ÉPITRE DE JUDE
La petite épîlre de Jude présente une série d'énigmes que la science critique peut essayer de résoudre, mais à Tégard desquelles elle ne parviendra probablement jamais à dissiper tous les doutes. L'auteur paraît devoir rester un personnage inconnu, moins peut-être parce qu'on aurait le choix entre plusieurs également admissibles (comme on le pensait autrefois), que parce qu'il faudrait d'abord savoir si le nom placé en tête de cette page unique est vrai ou supposé. L'époque et le lieu de sa rédaction sont plus incertains encore, le texte ne fournissant aucun indice positif à ce sujet. Enfin, quant au but de l'écrivain, ou à l'occasion qui lui a mis la plume à la main, ce n'est encore qu'au moyen de combinaisons, qui peuvent sembler dépourvues du caractère de l'évidence, qu'on parvient à dégager quelque chose de plausible des simples allusions polémiques, auxquelles on est réduit à s'en tenir, à défaut d'une exposition nette et calme des faits qui les ont provoquées. Une introduction qui ne veut pas faire prendre le change aux lecteurs, à l'égard des difficultés que présente cet opuscule, ne pourra donc guère que constater celles-ci, sauf à circonscrire autant que possible le champ des probabilités dans des limites plus étroites.
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Dès la première ligne nous nous trouvons en face d'une question d'une certaine importance pour Tintelligence de Tépître. A qui l'auteur s'adresse-t-il ? A prendre la formule de salutation à la lettre, nous aurons là une épître catholique dans la force du terme. C'est à tous les chrétiens indistinctement que Tapôlre parle, et rien ne semble indiquer qu'il ait en vue un cercle plus restreint, une classe spéciale de croyants, les fidèles d'une seule province, voire même une communauté particulière. Cependant s'il est déjà fort difficile d'admettre que dans les premiers temps du christianisme, et jusque vers le milieu du second siècle, les rares écrivains chrétiens aient embrassé un horizon bien étendu de manière à faire complètement abstraction des besoins locaux, la nature même du contenu, la tendance essentiellement polémique de la missive, et surtout le ton passionné du discours, nous engagent plutôt à nous représenter l'auteur comme préoccupé de certains faits dont il était témoin oculaire, de certains égarements qui menaçaient de corrompre l'essence de l'Évangile, et contre la contagion desquels il avait hâte de prémunir ceux au milieu desquels il vivait, et dont la direction religieuse et morale lui était peut-être confiée. Pour arriver à découvrir le cercle particulier qui pouvait avoir besoin d'un tel avertissement, il faudrait déjà bien connaître la nature même de l'erreur combattue ici. Mais c'est là précisément que se présente la difficulté : l'auteur n'expose pas au long ce qu'il repousse, comme il l'aurait dû faire s'il avait eu à parler à des lecteurs placés à distance. Ceux auxquels il destine ses pressants conseils savaient de quoi il s'agissait et le comprenaient à demi-mot. Il faut donc que nous essayions de recueillir avec une certaine peine les traits épars d'un tableau dont les figures semblent presque d'autant plus efiacées que les couleurs sont plus vives.
L'auteur fait de la polémique. On a demandé s'il avait en vue des erreurs dogmatiques, des hérésies, ou seulement des égarements moraux. Cette question nous paraît un peu oiseuse. Ni en théorie, ni dans la pratique, la conduite n'est absdument indépendante des convictions, et le mauvais exemple ne se propage pas sans que les discours perfides et les conseils subversifs n'y soient pour quelque chose. Aussi bien le texte, en parlant de reniement (v. 4), de rêveries et de médisance (v. 8), de discours impertinents (v. 15), de raillerie (v. 18), d'auteurs de schismes (v. 19), fait-il bien voir que l'élément théorique n'y
manquait pas, qu'on affichait des principes en même temps qu'on prêchait d'exemple, et que c'est dans ces principes qu'il fallait chercher la source ou du moins le prétexte de la corruption des mœurs par laquelle ils se révélaient de préférence. Nous réservons au commentaire la démonstration de ce fait, que l'apôtre veut caractériser et châtier le libertinisme basé sur une interprétation abusive et malsaine du principe de la liberté chrétienne ; ce gnosticisme matérialiste qui considérait comme chose indifférente le débordement des instincts charnels, en invoquant la thèse de l'afiFranchissement du chrétien à l'égard de la loi, thèse que l'apôtre Paul avait prêchée d'abord et qui avait dû gagner du terrain surtout depuis la ruine du temple de Jérusalem. Le danger d'une pareille interprétation avait existé presque dès l'origine des églises recrutées parmi les païens, comme on peut le voir par une série de passages du Nouveau Testament (par ex. 1 Cor. VI, 12 suiv. Gai. V, 13 suiv. 1 Tim. I, 8. Apoc. II, 14, 20, etc.).
Ces passages font voir que le sujet traité par notre auteur ne nous obUge pas de descendre bien bas dans l'histoire du christianisme, pour nous expliquer la composition d'une épître spécialement destinée à dénoncer une erreur si dangereuse ; et à ce titre, rien ne nous empêcherait d'en faire remonter la rédaction au premier âge de l'ÉgÛse, et à un membre de la génération qui l'a vue naître. Pour appuyer cette opinion, plusieurs critiques ont même insisté sur ce que cet opuscule ne contient aucune allusion à la destruction de la ville sainte. Mais un pareil argument n'a pas de valeur. Non seulement l'auteur n'était pas nécessairement amené à parler de cet événement, en supposant qu'il eût déjà eu lieu ; on pourrait même dire qu'il était déjà tellement en dehors de Thorizon de l'actualité, que l'absence d'une mention spéciale pourrait être interprétée dans un sens diamétralement opposé. Tout aussi peu nous fonderons-nous sur la circonstance que l'auteur fait un usage si remarquable de divers livres apocryphes (v. 6, 9, 14), pour en conclure qu'il doit avoir écrit à une époque comparativement récente. Car l'ancienneté de ces livres n'est pas non plus exactement déterminée, et selon toute probabilité ils sont même antérieurs au christianisme. D'ailleurs, l'emploi occasionnel de cette sorte d'ouvrages par les auteurs chrétiens n'est pas le moins du monde une raison décisive pour contester l'antiquité ou l'apostolicité de leurs écrits. Ceux-ci con-
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