Mais encore , qui pouvait obliger deux
Ministres si précautionnés et si subtils à an aveu si considérable ? Je le dirai en peu de
cette y> mots : c'est qu'enfin ils ont reconnu qu'on ne » peut plus soutenir cet article de la Réforme :
leurs j, qii0n connaissait les livres divins pour » canoniques } non tant par le consentement y> de V Église universelle , que par le témoignage et la persuasion intérieure du Saint- » Esprit 1. Les Ministres ont bien senti que de » faire croire a tous les fidèles qu'ils vont con- » naître d'abord par un goût sensible la divi- » nité du Cantique des cantiques , ou du comy> mencement de la Genèse , ou d'autres livres » semblables , sans le secours de la tradition , » ce serait une illusion trop manifeste , ou , » pour enfin trancher en un mot , un franc j> fanatisme. De renvoyer les fidèles au con- » sentement de l'Église que, pour ne point » donner tout à l'inspiration fanatique , on » était forcé en cette occasion de reconnaître » du moins comme un moyen subsidiaire ; cela » serait dangereux : car à quelque prix que » ce soit on veut que ce consentement de l'É- » glise , moyen que l'antiquité a toujours
1 Conf. de Foi, art, iv.
» domié pour si facile , soit d'une rechercha si » abstruse et si embarrassante , que les sim- » pies n'y connaissent rien. Que faire donc ? » Le plus court a été de dire que la question » des livres canoniques et apocryphes , où il » s'agit d'établir le fondement de la foi et la » parole qui en règle tous les articles , n'ap- » partient pas k la foi , et n'est pas nécessaire » aux simples.
» Mais comme enfin il a bien fallu donner » aux simples un moyen facile de discerner les » livres divins d'avec les autres , à moins de » les exposer k autant de chutes que de pas , » on a trouvé ce moyen , dans nos jours , de » dire que la foi commence par sentir les choses » en elles-mêmes ; et que , par le goût qu'on a » pour les choses , on apprend aussi k goûter » les livres où elles sont contenues. C'est ce » que le Ministre Claude a dit le premier, cet » homme que les Protestants nomment main- » tenant leur invincible Achille *. C'est ce que » le Ministre Jurieu a suivi depuis : et voici ses » propres paroles 2 : C'est la doctrine de l'Ë- » vangile et delà véritable religion , qui fait » sentir sa divinité aux simples indépcndam-
i Dêf. de la Réf., pari, n, chap. 9, pag. 196, 2 Jurieu , SysL, liv. m, chap. 2, pag. 453.
» ment du livre oii elle est contenue ; et pour » conclusion : En un mot , continue-t-il , nous » ne croyons pas divin ce qui est contenu dans » un livre } parce que ce livide est canonique ; » mais nous croyons qu'un tel livre est cano- » nique , parce que nous avens senti que ce » qu'il contient est divin : et nous l'avons » senti comme on sent la lumière quand on la » voit , la chaleur quand on est auprès du y> feu , le doux et l'amer quand on mange.
» Ainsi , contre les maximes qu'on avait » crues jusqu'ici les plus constantes dans la » Réforme , le fidèle ne forme plus sa foi sur » l'Écriture; mais, après avoir formé sa foi en » lui-même , indépendamment des livres di- » vins , il commence la lecture de ces livres. » Ce n'est donc point pour apprendre ce que » Dieu a révélé qu'il les lit : il le sait déjàj ou » plutôt il le sent ; et je vous laisse à penser, » avec cette prévention , s'il trouvera autre » chose dans ces divins livres que ce qu'il aura » déjà cru voir comme on voit le soleil, et » sentir comme on sent le froid et le chaud. „ 2 : » Or, cela, c'est formellement ce qu'ensei-
Fanatisme ' ' l
de » gnent les fanatiques , comme il parait par
sa conformité » leurs thèses : car voici celles que les Quakers
avec celle Trembteurs , c'est-à-dire les fanatiques
des Quakers. L
j» les plus avérés , ont publiées , et qu'ils ont » ensuite traduites en français. » Et, après les avoir rapportées textuellement , et en avoir montré l'identité avec la doctrine des Ministres , Bossuet conclut ainsi : « Qu'on me » cherche un moyen plus sur de faire des y> fanatiques. La Réforme tombe à la fin » dans ce malheur, et c'était l'effet néces- » saire de ses enseignements. Je ne m'étonne » donc pas si M. Jurieu a tant déguisé l'accu- » sation que je lui faisais aussi bien qu'à » M. Claude , et s'il en a dissimulé la moitié , » c'est-a-dire, cette formation , pour ainsi par- » 1er, de la foi indépendamment de l'Écriture. » Pressé par la vérité, on hasarde de telles » choses dans un long discours , où les sim- » pies ne les sentent pas au milieu d'un em- » barras infini de questions et de distinctions » dont on les amuse ; mais s'il eût fallu dire » la chose en trois mots précis, dans un article » d'une lettre , on eût fait trop sentir à la Ré- » forme l'étrange variation qu'on introduit » dans ses maximes les plus essentielles ; et » tout le monde aurait frémi à un établissement » si manifeste du fanatisme , où l'on veut que » chacun juge de sa foi par son goût , c'est-à- » dire , qu'il prenne pour inspirations divines
Discussion entre Bossuet
et Leibniz sur le décret
» toutes les pensées qui lui montent dans le » cœur, en un mot , qu'il appelle Dieu tout » ce qu'il songe *. » On sent qu'il n'y avait rien à répliquer à des raisons si décisives , présentées avec cette assurance et cette force que la vérité seule peut inspirer.