LA PECHE DE LA MORUE
Entre tous les établissemens dont les Européens ont couvert le Nouveau Monde, il ne s’en trouve point de la nature de ce- Jui de Terre-Neuve. Les autres ont généralement servi de tombeau aux premiers colons qu’ils ont reçus, et à un grand nombre de ceux qui les ont suivis : lui seul n’a pas dévoré un seul homme ; il a même rendu des forces à plusieurs de ceux
que des climats moins sains avaient. épuisés. Les autres ont été un théâtre à jamais odieux d’injustices, d’oppression, de
carnage: lui seul n’a point offensé l'humanité, n’a blessé les droits d'aucun peuple. Les autres n’ont donné des productions Le pee en échange des valeurs égales : lui seul a tiré u sein des eaux une richesse formée par la nature seule, et qu sert d‘alimens à diverses contrées de l’un et l’autre hémisère. | F Le poisson qui rend ces parages si célèbres, c'est la merue. Jomais if n‘a plus de trois pieds, ét communément il èn a beaucoup moins. L’océan n’en nourrit aucun dont la gueule soit plus large à proportion de la grandeur, ni qui soit aussi vorace. On'‘trouve dans son corps jusqu’à des pots cassés, du fer et du verre. Son estomac ne digère pas ces matières, comme on l’a cru long-temps ; il se retourne, et se décharge ainsi de tout ce qui l’incommode. Si l‘estomac de ce poisson n‘avait pu se retourner, il aurait été moins vorace. (C'est son organisation qui le rend inadvertant sur les substances dont il se nourrit. La conformation des crganes est le principe des appétits, dans toutes les substances vivantes des trois règnes de la nature.
La morue se montre dans les mers du nord de l’Europe. Elle y est pêchée par trente bâtimens anglais, soixante français, et cent-cinquante hollandais, les uns et les autres de quatre-vingt ou cent tonneaux. Îls ont pour concurrens les Islandais, et surtout les Norwégiens. Ces derniers s'occupent, avant la saison de la pêche, à ramasser sur la côte des œufs de morue, appât nécessaire pour prendre la sardine. Ils en vendent, année commune, vingt à vingt-deux mille tonnes, à neuf livres la tonne. Si l’on en avait le débit, on en prendrait bien davantage, puisqu’un physicien habile, qui a eu la patience de compter les œufs d‘une morue; en a trouvé neuf millions trois
#8 La Pécho do la Morue.
cent'quarante-quatre mille Cette générosité de Ja nature duit ètre plus grande encore à Terre-Neuve, oùla morue est infini. ment plus abondante.
‘Elle est aussi plus délicate, quoique moins blanche; mais elle n’est pas un objet de commerce, lorsqu'elle est fraiche, Son unique destination ‘est de servir de nourriture à ceux «ui la pèchent. Salée et séchée, ou seulement salée, elle devient précieuse pour une grande partie de l‘Amérique et de l'Europe: Celle qui n'est que salée se nomme morue verte, et se pèche au grand banc. ne
Cette bande de terre est une de ces montagnes qui se forment sous les eaux, des débris que la mer emporte et accumu. le. Les deux extrémités de ce banc se terminent tellement en pointe, qu'il n’est pas aisé d'en marquer exactement les bornes. On lui donne communément cent soixante lieues de long sur quaire-vingt-dix de large. Vers lé milieu, du côté de l’Europe, est une espèce de baie, qui a été nommée la Fosse. . Les profondeurs, dans tout cet espace, sont fort inégales. Il s'y trouve depuis cinq jusqu’à soixante brasses d’eau. Le soleil ne s’y montre presque jamais, et le ciel y est, le plus souvent, coufert d’une brume épaisse et froide. Les flots sont toujours agités, les vents toujours impétueux dans son contour; parce que la mer irrégulièrement poussée par des courans qui portent tantôt d’un côté et tantôt de l’autre, heurte avec impétuosité contre des bordsq'ii sont partout à pic, et en est repoussée avec la même violence. Cette cause est d'autant plus vraisembls. bie, que sur le banc même, à quelque distance des bords, on est tranquille comme dans une rade, à moins d’un vent forcé qui vienne de plus loin.
La morue disparaît presque toujours du grand banc et des petits bancs voisins, depuis le milieu de Juillet jusqu’à la fin d’Août. A cet intervalle près, la pêché s’en fait toute l'année,
Avant de la commencer, on fuit une galerie depuis le grand mât, en arrière, et quelquefois dans toute la longueur du navire. Cette galerie extérieure est garnie de barils défoncés par le haut. Les matelots s’y mettent dedans, la tête garuritie des injures du temps par un toit goudronné, qui tient à ces barils. À mésure qu'ils prennent une morue, ils lui coupent la langue, ensuite ils la livrent à un mousse pour la porter au décoleur. Celui-ci fui tranche la tête, lui arrache le foie, les ’ entrailles, et la laisse tomber pur ün écoutillon, dans l’entrepont, où l’habilleur lui tire l’arrête jusqu’au nombril, et la fait passer par un autre écoutillon dans la cale. C’est là qu’elle est salée et rangée en piles. Le saleur a l'attention d'observer qu’il y ait, entre les rangs Fu forment les piles, assez de sel pout que les cotichies de pol;son ne sé touchent pas, mais qu'il
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* La Péche:de la Morue. | : 21
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également dangereux : l'uniet l’autre excès fait avarier la m0- D Mais, un phénomène bien constaté, c'est qu'à ‘peine la péche de ce poisson est commencée, que:la mer s’engraisse, s'adoucit:et que les barques règnent sur la surface des eaux, comme sur une glace polie. Lorsqu'on dépèce la baleine, lu graisse
ui en découle produit le mème seffet. Un ‘vaisseau nouvellement goudronné :appuise La mer sous lui, et autour.des bâtimens qui l‘avoisinent. ÆEn 1756, le Dr. FRANkLIN allant à Louisbourg avec:une grande flotte, remarqua que :la lague de deux vaisseaux était singulièrement unie, tandis'que celle des autres était agitée. Il en demanda la raison\au capitaine, qui
Jui expliqua:cette différence par la lavure des ustensiles de qui-
sine; raison qui ne satisfit pas le physicien, mais-dont il reconnut la vérité par ‘une suite d'expériences, où il vit-quelques gouttes d’huile, dont la quentité réunie aurait à peine rempli ine cuillère, tempérer les vagues à plus de cent :taises, ‘avec une célérité d'expansion aussi merveilleuse que sa division. Il paraît que l’huile végétale a plus d’eflicacité que l'huile animale. On estime la durée du calme qui en résulte à deux heures, -en pleine mer, où cet effet exige l’effusion d'un volume d'huile considérable. Le sacrifice de quelques barils ‘de ce liquide a sauvé de grands bâtimens d’un naufrage dont ils étaient menacés par la plus effroyable tempête. ue * Malgré une infinité de faits authentiques, jusqu’à présent il est douteux que l'huile, ou en général tous les corps gras, ou fluides, ou divisés, aient la vertu d’abaisser la hauteur des flot-. Ils paraissent n’avoir. d'action que contre les brisans.
: On dit que lx mer brise lorsqu'elle ‘s'élève très hauten bouillonnant et en formant comme des colonnes d'eaux, qui retom-
‘lbent avec violence. Lorsque la mer :est grosse, les vagues
montent, mais se suivent régulièrement, et les navires obéissent sans péril.à ce mouvement, qui semble les porter ‘aux nues ou les:descendre aux enfers. Mais lorsque les vagues sont agitées viclemment par des vents qui :soufflent ei sens contraire, ou ‘par quelque autre :cause, il n’en:est pas ainsi. Deux vaisseaux assez voisins. pour se parler, cessent tout-àcoup de s’appercevoir. Il s'élève entre eux une montagne d'eau, qui, venant & éclater et à fondre sur.eux, suffit pour.les ‘abimer. Cet état de mer n'est pas fréquent ; on-pent:voyager longtemps sans-y être exposé; mais l‘emploide léhuile nen garentit-il: q un seul bâtiment, sur la-multitude de ceux qui couvrent l'océan, :dans un grand nombre dfannées, l‘importanse de ce’facile:secours:serait encore très grande.
‘Les pècheurs:de : Lisbonne:et ecux des Bermudes:rendent à
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T’eau le calme et la transparence avec un peu d'huile, qui ar: rête tout-à-coup l'irrégularité des réfractions des ravons de | lumière, et leur permet d’appercevoir le poisson. ‘ Les plon. geurs modernes, qui vont chercher la perle au fond de la me ont coutume, à l‘exemple des plongeurs anciens, de se rem. plir la bouche d‘huile, qu'ils lâchent goutte à goutte, à mesure que l‘obscurité leur dérobe leur proie. Il y en a qui présu. ment la présence ‘dü requin et l‘abondance du hareng, dans les lieux où la mer leur offre un calme qui n‘existe pas sur le reste du parage. Les uns diront que c‘est l'effet de l'huile qui 8 happe du corps du hareng ; d‘autres, qu‘elle en sort sous la dent du requin qui le dévore. Ils usent du même moyen tant pour discerner les pointes de rocher couvertes dans |‘. gitetion des flots; tantôt pour arriver à terre avec moins de pé. ri. Pour cet effet, les uns suspendent au derrière de leurs barques, un paquet d‘intestins remplis de la graisse du fumal ou pêètrel, oiséau qui vomit toute pure l‘huile de poissons dont il se nourrit. D'autres remplacent ces intestins par une cru. che renversée, dont l'huile distille à discrétion, par une ouver. ture faite au bouchon.
Le terrible élément qui a séparé les continens ; qui submer. ge les contrées’; qui chasse devant lui les animaux et les hom. mes, s‘appaisera dans sa fureur, si vous passez et repassez, à sa surface, une plume imbibée d‘huile. Qui sait quelles peu. vent être les suites de cette découverte, si l‘on peut appeler de ce nom une connaissance qui ne peut être disputée à Anis. TOTE et à PLINE ? Si une plume trempée dans l‘huile applanit les flots, que ne yreduiront point de longues ailes, sans cesse humectées du mème fluide, et artistement adaptées à nos vaisseaux ?
La morue sèche sfobtient de deux manières : celle qu'on nomme pêche errante appartient aux navire xpédiés tous les ans d‘Europe pour Terre-Neuve, à la fin de Mars, ou dens le courant d‘Avril. Souvent ils rencontrent, au voisinage de lle, une quantité de glaces, que les courans du nord poussent vers le sud, qui se brisent dans leur choc réciproque, et qui fondent plutôt ou plus tard, à la chaleur de la saison. Ces pièces de glace ont quelquefois une lieue de cirsonférence, s‘élèvent dans les airs a ls hauteur des plus grandes montagnes, et cachent dans les eaux une profundeur de soixante à quatre vingts brasses. Jointes à d‘autres glaces moins considérables, elles occupent une longueur de cent lieues, sur une largeur de vingt-cinq ou trente. L‘intérèt, qui porte les navigateurs à toucherle plus promptement aux attérages, r choisir Les hâvres les plus favorables à la pêche, leur fait braver la ri
gueur des saisons et des élémens comfurés contre l'industrie
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La Pêche de la Morur, «73
hamaine, Les ramparts les plus formidables de l‘art militaire, les foudres ‘d'une place assiégée, la manœuvre du combat naval le plus savant et le plus opiniâtre, n'ont rien qui demande autant d'audace, d'expérience et d‘intrépidité, que les énormes boulevards flottants que la mer oppose à ces petites flottes de pêcheurs. Mai: la plus avide detoutes les faims, la plus cruelle de toutes les soifs, la faim et la soif de l‘or percent toutes les barrières, traversent ces montagnes de giace, et l‘on arrive enfin à cette ile, où tous les vaisseaux doivent sé charger de poisson. Û , DE
Après le débarquement, il faut couper du bois, élever ou réparer des échafauds. Ces trivaux occupent tout le monde ; lrsqu'ils sont finis, on se partage. La moitié des équipages
\ reste à terre, pour donner à la morue les façons ‘dont elle a
besoin, L‘autre moitié s‘embarque sur des bateaux. Pour la pêche du caplan, il y a quatre hommes par bateau; et trnis, ur la pèche de la morue. Ceux-ci, qui font le plus grand
nombre, partent dès l‘aurore, s‘éloignent jusqu'à trois, quatre
et cinq lieues des côtes, et reviennent, daus la nuit, jetter sur leurs échafauds, dressés au bord de la mer, le fruit du travail de toute la journée.
Le décoleur, après avoir coupé la tête à la morue, lui vide le corps, et la livre à l‘habilleur, qui la tranche et la met dans le sel, où elle reste huit ou dix jours. Après qu'elle a été lavée, elle est étendue sur du gravier, où on la laisse jusqu'â ce qu'elle soit bien séchée. On l‘entasse ensuite en piles, où elle sue quelques jours. + Île est encore remise sur la grève, où elle achève de sécher, et prend la couleur qu’on lui voit en Europe.
Il n'y a point de fatigues comparables à celles de ce travaï:. À peine laisse-t-il quatre heures de repos chaquenuit, Heureusement, la salubrité du climat soutiert la santé contre de si fortes épreuves. On compterait pour rien ses peines, si elles étaient mieux récompensées par le produit.
Mais il est des hâvres où les grèves, trop éloignées de la mer, font perdre beaucoup de temps. Il en est dont le fond de roc vif et sans vurec, n’attire pas le poisson. IL en est où il jaunit par les eaux douces qui s’y déchargent, et d’autres où il est brulé par la réverbération du soleil, réfléchi par les montagnes.
Les hâvres même les plus favorables ne donnent pas l’assurance d’une bonne pêche. La inorue ne peut abonder également dans tous : elle se porte tantôt au nord, tantôt au sud, et quelquefois au milieu de la côte, attirée ou poussée par la direction du caplan ou des vents. . Malheur aux pêdlisurs qui # trouvent fixés loin des lieux qu'elle préfère. Les frais de
Tomr 1X. No. XIV. + 40
214 ; Ldueit'o: Munilière
leurs établissemens sont perdus, par l'impossibilité de 14 sui.
vre avec tout l’attirail qu'exige cetté pèche.. Elle finit dés Les
premiers jours de Septembre, parce que le soleil cesse ‘alors
d'avoir Ja force néçessaire pour sécher la morue, ; ‘ Rayna.