous est permis de nous égarer sur les limites de notre sujet , nous poursuivrons jusqu'en Italie cette pléiade d'écrivains picards qui ont commenté, puis copié l'Ecriture sainte, à la cour des Malatesta, dans un dialecte picard mêlé d'italien, qui est plein d'originalité et de vie.
Le premier texte dont il nous faut parler est composé d'un tiers de la Bible seulement. Cette Bible picarde paraît, à l'exception du Psautier, indépendante de la tradition courante. Ayant peu de chose à dire de cette version, dont les origines échappent à notre science, nous en traiterons rapidement.
Le volume qui contient cette version nouvelle est conservé à la Bibliothèque de l'Arsenal sous le numéro 2o35. Il a pour titre : Partie de la Bible en wallon; mais il semble que la langue dans laquelle il est écrit est le simple dialecte picard. Le manuscrit est en papier; il paraît de la fin du xiv* siècle ou des premières années du xv" siècle. On y distingue plusieurs écritures; il est orné de nombreux dessins à la plume ; ces dessins sont peu corrects, m;iis ils ont beaucoup de caractère et sont des plus
curieux. Ce manuscrit est ie deuxième volume d'une Bible qui en avait trois; il s'étend des Paralipomènes à la fin du livre de Daniel. La version est généralement textuelle; elle est pourtant fort abré'jée par endroits, par exemj)le dans le livre de Job, qui n'est qu'un simple résumé, et quelquefois au contraire développée et allongée. Une main du xv" siècle a ajouté aux Psaumes les sommaires de Jean de Blois. La copie est pleine de fautes grossières. Le manuscrit commence par les mots : «[Aldam, Seth , Enos , Chainam ... w II place après les Paralipomènes le premier livre d'Esdras seulement et celui de Néliémie, puis les livres de Tobie, de Judith, d'Esther et de Job, et le Psautier, après lequel viennent les livres sapientiaux et les quatre grands Prophètes, avec les Lamentations et le livre de Baruch. Nous nous bornerons, pour faire connaître ce texte nouveau, à quelques extraits :
«Uns homs estoit en le tiere Hus, qui estoit appiellés Job, et estoit cis homs simples et droituriers et cremans Diu et departans de tout mal, et eut vu fins et m filles, et estoit très rices, car il avoit vu m brebis, v etc.
(Chapitre ii) : k En ce tamps avint que li fil de Diu estoient devant li, et se mist li diavles avoec yaus, auquel Diux dist : Dont viens tu? Et il respondi : Jou ay aie par toute le tiere. Et Diux dist : Ne as tu mie considéré men sierf Job, qui n'a nul sanllavle en tiere, et qu'il est simples et justes et cremans Diu, et li wardans de pecier? Et li diables respondi : Pourquoy ne te cremiroit mie Job? Tu as wardé Job et se maisnie et tout çou qui sien est, mes esteng i pau te main, et lifai aucune affliction, et tu verras qu'il te maudiers (s«c) en te face. Adonc respondi Diux et li dist : Va, car toutes ses possessons sont en te main et si enfant . . . v
Fin du livre de Job : ^Et vinrent a li tout si frère et ses suers et tout cil qui le connissoient , et mignierent avoec lui et le consolèrent de tous les maux que il avoit eut, et li donna cascuns une brebis et une afikc d'or, et béni Diux çou que Job eut en le
fin mieux que çou qu'il avoit eu au commencement. Et eut Job xiiiimil brebis et vimii cameus et m paire de bues et m asnes et s'eut VII fius et m filles; et apiella le premier[e] Jour et le seconde Casie et le tierce Corne de stibie, et ne pooit on trouver en toute le tiere si bielles qu'elles estoient, et leur donna leurs (sic) pères irelage entre leurs frères. Et veski Job après ces maus vi" ans, et vit les enfans de ses enfans dusques a le quarte génération, et moru ancyens et plains de jours.
«Explicit Job qui fu rois de Edon, que on appiella Bosra, et eut a nom Jebal, selonc que li aucun dient, et voellent dire que Baldacb fu Balaam li fius Beor, qui vit l'estoile. Il fu entre le mort Ysaac le fil Abrabam et Moïsem *^l »
J'ai déjà dit que les Psaumes portent en marge, d'une écriture un peu postérieure, les sommaires de Jean de Blois. Voici le commencement du Psautier :
«Li boms soit benois qui n'ala pas el conseil des félons, et qui n'estoit pas en la voie de pestilence ne des peceours et qui ne sist pas en la cbaiere de pcstillence. Mes sa volontés est en la vollentet Nostre Seigneur, et i pensera par nuit et par jour. Et il sera comme li arbres qui est plantés jouste le dechourement des aigbes, qui donra son fruit en^'-' son tamps. Et sa fueille ne kara pas. Et tout çou qu'il fera tous tamps sera en prospérité ^^\ Li '*' félon ne seront mie en tel manière , mais il seront comme lapourre que ^^^ li vens lieve de la terre. Pour çou ne sordront^*^^ pas li félon en jugement, ne li peceour el conseil de justicbe et des justes (c'est les oevres des justes). Pour çou qu'il a conneu Nostre Sires la voie des justes, et la voie des peceours périra, n
''' Je ne saurais dire à quelle source le Iraducteur a puisé celte conclusion apocryphe du livre de Job; elle ressemble fort à la note qui termine ce livre dans l'ancienne version faite par saint Jérôme sur le grec, laquelle ne figure pas dans la Vulgate; cette note est elle-même traduite des Seplante : . . .Et erat ei aniea nomen Jobab. . . Erat aulem. . .de matre vero Bosram. . . Et hi sunt reges qui regnaverunt in Edom... : Priits Vxdaac filius Boor... — '-' Manuscrit : amt. — '^' Manuscrit : esperite. — <'^ Manuscrit: ke. — '■■' Manuscrit: u. — î*'' Manuscrit: sodrent.
(Psaume xliv) : «Mes cuers a mis fors par la bouce bonne parolie, jou di me[s] oevres au roy. Ma langue est comme rossiel a i'escrivent, inielleraent escrisant. . . »
(Psaume li) : «Pourcoi glorefies tu en malice, qui es poissans en iniquité? Ta langue pensa toute jour tort et malice, si comme pourpensemens aguissiés fessis trecherie ...»
(Psaume ci) : « Sire , oies m'orison et mes cris viengne a toi . . . Car mi oeil sont défailli comme fumée, et mi os sont seciet comme creson . . . Jou sui fais samblans as dieux d'infier ^'\ et sui fais comme fressaie'-^ en salive [sic) de maison. Jou vaille et sui fais comme moinaus ^^' qui est solitaires es maissons ...»
Ainsi qu'on le voit, ce Psautier n'est rien moins qu'une version nouvelle : c'est un texte très corrompu et plusieurs fois retouché, qui se rattache à la même famille que tous nos Psautiers français, et qui prend sa place, dans la série des recensions du Psautier, parmi les dérivés delà Bible du xiif siècle (ms./r. 899), fort près du manuscrit, en partie picard, de Rouen (A 68) et non loin du manuscrit brûlé de Strasbourg.
Je donnerai encore, comme spécimen du langage de la Bible picarde, les premiers mots d'Esaïe et le chapitre xxxvif d'Ezéchiel :
«[C]h'est li visions Ysaie le fd Amos, qu'il vit sur Juda et Jérusalem, ou tan de Ozie, deJoathan, de Achaz et deEzechie, rois de Juda. Oés, li ciel, et tu, terre, pierçoi a tes orelles que Nostres Sires dist, car il parole et dist : Je ai fins et enfans nourris et eslevés, et il m'ont eut en despit. Li bues a connut son signeur et li asnes le grèbe de son maistre, mais Ysrael ne m'a connut et mes peules n'a entendut. . . »
Ezéchiel, xxxvii : «Li mains de Dieu fu sur mi, et me mena enmi un camp qui estoit plains d'os, et me mena tout entour. Plentet de os y avoit en chest camp, et moût estoient sec. Et
^'* Manuscrit: divisier. On lisait : «dieu d'enferî^ dans le manuscrit de Strasbourg. — (*' Manuscrit: fresse aire. — ^^1 Manuscrit : noinaus.
me dist : Filz de homme, cuides tu que chil os ^^' ne puissent avoir vie? Et je dis : Sire Diex, tu le ses. Et il me dist : Prophétise de ches os et si leur di : Sec os, ascoutés le parole de Dieu (ch'est che que dist Nostres Sires Diex a ches os) : Je meterai dedensvousesperite, et viverés, et vous donrai niers, et croistre ferai sur vous car, et vous couverrai de cuir, et vous donrai esperite; si viverés, et sarés que je sui Sires. Et je prophétisai si comme il m'avoit commandet. Avint que, entrues que je prophetisoie, que il y eut grant commotion. Et vinrent li os l'uns a l'autre, chascuns a se jointure. Et je vit que niers et car y vinrent, et li cuirs y fu estendus, mais point d'esperite n'avoient. Et il me dist : Prophétise al esperite, tilz de homme, et di al esperite : Che dist Diex Nostres Sires : Des un vens vieng, esperites, et souffle sus ches mors, et revivent. Et je prophétisai si comme il m'avoit commandet, et il ravivèrent, et li esperites entra en yaus, et furent en estant sur leurs pies, trop grans ost. Et il me dist : Filz de homme, tout chil os sont toute li mesnie'de Ysrahel. Il dient : No os sont tout seciet, no espérance est perdue, nous sommes recopet et mis a nient. Pour chou prophétise et leur di : Che dist Diex Nostres Sires : Je ouverrai vos tombliaus et vos menrai hors de vos sépulcres, mes peules, et vous meterai en le terre de Ysrahel. Et dont sarés vous que je sui Sires, quant je arai ouvers vos sépulcres et vous mis hors de vos tombliaus, mes peules.»
Je me bornerai à dire que, si ce texte est en relation avec la souche universelle de presque toutes nos Bibles, la version du xiii* siècle, je n'ai pas trouvé, sinon pour le Psautier, le lien de cette relation. Jusqu'à présent, le fragment de l'Arsenal est, à nos yeux, une version nouvelle et indépendante. Quant à en déterminer l'âge et la provenance , nous ne le pouvons en aucune manière. Le traducteur ne fait aucun usage de la PostiUe de Nicolas de Lire, qui mourut en t3/io; d'autre part, il a emprunté son Psautier à la version ordinaire, qui est de peu antérieure
^') Maiiuscril : que chil doivent.
'2^^lt VEKSIONS DU XIV^ SIÈCLE.
;i l'an labo. Voilà pour le moment tout ce que nous pouvons (lire. Un résultat plus précis sera peut-être acquis lorsqu'on aura étudié de près ce texte unique et, par cela même, intéressant.
Il existe un autre fragment de Bible picarde. Le volume a() de la bibliothèque communale d'Amiens provient de Saint-Acheul; il contient les Actes, les Epîtres et l'Apocalypse. L'écriture est du xv"" siècle: le manuscrit est en papier; le dernier feuillet manque. Voici les premiers mots :
^0 tu Théophile, jou ai preumierement parlet de toutles cosses lesquelles Jhesus eoumencha a faire et a ensignier jus- (pies au jour que il, coumandans a ses Apostles par le Saint Esprit, lesquels il eslist, puis il fut prises chieuls. Asquels il se moustra vif après sa passion en moult de arguemens,par xl jours apparans a iaux et parlans del rengne de Dieu, et buvans et mengans avoec iaux. 11 leur coumanda que il ne se departesissent mie de Jherusalem, mais que il atendissent la promission du Père, lequel, dist il, vous avez oye par ma bouche. Vous, lesquels Jehans batissoit en yaue, soyés batissiet ens ou Saint Esprit en bien brief tamps.55
Actes, xxviii, 1 1 : ç^ Certes après trois mois nous nagames en une nef de Alixandre, qui esloit demorée en le isle cest yvier, laquelle estoit en menniere de ung castiel. Et coume nous venismes en Saracuse, nous demorasmes illeuc trois jours, de la nous venismes a Begumy (s/c) , et uns jours après, que vens de midi ventoit, au secont jour nous venismes a Puteoloson (sîc), et la nous trouvasmes frères et fumes pryet de remanoir avoec iaux VII jours. Et enssi nous venismes a Romme et, coume li frère le oirent, il issirent a nous jusques au marquiet Apii, et dessi a Trois Tavernes. . . "
Efntre aux Romains : «Pois, siers de Jhesucrist, appiellez Apostles, départis en le Evangille de Dieu que il avoit devant promis par ses prophètes ens es Saintes Escritures de son Fil, ipii est fais a lui de le semence David selonc le char, qui est prédestinez fieus de Dieu en virtut. . . v
Commencement de Y Apocalypse : « Appocalipse , c'est rcvelasion de Jhesucrist, (|ue Dieus lui douna faire en appiert a ses sierfs lesqueles coses il couvient iestre faites tost, et les senefia par le angele qu'il envoia a Jehan son sierf . . . Jou Jelians vos frères et partissans en tribullasions et en roiaume et en passience en Jhesucrist, fui en une isle noumée Pathmos, qui est interpetrée mer ou tribullasion ou persecusion, pour le paroHe de Dieu et pour le tesmoingnage de Jhesucrist, fui en esprit, en jour de dimence, et oy après moi une voix grande enssi que buissine, dissant : Escris en ung livre che que tu vois et envoie as vn Eglisses qui sont en Aise, a Epheze, qui est interpetrée mon conseil ou me volenté, et a Simirne , qui est interpetrée cantique ou niisere. . .'^'.w
Chaque livre est précédé de notes telles que celle-ci: «Explicit le fait des Apostles. S'ensieult les Epistles de saint Pol, Apostle de Jhesucrist. . . Explicit les Epistles saint Pol. S'ensieult les petis Epistks. ■>■> L'Epître aux Colossiens est suivie de l'Epître apocryphe As Laodissijens. Je n'ai remarqué de gloses que dans l'Apocalypse.
Le Nouveau Testament tout entier se retrouve, dans la même version, mais dans un texte moins pur, dans le petit manuscrit C 17 5 de Zurich.
Celui qui s'attacherait à rechercher les monuments épars de la littérature biblique de la Picardie devrait prendre connaissance de la curieuse Bible qui forme ]e manuscrit A 68 de la bibliothèque publique de Rouen. Ce remarquable volume a été écrit sans doute entre 1/127 ^^ i/f3i. Il ne contient pas comme tant d'autres la Bible historiale complète , car le texte de Guyart Desmoulins y est remplacé, au commencement, par une Histoire de la Bible, dont je citerai les premiers mots, à cause du dialecte dans lequel ils sont écrits :
'■' Il ne serait pas impossible que cette traduction de l'Apocalypse, dont toutes les notes sont empruntées à la Glose ordinaire et à la Glose interlinéaire , fût en rapport avec l'ancienne version normande telle que nous la trouvons dans le manuscrit de Trinily Collège (voir p. 98).
r^Au commenchement du monde créa Dieux le ciel et le tiere, mais devant chou h eliment nestoient mie devisé h un de l'autre. . . Cy scnsicut V ouvrage du prumier jour : Le prumier jour Dieu commanda que lumière fuist faite, et elle sy fu. Apres ce qu'elle fu faite, sy regarda toute la matere et devisa ^^^ le lumière de ténèbres et aultresi ''^^ il leur donna leurs noms ...»
La suite du manuscrit contient, dans un ordre singulier, une partie de la Bible historiale et les extraits de la Bible du xiif siècle qui la complètent d'ordinaire.
Le tout est transcrit dans le dialecte picard. Nous n'avons pas besoin de rappeler au lecteur que les frontières de cet idiome s'étendaient et s'étendent encore bien au delà des limites de la Picardie , et que le patois du pays de Caux , en particulier, ressemble fort au langage de notre Bible rouennaise.
Mais il nous faut suivre la race picarde dans les pays lointains où elle portait son génie artistique et industrieux. C'est à Bimini que nous trouvons un groupe d'écrivains et de copistes picards employés, ç^sans vendre leur labeur», à la solde des barons de Malatesta. La découverte du beau texte qu'on va lire est due à M. A. Thomas; c'est dans le manuscrit 1 1 du fonds d'Urbin, au Vatican, que le jeune et savant professeur a copié la belle page que nous lui devons de pouvoir publier.
Si l'on en croyait le « Prologes des Evangilles » , le manuscrit du duc Félix d'Urbin contiendrait une traduction nouvelle de la Bible. Voici en effet les premiers mots de ce Prologue : «Par l'intervention de la bénignité du Seignour dont tout li bien dépendent, avons nous metu a exécution, come la facultés de nostre engien l'a seu comprendre, de translation novele le registre du Vies Testament, qui du Nouvel selonc l'interprétation de ses auctorités est tous figuralis... » En réalité, notre manuscrit n'est pas autre chose , ainsi que M. Digard a bien voulu nous en informer, qu'une exposition des quatre Evangiles, des Actes des apôtres et de l'Apocalypse , d'après les docteurs de l'Eglise ,
^') Manuscrit : desercra. — '"' Manuscrit : aullres.
en particulier d'après saint Jérôme, saint Augustin, Bède et saint Bernard. Le livre est accompagné de charmantes miniatures. On aimerait à pouvoir étudier de plus près ce curieux monument d'une exégèse à l'usage des grands seigneurs et des nobles dames italiennes. Les bornes de ce travail ne nous le permettent pas , mais le lecteur ne nous en voudra pas de mettre sous ses yeux l'intéressante conclusion du traducteur picard de cet intéressant ouvrage (fol. k^h \°) :
«En espérance de désirée fin a cui tous commencemens commencier s'incline de nature, entreprisse, selonc la faculté de mon petit engien, a translater ceste oevre, a la requeste, pétition et amonestement de magnifique et excellent seignour Ferrantin de Maletestes, fill du boneureus et renomé baron Maletestin. Et puis que li puissans et seignour Ferrantins avoit receu du conseil du Très Haut, par inspiration ou par commandement, de vouloir faire translater ceste glorieuse oevre en language franchois pour la commune utilité de tous, pour ce que aucuns ne en naist mais a soi soûl, et li labours me fust présentés de premiers, aviegne que non dignes et insufficiens d'explaner la sentence de si haute escriture, se je n'eusse assenti au saint propos que li venoit de haut, je n'eusse pas monstre que j'amaisse l'utilité (fol. /i95) commune, et einsi ou service de tous je entrepris le felice travaill que je ai conduit a fin par la grâce celui qui ce don meesme otroia a mon commencement, selonc les autorités, gloses et expositions des sains , des docteurs vénérables , maistres honorables et sages que j'ai peu avoir, si proi agenoilliés et enclines a tous comm humle révérence qui ceste oevre liront ou qui l'escouteront que je n'ai pas esente(?) pour sentence que en ce que il i troveront bien dit, il le doient attribuer au fondement de toute vérité, qui les langues balbes fait estre disertes et facondes et par les langues des enfans parole vérité , si comme il se list ou décret des sainz pères en la quarte cause et tierche questions. Et s'il troveront que je i aie parlé mains plainierement, il le doient escrire a me insufficience, en moi escusant, que es oevres des hommes riens n'est si bonne ou si licite que
aucune defaute ou définitions n'i puist estre trovée, si comme il est [ditj par le décret des saints doctours en la xxiii cause et quinte question , car cis maistres meesme qui créa le buef fist la cime autressi. Si soit a tous notoire et manifeste que je me sui selonc ma possibilité, sans vendre mon labour, loyalment traveilliés en l'esposition et translation de si haute escriture, pour eskiver ceste maleioon que Johans met en la fin de son Apocalipse et pour aquester grâce de pardonance. Car, s'il avient que aucuns aie débite diligence ou cerkement en explanation de si haute doctrine et il expose autrement qu'il ne doit la sentence par la hautecedes misteres devins, a quoi nous sommes tout insufficient a l'exposition, il désert legierement pardon. Et de ce dist 11 sages Augustins ou commencement du secont livre de le Cité de Dieu : Nous devons legierement (fol. 4 2 5 v°) pardoner as exposeurs des Saintes Escritures, s'il aront parlé mains sufficientement en l'explication de si très haus secrés, mais qu'il lor plaise lor errour corrigier, s'il lor sera monstres. Et einsi , mon laborier feni, je me retornerai a la haute royne du celestial règne, a cui mes comencemens fu recommandés de primes, en lui regraciant de la fin de m'exposition que je ai trovée par l'intervention de son saint adjutoire et en lui proiant comme pechieres hom doucement et reverentement que a l'excellent seignour qui a tel soulillece fist lever mon engien, a moi Gefroi de Pinkegni qui ceste oevre commençai et complis l'an mil cccxxi jour lundi xxnii de agoust, a ceaus qui le hront et qui l'escouteront et sans envie le corrigeront et examineront, veulle otroier en cest monde sa grâce, si que nous le puissons si netement servir que après l'examination du jugement terrible nous soions apelé a la hautece de la béatitude qui durera sans fin. Amen.
K . . Je Pierre de Cambray complis d'escrire cest volume l'an de grâce mil cccxxii (nouveau style : 182 3?) le xxiii jour de genier. Dieus en soit loés et graciles, n
Tel est le langage dans lequel écrivaient, à la cour de Rimini, entre les années 1821 et 1 828 , le traducteur, Geoffroy de Picquigny, et le copiste, Pierre de Cambrai. On a déjà reconnu,
à côté de maintes formes picardes, des expressions évidemment italiennes : ^le felice travailla, acomm humle révérence», c^ débite diligence»; avegna che est une tournure fréquente en italien , et un écrivain , même picard , ne pouvait louer un grand seigneur italien autrement qu'en l'appelant T ilhslrissimo barone Malatestino. Ferrantino Malatesta était le neveu du mari et de l'amant de Françoise de Rimini; son père, Malatestino le Borgne, est celui que Dante a appelé, dans le chant XXVII de l'Enfer, «le dogue deVerrucchio ». Bref, nous avons vu les Picards établis en Italie et s'y appliquant à traduire sinon l'Ecriture sainte, du moins son commentaire. Nous avons ainsi esquissé le tableau de l'activité qu'ont mise au service de la Bible, en différents pays, les écrivains et les copistes picards.