‹ La Bible française au moyen ageChapitre 70 sur 137 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

INFLUENCE DES VERSIONS DU MOYEN AGE SUR LES TRADUCTIONS MODERNES DE LA BIBLE.

Les textes imprimés appartiennent à notre étude au même titre que les manuscrits. Au point de vue de la critique, il n'y a aucune différence entre un manuscrit du xv'' siècle et un imprimé de la même époque. Mais il nous faut dépasser l'horizon du moyen âge. Nous devons nous demander ce que sont devenues, entre les mains des imprimeurs, nos anciennes Bibles françaises, et quelle influence ces textes ont exercée. Cette recherche paraîtra peut-être téméraire au premier abord; nous osons pourtant espérer qu'elle ne s'achèvera pas sans apporter quelque lumière dans les esprits. L'histoire du texte imprimé nous révélera des relations étroites entre les anciens textes et les nouveaux, et elle nous dira que l'influence des anciennes versions françaises s'est étendue bien au delà des limites du moyen âge.

A la mort du roi Charles V, la puissance productive de la littérature biblique était à peu près épuisée. Il existe fort peu de textes bibliques en langue française qui soient postérieurs à l'an i38o. En dehors des Vies de Jésus et des Passions, qui ne sont pas des traductions textuelles de la Bible, on peut à peine citer trois ou quatre fragments de traduction appartenant au xv'' siècle. Le premier est une version du Nouveau Testament, qui nous a été conservée par un manuscrit de Louis de Bruges [fr. 907). C'est à peine un texte nouveau, car à toutes les pages on retrouve l'influence de la version du xiii" siècle, qui s'entrevoit, pour ainsi dire, par transparence, à travers le style du

rédacteur. Le deuxième fragment est une traduction des Epîtres de saint Paul, qui est conservée dans un petit manuscrit sur papier de la fin du xv" siècle, provenant de Mons (n" 46 1 g de la Bibliothèque royale de Bruxelles); elle n'a rien de commun avec nos anciens textes. La troisième version présente peu d'intérêt. L'auteur y déclare, dans la préface de la Genèse, vouloir K extraire le françoys du latin du livre de Genesis selon Texposicion de maistre Nicole de Lira , selon aussi l'exposicion que fist ung vénérable docteur, maistre Jacques Le Grant, qui translata ce livre de Genesis de latin en françois avec son exposicion. v Cette note est digne d'attention, car elle parle d'une traduction qu'aurait faite, au xv" siècle, le confesseur de Charles VII, connu du reste par beaucoup de travaux de théologie. Il paraît '^^ que cette traduction, qui s'étend jusqu'à la fin des livres des lîois, et qui date de 1/162, existait, en deux volumes, dans la bibliothèque du Collège de Navarre. Il faut sans doute reconnaître l'exemplaire du Collège de Navarre dans les deux volumes en papier qui existent à la bibliothèque Mazarine (n°' 63o et 63 1). Quand nous aurons rappelé encore le fragment picard de la bibliothèque d'Amiens (voir p. 26/1), qui n'est peut-être pas antérieur au xv" siècle, nous aurons dit tout ce que ce siècle a produit d'original pour l'œuvre de la traduction de la Bible.

Le xv' siècle est en effet, dans l'histoire de la Bible française, le siècle des manuscrits retouchés et des textes imprimés. Nous dirons d'abord un mot du premier texte de la Bible française qui soit sorti des presses, puis nous passerons aux grandes questions que soulève l'examen de la grande Bible d'Antoine Vérard,

Le Nouveau Testament, imprimé par Bartholomieu Buyer, parut à Lyon, à ce que l'on pense, en 1/177 ^^ 1/178; il porte les noms de Julhen Macho et de Pierre Farget; c'est une édition informe, sans gravures et sans ponctuation. La version qui est contenue dans ce précieux incunable est simplement celle du

(•' R. Simon, Criiiqnp do Du Pin, t. f, 1730, p. 39?.-397.

xiu" siècle, mais il ne serait pas facile de dire à quelle famille de manuscrits en appartient le texte. L'Apocalypse est sans glose. Cette édition, qui n'est que la reproduction servile d'un manuscrit de l'ancien texte, n'a exercé aucune influence. Toute l'autorité était réservée à la Bible de Jean de Rély. Cette célèbre édition parut, en deux volumes in-folio non datés, mais, d'après Van Praet^'', vers l'an i/i()6, cbez Antoine Vérard. M. Reuss a consacré aux textes imprimés une étude qui ne doit pas être abrégée ^'-^. Le savant Strasbourgeois a dressé la liste de seize éditions, dont la dernière date de i5^5, et qui, toutes, reproduisent plus ou moins fidèlement le texte revisé par Jean de Rély. Nous avons fort peu de chose à ajouter à la dissertation de M. Reuss. Notre tâche est uniquement de comparer et de classer les textes, et c'est à cet examen que nous nous permettons de convier le lecteur.

Quelle est la relation de la Bible de Jean de Rély, d'une part avec les versions du moyen âge, et d'autre part avec les Bibles françaises qui ont été imprimées après elle? Nous savons déjà, par M. Reuss, que la Bible de Jean de Rély n'est pas autre chose qu'une Bible historiale. M. Reuss a également établi f^' que la Bible attribuées Le Fèvre d'Etaples, et qui parut entre iBaS et 1 53o, est la source d'où sont sorties presque toutes les Bibles modernes. Il ne nous sera pas interdit de nous demander, à notre tour, si la première des Bibles modernes, la Bd)le de Le Fèvre, n'est pas en quelque relation avec la dernière des Bibles du moyen âge, la Bible de Jean de Rély.

La Bible de Jean de Rély est parfaitement étrangère au Nouveau Testament de Julien Macho, qui représente un texte absolument différent. Il ne faut pas un grand effort pour reconnaître

('^ Catalogue des Livres imprimés sur vélin de la bibliothèque du Roi, t. I, 1882, p. 4/1.

(-) Fragments , etc. Revue de théologie, t. XIV, 1857, p. 1 , 78 et 129.

('' Revue de théologie, 3° série, l. III, i865, p. 217; t. IV, i8()G, p. i -, t. V, 18G7, P* ^^i-

:M0 de L'USAGE DE LA BIBLE FRANÇAISE AU MOYEN ÂGE.

à quelle famille appartient le texte publié par le confesseur de Charles VIIL II est fort rapproché de celui des manuscrits du duc de Berry, et en particulier du manuscrit /r. 169. Il n'y a aucune imj>rudence à admettre que ce manuscrit, ou un autre semblable appartenant à la bibliothèque du roi Charles VIII, a fourni, pour la plus grande partie, le modèle de cette édition. L'Apocalypse est glosée à partir du chapitre xi. Pour le Psautier, que Jean de Rély paraît avoir rédigé à part, l'éditeur semble avoir eu d'autres sources. Il existe à la Bibliothèque nationale un très beau manuscrit, provenant de la bibliothèque de Blois (/rtf. 77A), qui porte les armes et le portrait de Charles VIII. Ce manuscrit n'est autre cbose que le Psautier de Jean de Rély. Soit dans ce manuscrit, soit dans les éditions imprimées, le Psautier de Jean de Rély semble se placer à côté de celui de Raoul de Presles, non sans présenter des rapprochements fort remarquables avec un autre manuscrit du duc de Berry, l'admirable Psautier yr. i3 091. Quoi qu'il en soit, la Bible de Jean de Rély tout entière fait partie de la série des versions du moyen âge, elle a sa place au milieu d'elles et elle s'en sépare fort peu.

La relation de la Bible de Jacques Le Fèvre avec celle de Jean de Rély est moins évidente, mais elle n'est pas moins certaine. Le Fèvre d'Etaples a traduit directement sur la Vulgate les livres liistoriques de l'Ancien Testament, que Jean de Rély n'avait donnés que dans le résumé de Guyart Desmoulins; mais pour les parties communes, y compris le Psautier, la version de Le Fèvre dépend certainement, en une certaine mesure, de celle de Jean de Rély, c'est-à-dire de la Bible historiale complétée. Jacques Le Fèvre avait si bien conscience de l'état de dépendance ')ù était sa traduction de la Bible à l'égard de la Bible de Charles VIII, qu'il déclare formellement, dans sa belle préface «a tous cbrestiens et chrestiennes?^, qu'il n'a fait que revoir l'ancienne traduction. Ce passage mérite d'être cité; M. Herminjard l'a reproduit'^' d'après l'édition de Simon du Boys, i525,

•'^ Corrcsiionduiicc des Ré/i>r>naleurs , t. I, p. lOo.

et je Fai collationné sur l'édition originale de i523"\ La préface de Le Fèvre commence par l'éloge, non pas de François P, mais de Charles VIII; c'est à ce roi que Le Fèvre attribue tout l'honneur de la traduction laite par Jean de Rély, wgrant annonciateur de la parolle de Dieu 55. v.Et présentement, dit-il, il a plu a la bonté divine inciter les nobles cueurs et chrestiens désirs des plus haultes et puissantes dames et princesses du royaulme^-^ de rechief faire imprimer le Nouveau Testament pour leur édification, afin qu'il ne soit pas seulement de nom dict Royaume très chrestien, mais aussi de faict. Et leur a pieu qu'il ait esté revu et conféré a la lettre latine, ainsi comme la lisent les Latins, pour les faultes, additions et diminutions qui se trouvent en ceulx qui estoyent imprimez. Ce que, par la grâce de Dieu , a esté fidèlement faict. n

Ce texte est bien clair. Sans doute, la prudence, tout aussi bien que la modestie bien connue de Jacques Le Fèvre, devaient l'engager à s'effacer derrière le nom de Jean de Rély et à se couvrir' de l'autorité du roi Charles VIII. Mais l'étude du détail nous montrera que Le Fèvre a pu sans mensonge représenter son édition de la Bible, qui n'était pas tout entière imprimée à ce moment, comme une revision de celle de Jean de Rély. En comparant les premiers versets du livre de la Sapience dans la Bible de Jean de Rély et dans celle de Le Fèvre d'Etaples, on s'assurera que, comme le dit Le Fèvre lui-même, sa traduction n'est, par endroits, que l'ancienne, r revue et conférée à la lettre latine».

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