‹ La Bible mutilée, profanée et contredite par les Protestants, ou opposition radicale entre l'Ecriture Sainte et le ProtestantismeChapitre 4 sur 20 · DO. VI · texte numérisé non relu

DO. VI

(2) Angelorum esta nutriviiti populum tuum el paralum panen de cœli> prwslitisti. Sap. XVI, 20.

(3) Luc. VI, 31.

(4) Tobie. IV, 10. ■

fils de David, a dit: « Il faut toujours prier et ne jamais cesser. » N'est-ce pas une allusion à ces paroles de Jésus, filsdeSirach: « Que rien ne vous empêche de toujours prier (i)? » Et ce passage de St. Paul: « Qui a connu les desseins de Dieu ou qui a assisté à ses conseils ? » n'estil pas une reproduction presque littérale de ces paroles du Sage : « Qui pourra connaître les desseins de Dieu, et qui pourra savoir ce qu'il veut(2) ? » St. Pierre, St. Paul, St. Jacques répètent à l'envi « qu'auprès de Dieu il n'y a point d'acception de personnes. » Us avaient pu lire cette vérité révélée déjà dans la Sagesse et l'Ecclésiastique (3). St. Jean décrit la Jérusalem Céleste presque dans les mêmes termes que

Tobie.

Nous aurions bien d'autres citations analogues à faire. Nous pensons qne celles-là suffi-

(l)luc, XVIII, l. -Eccli, XVIII, 21.

[i) Rom. XI, 81. — Sap. IX, 13.

(3) Ac. X, 34. -I Petr. I, 24. - Rom. II, l. Sap. VI, 8. — Eccli. XXXV, 13.

— Jac. H. 1.—

— Posent pour montrer la fausseté de cette assertion: « Les Évangiles et les écrits apostoliques n'ont jamais cité les Deuterocanoniques de l'Ancien Testament. » Mais serait-elle vraie, elle ne justifierait nullement l'exclusion de ces livres. Il n'est pas nécessaire qu'un livre, pour faire partie de l'Ancien Testament, soit cité dans le nouveau, car il faudrait alors en exclure le Livre des Juges, celui de Ruth et huit autres que Notre-Seigneur, ses apôtres et leurs disciples n'ont jamais cités.

Cette exclusion provient-elle du principe de quelques exégètes protestants qui n'admettent comme canoniques que les Livres reconnus tels par les anciens conciles et les Pères de l'Église ? Dans ce cas, elle ne serait pas légitime, et les Livres exclus doivent être réintégrés à la place qui leur a été désignée par les Pères des premiers siècles. Qu'on en juge par le tableau suivant :

Ont été considérés et cités comme Livres canoniques, comme Écriture, comme Livres divins, inspirés, prophétiques, savoir ;

Tobie, au IIIe siècle, par Clément d'Alexan drie, Origène, St. Cyprien;

Au IVe siècle, par St. Augustin, Alcime Avite.

Judith, au Ier siècle, par St. Clément de Rome ;

Au IIP siècle, par Tertullien, Clément d'Alexandrie ;

Au IVe siècle, par St. Jérôme, St. Ambroise, St. Hilaire;

Au Ve siècle, par St. Augustin, Alcime Avite.

Eslher, au IIP siècle, par Origène ;

Au IVe siècle, par St. Épiphane, St. Jérôme, St. Basile, St. Hilaire, St. Chrysostomc ;

Au Ve siècle, par St. Augustin, Avite.

La Sagesse, au Ier siècle, par St. Denis l'Aréopagite;

Au IIe siècle, par St. Irénée, Hégésippe; Au IIP siècle, par Tertullien, Clément d'Alexandrie, St. Cyprien, Origène;

Au IVe siècle, ,par Eusèbe de Césarée, St. Athanase, St. Basile, St. Hilaire, St. Épi-

phane, Lactance, Justinien, St. Grégoire de Nazianze;

Au Ve siècle, par Optât, St. Augustin.

L'Ecclésiastique, au IIIe siècle, par Clément d'Alexandrie, Tertullien, Origène,St. Cyprien;

Au IVe siècle, par St. Athanase, St. Basile, St. Éphrem , St. Épiphane , St. Hilairc , St. Ambroise, St. Jérôme, St. Chrysostôme, St. Grégoire de Nazianze;

Au V siècle, par St. Augustin, Optât, St. Fulgence.

Baruch, au IIe siècle, par St Irénée.

Au IIP siècle, par Clément d'Alexandrie, Origène, Tertullien ;

Au IVe siècle, par St. Athanase, St. Eusèbe de Césarée, St. Basile, St. Hilaire ;

Au Ve siècle, par St. Cyrille de Jérusalem, saint Chrysostôme, le concile de Laodicée, saint Augustin;

Les Machabées, au IIe siècle, par St. Denis ;

Au IIP' siècle, par Clément d'Alexandrie, Tertullien, St. Cyprien, Origène;

Au IVe siècle, par St. Grégoire de Nazianze, Lucifer de Cagliari, St. Ambroisc, St. Chrysostome, St. Basile ;

Au Ve siècle, par St. Augustin, Avitc -,

Les fragments de Daniel, au Ier siècle, par St. Ignace d'Antioche, St. Denis •

Au IIe sièele, par St. Irénée ;

Au III0 siècle, par Origène, Clément d'Alexandrie, St. Eusèbe de Césarée, St. Cy-

prien;

Au IVe siècle, par St. Athanase, St. Grégoire de Nazianze, St. Ruffin d'Aquilée, St. Jérôme, St. Hilaire, St. Épiphane;

Au Ve siècle, par St. Fulgence (i).

(1) Tous cas divers passage.-; sont cités au long avec indication précise des sources dans Genève plagiaire, par Coton, et dans Scrlpturœ sacrœ cursus completus, publié par Migae. Voilà donc une centaine de témoignages, et il y en a d'autres rendus par les Pères des premiers siècles de lïigliso ou faveur d :s livres deutecocanoniques de l'Ancien Testament. Gomment donc u n des plus savants professeurs d'Angleterre, protestant, a-t-il pu écrire: « Ces livres ne ligurent dans aucun c ttiLogue d ;s quatre premiers siècles du christianisme. Baruch, el liarurch seul, a été cité par Qrigèae, Athanase, Cyrille cl liplirein ; Tobic, Judilh, la Sa-

Ces neuf livres ont été pareillement déclarés canoniques par le concile d'Hippone en 3g3, et en 397 par le concile de Carthage qui motive ainsi sa décision : « C'est de nos pères que nous tenons que ces Livres sont ceux qui doivent être lus dans l'Église comme Écritures divines et canoniques (1). » Même décision par les Papes Innocent Ier en 405 , et Gélase en 694.

La clarté et la multiplicité de ces témoignages a arraché à divers écrivains de la Réforme les aveux suivants : « Chez presque tous les docteurs de l'Eglise du premier siècle on ne trouve pas seulement cités les livres que nous autres

pience, l'Ecclésiastique et les'deux livres des Itfachabées par Augustin Seul. {Manuel (le la Bible, pag. 811).

Le même auteur dit: page 56, « les traductions de la Bible on langues modernes datent des temps de la Réformation. » Or, dans l'ouvrago Ilibliotheca Sacra de Lelong, on cite vingt traductions en langues modernes, dont 6 en Alemand, publiées de l'an 800 à l'an 1402. Faut-il s'étonner après cela que les préjugés des protestants contre l'Église catholique persévèrent toujours lorsque leurs plus savants théologiens ignorent ou cachent ainsi la vérité !

(I) (Jonc. Garth. ami. 2U7, 47.

protestants nous appelons apocryphes ; mais ils le sont de manière qu'on voit que ces docteurs leur assignaient le même rang qu'aux autres écrits de l'ancien Testament. L'Église catholique n'a donc pas tort, dans son jugement sur le canon de l'Ancien Testament, d'en appeler à l'accord où elle se trouve avec la primitive Église (t). » — « Avant Luther et Calvin, aucune Église n'avait repoussé ces Livres du nombre des écrits inspirés (2). »

« Le jugement porté par les Chrétiens des temps primitifs sur les apocryphes, est plus juste et plus favorable que celui des Juifs et des Protestants (3). »

Mais ne nous perdons pas en conjectures. « Les Livres et fragments de Livres, dit la Société biblique, ont été retranchés de notre cata-

(1) Munscher, Handbuch (1er Chrisl Domeng, 1812.

(2) Leusden.

(3)Valil. Hishr. Prakidte etc. t. Il, 182U. — Voir ces divers passages cités au long avec indication précise des sources dans" Genève -plagiaire par le P. Coton et dans Scriplurœ sacra: cursu complelus (Mignej.

logue de Livres saints, parce qu'ils sont deutérocanoniques (i). Les Livres protocanoniques sont seuls authentiques ànos yeux ; nous réputons tous les autres apocryphes. » A ce compte,' les Livres deutérocanoniques du Nouveau- Testament ne doivent pas non plus faire partie de la Bible. Un des disciples de Luther, Adam Franscini, dont nous avons déjà cité le témoignage, loin de reculer devant cette conséquence, la proclame bien haut et veut que, conformément aux injonctions de son maître, on exclue du Nouveau Testament sept Livres comme étant apocryphes. Or, j'examine l'édition d'Ostervald, et je trouve que pas un n'y manque.

L'Épître aux Hébreux , celle de St. Jacques, les deux dernières de St. Jean, la se-

(1) Les livres qui forment le canon de l'Ancien Testament se divisent en protocanonique?, doutérocanoniques. Les protocanoniques sont ceux qui figurent dans les premiers recueils des Livres sacrés et qui out toujours passé aux yeux de tous pour canoniques: les deutérocanoniques sont les Livres qui, ayant été regardés comme douteux pendant un certain temps aux yeux de quelques Églises, ont été reconnus comme faisant réellement partie de l'Écriture sainte.

conde de St. Pierre et l'Apocalypse sont chacune à leurs places. On n'a pas même retranché les versets relatifs à la sueur du sang dans le 21e chapitre de St. Luc, et l'histoire de la femme adultère racontée au chapitre 8e de St. Jean ; et cependant ce sont là des passages deutérocanoniques et par conséquent apocryphes, d'après les principes protestants. Votre Bible ne contient donc ni toute l'Écriture sainte ni rien que l'Écriture sainte ; sur quinze livres deutérocanoniques, en admettre sept et en rejeter neuf, c'est trop d inconséquence. Ou vous croyez ces Livres dépourvus de l'inspiration divine, et alors il faut les rejeter tous, et ne pas mêler les paroles de l'homme à la parole de Dieu. Ou vous les regardez comme divinement inspirés, et alors ils sont tous partie essentielle de l'Écriture sainte.

Eh bien ! cette mutilation de la parole de Dieu, ordonnée par la secte des presbytériens écossais, a été opérée dans toutes les éditions publiées par la Société biblique de Londres.

C'est en vain que les Sociétés partielles de l'Allemagne, de la Prusse et de la France, ont montré que la suppression de quelques Livres du canon était de nature à entraîner la destruction de l'Écriture sainte tout entière ; qu'une secte particulière n'a pas le droit de s'arroger le pouvoir exhorbitant de décider de l'étendue du canon et d'imposer son opinion à tout le monde ; que la plupart des Livres supprimés, notamment ceux des Machabées, sont pour la plupart nécessaires à l'intelligence des prophéties de l'Histoire sainte ; que d'autres, tels que la Sagesse et l'Ecclésiastique, sont remplis d'admirables préceptes de morale.

La décision de la grande Société presbytérienne a été regardée comme définitive. Son application toutefois devenant trop difficile, et les plaintes croissant de plus en plus, les trois articles prohibitifs du premier décret furent modifiés par l'adjonction de cet article un peu plus accommodant : « On n'accordera des exemplaires des Ecritures aux Sociétés qui font cir-

culer les apocryphes à leurs propres frais, que sous la condition expresse qu'elles les vendront, ou distribueront sans addition ni altération. » De sorte qu'en vertu de cette disposition équivoque, les libraires purent offrir la Bible complète au choix de l'acheteur. Maintes fois je les ai trouvées côte à côte dans la balle des colporteurs de l'agence. En une seule année, 1827, la Société biblique protestante à Paris a distribué six mille Bibles, renfermant tous les Livres apocryphes. Quelques éditeurs poussèrent même le scrupule plus loin : aux 72 Livres dont se compose le canon des livres saints fixés par le Concile de Trente, ils en ajoutèrent quatre autres rejetés comme apocryphes par l'Église catholique. Un partisan de l'exclusion des deutérocanoniques reproche en ces termes à ses coreligionnaires le fait surprenant que nous signalons: « Les catholiques romains sont encoreplus conséquents que nous, car, en recevant les apocryphes pour divins, il çst tout naturel qu'ils les joignent aux canoni-

ques. Mais nous, qui les regardons comme des ouvrages humains, il est inconcevable que nous en prenions tant de soins et que nous augmentions encore le volume sacré du troisième et quatrième Livre d'Esdras, des troisième et quatrième livres des Machabées dont nos adversaires font peu ou point de cas (i).

M. Blanc a raison, dans l'hypothèse où il se met; mais que dirait-il si l'éditeur de la Bible ultra-complète venait lui dire: J'ai mis le 3e et 4° livre d'Esdras à la suite des deux premiers, parce que le goût interne m'a montré que les uns et les autres étaient également inspirés? Les quatre livres des Machabées sont également divins à mes yeux; une révélation intérieure m'en a assuré? Évidemment il ne pourrait rien répondre de raisonnable, pas même si l'éditeur ajoutait à sa liste des Livres saints la généalogie de Job, l'Évangile d'Eve, le Livre du Pasteur d'Hermas, l'Epître de St. Barnabe ou la

(l) Blanc, Des livres apocryphes, ot dans ses œuvres.

— 9i — correspondance de Sénèque avec l' Apôtre St. Paul. En attendant, nous enregistrons ce fait. La Bible, pour les protestanls, est un recueil de Livres divins dont le nombre varie, selon la volonté de leurs docteurs et de leurs libraires, de un à soixante-et-seize(i).

La même divergence d'opinions a eu lieu chez les éditeurs protestants de la version de Sacy, Les uns l'ont publiée avec un appendice contenant les quatre Livres réjetées parle concile de Trente ; les autres, telle que Fauteur luimême l'avait publiée ; et enfin, l'influence du

(1) Le nombre de Livres dont se compose le canon a toujours été une question insoluble pour les protestants. Le désaccord qui aujourd'hui règne entre eux à ce sujet, date du commencement de la Réforme.

L'édition d'Anvers, publiée en 1526, avait 65 livres.

L'édition de Neufchàtel de 1535 conserva le mémo nombre.

La Sle Bible do Lyon, publiée par Jean de Tournus, miuislre de Genève en 1557, avait 72 livres ; tous lo9 deuléroeanoniques sont réinstallés à leur placo.

L'édition do 1598 n'en a que 6? ; on retrancha tous les Livres deutérocauaniques de l'Ancien Tcstameut et trois du Nouveau, l'Épître aux Hébreux, colle de St Judo et l'Apocalypse.

Kn 1670, ou remettait ces trois derniers dans le canon dont les limites n'ont pas encore été flxéos par les protestanls, et ne le seront jamais.

grand conseil de Londres se faisant sentir de plus en plus, on en a fait une édition dont l'Ancien Testament ne contient que des livres qui se trouvent dans le texte hébreu; tous les autres ont été exclus, sans qu'il en soit même fait mention dans le volume.

Chose singulière :1a Société biblique qui a rejeté du canon sept Livres entiers et une partie des deux autres, en a allongé un de soixantesix versets; elle regarde comme faisant partie de la parole de Dieu les titres des Psaumes(t), qui n'ont jamais été lus dans l1 Eglise catholique, que le concile de Trente n'a pas voulu déclarer canoniques, dont la plupart sontévidem-

(I) Les tifres des Psaumes indiquent le nom de leurs auleurs et quelquefois celui qui doit chanter l'air du chant et le nom de l'instrument qui doit l'accompagner. Quelques uns indiquent le caractère général des Psaumes et les circonstances particulières qui en ont occasionné la composition. Exemple : Psaume 88. Cantique des Psaumes aux fils de Goré, au maître du chœur pour chanter attentivement le poëmo didactique d'Emon Ezraite. L'édition d'Osterwald fait do ce titre le premier verset du-Psaume 88 et le traduit : Maskil d'Emon Esrahite qui est un cantique ou Psaume donné au maure chantre d'entre les enfants do Coré pour le chanter sur Mahaloth-Lehomath,

ment apocryphes, dont quelques-uns même, qui figurent dans le texte hébreu, ont été ajoutés après coup, et sont contraires à l'argument des Psaumes, à l'auteur indiqué, et aux circonstances historiques. Quelle confusion !

Traductions en langues vivantes.

Après la suppression des Livres, les infidélités de sens. La plupart des traductions que la Société de Londres a fait faire de la Bible, en diverses langues vivantes, sont obscures, incorrectes, triviales, et, ce qui est plus grave, renferment une foule de contre-sens. Ces défauts, qui résultent quelquefois de l'ignorance et des préoccupations anti-catholiques des traducteurs, sont le plus souvent le résultat inévitable d'une entreprise téméraire. Les langues vivantes ne sont pas toutes susceptibles de fournir les éléments d'une traduction exacte. « Les difficultés de la traduction d'une Bible en langue

chinoise, par exemple, sont telles, ditAbel Rémusat, que les plus habiles sinologues européens aidés d'un savant théologien, et de quelques néophytes chinois, bien instruits des sciences de la Chine, ne parviendraient pas à les lever entièrement (i). » Malcolm la regarde comme impossible. Vithe ne trouve pas qu'on ait mieux réussi dans la traduction indostane : « Les auteurs, dit-il, ont adopté un langage profane et lubrique dont les païens ne se Servent que dans les poésies erotiques (2). »

Sylvestre de Sacy déclare inintelligibles les traductions persanes (3) ; le Brahme Rom-Malim- Roy trouve inexactes les versions indiennes (4). Les versions océaniennes sont plus défectueuses encore ; les touristes et les négociants qui avaient été chargés de les faire connaissaient d'une manière très-incomplète les langues des insulaires

(1) Moniteur unie. 2 nov. 18!3.

(2) Journal usiat, 11. 180.

(3) Joum. des Savants. Juin 1822.

(4) Nouv. Jour»., asitd, II, 581.

95de rOcéanie. Mais que dire des Bibles en langues algonquine, mohawke, delaware, publiées à l'usage des Iroquois, des Esquimaux et des diverses tribus nomades du Labrador et du Canada ? Ces idiomes n'ont que quelques centaines de mots désignant les actions usuelles de la vie des peuplades sauvages qui les parlent, et les objets qui tombent journellement sous les sens; ils manquent de termes pour exprimer les idées abstraites et les nombres audessus de cinq : et c'est avec ces éléments qu'on a prétendu rendre les idées ascétiques des Psaumes, les théories métaphysiques de St. Paul sur la justification, les dissertations philosophiques des amis de Job, les supputations de l'Exode et des Nombres, les détails techniques du Lévitique et du Deutéronome : quelle absurdité ! Le P. Lacordaire se rappelait sans doute cette prétention ridicule lorsqu'il disait qu'on avait traduit la Bible dans toutes les langues qui existent et même dans celles qui n'existent pas.

Ce que la société biblique anglaise montre avec orgueil comme un monument de gloire, est tout simplement un monument de folie ; ajoutons que c'est une nouvelle source de profanation. L'Océanien laisse pourrir dans sa cabane un livre qui estropie sa langue, ou en mêle les mots à ceux d'une langue étrangère ; le sauvage de l'Amérique en greffe des arbres ; le Chinois en fait des semelles de souliers, et les Cafres l'emploient à bourrer leurs fusils.

« Je n'ai point encore entendu parler d'un peuple converti par la Bible; mais il est notoire que des peuples incivilisés ont accepté nos Bibles avec beaucoup d'empressement, pour les envoyer immédiatement après dans les pays voisins, où on leur donne en échange des couteaux de poche et de l'eau de vie (i). »

« Les Bibles traduites en chinois par Morisson, et envoyées en Chine, y furent publiquement vendues à l'enchère, et en grande partie

(1) Nouv. Journ. asiat. 1828, III, 40.— Napier. South Africa.

— 97 ~ achetées par les cordonniers, qui s'en servirent pour doubler leur pantoufles. »

Texte grec, texte hébreu rejetés et altérés.

Mais pourquoi un protestant donnerait-il de l'importance à la fidélité d'une traduction de la Bible, lorsqu'il lui est impossible d'avoir la conviction que le texte n'a pas été essentiellement altéré? Au milieu du dix-septième siècle, une grande controverse s'éleva au sujet de l'authenticité et de l'intégrité du texte primitif. Un philologue protestant, Louis Coppel, soutint, dans sa Critique sacrée, publiée en i65o, que le texte hébreu actuel était corrompu, et, pour le prouver, il cita une foule de variantes, la plupart essentielles et dogmatiques, qu'il avait trouvées en comparant ensemble les anciens manuscrits, les passages parallèles, les citations du Nouveau Testament, et le commentaire de la Massore et des Rabbins. Les partisans outrés du texte hé-

-ggbt'eu attaquèreut violemment cet ouvrage. La question passionna les esprits, et la Faculté de Genève fut appelée à se prononcer. Sa décision n'étonna pas peu le monde chrétien. Les théologiens calvinistes soutinrent ouvertement les opinions erronées du ministre de Saumur, décidèrent que le texte hébreu ne méritait aucune foi, et que tous les pasteurs qui exerçaient le ministère paroissial déclareraient publiquement, sous peine de destitution, que le texte hébreu, tel qu'il se trouve dans les éditions actuelles, n'était ni sacré ni authentique (i).

Tout en se vantant de s'écarter souvent de la Vulgate, Luther lui-même déclare qu'il ne donne pas une confiance aveugle au texte hébreu: « La langue hébraïque, dit-il, quand il s'agit de donner une bonne traduction, n'est que d'un faible secours. Les Juifs eux-mêmes ne l'entendent pas toujours, et j'ai prouvé qu'il

(1) Coppel, Critica sacra. Vossius, fie Septuag, interpret. — Peyron, Antiquité des temps, etc.

était quelquefois dangereux de se fier à leur sens (i). »

Vossius soutient pareillement que le texte hébreu est corrompu, et que le texte grec des Septante doit être seul regardé comme authentique (2).

D'autre part, Jean Buxtorf croit que la version d'Alexandrie ne mérite aucune foi, qu'elle n'a pas été faite sur le véritable texte primitif, ou que celle que nous possédons n'est pas celle des soixante-et-douze interprètes, et, pour démontrer son assertion, il s'appuie surtout sur un grand nombre de variantes que l'on rencontre dans les anciens manuscrits.

Ces variantes sont plus nombreuses encore quand il s'agit du texte grec du Nouveau Testament. Un critique à lui seul en a réuni plus de trente mille (3) ; sur le nombre il en est

(I; Lulh. Bibl.

(î) Vossius, De Sep tua g. interp,

(;l) Mill. n. 8, cumlecl. variant,

— - IOO —

beaucoup qui tombent sur des passages dogmatiques. Quel tribunal a la Réforme pour indiquer avec autorité le manuscrit qui doit être suivi et ceux qui méritent d'être rejetés, pour décider que telle leçon est authentique et telle autre apocryphe? Le traducteur protestant, incertain du véritable texte, choisit à son gré celui qui lui plaît davantage, c'est-à-dire celui qui semble le plus favoriser ses erreurs.

D'autres vont plus loin, et, sous prétexte de se rapprocher davantage du texte primitif qu'ils ignorent, ils traduisent de manière à faire disparaître 1 es preuves des vérités qu' i 1s n'admettent pas.

Citons quelques exemples :

Le- dogme de la résurrection est clairement exprimé dans ce passage de Job (i) : « Je sais que mon Rédempteur est vivant et que je me relèverai de la poussière ; mes membres seront entourés de ma peau, et dans ma chair je ver-

(l)Cap. XX, To

IOI —

rai mon Dieu. Je verrai mon Dieu de mes propres yeux. » Eichorn donne l'étrange traduction que voici : « Je sais que le défenseur de mon honneur est vivant et qu'il descendra encore dans l'arène, et quoique ma peau et mon corps même soient déjà tout rongés, c'est cependant dans ce corps que je verrai Dieu de nouveau. Tel que je suis, je m'élèverai en honneur, mes yeux le verront me combler de faveurs (i). » Le Psalmiste n'avait pas été moins clair : « C'est à cause de cela que mon cœur se réjouit et que mon esprit tressaille de joie ; ma chair, elle aussi, habite dans laconfiance puisque vous ne laisserez pas mon âme dans les fers, et que vous ne permettrez pas que votre Saint voie la corruption (2). » De Wette affaiblit de cette manière le sens de ces paroles : « C'est pourquoi mon cœur se réjouit et mon esprit est dans la jubilation : ma chair repose sans in-

(1) Eichorn, Goltinger, 18, 24.

(2) Psal. XV, 10.

quiétude, puisque vous n'envoyez pas mon âme à l'enfer ; vous ne permettrez pas que vos saints voient le sépulcre (1). »

La prophétie annonçant la crucifixion de Notre-Seigneur est célèbre : Ils ont transpercé mes mains et mes pieds (2). » Le même critique la fait disparaître en traduisant: « Us me lient les mains et les pieds (3). »

La présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie est clairement énoncée dans ces passages de St. Jean : « Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang demeure en moi et moi en lui ; — comme mon Père, qui m'a envoyé, est vivant et que je vis par mon Père, ainsi celui qui me mangera vivra aussi par moi (4). Kuinocl dénature ces paroles par d'étranges additions : Celui qui mange ma chair et boit mon sang est uni à moi et moi à lui par l'amour ; — comme mon

(1) Vers, des Psaumes, 8ô, 16.

(2) Ps. XXI, 17.

(3) Vers, îles Ps., ps. XXII.

(4) Jcau. IV, 57.

— io3 — Père qui m'a envoyé peut donner le salut, ainsi par la vertu de mon Père je puis le donner aussi : ainsi celui qui me possède attendra le salut par moi. »

Jésus-Christ avait dit: « Mon père est en moi et moi en mon Père, » et St. Paul : « En Jésus-Christ habite substantiellement toute la plénitude de la divinité; » nos rationalistes traduisent : « Sachez que je suis très-uni à mon Père par la volonté (r). » — « En Jésus-Christ il y a véritablement tous les trésors de la sagesse divine (2). »

Et voilà comment disparaissent les textes les plus forts que l'on peut citer pour prouver la divinité de Jésus-Christ.

(I) Comm. in Sepluag, 26 et 3S (?) Rosemmuler, Scliol, in. N. T.

Vingt hérésies s' appuyant sur la Genèse.

Une autre source de profanation est l'étrangeté et la multiplicité des sens donnés à certains passages de l'Ecriture. On a beau admettre l'intégrité du texte, faire choix de la meilleure variante, accepter comme fidèle la même traduction, on n'aura pas l'unité d'interprétation, si une autorité souveraine et toujours vivante ne vient la fixer. Livrer la parole de Dieu au libre examen de chacun, c'est en faire le jouet des passions ; c'est la faire servir à consacrer toutes les extravagances, à légitimer toutes les contradictions, à sanctionner toutes les erreurs ; c'est la livrer sans défense à tous les caprices de l'imagination.

Je suppose qu'un ministre évangélique arrive à la baie d'Hudson avec une cargaison de Bibles en langue algonquine, et qu'il s'empresse de les distribuer aux naturels du pays ; que ré-

— io5 — ■

pondra-t-il au Huron qui, après avoir lu ce livre, viendra le lui remettre, en lui tenant ce langage : « Vous vous êtes donné une peine inutile en venant dans ces contrées pour' travailler à notre conversion ; nous n'avons rien à changer à nos croyances et à nos coutumes. Le livre que vous nous avez mis entre les mains les légitime toutes, ou par les préceptes qu'il donne, ou par les exemples qu'il contient. Nous occupons la femme à charrier le bois, à porter les fardeaux, et à d'autres travaux bas et pénibles; on ne peut assez la mépriser et l'humilier, puisque, par sa prévarication au paradis terrestre, elle a été la première cause de nos malheurs : obéir et souffrir, telle doit être sa destinée. « Tu sera soumise à « 1 homme et il te commandera. » Si quelqu'une d'entre elles se distingue par son courage et par sa sagesse, nous lui laissons occuper les premières places de notre société, et nous l'élevons même au rang de gouverneur et de juge de la tribu, ce que le peuple juif a fait

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quelquefois sans avoir eu à s'en repentir, témoin la judicature de Débora.

« Nous avons plusieurs femmes, à l'exemple des patriarches dont ce livre nous raconte l'histoire ; lorsqu'une d'elles meurt, nous épousons sa sœur, conformément aux prescriptions du Deutéronome. Nous faisons cuire notre pain sous la cendre à l'exemple de Gédéon et d'Élie. Nous mangeons du chien, mais nous n'avons pas vu son nom sur la liste des animaux immondes. Nos vêtements sont de peaux de bêtes : Adam et Eve en reçurent de semblables de la main de Dieu. Comme les Hébreux, nous allons, dans nos doutes, consulter les voyants qui habitents de lieux solitaires et qui nous prédisent l'avenir. Nous admettons l'existence des anges et des démons, c'est-àdire des génies, les uns bons, les autres mauvais, et nous croyons à trois personnes divines que nous appelons le Grcnd-Lièrre, le Grand- Tigre et Malhomek ; du reste, peu importent les noms. Nous savions que dans l'autre monde

il y a un paradis pour les âmes des bêtes, avant de lire ce passage : « Tu sauveras les hom- « mes et les bêtes, Seigneur. » Nous avions grande foi aux songes avent de connaître ceux de Joseph, de Samuel et de Nabuchodonosor. »

Le distributeur de Bibles ne sera pas plus heureux au royaume de Siam. Un Talapoin, armé de sa Bible, pourra lui dire : « Ce livre renferme nos institutions. Le jour de la nouvelle et de la pleine lune est un grand jour de fête pour nous comme pour le peuple juif, à qui il a été dit de garder les néoménies : « Aux premiers jours du mois vous offrirez un holocauste. »

« Nous avons lu dans la Genèse que le serpent tint conversation avec Eve ; dans le livre des Nombres, que 1 anesse de Balaam adressa des remontrances à son maître; et dans Job, que le cheval, au son de la trompette, s'écrie : Partons ! Il est donc vrai, comme nous l'avions pensé, que les animaux, dans le principe,

avaient l'usage de la parole. Aux preuves que nous employons pour démontrer à nos Indiens le dogme de la métempsycose, nous ajouterons désormais celle-ci : « Encore un peu, et vous « ne me reverrez plus : encore un peu, et vous « me reverrez ; je vous enverrai mon Esprit ; « je serai avec vous jusqu'à la consommation « des siècles. »

« Seulement, je dois vous faire observer que votre Sauveur, que vous appelez Christ, ne doit être qu'un Dieu secondaire ; car c'est un dieu de ce rang, Thavolas, qui, dans notre religion, a été attaché à la croix et mis à mort . Pour nous montrer à quel excès votre Dieu a aimé les hommes, vous nous racontez l'incarnation de son Fils unique, mais notre Sammonokodon a eu pour nous un amour plus grand encore, puisqu'il s'est incarné cent cinquante fois pour notre salut. »

Que ne trouve-t-on pas dans la Bible livrée aux interprétations aveugles ou intéressées de l'examen particulier ?

Le matérialiste trouvera son système dans ce verset : « Vous ne mangerez point de chair avec son âme, qui est son sang. » Le fataliste se prévaudra de celle-ci : « Soit qu'il renverse, soit qu'il resserre, soit qu'il rassemble, qui l'empêchera ? » Le déiste s'autorisera de cet autre pour nier l'existence des châtiments et des récompenses de la vie future : « Voici que le juste reçoit sur la terre sa rétribution ; combien plus le méchant et le pécheur ! »

Le Guèbre trouvera la consécration de ses coutumes idolâtriques dans ces paroles : « On tiendra le feu allumé sur l'autel, et on ne le laissera point éteindre. » Le vainqueur cruel excusera ses excès en se rappelant qu'il est écrit : « Tu passeras tous les habitants de la ville au fil de l'épée, tu égorgeras tout, jusqu'aux animaux ! » Le noir habitant de la Guinée continuera ses sacrifices humains en voyant que Dieu en a demandé un de cette nature à Abraham ; et qui sait si les cannibales de la Nouvelle-Calédonie ne se croiront pas au-

— iio — ■ torisés à se nourrir de chair humaine, en lisant ces textes : « Si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous ? — Tout ce qui se meurt et qui a eu vie, vous sera pour nourriture ? »

Toutes les superstitions, toutes les erreurs peuvent se justifier par quelques passage de TÉcriture mal entendus ; et il n'est pas jusqu'au bohémien qui n'y trouve ses tours de gobelets: « N'est-ce pas le gobelet, dit l'intendant de Joseph aux fils de Jacob, dans lequel notre seigneur boit et par lequel il devine infailliblement ? »

C'est de la fiction, direz-vous ; voici de l'histoire. La première chose que l'on remarque, en ouvrant le dictionnaire des hérésies, c'est qu'il n'en est pas une seule que leur auteur n'ait prétendu fonder sur quelque passage des saintes Ecritures. Il serait trop long de les rappeler toutes ; nous nous contenterons d'énumérer celles auxquelles le premier livre du Pentateuque a donné lieu.

— Ht — Des chrétiens de Syrie, au IIe siècle, lisaient le premier chapitre de la Genèse ? « Et Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut. > Un d'eux remarqua que le verbejiat, au mode subjonctif, n'est pas un ordre, mais une prière; que, puisque Dieu priait, il avait un supérieur, et que par conséquent il y avait deux Dieux. Ce raisonnement fut trouvé concluant, et Tatien compta de nombreux sectateurs . Les Archontiques soutenaient la même erreur, mais avec un argument différent : Moïse admet deux Dieux, disaient-ils, l'un supérieur qu'il appelle Jéhovah, et l'autre inférieur nommé Sabaoth. Les Nectages prétendaient que Dieu avait créé la nuit pour que l'homme se reposât, et que, faire quoi que ce fût pendant ce temps, même prier et chanter l'office divin, c'était mal. Les Sabbatiens travaillaient la nuit, s'ils avaient quelque motif de le faire ; mais rien ne leur aurait fait profaner le jour du sabbat. Ils regardaient l'institution du dimanche comme condamnée par ces paroles : » Et le septième jour, Dieu se reposa. »

— r ta —

Une autre branche des Sabbatiens faisait profession de garder une oisiveté perpétuelle pour mieux imiter le repos du Seigneur. Les Adamites trouvaient que l'homme racheté ne devait pas avoir d'autre costume que l'homme innocent. Les Déchaussés voulaient obliger tous les chrétiens d'aller pieds nus. Les Apocarites prétendaient que notre âme était une portion de la Divinité , puisqu'elle avait été formée de son souffle. « Nous sommes faits à l'image et à la ressemblance de Dieu, disaient les Anthropomorphites ; donc Dieu a un corps comme nous. » Les Ophites rendaient un culte au serpent ; ils regardaient cet animal comme étant la source de la sagesse, puisque c'était grâce à ses suggestions que l'homme était parvenu à « connaitre le bien et le mal. » Isaac de Pereyre enseignait qu'Adam n'était pas le premier homme que Dieu avait créé, et le système des Préadamites eut des partisans. Les Encratiques remarquent qu'Adam n'a eu des enfants qu'après son péché, et concluent que le

— u3 — mariage n'est pas permis . Les Abélonites regardaient pareillement la continence comme obligatoire pour tous, mais c'était à cause qu'Abel ne s'était point marié. Les Arthoristes, charmés de voir que le sacrifice d'Abel avait été agréé de Dieu, ne veulent jamais lui en offrir d'une autre espèce. Les Caïnistes, au contraire, vénéraient le fratricide. Caïn s'était montré le plus fort ; donc il était l'ouvrage d'un Dieu supérieur. Ces sectaires ne reculaient pas devant les conséquences de leurs principes ; le traître Judas était, pour eux, un saint personnage dont ils recevaient l'Evangile comme canonique. Les Séthiens reconnaissaient Jésus- Christ dans le troisième fils d'Adam, et lui rendaient un culte particulier.

Les Abrahamites blâmaient également la circoncision des Juifs et le baptême des chrétiens. Abraham, disaient-ils, n'a pratiqué ni l'un ni l'autre, et cependant il a mérité d'être choisi de Dieu pour être le père d'un grand peuple, et l'ancêtre du Messie. Enfin, Théodote le

— M4 ~ banquier s'imagina un jour que Jésus-Christ n'était pas plus que Melchisédech, « puisqu'il était prêtre selon son ordre. » Or, comme la Genèse nous apprend que Melchisédech était prêtre de Dieu, c'était tout au plus ce titre que l'on pouvait donner à Notre-Seigneur, et la secte des Melchisédéciens prit naissance.

Voilà donc vingt hérésies, et il y en a d'autres, fondées sur la libre interprétation de quelques versets de la Genèse.

Mais à quoi bon constater par l'histoire un fait qui arrive tous les jours, sous nos yeux, parmi les protestants ? Est-ce que, par exemple, la Faculté de Genève, qui ne croit pas à la divinité de Jésus-Christ, interprète comme la Faculté de Montauban, qui la défend encore, ce passage de St. Jean : « Et le Verbe

était Dieu ? »

Ces paroles : Ceci est mon corps , ont-elles la même signification pour les Luthériens de l'Alsace qui croient à la présence réelle, que pour les Calvinistes de la Suisse qui la rejettent?

Est-ce que le docteur Gorham et le tribunal suprême de l'Église d'Angleterre, qui ont décidé que la réception du baptême était facultative pour le salut, prennent dans le même sens que Tévêque d'Exeter ces paroles de Notre-Seigneur : « Allez, enseignez toutes les nations, baptisez-les, etc ?.. .. Si quelqu'un ne renaît dans l'eau, etc ? » Est-ce que nous ne voyons pas les sectes qui pullulent par centaines en Angleterre et aux États-Unis soutenir toutes que les rêveries qui forment leur symbole, quand elles en ont un, sont contenues dans l'Écriture, et chaque jour le nombre de ces sectes s'accroître par l'interprétation différente de quelque texte biblique ? (i).

(I) L'histoire et l'infaillibilité des l'apes. I. II. p. 44o.

Auteurs sacrés injuriés

Il nous reste à faire connaître des profanations d'un autre genre. Je ne sais s'il est dans le vocabulaire un terme iujurieux dont quelque auteur protestant ne se soit servi en parlant de l'Écriture Sainte et des auteurs inspirés qui l'ont composée. C'est le blasphème à tous les degrés, et sous toutes les formes.

Luther, nous l'avons déjà vu, appelle Moïse idolâtre, hypocrite, bègue, colère, incapable (i); ailleurs il appelle l'Épître de St. Jacques une épître de paille, le livre de Job unfablier, l'Ecclésiaste un cavalier sans bottes ni éperons , n'ayant rien que d'imparfait dans ses maximes (2). Thomas Muncer et Melchior Rink traitent l'Écriture de lettre morte, l'Évangile. de

(1) Op. in Psalm. 45.

(2) Dt Capliv. Babyl. etApoc. XIV. — Storlc. Eut. philos. 165.

— ii7 — mensonge, la Bible détour de Babel (i). Brunsfeld trouve dans l'Évangile des contes de vieilles femmes (2), et David Georges, une doctrine imparfaite dans l'un et l'autre Testament (3). Pour Grotius, le Cantique des Cantiques est un livre profane; pour Castelion, un poème obscène. Ce dernier soutient encore que les écrivains sacrés manquent quelquefois de mémoire et commettent des erreurs (4).

L'auteur de la Critique historique de la Bible a renouvelé à lui seul presque tous ces blasphèmes. Nous demandons pardon au lecteur d'être obligé de les transcrire. « L'inspiration n'est entière ni dans le Peutateuque, ni dans Je Livre de Josué.

» Il peut être douteux si celui des Juges est une histoire fidèle, et il renferme d'ailleurs des

(1) J. Ménius. Réf. de ladoctr. du anabapl.Mïo. ktother. Symbolique, t. II, p. 59.

(2) DolliDgar. La Réf. II. 20.

(3) Mashein. Il, 484.

(4) Castel. In dialogot.

actions cruelles et infâmes, plqs une histoire de vieille... (p. 35, 36). »

« Le Livre de Ruth est une gentille historiette orientale et rien de plus (36). »

« Les deux premiers livres de Samuel des Rois. Malheur à ceux qui y ont écrit: Parole de Dieu (37). »

« Le Livre d'Esther est une histoire cruelle et abominable (37). »

« Job est une jolie poésie orientale, mais c'est tout (37). »

« Les Psaumes : l'un est un cantique d'iniquité et d'orgueil, un autre une démonstration de vengeance, un troisième une démonstration de férocité ; cependant il s'en trouve ça et là quelques-uns qui ont été dictés avec une influence plus ou moins grande de l'esprit de Dieu (37, 38). »

« Les Proverbes de Salomon sont plus le fruit de la sagesse terrestre que celle de l'Esprit de Dieu (38). »

« L'Ecclésiastique est un mélange de vérités

— ii9 —

et de mensonges; on y découvre une sagesse toute terrestre et charnelle (38). »

« Le Cantique des Cantiques est un livre abominable (38). »

« Les prophètes, grands et petits: on ne pourrait, sans tomber dans l'idolâtrie, les regarder entièrement comme les paroles de l'Éternel, bien que ce soit dans les Prophètes que les paroles de l'Éternel existent (38). »

« Quant au Nouveau Testament, son inspiration se montre à peine dans le seul Livre de l'Apocalypse. »

Balhauser n'est pas le seul à maltraiter ainsi les Livres Saints. Selon Wislicin, l'Écriture Sainte contient un grand nombre de propositions absurdes et contraires au bon sens (i). Un autre luthérien ne trouve pas l'Évangile plus respectable que le Coran. « Il faut rejeter le Coran chrétien non moins contradictoire ni plus au-

(1) Wislicin. L'Écriture et l'Esprit,

thentiqueque celui des Turcs (i). » Ewald avait sans doute cet auteur en vue lorsqu'il disait : <c Satan lui-même a plus de foi que beaucoup de nos exégètes et Mahomet valait mieux qu'eux (2). »

Écoutons Neander soutenant que l'Évangile renferme des récits futiles, invraisemblables, exagérés, fabuleux.

« Nous ne garantissons pas la vérité du récit de Matthieu sur la manière dont les mages ont été instruits du lieu où Jésus était né. — Matthieu nous dit que J. -G. guérit les aveugles et les boiteux qui venaient à lui dans le temple. Mais cette allégation a une apparence peu historique et ne nous paraît pas suffisante pour établir la réalité du fait. — Le second miracle de la multiplication des pains ne nous paraît pas historique. Il nous paraît invraisemblable qu'un tel miracle ait eu lieu deux fois. — Nous ne croyons pas

(1) Edmon. Divinité de la raison.

(î) Cité par Perrone. I. c, III, 33.

devoir adopter l'opinion de Matthieu. — Judas aurait demandé à Jésus: Est-ce moi? mais peut-être ne faut-il voir dans ce trait qu'une amplification' ajoutée par le narrateur. — Il est évident que St. Luc a ajouté en plusieurs endroits ; ainsi les malédictions qui suivent les béatitudes ne sont qu'un ornement ajouté par l'historien. — En reproduisant les discours de Jésus sans les avoir bien compris, les écrivains sacrés ont confondu ce que Jésus avait distingué. — Il serait étrange que Jésus eût annoncé sa résurrection d'une manière si précise et si claire, et que les Apôtres ne l'eussent pas compris. Les paroles des écrivains sacrés, sur cet objet, font l'effet d'un commentaire involontairement ajouté après l'événement. — Jean a pu expliquer par l'amour du gain la conduite de Judas ; mais Jean a pu se tromper. — Nous pouvons en certains cas être obligés de nous écarter de l'opinion du disciple bien-aimé et donner un autre sens aux paroles de Jésus. — Le dernier chapitre ajouté après la mort de Jean à

son Évangile a tous les caractères de la vraisemblance ; ce qui ne veut pas dire qu'il reproduise exactement les paroles de Jésus, celles en particulier sur lesquelles on appuie lecécit fabuleux de la confession (i). »

Il n'est pas jusqu'aux femmes qui ne prétendent découvrir des erreurs dans la Bible. Madame de Gasparin en a signalé dans la doctrine de saint Paul : « Le septième chapitre de la première Épître aux Corinthiens, dit-elle, renferme deux paroles : l'une de Dieu, l'autre de l'homme. Il y a des portions de ce chapitre où Paul parle seul; il y a d'autres portions où le Saint-Esprit parle par la bouche de Paul. Tout ce qui concerne le célibat est de l'homme. Du premier verset au dixième, c'est Paul qu'il parle. Vient ensuite la parole du Seigneur. La parole humaine recommence au verset douzième, elle s'arrête avec le seizième. La parole de Paul, l'ex-

(1) Neander, Vie de Jésus, I, bi, II, 13, 197, 2'J3, et AunaJ.es cathol. Genève, 1853, p. 256.

pression de son opinion particulière, reprend au verset vingt-cinquième, et elle continue jusqu'à la fin du chapitre (i). » En d'autres termes, St. Paul, quand il écrit, n'est pas toujours inspiré de Dieu, et sa parole notamment est humaine, faillible, erronée, quand elle fait l'éloge du célibat religieux et le pose comme un état de perfection supérieur à l'état de mariage. M. de Gasparin réfutait sa femme dans le même recueil, trois mois avant qu'elle écrivît l'article d'où nous avons tiré l'étrange passage que l'on vient 4e lire : « La Bible, dit-il, n'est pas la Bible, dès le jour où Ton met sur le compte du facteur humain, du facteur faillible, les passages qui peuvent embarrasser (2). »

D'après Reuss , professeur à Strasbourg , St. Paul n'a pas été plus heureux dans son Épître aux Romains. Sa doctrine est trop fataliste. « L'Apôtre, pour toute réponse, ne sait

(1) Archives du Christianisme. S juillet 1851. Le mariage au jxrint de vue chrétien. 1,50.

(2) Archives. 8 mars 18 il.

que 'réduire l'homme à la dignité de matière brute afin de fortifier sa logique. Comme tout autre homme, en abordant un pareil sujet il heurte un écueil contre lequel il doit se briser, et auquel il aurait mieux fait de ne pas toucher. » (i) D'autres relèvent des sophismes dans TÉpitre aux Galates. (2)

Mais voici l'auteur classique du Manuel de théologie protestante, triant à son aise dans tous les récits apostoliques :

« St. Paul dit avoir livré un incestueux à Satan. (1 Cor. V, 5.) Ce passage fanatique sans doute pourrait-il être inspiré? Il leur dit que nous jugerons les anges. (1 Cor. VI, 3.) Rêverie gnostique sans doute. Un tel passage serait-il inspiré? Il va même jusqu'à leur dire qu'en conséquence de leur communion indigne plusieurs d'entre eux sont malades et quelques-uns sont morts. (1 Cor. XI, 3o.) Ce passage ne peut être inspiré.

(1) Histoire de ta tliéologie chrétienne au siècle apottol.il, 149.

(2) Voir Gaussen. Théopneuttie, 300.

« Il leur dit encore que tous meurent en Adam, (i Cor. XV, 22.) Superstition judaïque. Il est impossible qu'un tel passage soit inspiré.

« Et quand St. Paul assure aux Thessaloniciens (IV, i5), que l'avènement du Seigneur est proche, une erreur si manifeste pourrait-elle être inspirée (1) ? »

Le profane Cellerier va plus loin encore. Il croit découvrir des erreurs jusque dans les paroles de Jésus-Christ lui-même. « J'ai la con- ' viction, dit-il, qu'on trouvera dans les enseignements de Jésus-Christ des concessions faites pour un temps aux erreurs vulgaires » {Manuel d'herméneutique, 'i^b).

Breschneider est du même avis (2), et il cite pour exemple ce passage de St. Matthieu : « Prenez bien garde de ne mépriser aucun dn ces petits; je vous déclare que dans le ciel leurs anges voient sans cesse la face de mon Père, qui est dans les cieux » (Matth. XVIII, 10.),

(il T. I, p. 321.

(2) Cité par Gausseu. Théopneuslit, 296.

soutenant que Jésus-Christ n'a prononcé ces paroles que comme argument ad hominem, par lequel il s'accommodait à la pensée de ses auditeurs, qui croyaient aux anges gardiens . »

Autorité de l'Eglise niée.

Pourquoi s'étonner des égarements des disciples lorsque le maître fait profession d'abandonner ouvertement l'Écriture sainte dès qu'elle le contrarie ?

« Encore bien que les papistes entassent une multitude de textes de l'Écriture où les bonnes œuvres sont commandées, je ne me mets point en peine de toutes ces paroles de l'Écriture, m'en citeraient-ils encore davantage. Papiste, tu te montres bien haut et bien fier avec l'Écriture, qui pourtant reconnaît le Christ pour maître. Aussi, je ne m'en ébranle pas le moins du monde. Eh! bien donc, appuie-toi, tant que tu le pourras ! sur le serviteur ; moi, je m'ap-

puie sur le Christ, le véritable maître, le souverain absolu de l'Ecriture. C'est à lui que je donne ma foi, et je sais qu'il ne mentira pas, ni ne m'induira en erreur. J'aime mieux lui rendre hommage et le croire que de m'écarter d'une ligne du sentiment que j'ai embrassé, eussé-je contre moi toute l'Écriture. » (r).

Ce que Luther appelle Christ, les représentants des vingt-deux églises de Prusse l'appellent, dans leur synode œcuménique, appréciation individuelle, et en reconnaissent, eux aussi, la suprématie sur l'Écriture sainte. Voici le second article de leur statut : « Quant au serment exigé du pasteur de s'en tenir à la pure doctrine évangélique, on aura soin de désigner la sainte Ecriture comme unique dépôt de la parole de Dieu, et source unique de la doctrine chrétienne, comme le font les Livres symboliques, à la condition toutefois qu'il ne soit pas porté la

(1) Luther. Prccf, ad caput 2, in Epist. ad Qal. comm. in 3 cap, ad Gai.

moindre atteinte à la liberté de foi et de conscience des individus, liberté à laquelle tout protestant a un droit imprescriptible, bien qu'il ne doive pas être libre d'en abuser, en en faisant le prétexte d'un enseignement personnel. » (Univers, 22 avril 1846).

C'est donc entendu ; le Synode de Berlin l'a décidé : « La sainte Écriture est la parole de Dieu ; mais l'accepter ou la rejeter à son gré est pour tout protestant un droit imprescriptible. »

Nous allons voir dans le chapitre suivant qu'ils ont toujours largement usé de ce droit.

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