CHAPITRE PREMIER
Je voudrais que cette conclusion fût autre chose qu'un simple résumé. Je désire mettre le lecteur à même de se rendre compte de l'importance qu'a eue la Bible française pendant le moyen âge. Quel a été son rôle dans la famille, dans le monde lettré, dans f Eglise? Telles sont les questions que je pose sans espérer pouvoir y apporter plus qu'un commencement de réponse, mais c'est déjà quelque chose de pouvoir jeler un coup d'oeil dans les bibliothèques de châteaux et de couvents où la Bible était conservée, et dans les ateliers où elle était copiée et enluminée. Ces dernières pages ne contiendront que des observations de détail; l'auteur les a trouvées intéressantes à recueillir et il espère qu'elles paraîtront utiles à conserver.
Celui qui aurait le temps d'étudier à fond toutes les Bibles françaises qui nous sont parvenues y trouverait sans doute les éléments d'un curieux ouvrage sur la librairie parisienne du xiii" au xv" siècle. Je dis parisienne, car Paris est bien le centre du travail. C'est Paris qui, à partir de l'an 1260, prend la tête dans l'œuvre de copier la Bible française. Le texte latin sur lequel la Bible a été traduite avait été corrigé dans l'Université de Paris; la Bible latine, revue par l'Université, a si bien laissé sa marque à la version française qui en est sortie, que les miniatures mêmes des Vulgates parisiennes ont passé en partie
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dans le texte français. H y a en effet au moyen âge une vulgate pour les peintures mêmes, une tradition qui passe des Bibles de l'Université aux Bibles françaises, et de celles-ci à la Bible historiale, qui a été la vraie Bible du moyen âge français.
Comment la Bible française était-elle copiée, et dans quels ateliers? On peut répondre que, dans ses origines, elle était copiée dans l'Université, dans ces ateliers oii la miniature était scrupuleusement surveillée et mieux revue que le texte, et d'où sortaient des œuvres (pii se ressemblaient quelquefois presque autant que des livres imprimés. Prenez les deux manuscrits 5o56 de l'Arsenal et 616 de Harley (voir p. 1 i/i). Leur texte n'est pas le même; ils ont été copiés sur deux originaux différents; mais tout, du parchemin aux couleurs des miniatures, révèle le même atelier et presque la main du même ouvrier. Voici une bien curieuse Bible; elle se trouve au Brittsh Muséum; c'est un second volume, le plus ancien manuscrit daté que nous ayons de la Bible historiale ( 1 Axx). Cette Bible a été copiée dans une prison; elle porte cette suscription (voir p. i88):r^En l'an 1012, cet ouvrage a été transcrit par Robert de la Marche, clerc, dans une prison de Paris, dont veuille le délivrer le Dieu qui rend justice aux bons! Amen. Te Deum laudamus.v Mais ne croyez pas que le travail de la copie ait été simplement le passe-temps d'un malheureux. Nous avons la preuve que le prisonnier copiait la Bible par ordre et sous la direction d'un entrepreneur. Le manuscrit est orné de miniatures assez grossières, sans or, et qui pourraient bien avoir été faites dans une prison. Mais, à côté de certaines d'entre elles, on lit encore les notes du maître peintre; elles sont d'une écriture différente de celle du prisonnier. Ces notes étaient la commande du travail. Voici, si je la lis bien, celle qui précède le livre de Daniel : «Un saint en une fosse o (c'est-à-dire avec) deus lions et qui grate les testes as (?) lions, w Ainsi, de même qu'aujourd'hui les prisonniers travaillent pour gagner leur pain, on employait au xiv" siècle un clerc détenu à copier la Bible française. Ce n'est lias tout. Le deuxième manuscrit daté de la Btble liistoriale, i)lus
jeune de cinq ans seulement (^Ars. ooSg : voir à la même page), est copié sans aucun doute sur la Bible du prisonnier; tout en est emprunté, jusqu'aux fautes du copiste et jusqu'à la souscription, dont le mot de prison a seul disparu, et à l'invocation au Dieu ftqui rend justice aux bonsw. Le copiste, Jean de Papeleu, demeurait dans la rue des Ecrivains, actuellement rue de la Parcheminerie. Voilà donc un texte , copié dans une prison, qui sert de patron aux copistes de Paris; ce texte est tout parisien, il est accompagné d'une litanie (voir p. 190) où l'on trouve jusqu'au nom de Passy.
On sait peu de chose sur les ateliers parisiens où la Bible était copiée, (les ateliers ne se trouvaient généralement pas dans les couvents. En effet, un moine de Saint-Victor ou des Jacobins n'aurait pas manqué d'insérer dans les litanies qu'on trouve dans le plus grand nombre des Bibles les noms des saints de son ordre. Or nos litanies sont toutes parisiennes ou normande^s , mais nous en avons très peu qui contiennent les saints d'un ordre religieux. La maison de Saint-Victor nous a donné un seul manuscrit de la Bible française, c'est un beau Psautier latin et français de la seconde moitié du xiv" siècle (fr. 962^ qui contient la traduction attribuée à Baoul de Presles. Le manuscrit a-t-il été copié à Saint-Victor même? La chose est fort peu probable, car on y voit (fol. 17) une grande miniature où David est assis sous un dais fleurdelisé, et qui est entourée de la bordure aux trois couleurs, rouge, blanc et bleu, qui est, plus ou moins, la marque de la librairie parisienne. Mais le Psautier commence par un prologue attribué à saint Augustin, patron de l'ordre. Le calendrier contient, en rouge, à côté de la translation de saint Nicolas, tda dédicace de l'église de saint Victor martir?) et ffla suscepcion des reliques saint Victor», et, dans la litanie, le nom de saint Victor est répété trois fois. Plusieurs autres manuscrits proviennent des couvents de Paris, mais nous n'avons pas de raisons de penser qu'ils aient été faits dans ces maisons.
11 faut parler tout autrement d'un manuscrit récent, mais
d'un vif intérêt, de la Bible des Grands- Aiigustins de Paris (Maz. 53/i). C'est le premier volume d'une Bible historialc; il porte Veo) lihris de la bibliothèque des Grands-Augustins, et on va voir qu'il est probablement sorti de ce couvent. L'écriture est de la fin du xv^ siècle, l'ornementation est fort distinguée, mais sans or, et d'un tout autre genre que celle des Bibles copiées dans les librairies de Paris. Le frontispice représente une école : le lecteur porte le froc des augustins; il est assis dans sa chaire devant un pupitre où est ouvert un grand livre; ses auditeurs, en robe grise comme lui, suivent sa leçon un livre à la main; sur les murs, dans la salle, partout des livres. Il est fort probable que nous avons ici la représentation , plus ou moins exacte, d'un cours d'Ecriture sainte aux Grands-Augustins de Paris en l'an 1/19^ : telle est, du moins, la date que donne le catalogue, peut-être sur l'autorité du deuxième volume, qui est perdu.
La Bible française était, avant tout, copiée dans les grandes librairies de Paris. Nous rencontrons assez souvent, sur les marges de nos Bibles, des notes qui étaient destinées au règlement des comptes de l'ouvrier. Dans le manuscrit HmI. 616, qui est du xiif siècle, on lit au bas du premier feuillet une note au crayon rouge qu'on a oublié d'effacer : «m' et demi et XXVI et. . . ,5? c'est-à-dire : 876 feuillets. La suite, qui n'est plus lisible, marquait probablement le nombre des images. La Bible A f. 1 de Sainte- Geneviève, écrite au commencement du xiv" siècle , montre aussi au commencement de l'Apocalypse (fol. 268 v") une note du libraire : «Liquel livre est en xliih koiers;:? le manuscrit A f. 2 de la même bibliothèque, qui est du même temps, porte sur un feuillet resté en blanc (988 v") cette note au crayon rouge : «xxx uns quaiers de premiers.?? Nous possédons même le reçu d'un copiste. Le manuscrit 1906 de la bibliothèque de sir Th. Phillipps, signé en plusieurs endroits du nom de Cobn Nouvel et daté de i368, montre, audessous de YExpUch Apocalypsis, ces mots : et s'a l'argent», c'està-dire il est payé. C'est la quittance de l'écrivain.
Parmi les marques les plus curieuses de la librairie parisienne, il faut compter avant tout la bordure tricolore (bleu, blanc et rouge) que nous trouvons autour des miniatures de vingt et une Bibles françaises. Nous n'avons rien à dire, après M. Delisle '^', sur l'origine de cet insigne. On a voulu y voir une caractéristique des manuscrits exécutés pour Charles V. M. Delisle, au contraire, a établi qu'un très petit nombre des manuscrits qui en sont ornés peuvent être attribués aux enlumineurs du roi. Bien plus, on trouve la bande tricolore sur plusieurs pages d'un manuscrit (^lal. i3 836) qui semble dater du règne de Philippe le Long (i3 16-182 a). L'examen de nos Bibles confirme le jugement de M. Delisle. La bordure tricolore est bien antérieure au règne de Charles V, puisqu'elle se voit autour des peintures de la Bible du roi Jean, perdue à Poitiers (19 Du), et de celles de la Bible 1 7 E vu, qui est datée de 1 3 5 6 et 1 3 5 7 ; elle n'est pas spéciale aux manuscrits royaux, puisque le Psautier (//'. 962) exécuté pour Saint-Victor dans la seconde moitié du xi\^ siècle la porte également. Les couleurs n'en sont même pas constantes : certaines bordures de la Bible y5\ 20 090 sont carmin, blanc et rouge; celles du Psautier add. i5 29^ sont de couleur blanche et rouge seulement; dans une Bible exécutée en Angleterre {^add. 162/17), ^^ troisième couleur est tantôt bleue, tantôt rose. Bappelons d'ailleurs que les trois couleurs bleu, blanc et ronge, ont été regardées, depuis l'origine de l'art chrétien, comme représentant l'arc-en-ciel. Dans les manuscrits anciens comme dans les mosaïques , les ailes des anges sont tricolores, et dans plusieurs manuscrits, tels que celui de Sainte- Geneviève (A f. 1), l'univers est peint aux trois couleurs. La bordure tricolore n'était du reste pas même la marque exclusive de la librairie parisienne; elle se rencontre non seulement dans le manuscrit anglais dont il vient d'être question, mais encore dans la belle Bible exécutée, au milieu du xiv^ siècle, pour la famille anglaise de Welles (/?'. 1 ). Il est donc certain que la bande
''' Ijo Cabinet des manusn-ils , I. 1 , p. 87 et suiv. ; comparez le vol. III, passim.
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aux trois couleurs était, au xiv" siècle, un caractère de distinction qu'on aimait à donner aux beaux manuscrits dans la librairie parisienne, que nos rois et leurs fils se sont approprié et qu'on a imité jusqu'au xv" siècle et contrefait à l'étranger comme la marque de la première librairie du monde '^l
Il ne sera pas sans intérêt de se demander à quelle époque la Bible a été le plus souvent copiée. Nous pouvons répondre sans hésitation : au xiv" siècle. La statistique dont les résultats vont être donnés porte sur i85 manuscrits entiers ou partiels de la Bible française. Elle diminue peut-être la part du xv"" siècle, car il n'y est pas tenu compte des Bibles imprimées; mais il faut dire qu'à part une impression inaperçue faite à Lyon vers 1/177, la Bible française n'est sortie des presses que dans les dernières années du siècle.
Voici les chiffres pour chaque époque :
xji" siècle : 3 manuscrits.
Entre le xif et h x m' siècle : 10 manuscrits, dont 7 Psautiers.
XII f siècle : 9 a manuscrits, dont 10 Bibles.
xiY^ siècle : 87 manuscrits, dont 53 Bibles.
Entre le xiv' et le xv" siècle : 10 manuscrits, dont G Bibles.
xv^ siècle : 53 manuscrits, dont 3o Bibles.
('^ Liste des Bibles à bordure tricolore : BibliotiiÎ';que natioxalk, /r. 1 (Bible de J. de Welles, Angleterre, milieu du xiv" siècle). — 5 (Bible bistoriale, xiv" siècle).
— 1.07 (Bible bisloriale, vol. II, xiv" siècle). — ir)8(R.de Presles, xiv'' siècle). — 169 (Bible bistorialc du duc de Berry). — 161 et 16a (Bible historiale, xiv" siècle).
— 169 (Nouveau Testament, xiv" siècle). ■ — 962 (Psautier de Saint-Victor, deuxième moitié du xiv" siècle). — 1766 (Evangiles elEpîtres, xiv° siècle). — 5707 (Bible de Charles V, i363). — iSSgS et 15.896 (Bible historiale, xiv° siècle). — 20089 (Bible historiale, xiv'' siècle). — 20090 (Bible historiale des ducs de Berry et do Nemours). — GnENOBLE, 76 (R. de Presles, xiv° siècle). — Briiinh Miiseum, 17 E vu (Bible historiale, 1356). — 19 D n (Bible historiale du roi Jean, avant i356). — Add. 15 2^7 (Bible historiale d'origine anglaise, xiv° siècle). - — Bibliothèque de SIR Th. Phillipps, 1906 (Bible historiale, i368). — Bibliotuèqci; de lord AsHBl!li^- HAM, App., 7 (Bible historiale du duc de Berry). — Copenhague, Tlwtt , 6 (Bible historiale paraissant avoir appartenu à Charles V). — Musée WESTnEE\EN, Bible de .1. de Vniidélnr, i37 i .
(jomme on le voit, le xiv'' siècle est la grande époque; c'est à ce siècle que remontent les plus nombreux manuscrits.
Parlons maintenant de la manière dont était dirigée la décoration des manuscrits. Ici les renseignements abondent. Parfois l'entrepreneur du travail dirigeait ses artistes en crayonnant sur la marge le brouillon du dessin (ainsi dans le manuscrit Harl. 6t6, souvent cité, dans la Bible 18 D viii, qui date des environs de i36o,et ailleurs); plus souvent, il leur marquait leur tâche par des notes fort détaillées. Nous en avons vu quelques-unes sur les marges de la Bible du prisonnier. La Bible du roi Jean a conservé un certain nombre de ces indications manuscrites. On y lit, en tête de l'Epître aux Epbésiens : ^\]n Apostre qui presche as v b[ome]s et tient un livre d'Euvangiles,w et devant la première Epître à Timothée : «Un Apostre rent grâces a Dieu et raconte la parole de l'Evangile as evesques et [au] peuple, v Voici un spécimen des notes qu'on remarque dans la Bible A f . 1 de Sainte-Geneviève (vol. II, fol. 219 v°); c'est le projet de la miniature d'une des Epîtres de saint Paul : «Une église et un home pelé (c'est-à-dire chauve : c'est saint Paul) qui baille un livre a cens qui sont a l'entrée de l'église. 5j J'emprunte la note qui suit au manuscrit igo6 de sir Th. Philh'pps, qui est daté de 1068: elle se trouve en tête du livre des Juges; le libraire a fait erreur et a marqué ici la place de la naïve miniature du livre de Ruth : «Un homme couchié dedenz un lit dormant, et y ait arbres autour, et une damoiselle en chemise qui se couche ou lit. ji Ces deux derniers mots ont été effacés et remplacés par : «aux pies du lit.?? Dans le manuscrit 960/1 de la bibliothèque de Bourgogne, qui est daté de i355, le Cantique des cantiques a pour titre : «Une ymage de la raere Dieu??, et au bas de la page on lit ces mots : Htc erit Virgo Maria. . . paiera et spkndens, amplexata cum Christo. Voici, d'après le même manuscrit, le projet de la miniature qui est en tête du livre d'Esaïe : Hic est unus lionio antiqus infra ununi lignum, et duo qui sécant euni per médium. Le manuscrit 0001 et 900'î de la même bibliothèque, qui est du xv' siècle, nous ré-
vêle, par les nombreuses notes qui sont sur ses marges, tout le secret du travail de l'enlumineur. Voici les instructions données au peintre pour quelques-unes des miniatures de l'Apocalypse : Chaj)itre x : « Une aigle qui resgarde vu anges qui sont placés en coustez darriere et gens qui sont sus une mer de verre qui tiennent livre et en quoy il chantent, v Chapitre xiii : « Une aigle qui parle a l'ange qui lui moustre une cité abattue.» Chapitre XV : ç^ Une beste en manière de lieupart qui a la bouche de lion et les pies d'ours et a vu testes et et dix cornes et sus chascune corne une [couronne], et sains Jehan qui est en forme d'aigle. » On voit qu'ici encore les miniatures sont transposées. Les grands et beaux frontispices dont sont ornés ces deux volumes ne sont accompagnés d'aucune description; la chose n'était pas nécessaire : l'artiste les a copiés trait pour trait sur le manuscrit 902/1 et 9026, qui provient également de la bibliothèque de Philippe le Bon.
Les signatures de miniaturistes sont rares; nous pouvons en montrer une qui semble avoir pour objet le règlement du salaire du peintre. Un grand nombre des miniatures du manuscrit A f. 2 de Sainte -Geneviève sont accompagnées d'un G marqué au crayon rouge, et une note à l'encre, qui se lit au folio 87 v°, explique cette initiale par les mots : k C'est Geufroi de Saint Ligier. 53 Au reste, cette note est confirmée par la signature complète du peintre, qu'on trouve au bas du foho 56 , écrite du même crayon rouge : «Gefroi de Saint-Ligier '^>. 55 Mais l'artiste n'était guère qu'un manœuvre; son travail lui était si exactement prescrit qu'on peut lire encore au folio 3 du manuscrit ^r. 8, sous la couleur blanche, le mot ^^ blanc 37. On voit par cet exemple combien c'était peu de chose, au commencement du xiv' siècle, que les peintres qui travaillaient à illustrer la Bible.
Pour montrer combien l'enlumineur était peu libre, je vais copier quelques-unes des directions données au peintre pour le
O Comparez Paris et ses Historiens au xiv' siècle, p. ^65.
Psautier dans deux manuscrits, l'un du xiv" siècle et l'autre du xv". Mais je dois donner d'abord une brève explication de l'illustration traditionnelle du Psautier.
Le Psautier est un livre d'Eglise; c'est pourquoi dans toutes les Bibles latines et françaises du moyen âge il est divisé, comme dans les offices , en sept fx nocturnes v , correspondant aux sept jours de la semaine et commençant aux Psaumes i, xxvi (Ad te, Domine, levavi^, xxviii (^Diœi : custod'iam), lu (^Divit insipicns), Lxvni iStdvum inefac, Deus'j, lxxx (^Exidlnte^ et xcviii i^Cantatey Avec le Psaume cix (^Divit Dominus Domino meo) commencent les r. Psaumes du cours 55. Le commencement de chacune de ces divisions est marqué, dans presque tous les manuscrits, par une ç^ histoire w , et le style de ces miniatures est presque exactement le même dans toutes les Bibles, soit latines, soit françaises, du moyen âge. Je vais montrer comment la tâche était prescrite au peintre chargé de décorer le Psautier; les notes marginales que je vais transcrire pourraient presque convenir à' n'importe quelle Bible du xiif, du xiv*" ou du xv'' siècle.
Manuscrit de lord Ashburnham i^Barrois. 110), de la première moitié du xiv^ siècle. Psaume xxvi. ^\ roi a genous d'un pié, et tient une de ses mains sus ses genous et l'autre main tient verssesiex,ledoi vers l'oeil et regarde Dieu, qui ist d'une nue. . . 11 (Comparez le verset t5 : Oculi mei semper adDommum.)
Psaume lxviii. kUu roi tout nu issant de terre, tendant ses mains vers le ciel et est en terre jusques au ventre, w Cette note contient une erreur; la miniature du psaume lxviii représente, dans tous les manuscrits, le roi David dans la mer; c'est le commentaire des mots : Intraverunt uquae usque ad animam meam, vem m altitudinem maris; notre libraire a regardé plutôt au mot: hijixus sum in limo profundi. Au reste, le peintre, qui avait certainement un modèle sous les yeux, a désobéi au libraire et a représenté David dans les ondes.
Psaume lxxx. «Un roi séant en une chaiere et a devant lui
])lniseiirs clochetos (ici il y en a trois) pendues en ordre et il i fiert de ii martiaus pour faire les soner et acorderw (verset 2 : Sumite psahmim, cl date lympanwn). On pourrait presque classer les manuscrits du Psautier suivant qu'ils ont à cet endroit trois cloches, cinq cloches ou une roue de carillon.
J'ai dit tout à l'heure que notre miniaturiste, outre les notes du libraire, avait un type sous les yeux. Il est facile de reconnaître de quelle famille était ce modèle. En tête du Psautier se voient deux miniatures : la première représente David et Goliath, celui-ci ayant sur son bouclier une figure de monstre. Cette ligure se trouve toute semblable dans deux manuscrits, l'un à Troyes et l'autre à Gheltenham (i()o6), et, chose singulière, ces trois manuscrits représentent trois textes différents, preuve que le peintre ne travaillait pas toujours sur le même modèle que le copiste.
Le manuscrit 19 D vi du Britisli Muséum, du xv'' siècle, ne nous donne pas le nom du peintre, mais peut-être la signature du libraire. La note qui accompagne la miniature du psaume lu est suivie des lettres «Jo. M.v, qui paraissent bien la signer. Le style des miniatures de ce manuscrit est déjà, on va le voir, quelque peu infidèle à la tradition :
Psaume 1. «Soit fait [un roi jouanjt de la harpe, presens pluseurs [homes].» Ces «plusieurs hommes» sont étrangers à la coutume.
Psaume xxvi. On lit encore : « . . . son doy. . . »
Psaume lu. «Soit fait un fol qui mort un chien par la queue et [tient] d'une main une masue. » Ceci est le style postérieur. Dans les anciens manuscrits, le fou dévore un pain (v. 5 : qui dévorant plebem meam ut cibum panisy Je ne sais comment s'est introduite la singulière image de l'homme qui mord un chien. A-t-on peut-être lu : ut cibum canis ?
Psaume lxvhi. «Soit fait un roy les mains jointes en une rivière, et Nostre Sire parmi une nue. . . »
Psaume lxxx. «Soit fait un roy assis qui [fiertj do ii marteaux sur cinq campanez. » (Voir plus haut.)
Psaume xcviii. «Soit fait pluseurs chanoins a un lutrin et un roy (ceci est en dehors de la tradition) qui [prie] Dieu en une nue. n
Psaume cix. 'tSoit fait le Père assis. . . » C'est l'image de la Trinité.
Je voudrais pouvoir décrire les miniatures d'un petit norahre de Bibles et montrer jusqu'à quel point les types étaient constants, et combien il est vrai que la trachtion dominait toute l'illustration des manuscrits. Cette tradition n'est pas spéciale aux Bibles françaises; elle se formait à Paris dès le xif siècle; elle a pris ses premiers développements dans les Bibles latines de l'Université, copiées au milieu du xiif siècle ^^^; de là, elle a passé dans les premières Bibles françaises et, toujours grandissant, elle s'est imposée aux Bibles historiales. Je ne donnerai qu'un exemple de la dépendance où est la Bihle historiale du xiv" siècle à l'égard de la Bible du xiif siècle : dans l'une et l'autre ''^\ une miniature du livre d'Esther représente, à l'ordinaire, Aman, nu jusqu'à la ceinture et sa chemise rabattue sur ses reins, pendu à une poutre qui repose sur deux pieux fourchus. Il existait au moyen Age une vulgate pour les miniatures de la Bible comme pour son texte. Dans l'illustration de la Bible telle que l'a créée la librairie parisienne, tout était tradition.
^'' Voir plus haut, p. i5i et suiv.
Î-' Manuscrits 5o56 et .5059 do l'Aisenal, etc.