CHAPITRE ÎI
A tout seigneur, tout honneur. La famille royale de France mérite non seulement la première place dans la liste des propriétaires de Bibles françaises, mais une place hors de pair. Il est vrai que le grand amour que les rois de France ont porté à la traduction de la Bible en français n'est pas de date ancienne. Non seulement nous n'avons pas la preuve que saint Louis ait fait usage de la Bible française, mais nous pouvons conclure le contraire du langage des chroniqueurs'''. 11 se peut cependant qu'«un Psautier en françois et latin, la couverture losengée a perles et brodée des armes de Jainville,w qui était conservé dans la Librairie du Louvre '-^ ait été donné par Joinville au saint roi ou plutôt à l'un de ses successeurs. Mais la première personne dans la famille royale qui ail, à notre connaissance, possédé une Bible française, est la reine Clémence de Hongrie, seconde femme de Louis le Hutin '^'. La fille de Philippe le Long, «Madame suer Blanche, sereur meneur a Loncchamp,» nous a laissé les fameux manuscrits des Machabées et peutêtre des Bois (^Maz. 'yo) et une belle Apocalypse (Jr. 9 5 7 4). Le roi Jean mérite la première place entre tous les princes qui se sont occupés de la Bible française. Sa Bible de chevet, une Bible liistoriak, ornée de la bordure tricolore'*', est restée en
''' Le conlésseiir de la reine Marguerite (Bouquet, t. XX, p. 79); Geoffroy de Beaulieu [ibid., p. i5).
'-' Le Cabinet des manuscrits, t. III, p. 118, n° 52 de l'Inventaire du Louvre.
^^' Douet d'Arcq, Novvemi BpciipH de comptes d'argenterie des rots de France, 187/1, p. 6/1 , n° 221.
**" \ oii' plus linul , p. tiSS.
Angleterre comme un souvenir des malheurs de notre pays. Mais la Bible de Poitiers ne peut être comparée à l'admirable manuscrit de Jean de Sy, qui porte la date de i355 et dans lequel la forme est à la hauteur du fond. Jamais sans doute, pendant plusieurs siècles, on n'a tenté, dans l'intérêt de la traduction de la Bible, une œuvre si parfaite que celle qui fut interrompue par la bataille de Poitiers. C'est là une œuvre de science et de goût, digne d'un roi de France.
Charles V, dit Christine de Pisan, faisait traduire la Bible Ken III manières, c'est assavoir le leste, et puis le teste et les gloses ensemble, et puis d'une autre manière alegorisée ^^\ 55 etc. Nous ne comprenons pas bien les termes de cette triple description. L'œuvre de Raoul de Presles, dont nous avons parlé en son lieu, est la seule traduction connue de nous qu'ait fait faire le roi, et elle est bien inférieure à la traduction commencée par Jean de Sy. Cette version n'est pas même entièrement originale. Nqus avons nu moins trois Bibles faites pour Charles V, l'une, quand il était encore dauphin, et, dans l'inventaire de ses livres, on trouve quinze Bibles françaises et cinq Psautiers f"^'.
C'est de Jean, duc de Berry, qu'il nous faut parler maintenant. Six Bibles et deux Psautiers nous sont connus comme lui ayant appartenu; il possédait neuf Bibles françaises'^'. On verra au catalogue des manuscrits la description de la splendide Bible historiale du fonds Harléien (/i38i et /i38â), la plus riche de toutes celles qui ont été faites par ordre de ce grand bibliophile. C'est le duc qui a fait peindre l'admirable Temple de la Science qui en forme le frontispice et où Avicenne et Averroès, Platon, Socrale, Aristote avec Sénèque, Priscien, Cicéron, Pythagore «le musicien», Archimède et Ptolémée sont rangés à l'entrée du ciel autour de la Sagesse. C'est peut-être à son inspiration qu'il faut attribuer les prologues dont
f'^ Faits de Charles V, III, xii, cilé par M. Dplislc {Lr Cahiiivl des niaiiusrrits , t. I,p. 38).
'^' Le Cabinet des manuscnis , I. !il, p. i i (i cl siiiv. ■' [hid. , p. 171 et siiiv.
^9li DE L'USAGE DE LA BIBLE FRANÇAISE AU MOYEN AGE.
la Bible d'Ashburnham-Place est enrichie. Nous savons de quelles mains le duc avait reçu les deux Bibles yy\ 169 et 20 090. Ces deux manuscrits, qui n'ont pas été faits pour lui, ont pourtant certains traits communs (voir p. 3o3]. Mais ce qui est remarquable, c'est que l'on peut suivre la généalogie de certaines erreurs de copie qui se perpétuent dans les Bibles du duc de Berry. C'est certainement au manuscrit 169 qu'est dû le nom de Vomi, qui se lit au lieu de Pioion, c'est-à-dire Rhegium, dans les Bibles du duc et dans quatre autres manuscrits (voir p. 2 1 1 , note) et qui a passé, sans doute, de l'un des manuscrits du duc dans les textes imprimés. On peut affirmer que les deux Bibles des bibliothèques de Harley et de lord Ashburnham n'ont pas été achetées par le duc, mais commandées par lui. Les manuscrits du duc de Berrv forment toute une famille, dont les ramifications s'étendent jusqu'au texte imprimé, ce qui n'a rien qui doive étonner, car Jean de Bély a probablement imprimé son texte d'après un manuscrit de la bibliothèque de Charles VIII. L'admirable Psautier /r. 18091, en partie décoré pour le duc par André Beauneveu. contient dans la litanie tous les saints du diocèse de Bourges '^\ Les armes de Bourbon et de Berry et les initiales couronnées .M B nous font reconnaître , dans le joli Nouveau Testament n° 989/1-9396 de la bibliothèque de Bourgogne, un livre copié pour la fdle du duc Jean, Marie de Berry, femme de Jean 1% duc de Bourbon '-'. L'admirable bibliothèque qu'ont laissée les ducs de Bourgogne, descendants de Philippe le Hardi, comprennit, à la mort de Philippe le Bon, vingt-trois exemplaires delà Bible ou des livres saints en français ^^l Quatre Bibles lilstoriales et un volume d'Evangiles nous ont été conservés; ils sont l'ornement de la Bibliothèque royale de Bruxelles.
('* La curieuse "Enlance de Nosire Seigiiourr», in-quarto imprimé sans date pour Auloine Vérard, «fut translatée a Paris de latin en l'ranrois a la requeste de très hauU et puissant prince Jehan, duc de Berry. . . , l'an de grâce mil ccclxxx.;?
('-) Comparez Le Cahinel des matinscrits , t. I, p. 167.
(') Barrois, BibJwtlii-fjue protiipographique ou librairies des Jlh du mi Jean, l*aris, j;83o,in--'i".
1> no PHI ETA IRES. 295
Les plus belles luiiiialures d'un de ces maiiascrits (yo-^^elsuiv.) ont été copiées sur une autre Bible(yooi et suiv.) de la même bibliothèque ducale; il est donc à penser que, de même que Charles V et le duc de Berry, les ducs de Bourgogne se plaisaient à faire copier la Bible française. Nous n'avons pas à parler ici de la splendide Bible morahsée de PhUi[)pe le Hardi, qui est un des plus beaux trésors de notre Bibliothèque nationale (yi-. 167), A côté de ce livre sans égal, le département des manuscrits conserve une belle Apocalypse (^fr. i.SoyG), dans laquelle il faut sans doute reconnaître le numéro 20 '7 2 de l'inventaire des livres de Philippe le Bon. Les armes du duc d'Orléans se voient sur les marges de la Bible//*. 107. On sait que Louis et Charles d'Orléans ont consacré des sommes importantes à l'achèvement de la Bible du roi Jean; Louis d'Orléans n'a pas moins dépensé que le duc de Berry pour illustration et la reliure de ses Bibles françaises ^^\ et plusieurs de nos plus beaux manuscrits portent encore la marque de la bibliothèque de Blois. La grande Bible [fr. 6 et 7) qui porte la signature « Berry ?5 est également signée de Pierre et de Jean, ducs de Bourbon. Pierre de Bourbon a de même mis son nom au-dessous de celui du duc de Berry sur la Bible Harl. /i83i. Mais nous n'avons pas à écrire, après l'auteur du Cabinet des manuscrits, l'histoire de la Bible française dans les librairies des châteaux de la famille royale. Plusieurs de nos Bibles françaises proviennent de Charles VI; Isabeau de Bavière a fait traduire la Passion par Gerson , comme la première femme de Philippe de Valois, Jeanne de Bourgogne, avait demandé à Jean de Vignay la traduction des Evangiles et Epîtres des dimanches. Le confesseur de Charles VII, Jacques Le Grant, paraît avoir travaillé à la traduction de la Bible; enfin, le confesseur de Charles VIII, Jean de Bély, a fait imprimer la Bible hisloriak par ordre du roi.
La famille rovale d'Angleterre a laissé ses armes sur plusieurs
-'' Le Cabinet des iiianiiscrilii , 1. I, p. cjcS à 1 1 'i et 175.
de nos plus beaux manuscrits. Le beau Psautier de la bibliothèque de Munich montre l'image et le blason de la reine Isabelle de France, femme d'Edouard II et fille de Philippe le Bel. La reine Jeanne, femme de Henri IV, a mis sur le manuscrit f}\ 2 son initiale, sa devise : ^^Toul diz bien'? et sa signature : c^Jehanne, royne d'Engleterre, ducesse de Bretaigne, fille de roy de Navarre. ■)•> La plus belle de toutes les Bibles françaises qui aient jamais été exécutées est sans contredit celle d'Edouard IV {Briûsli Muséum, i 5 D i et i 8 D i\ et x). Le dernier volume est daté de Bruges i/iyo et signé r^J. Du Ries 55; par une singulière anomalie, le volume II est daté de neuf ans plus tard. Sur les marges, on voit la rose blanche d'York, les armes de France et d'Angleterre, avec la couronne royale et la devise : t<; Dieu et mon droit 55.
Un petit manuscrit qui contient ç^les vn Pseaumes en françoys , allegorisées v , et qui se trouve à Ashburnbani-Place ( Barrois, 9o3), a conservé le nom du roi de Navarre, Charles le Noble. On y lit une curieuse prière pour les amis et même pour les ennemis de Charles de Navarre: kO Sire, doulx Dieu, aies merci de moy. . . Je ne te reclame pas de peu de chose, Sire. . . Que tu veilles regarder en pitié les âmes. . . du roy Charles le Quint, du duc Phelippe de Bourgoingne. . . Que tous roys, princes chrestiens, et par espetial ceulx du sans royal de France et de tous leurs parens et afiins vueillez avoir en ta sainte garde, c'est asavoir le roy Charles de France, si que dit est, le roy Loys de Cécile, le roy Charles de Navarre, par lequel commandement et voulenté ceste presant oeuvre est faitte, laquelle au proffîst de son ame soit, le duc Jehan de Berrv, le duc Jehan de Bourgoingne, le duc Loys de Bourbon, leurs enfans, leurs frères et de tous ceulx de leur lignage, v Voici donc un ouvrage de dévotion écrit, entre les années i/io/i et i/iio, aux frais du roi de Navarre et d'après ses volontés, dans lequel il a ordonné d'insérer une prière en faveur de ceux qui , pendant la vie de son père , avaient été les objets de sa haine la plus cruelle.
Parcourons la liste des grands [lersoimages dont nous trou-
vons les signatures sur ies marges de nos Bibles. La Bible ôoSq de l'Arsenal porte le nom et les armes du connétable de France, Charles d'Albret, mort à Azincourt. Une autre Bible, qui est à Saint-Pétersbourg, montre également les noms d'un grand nombre de princes de la famille d'Albret jusqu'à Henri IV, L'infortuné duc de Nemours a signé une des Bibles du duc de Berry, le manuscrityr. 20 090, sur les marges duquel on voit ses armes portées par un ange et l'anagramme de sa devise : «Fortune d' amis 55. Tanneguy du Châtel a possédé une Bible, aujourd'hui perdue, qui a appartenu à la ville de Paris ^'\ de même que Raoulet d'Octonville, le meurtrier du duc d'Orléans, avait donné au duc de Berry la Bible fr. iSg. Jean Harpedenne, seigneur de Belleville et de Montaigu, mari de Marguerite de Valois, fdie légitimée d'Odette de Champdivers et de Charles VI, avait reçu, en i/iio, du duc de Berry, la grande Bible qui est chez lord Ashburnham. Les catalogues appellent cette belle Bible the Bouillon nianuscript, parce qu'après avoir passé par les mains d'un grand nombre de propriétaires, parmi lesquels on remarque le maréchal de Vieilleville, un d'Epinay, un Villeroy et plusieurs Habert de Montmort, elle échut, au xvnf siècle, au dernier duc régnant de Bouillon, qui la donna à son fils adoptif, Philippe de la Tour d'Auvergne, qui fut amiral au service de la Grande-Bretagne. Parmi les grands seigneurs qui ont signé nos Bibles, nous trouvons encore le duc de Savoie, Philippe sans Terre (f 1 ^97)» dont la signature presque illisible accompagne celle du duc de Berry sur le manuscrityr. 159. Peut-être la tenait-il du chef de sa femme, Marguerite de Bourbon, descendante du duc de Berry. Béraud III de Clermont(f 1-^126) a fait peindre son écu en bannière et son cimier sur le manuscrit Lavallière numéro 2 [fr. 20 089). Tous les manuscrits que je viens de citer, sauf un seul, sont des Bibles historiaks. Sur un manuscrit semblable, qui porte le numéro y du fonds de Thott à Copenhague, on voit les armes de Clèves, la devise «A jamais»
'' Calniofjuc des manuscrits de la ville de Paris, à la bibliothèque de riiistiliil.
et la signature de Philipjjc de Clèves (f iSaS), dont le père avait épousé en secondes noces une fdle naturelle de Philippe le Bon, duc de Bourgogne. La famille de Groy mérite une mention particulière. La précieuse Bible du xv" siècle dont le volume Il forme le numéro 6268 du fonds français porte les armes deCroy, la Toison d'or, un cœur couronné, avec la lettre G et les devises : ^Je soutiendray Croy )5 et «J'aime qui m'aime». Ces emblèmes désignent probablement le marquis de Benty, Guillaume de Croy(f 1 565). Charles de Croy, prince de Chimay (f 1527), mari de Louise d'Albret, sœur du roi de Navarre et qui fut parrain de Charles- Quint, possédait deux Apocalypse. dont l'une est conservée à Lincoln Collège, Oxford ; l'autre est le manuscrit de M. deCoussemaker, récemment acquis par la Bibliothèque royale de Bruxelles. Le même Charles de Croy a signé la grande et admirable Bible d'Iéna. Ce manuscrit, d'une richesse exceptionnelle, est orné d'un très grand nombre de belles miniatures toutes en losange, dont chacune est composée de cinq sujets, un au milieu et quatre dans les angles. Dans les angles comme dans les initiales ornées, on voit constamment un blason dans lequel il est facile de reconnaître les armes de Croy-Chimay, c'est-à-dire les armes de Croy chargées en cœur de celles de Craon et brisées d'un lambel; puis on trouve sans cesse répétée la devise 'xnox sevl», avec un petit monogramme où l'on distingue les lettres H et P et une curieuse figure qui semble être un encensoir. Quel est le personnage que désignent ces emblèmes? Il est facile de le reconnaître. Le père de Charles de Croy s'appelait Philippe, et il avait pour mère Marie de Craon : c'est l'explication de son chiffre et de son blason. On a dit que le beau manuscrit des Croy avait appartenu à Sibylle de Clèves, femme du protecteur de Luther, de l'électeur de Saxe, Jean-Frédéric le Magnanime. 11 paraît en effet que notre Bible provient de la bibliothèque de Wittemberg, mais les seules armes qu'y ait trouvées M. Reuss, à la bonté et à la science duquel je dois la description de ce beau manuscrit, sont, après les armes de Croy, celles d'un prince de la maison de Nassau.
L'Angleterre nous montre les signatures du frère de Bedford, Humphrey, duc de Gloucester (yK 2), de Jean Stanley, qui lui a donné sa belle Bible française, de Thomas Croftys, écuyer, qui, avant de mourir en i/t/ia chez les religieuses de Bungey, donna aux chanoinesses de Flixton un Ancien Testament en deux volumes, dont le premier est à VUniversity Library de Cambridge. Le comte de Salisbury, WilHam Montagu, acheta pour 100 marcs la Bible qui «fut prise avec le roi de France à la bataille de Poitiers 55 (ly D n), pour en faire hommage à la comtesse Elisabeth, sa compagne. N'oublions pas le nom de M. (Marie?) Arundel, que nous trouvons, avant celui de la reine Jeanne, sur la Bible du duc de Gloucester (fr. 2). Les armes de la grande famille de Glare se voient, sur le pennon d'une trompette, dans la Bible historiak fr. i56, qui a appartenu à la famille royale d'Angleterre, avant d'être achetée par Louis de Bruges. Une autre Bible, qui fut la propriété du même bibliophile, porte dans les enjolivements de ses miniatures, ainsi qu'on le verra tout à l'heure, toute la généalogie des de Welles. On voit que la noblesse anglaise a rivalisé avec les grandes familles de France pour la possession de ce trésor des bibliothèques du moyen âge , la Bible française.
Je ne peux énumérer tous les seigneurs et tous les riches bourgeois qui ont possédé la Bible en français. La liste des propriétaires de la Bible s'augmentera encore lorsqu'on aura pu déchiffrer un plus grand nombre de blasons. Je nonnnerai seulement, pour ne pas parler des grandes familles d'Italie, des Visconti <i^ des d'Esté ''^', des Gonzague'^^ et des Malatesta '*^ les Luxembourg, les Laval, les delà Baume en Bourgogne, les Lévis, comtes de Villars, les Crèvecœur, et, dans la petite noblesse, ?t honorable homme, Pierre de Costellin, chevalier, 5? qui donna, au xiv^ siècle, à sa mère la Bible /r. 3 98. C'est sur la
''' Le Cabinet des manuscrils , l. 1, p. 12 5-1 36.
'^' Romania, t. II, 1878, p. A 9.
^-'^ Romania, t. IX, i88u, p. àr^']; voir aussi lo manuscrit /r. i().'i.
'''' Voir p. 2()(3.
garde de ce même volume qu'un propriétaire du xv' siècle , «Hunber Roys, de Borg on Broyse», a écrit ces vers macaroniques :
Qui ce livre emblera ,
Proplcr suant malitiam
Au gibet pendu sera, etc. '"'.
Un rang particulièrement honorable appartient, dans cette énumération. aux nobles et aux bourgeois de Metz. C'est de Metz que l'attention de la papauté fut, pour la première fois, attirée sur l'usage que le peuple faisait de la Bible. Metz nous a légué deux de nos plus beaux textes, l'Evangéliaire et le Psautier lorrains, dont les manuscrits ont conservé les noms des familles d'Esch, de Barisev et de Gournav. La noble famille d'Esch, en particulier, s'est occupée de la Bible française pendant plusieurs générations. Un curieux manuscrit, que M. Bonnardot a retrouvé à Epinal '-', et qui contient toute espèce de notes diverses, jetées pêle-mêle au hasard de la lecture, constitue, pour ainsi dire, le livre de famille des d'Esch. Ces nobles messins y travaillaient au moins de iSgS à i /iGa; Philippe d'Esch, maître échevin en i/i6i, eut soin d'y copier, dans son patois lorrain, les Psaumes de pénitence. La guimbarde, emblème de la famille, qui orne encore une des tours de la porte des Allemands, SO' voit en j)lusieurs endroits du manuscrit; elle se trouve également sur le précieux Evangéliaire de l'an 1200 {^Arsenal, 2o83), avec les armes et la devise du fils de Philippe, Jacques d'Esch, maître échevin en i/i85.
La ville de Genève ne doit pas être oubliée ici. 11 s'est formé au xv" siècle, dans cette ville, comme une fanjille de manuscrils
''^ On Iroiive également, sur les marges dune Bible en vers [Jr. 2162), ces vers, écrits sans doute de la main d'un bourgeois de Metz :
Qui ce roumaiil anblernit, A maies forchos paridcrail.
Si femme et suit infant P.iiiroiit piiit a pnnclriiifnt.
^^) Bitll. Soc.nnr. tr.rlat , iiS^d, jt. (i'i.
(le la Bible dont le texte ne se retrouve pas ailleurs (Genève, 3 , et Lausanne, U (j85 et suiv.). Ce texte, auquel nous trouvons mêlés les noms du célèbre prévôt de Lausanne, Martin Le Franc, et d'un inconnu nommé Pierre Aronchel ou Aronche, remonte sans doute à un personnage dont je ne dirai qu'un mot ici, puisque M. Th. Dufour doit lui consacrer une notice qui sera d'un vif intérêt; c'est Jean Servion , ti; citoyen de Genève et premier varlet de chambre de l'empereur Fredericli et ecuyer d'escuverie de son très redouté S' Mons' le duc de Savoye.55 Ce paraît être une noble figure que ce gentilhomme genevois, qui a consacré plus de dix ans de sa vie (car les volumes III et IV, seuls conservés, datent des années ihbb à 1/162) à copier la Bible, qui prend soin de nous avertir, à la fin du Prologue sur Esaïe, qu'il a fait baptiser «ung joyne juif, de l'eage de xnii à xv, le XV jour d'oust mcccglviii : Dieu le face bon, ?5 et qui date cette note wde la veillie de Noelw. Jean Servion, fidèle au malheur, accompagna le comte de Bresse, son maître, dans sa prison de Loches, et c'est dans cette captivité qu'il dédia à ce prince infortuné, qui fut Philippe sans Terre, les ^^Gestez et croniques de la Mayson de Savoye», qui ont fait connaître son nom. Je ne peux m'em pêcher de citer, d'après la courte notice de M. Ed. de Murait '^', quelques mots de son Prologue sur le Psautier :
«Quant je Jehan Servion, netif et cytoyen de Genève, heux escript et acomply les 11 premiers volumes de la Bible, ... je povre pécheur heux poour et frémissement, commensay a penser comment mon Dieu ne m'avoit ne délaissé ne hoblié; car puissamment il m'avoit fait tant de grâce qu'il m'avoit maintenu en santé sans maladie depuis le commencement de mon oeuvre, et après que m'avoit aumenté de biens, de honneur et de chevance, et en ultrc qu'il m'avoit dejelté de moulls de misères, et que mouliz de mes ennemis il avoit fait mes amis, ensemble plusieurs aultres biens mondains; sy regarday que plus honeste
^'' Rpviir de (hroloinr cl de pliilf sophir , t. XI, l.nusîiiiiK?, iSy!^, n. 'i i /| .
occuppation ne pouvaye avir ne plus honorable oeuvre. Et ainsy je indigne pécheur priay mon Dieu en l'adourant par font de cuer entier qu'il lui pleust, par sa bonté, de moy donner grâce que l'avance puisse parfayre en la loange de luy et a la salvation de mon anme. . . 55 Jean Servion, qui a peint le «cerf 55 de ses armes sur les initiales de sa Bible, a mis tout son cœur à son travail : ^ie Servion, dit-il au commencement de l'Ecclésiastique, prie et requiers a toutes joynes gens qu'ils veuillent prendre plaisir a souvent lire ce noble et très hault ancien livre, jj Servion a retravaillé, retouché et mêlé de gloses la traduction usuelle de la Bible. Il a achevé son œuvre «l'an de grâce mil GcccLxii, le XX jour de octobre. Pries Dieu pour ly, se il vous plest, qu'il puisse vivre et morir en sa grâce et parvenir a la gloire de paradys. Amen, v
Il me reste à toucher un point qui est sans doute le plus intéressant de ce chapitre , et à parler de l'usage de la Bible française comme livre de famille.
Dans les familles protestantes de notre temps, la Bible est véritablement le livre de la famille. Au xvi* siècle , on avait coutume de relier sous la même couverture le calendrier, le catéchisme, la liturgie, la confession de foi et le Psautier. Depuis ce temps et jusqu'à aujourd'hui, beaucoup de parents inscrivent dans leur Bible la date de la naissance de leurs enfants et des principaux événements de l'histoire de la famille. On aurait tort de croire que cet usage de la Bible ait été totalement étranger au moyen âge. La Bible était, plus qu'on ne croit sans doute, le livre de la famille. A vrai dire, la Bible historiale, telle qu'elle a été copiée pendant deux siècles, était tout autre chose qu'une traduction de la Bible; c'était surtout une Bible d'usage, où la traduction était remplacée, pour une moitié de l'Ancien Testament, par une histoire sainte. Ce n'est pas tout : le Psautier qui y figure est moins un livre de la Bible qu'un livre d'Eglise. Non seulement il est traduit sur un mauvais texte latin, le texte gallican, dont l'unique mérite est d'être usité dans les offices.
mais le PsauticM' de nos Bibles historiales a toutes les divivsions et tous les appendices que lui a donnés l'usage ecclésiastique. Comme aujourd'hui encore dans le bréviaire, il est partagé, suivant le nombre des jours de la semaine, en sept k nocturnes 55, que suivent les ç^ psaumes du cours 55, et après les Psaumes viennent, presque toujours, les cantiques extraits de l'Ecriture sainte et qui se récitent dans l'église, le symbole d'Athanase et la litanie. Ce livre, on le voit, correspond presque aux Bibles du xvi^ siècle, complétées par le Psautier en musique, par la Liturgie et par la Confession de foi : tant il est vrai que, même dans la Réforme française, le moyen âge a laissé ses traces, au moins dans les formes de la piété.
On pourrait aller plus loin et montrer comment on trouve, au moyen âge, plus d'un point d'attache pour l'usage que le \vf siècle a fait de la Bible comme livre de la famille. C'est une étude attrayante que celle de tous ces blasons et de ces devises qui, pour celui qui sait les lire, attestent que le propriétaire d'une Bible a tenu à ce que les emblèmes de ses parents fussent joints sur les pages de sa Bible à celui de sa femme et au sien : peut-être plus d'une Bible ainsi ornée est-elle une Bible de mariage, donnée en ce jour par le mari à sa compagne. Telle est peut-être la grande Bible anglo-normande (^fr. 1) de notre Bibliothèque nationale, où l'on voit, à côté des armes du baron de Welles, très grand seigneur anglais du xiv° siècle, et de sa femme, Maud, fille de lord Ros, celles de leurs parents à l'un et à l'autre; telle est également la Bible des Crèvecœur [Maz. 582); telles celles des Lévis (Jr. 6 et 7) et des Derval (/r. i63). A la fin du moyen âge, nous voyons la famille de Pompadour marquer, à partir de 1/190. et jusqu'en i582, toutes les naissances qui la réjouissent sur les pages blanches de la belle Bible 1 906 de la bibliothèque de sir Th. Phillipps. La Bible des Pompadour est même un registre de baptêmes encore plus que de naissances, car les noms des enfants y figurent toujours accompagnés de ceux de leurs parrains. Mais nous pouvons remonter bnaucoup plus haut. On lit, sur la dernière page de
30/i DE L'USAGE DE LA BIBLE FRANÇAISE AU MOYEN AGE.
la Bible AL 2 de Sainte-Geneviève, le curieux acte de naissance dont voici la traduction :
«En l'an du Seigneur i3/ii, le jeudi après la translation de saint Martin (le 5 juillet), de nuit, environ deux heures avant le jour, est né, à la Roche-Maurice, Hervé de Léon, fils de très nobles parents messire Hervé de Léon et dame Marguerite d'Avaugour, père et mère; et ce fut au temps de la guerre pour le duché de Bretagne entre Charles de Blois, d'une part, et le comte de Montfort, de l'autre; il avait été conçu au retour de la guerre de nos seigneurs les rois de France et d'Angleterre. Qu'il vive aussi longtemps que Mathusalem, qu'il soit sage comme Salomon, robuste comme Samson, sauvé comme Simon-Pierre! Amen. Amen, v
Voilà donc une châtelaine bretonne qui, donnant le jour à un héritier en l'absence de son mari, parti pour la guerre, fait marquer sur sa Bible, à côté du jour et de l'heure de la naissance de son enfant, le souvenir des instants qu'Hervé de Léon a passés auprès d'elle entre deux prises d'armes. «Messires Hervis, comme bons chevaliers et qui amoit et queroit lez armes, w dut passer, à son retour du camp de Bouvines '^\ quelques jours à peine à la Roche-Maurice, car bientôt on le retrouve, presque seul des grands barons de Bretagne, dans l'armée de Jean de Montfort; son beau-père était dans l'armée opposée. Les pages de Froissart sont remplies de ses prouesses^'-'. Blessé dans son amour-propre, il changea deux fois de parti, et il osa défier le roi de France, au nom d'Edouard III, avant la bataille de Crécy. Mais le vœu de sa fidèle épouse ne fut pas exaucé. Le fils de ce chevalier ne vécut pas assez longtemps pour succéder à son père, et la fille unique d'Hervé de Léon apporta en i363, par son mariage, la vicomte de Léon à la famille de Rohan.
Tout autre fut le bonheur de Simon de Ryc, de ce seigneur
(') Le camp fut levé ie 97 septembre i3/io (Froissart, § 83; éd. Luce, vol. II, p. i36).
('' S i3f) pt 1^9; éfl. Lucp, vol. II, p. 1 1 9, 3i 1 et suiv.
de la Franche-Comlé dont la vie de famille nous apparaît connue entre les lignes de la grande Bible /r. 15870 et 15371. Ce manuscrit a pour nous d'autant plus d'intérêt, qu'il est, à notre connaissance, le seul texte de la Bible qui provienne de la Francbe-Comté ^^\
La Bible de Simon de Rye est marquée, au volume I, sous le frontispice, des armes de sa famille, et, au folio 1 du volume II, des mêmes armes parties de celles de la Baume. En beaucoup d'endroits on voit deux noms écrits d'une belle majuscule ornée : K Simon de Rye, Jebanne de la Baume j?, la devise «Uhesus, Maria 55, et les initiales S et J unies par un lacs d'amour. Les deux époux dont les noms sont ainsi entrelacés avaient été mariés, en juillet 1^97, au château de Marbos en Bresse. Leur union fut heureuse et leur vie consacrée à la piété. Jeanne de la Baume fut mère, en douze couches, de dix-huit enfants, dont douze nous sont connus par leurs noms. Elle était fdle de Guy, seigneur de la Baume-Montrevel, et nièce de Guillaume de la Baume, seigneur d'Illeins, chevalier de la Toison d'or et gouverneur de la Bresse et des deux Bourgognes, qui a laissé ses armes, brisées d'une étoile d'argent, sur une autre Bible française (Sainte-Geneviève, A f. 1). Jeanne de la Baume mourut en 1 5 1 7 et Simon de Rye en 1 5 1 8 ; ils reposent tous deux ensemble dans le chœur de l'égHse des Cordeliers de Dôle; c'est là qu'on lisait l'épitaphe de cette bonne mère, «qui connut douze fois les douleurs de l'enfantement et six fois donna le jour à des jumeaux, et répandit dans le monde, avec ses dix-huit enfants, un nombre infini de petits-enfants '-^ v
Ces deux époux ont-ils fait écrire leur Bible pour l'éducation de leurs nombreux enfants? On ne peut guère en douter, car leur Bible est fort différente de celles que nous avons si souvent rencontrées. Elle est écrite dans le dialecte de la Comté, et non seulement les formes, mais les mois eux-mêmes sont souvent
'') Voir S. Berger, Une Bible franc-comtoise en l'an i5oo [Mémoires delà Société d'émulation de Montbéliard , i883, sous presse).
'-' Guichenon, Uisloire de la Bresse et du Btigcy, li" partie, p. ho.
purement comtois. Le Psautier est suivi d'une litanie du diocèse de Besançon. Ce texte n'est pas traduit directement du Bréviaire de Besançon, mais on a ajouté avec soin, dans la litanie ordinaire des Bibles liistoriales, le nom des saints de la Franche- Comté. Après la litanie, Simon de Bye a fait copier une sorte de catéchisme fort différent de la Somme le Roi, que l'on voit partout. Ce catéchisme, (pie je n'ai pas trouvé ailleurs, contient d'abord l'explication de trois points : «La loi escripte contient trois choses, les commandementz, sacreraentz et les promesses. . . w Cette première partie du catéchisme est suivie de la morale, sous ce titre : ttLes xii abusion du siècle. La première est le saige sans oeuvre, le vieillars sans religion, le jeune homme sans obéissance, le riche sans almone, la femme sans chastetey, seigneur sans vertu, chrestien contencieux, lepovre orgueilleux, roy félon, avesque négligent, peuple sans discipline et peuple sans loys : par ceulx est suffoquée justice, jj La Bible elle-même est, en grande partie, enrichie de commentaires qui ne se lisent pas ailleurs et dont j'ai donné quelques exemples dans le mémoire indiqué plus haut. On y trouve, à côté des préceptes d'une fort bonne morale, la zoologie enfantine du moyen âge, exposée sous forme d'un commentaire du livre de Job. Tout, en un mot, dans ce livre, paraît destiné à l'éducation d'une belle et nombreuse famille, et notre Bible franc-comtoise est, s'il en fut jamais, une véritable Bible de famille '^l
''' M. P. Meyer a déjà indiqué, à la page .3i de ses Rapports, un exemplaire de la Passion traduite par J. Gerson {Brit. Mus., add. 9288) où Ton trouve les actes de naissance de deux familles, au xv° el an wi" siècle.
LES TRADUCTIONS MODEHNES. 307